X Le pueblo
Henri Lucas translation
Tout sert de repère, un arbre, le tamarin au feuillage léger, le cocotier chargé de noix, un roseau flexible, une bonga, une croix. Là-bas, c’est le rio, monstrueux serpent de cristal endormi sur le vert tapis, dont le courant est ridé de distance en distance par des fragments de rochers, épars dans le lit sableux. Ici, ce lit se rétrécit entre deux rives élevées où se cramponnent en se contorsionnant des arbres aux racines dénudées; là le courant se ralentit et les eaux s’élargissent et dorment. Plus loin, une petite maison construite tout au bord défie l’abîme, les eaux et les vents et, par ses minces étais, donne l’impression d’un monstrueux échassier qui épie le moment favorable pour se jeter sur le reptile argenté. Des troncs de palmiers, des arbres portant encore leur écorce, branlants et vacillants, unissent les deux rives et si, comme ponts, ils laissent à désirer, ce sont en échange de merveilleux appareils de gymnastique pour exercer aux équilibres. Plongés dans le rio où ils se baignent, les enfants s’amusent des angoisses de la pauvre femme qui passe, la tête chargée d’un lourd panier ou du vieillard tremblant qui laisse tomber son bâton dans l’eau.
Mais ce qu’il est impossible de ne pas remarquer, c’est ce que nous pourrions appeler une péninsule boisée dans cette mer de terre labourée. Il y a là des arbres séculaires, au tronc creusé, qui ne meurent que lorsque quelque éclair frappe leur cime hautaine; on dit qu’alors le feu se circonscrit et s’éteint à l’endroit même où il s’alluma; ailleurs sont des roches énormes que le temps et la nature ont revêtues d’un velours de mousse: la poussière se dépose couche par couche dans les creux de leur tronc, la pluie la fixe et les oiseaux apportent des graines. La végétation tropicale s’y développe librement: buissons, broussailles, rideaux de lianes entrelacées, passant d’un arbre à l’autre, se suspendant aux branches, s’accrochant aux racines, au sol et, comme si Flore n’était pas encore satisfaite, elle sème sur les plantes; des mousses et des champignons vivent sur les écorces crevassées et des plantes aériennes, hôtes gracieux, confondent leurs embrassements avec les feuilles de l’arbre hospitalier.
Ce bois était respecté: il était le sujet d’étranges légendes, mais la plus vraisemblable, et par suite la moins crue et la moins connue, paraît être la suivante.
Peu de mois s’étaient écoulés lorsqu’arriva un jeune homme, paraissant être un métis espagnol, qui dit être le fils du défunt; il s’établit en cet endroit, s’adonnant à l’agriculture et surtout à la culture de l’indigo. D. Saturnino était taciturne et de caractère violent, parfois cruel, mais très actif et très travailleur; il entoura d’un mur la tombe de son père que seul il visitait de temps en temps. Plus avancé en âge, il se maria avec une jeune fille de Manille de qui il eut D. Rafael, le père de Crisóstomo.