Note 2 — IV Hérétique et flibustier
Henri Lucas translation
—Votre père, reprit-il, m’avait chargé de toutes les démarches relatives à son procès. Je m’adressai au jeune et déjà célèbre avocat philippin A—, mais il refusa de se charger de la cause: «Je la perdrais, me dit-il, et ma plaidoirie serait le sujet de nouvelles accusations; moi-même, je pourrais être compromis. Voyez donc le señor M. C’est un orateur véhément et fécond, ayant ce grand avantage d’être péninsulaire et jouissant d’un très grand prestige.» Je suivis ce conseil, l’éloquent avocat accepta de défendre votre père et soutint cette cause de la façon la plus brillante et la plus grandiose. Mais les ennemis étaient nombreux, beaucoup d’entre eux inconnus et cachés n’étaient pas les moins redoutables. A peine son avocat avait-il réduit à néant une calomnie en mettant les calomniateurs en contradiction avec eux-mêmes et avec les faits, que de nouvelles accusations renaissaient aussitôt. On lui reprocha de s’être emparé injustement de beaucoup de terrains, on lui réclama des dommages et intérêts pour des torts imaginaires, on assura qu’il était en relations avec les tulisanes2 pour que ses plantations et ses troupeaux fussent respectés. Un an après l’arrestation de votre père, l’affaire était embrouillée de telle sorte que personne ne s’y retrouvait plus. L’alcalde dut quitter son poste; son successeur avait une grande réputation d’intégrité, mais, par malheur, il ne resta que quelques mois, et celui qui remplaça cet honnête homme avait pour les beaux chevaux un goût trop prononcé. Quant à votre père, les ennuis, les souffrances morales, les incommodités du régime de la prison, la douleur de voir tant d’ingrats se lever contre lui, altérèrent sa santé de fer; il tomba terrassé par cette maladie que la tombe guérit seule. Et, au moment où, en dépit de l’acharnement et de la puissance de ses adversaires, le procès allait être terminé, où il allait se retrouver libre enfin, absous de la double accusation d’assassinat sur la personne du percepteur et de trahison envers sa patrie, il mourut en prison, sans que personne de ceux qui l’aimaient pût se trouver à son chevet. Je n’arrivai que pour le voir expirer.