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Au Pays des Moines (Noli me Tangere)

Note 1 — VIII Souvenirs

Henri Lucas translation

Ces rues n’étaient pas encore pavées. Aussi le soleil brillait-il deux jours de suite, elles se convertissaient en une poussière qui recouvrait tout, transperçait tout, attaquait la gorge et les yeux des passants; au contraire, pleuvait-il une journée, c’était un marais où la nuit se reflétaient les lanternes des voitures qui, à cinq mètres de distance, éclaboussaient les piétons sur les trottoirs étroits. Que de femmes avaient laissé leurs souliers brodés dans ces vagues de boue! En ce moment des forçats en file étaient occupés à damer les rues; la tête rase, vêtus d’une chemise à manches courtes et d’un caleçon tombant jusqu’au genou, leurs effets marqués de chiffres et de lettres bleues, ils portaient aux jambes des chaînes à demi-enveloppées de chiffons sales afin d’atténuer le frottement et peut-être aussi le bruit du fer. Ils travaillaient, attachés deux à deux, grillés par le soleil, énervés par la chaleur et la fatigue, harcelés et rossés par l’un d’entre eux qui, armé d’une verge, se consolait en maltraitant à son tour ses malheureux camarades. C’étaient des hommes de haute taille, de physionomie sombre que n’éclairait jamais la lueur d’un sourire; cependant, leurs yeux brillaient quand la verge sifflait et tombait sur les épaules ou bien quand un passant leur jetait le bout d’un cigare à demi mâché et déroulé: celui qui était le plus près le ramassait et le cachait dans son salakot1: les autres, immobiles, regardaient les passants avec une expression étrange. Ibarra croyait entendre encore le bruit qu’ils faisaient en broyant la pierre pour remplir les vides du pavé et le tintement léger des chaînes pesantes rivées à leurs chevilles enflées. Il se rappelait avec émotion une scène qui avait blessé son esprit d’enfant: c’était une après-midi, le soleil laissait tomber d’aplomb ses rayons les plus chauds. A l’ombre d’un tombereau de bois gisait un de ces hommes; il était inanimé, les yeux encore entr’ouverts; les autres silencieux, sans un signe de colère ou de douleur, arrangeaient patiemment—selon ce qui passe pour être le caractère des indigènes—une civière de roseaux. «Aujourd’hui toi, demain nous», semblaient-ils dire entre eux. Autour d’eux, sans se soucier de rien, chacun allait et venait; les femmes passaient, regardaient et continuaient leur route, le spectacle était trop commun pour attirer l’attention, sa fréquence endurcissait les cœurs; les voitures couraient, reflétant dans leur caisse vernie les rayons du soleil qui brillait dans un ciel sans nuages. Lui seul, enfant de onze ans, arrivant de son pueblo, ressentit une émotion profonde et ne dormit pas la nuit suivante.

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