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Au Pays des Moines (Noli me Tangere)

Note 5 — VI Capitan Tiago

Henri Lucas translation

Nous avons vu que dans la grande salle était une petite porte cachée par un rideau de soie; elle conduisait à une petite chapelle, à un oratoire, accessoire obligé de toute maison philippine: là étaient les dieux lares de Capitan Tiago et, si nous nous servons de ce terme, dieux lares, c’est que la religion du maître de la maison se rapprochait en effet beaucoup plus du polythéisme que du monothéisme, auquel d’ailleurs il n’avait jamais rien compris. On y voyait des statues et des images de la Sainte Famille avec le buste, les mains et les pieds en ivoire, les yeux de cristal, de longs cils et des chevelures blondes et frisées, chefs-d’œuvre de la sculpture de Santa Cruz. Quatre tableaux à l’huile par les artistes de Paco et Hermita, représentaient des martyres de saints, des miracles de la Vierge, etc., Sainte Lucie regardant le ciel et portant dans un plat deux yeux avec cils et sourcils comme ceux qui sont peints dans le triangle de la Trinité ou sur les sarcophages égyptiens, Saint Pascal Baylon, Saint Antoine de Padoue, en habit de guingon5, contemplant les larmes aux yeux un Enfant Jésus en uniforme de capitaine général, avec tricorne, sabre et bottes, paraissant sortir d’un bal d’enfants de Madrid; cela, pour Capitan Tiago, signifiait que Dieu ajoutait à sa puissance celle d’un capitaine général des Philippines, les moines jouant toujours avec lui comme avec une marionnette. On voyait aussi un Saint Antoine Abad flanqué d’un cochon trottant à son côté, cochon qui, pour le digne Capitan, était aussi miraculeux que le saint lui-même; aussi ne se risquait-il pas à l’appeler cochon, mais créature du saint seigneur Saint Antoine; un Saint François d’Assises, avec sept ailes et un habit couleur de café, était placé au-dessus d’un Saint Vincent qui n’en avait que deux, mais, en échange, portait une trompette; un Saint Pierre martyr, dont la tête coupée avec une hachette de brigand était pendue au poing d’un infidèle agenouillé près de lui, faisait pendant à un Saint Pierre coupant l’oreille à un Maure, Malcus sans doute, se mordant les lèvres et se contorsionnant de douleur, tandis qu’un coq sasabungin6 chante et bat des ailes sur une colonne dorique; ce dont Capitan Tiago conclut que, pour être saint, il revient au même de couper les autres en morceaux ou d’être partagé soi-même. Qui pourrait énumérer cette armée d’images et dire les qualités et les perfections qui se trouvaient amassées là? Un chapitre ne suffirait pas! Cependant, nous ne pouvons oublier un beau Saint Michel en bois doré et peint, ayant presque un mètre de hauteur; l’archange, se mordant la lèvre inférieure, les yeux brillants, le front ridé, les joues roses, du bras gauche tient un bouclier grec et brandit de la main droite un kris comme ceux dont s’arment les sauvages de Jolo; à son attitude comme à son regard, on voit qu’il menace bien plus le dévot qui s’approche de lui que le démon cornu à longue queue qui enfonce ses crocs dans la maigre jambe de demoiselle de son vainqueur; aussi Capitan Tiago, craignant un miracle, se tient toujours à prudente distance. Car ce ne serait pas la première fois qu’une image, fût-elle aussi mal taillée que celles que fabriquent les charpentiers de Paete, se serait animée pour le châtiment et la confusion des pécheurs incrédules.

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