XXIV
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Effacement de la duchesse d’Aiguillon pendant plusieurs années.—Rôle de son fils au commencement de la Révolution.—Prétendues représailles contre la reine.—Le fils et la mère émigrent.—Rentrée en France de la duchesse.—Son incarcération.—Le 9 thermidor sauve Mᵐᵉ d’Aiguillon.—Vente et liquidation des propriétés du duc pour désintéresser les créanciers.—La duchesse se retire à Ruel pour exploiter la propriété.—Heures difficiles.—Deux lettres du baron de Scheffer.
La figure de la duchesse, qu’on avait jusqu’alors perçue dans l’ombre de d’Aiguillon, s’efface, après la mort de celui-ci, pendant plusieurs années. Elle ne reparaît, pour fuir définitivement quinze mois après, que dans une correspondance de l’étranger et encore à l’état de reflet: car les lettres où nous la retrouvons ne sont plus de la duchesse, mais d’un ami aussi fidèle et aussi empressé que l’avait été Balleroy, de son vivant.
Quelle détermination prit Mᵐᵉ d’Aiguillon après la mort de son mari? Quelle fut sa part dans la liquidation d’une succession aussi embarrassée que devait l’être celle d’un homme fastueux comme l’était l’ancien ministre, qui pouvait bien avoir cinq cent mille livres de revenu, ainsi que l’affirmait Linguet, mais qui était surchargé de dettes? Nous n’avons eu à notre disposition aucun document qui nous permît d’établir au vrai la situation financière de la duchesse. Elle était désormais toute seule[591]: demeura-t-elle à Ruel ou se résigna-t-elle à vivre auprès de sa tante, Mᵐᵉ de Maurepas, qui ne devait mourir que cinq ans après le décès de son neveu, au plus fort de la tourmente révolutionnaire et sans jamais en avoir éprouvé la moindre secousse[592].
Peut-être aussi cette succession, qui s’ouvrait dix mois à peine avant la période d’anarchie si funeste à la fortune française, en fut-elle, comme tant d’autres, singulièrement retardée et finalement amoindrie: nous verrons bientôt un exemple de ces désastreuses liquidations. Mais l’heure eût été mal choisie pour s’en plaindre.
D’ailleurs la duchesse, qui s’était toujours défendue, sinon de parler, du moins de faire de la politique, n’eût pas voulu se mêler à aucune intrigue sous le nouveau régime, alors que, sous l’ancien, elle s’était abstenue de participer à tant de misérables manœuvres. Son fils, Armand, au dire des contemporains, n’eut pas les mêmes scrupules.
Député à la Constituante, il se rangea du côté des libéraux et même accentua si énergiquement son opposition, qu’il ameuta contre lui, non seulement ses collègues de la droite[593], mais encore toutes les petites feuilles royalistes, où l’invective s’enveloppait souvent d’amusantes pasquinades[594]. On alla jusqu’à écrire qu’aux 5 et 6 octobre 1789, le duc d’Aiguillon avait revêtu le casaquin et la jupe d’une poissarde pour injurier, en toute sécurité, Marie-Antoinette. Il est vrai que, dans la famille, on n’avait guère eu à se louer de la reine. Et lui-même pouvait-il oublier qu’ayant obtenu la survivance de son père pour les chevau-légers, ce régiment avait été licencié[595] et que Marie-Antoinette en avait manifesté une joie insultante? Il serait intéressant de savoir si Mᵐᵉ d’Aiguillon approuva l’attitude politique de son fils, et dans quelle mesure? A vrai dire, cinq ans après, Armand, inquiet de la tournure donnée aux événements par ses meilleurs amis, s’empressait de fausser compagnie à ces démocrates convaincus, en gagnant au plus vite la frontière[596]. Il devait mourir en 1800, à Hambourg[597], sans postérité; et, de ce fait, toute la fortune de la maison d’Aiguillon revenait à son unique héritier, le jeune Hippolyte de Chabrillan.
D’après M. Claude Saint-André, la duchesse d’Aiguillon avait fui, elle aussi, par la diligence de Calais où Mᵐᵉ Du Barry avait pris place, l’emmenant avec elle en qualité de camériste.[598] Ainsi, Mᵐᵉ d’Aiguillon, cette femme jusqu’alors si forte et si intrépide, avait cédé au mouvement de panique qui emportait dans le torrent de l’émigration tant de familles de l’aristocratie.
L’Assemblée législative avait voulu arrêter un exode qui menaçait de dépeupler et d’appauvrir la France: d’où cette loi sur l’émigration, dont les dispositions et le caractère provoquèrent, alors et depuis, des débats si passionnés[599].
Un homme de loi, M. Bernet, à qui les d’Aiguillon avaient confié le soin de leurs affaires, s’entendit sans doute avec un de leurs fidèles, nommé Rousseau, pour les démarches que nécessitait l’observation de cette loi, car il en recevait la lettre suivante:
«J’ai été au comité de législation; on m’a dit que les personnes hors de France doivent, d’après la loi, y rentrer. Il n’y a pas un moment à perdre pour faire revenir Mᵐᵉ d’Aiguillon. Le moyen le plus expéditif est celui qu’il faut employer de préférence[600].»
Bien ou mal conseillée (car le point est encore discutable, tant d’émigrés de la première heure ayant payé de leur tête leur rentrée en France!) Mᵐᵉ d’Aiguillon revint donc à Paris.
La même obscurité règne toujours sur sa vie. Il était sage, d’ailleurs, en ces heures difficiles, de se faire oublier. Mais le passif de la succession d’Aiguillon était tellement énorme, qu’on avait dû vendre et liquider les biens pour éteindre les dettes. La duchesse avait des droits sur le domaine de l’Agenois[601]; car il fallut son consentement pour la vente des «effets restés à Aiguillon». Elle donne sa procuration, en conséquence, au «citoyen Gauthier», un ancien prêtre, qui demeurait 12 rue des Marmousets et qui s’était établi «homme de loi». Dans son pouvoir, la duchesse abandonnait tout, sauf «les tableaux, c’est-à-dire les portraits de famille».
Or, l’administration n’avait pas attendu pour mettre la main, et sur le château, et sur le mobilier qu’il contenait. Le tout avait été confisqué en 1792 comme bien d’émigré[602].
Comment vécut Mᵐᵉ d’Aiguillon? Où se trouvait-elle, quand mourut Mᵐᵉ de Maurepas, en 1793? Put-elle lui fermer les yeux? Autant de problèmes dont nous avons vainement cherché la solution.
Ce qui est certain, c’est qu’en dépit de tous les sacrifices qu’elle avait consentis, depuis son retour d’émigration et dans le cours d’une vie restée silencieuse, elle ne sut désarmer la méfiance des sociétés révolutionnaires qui encombraient de leurs dénonciations les comités de Sûreté Générale et de Salut Public.
Victime de l’esprit de délation qui était à l’ordre du jour, Mᵐᵉ d’Aiguillon fut arrêtée et enfermée aux Filles anglaises[603]. Le 9 thermidor la sauva[604]. Elle se résolut alors à quitter définitivement Paris pour aller s’enfermer à Ruel avec les misérables débris que lui avaient laissés tant de ventes après tant de confiscations. Elle se remit à cette vie de fermière qu’elle menait si allègrement au temps des splendeurs d’Aiguillon. L’ancienne propriété du cardinal, déjà très morcelée et dépouillée de tous ses ornements, abrita les derniers jours de cette grande dame qui avait vu les premières maisons de France s’écraser dans ses salons trop étroits pour recevoir tant de servile ingratitude et de basse méchanceté.
La duchesse d’Aiguillon fit valoir elle-même l’exploitation qu’elle créa dans ce domaine abandonné. Elle le mit en culture maraîchère. Les pelouses d’antan furent divisées en carrés de légumes; et là où s’étaient promenés, en devisant de galanterie ou de politique et même des deux, tant d’élégants cavaliers et de belles dames, poussèrent des navets, des carottes, des choux que Mᵐᵉ d’Aiguillon allait vendre elle-même sur les marchés de Paris. Elle installa, en outre, une laiterie qui, assurément, n’avait rien de commun avec les étables pomponnées et enrubannées de Marie-Antoinette à Trianon-Idylle.
La lettre suivante qu’elle dut écrire à son homme d’affaires, dès qu’elle entreprit de gérer elle-même sa propriété, atteste une fois de plus cet esprit de décision, ce sentiment de la vie pratique et cette intelligence alerte dont elle ne cessa de faire preuve en tout temps:
«Je vous renvoye le mémoire que vous m’avez envoyé à signer, parce que je le trouve trop verbiageux et que je suis persuadée que les mémoires longs ne sont pas bons et par conséquent (quatre mots illisibles) ne servent à rien.
Le commencement est très bien, mais l’article qui veut prouver que je me serais opposée à l’émigration de mon fils se répète trop et ne signifie rien. Il y faut dire simplement que depuis un an je n’avais pas vu mon fils et qu’étant à cent lieues j’ignorais le parti qu’il prenait. J’ai barré l’endroit que je trouve trop long; renvoyez-le moi tout de suite pour le signer. Je crois, quoi que vous en disiez, que 5.000 francs ou même 4.500 valent mieux que rien, qu’une maison qui n’est pas habitée se dégrade et perd beaucoup de sa valeur. Ainsi donc, j’opine pour la laisser à ce prix, mais seulement pour trois ans: il ne faut pas faire comme la fille de la fable qui, à force de refus, n’a pu trouver à se marier. Quant au cheval, j’ai peine à me résoudre à en acheter un autre, que celui-là ne soit vendu. Au reste, vous verrez si cela est nécessaire.
J’ai vu hier M. de Quélen qui m’a dit l’arrangement que vous aviez fait ensemble.
On dit que, sous trois jours, le décret sur les réquisitions (?)[605]... Je le souhaite plus que je ne l’espère.
Rien encore de fini pour la basse-cour; mandez-moi tout de suite si vous apprenez quelque chose de M. Joly. Je vous assure de toute la considération que j’ai pour vous.»
Plélo d’Aiguillon.
De quelle maison voulait-elle parler? De l’hôtel d’Aiguillon, du château de Veretz, d’un immeuble ayant appartenu à Mᵐᵉ de Maurepas? Autant de problèmes.
Mais, là encore, nous retrouvons l’influence bienfaisante d’un Quélen. La fille, comme la mère, rencontrait appui, soutien, dévouement chez un parent, héritier des mêmes traditions familiales.
Depuis un an, Mᵐᵉ d’Aiguillon demandait donc à son labeur rustique le pain quotidien, quand elle reçut d’Ek, en Suède, les deux lettres suivantes[606]:
14 juillet 1795.
«... La brebis égarée, Madame la duchesse, est retrouvée, c’est-à-dire que j’ai eu, cette semaine, deux lettres de vous...
15 juillet 1795.
... J’ai tressailli de joie, Madame la duchesse, en recevant une lettre où j’ai reconnu vos caractères, où cette main si précieuse était peinte. La vivacité avec laquelle je l’ai ouverte est (illisible); mais ma surprise
a été grande en trouvant qu’elle a été écrite le 24 août de l’année passée. Vous vous y plaigniez d’un concierge barbare qui vous a privée de toute communication avec le reste du genre humain. Un nouveau surveillant vous était donné plus humain; mais, malgré cela, votre lettre du mois d’août 1794 ne m’est parvenue que dans un moment, un mois (? sans doute un an) après qu’elle a été écrite.
Cette lettre vous apprendra toute la douleur dont mon âme est pénétrée par les malheurs qui m’ont privé de vos nouvelles.
Etes-vous libre? Etes-vous enfermée entre quatre murs? Enfin, madame, si ces lignes ont le bonheur de tomber entre vos mains, au nom de Dieu, apprenez-moi quel est celui (sans doute le sort) de vos enfants. Je suis (illisible) et je touche peut-être aux derniers moments de ma vie[607]. Ne me refusez pas cette consolation: elle adoucira les peines que j’ai souffertes, elle rendra les derniers jours de ma vie heureux.»
Le signataire de ces deux lettres était le baron de Scheffer, ancien secrétaire d’Etat aux affaires étrangères en Suède et frère du comte du même nom, ancien ambassadeur de Stockholm à Versailles. On sait la particulière affection que les d’Aiguillon et les Richelieu avaient vouée à la patrie de Gustave-Adolphe, constante alliée du cardinal. Nous avons vu l’accueil fait, précisément à Ruel, par la grosse duchesse au futur roi de Suède et la liaison très intime de son fils, le ministre, avec le comte de Creutz, successeur du baron de Scheffer. Or celui-ci avait gardé des relations d’amitié avec les d’Aiguillon, et son frère, le comte était en correspondance réglée avec eux depuis 1754[608].
La duchesse lui avait écrit, après que la chute de Robespierre et de ses partisans eût rendu aux prisonniers une liberté relative, en attendant que la porte de leurs cachots s’ouvrît toute grande devant leur impatience et celle de leurs amis. Mᵐᵉ d’Aiguillon avait cherché un peu partout, comme ses compagnons de captivité, réconfort, consolation, espérance, le souffle de la Terreur ayant balayé dans toutes les directions, quand il ne les avait pas anéantis, les membres de cette société polie et raffinée dont le premier crime était son blason.