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Une grande dame de la cour de Louis XV

XX

Reading edition

Arrêt dans la correspondance.—D’Aiguillon refuse de rentrer à Paris.—L’opinion publique n’en dénonce pas moins ses intrigues avec son oncle pour revenir à la Cour.—Action persistante de Mᵐᵉ de Maurepas dans l’intérêt de son neveu.—Le buste de Louis XVI.—La succession de La Vrillière et «la vilaine petite race».—Irritation de la duchesse contre Guines.—Une saison à Bagnères dans la plus stricte intimité.—Mᵐᵉ d’Aiguillon «écorchée comme saint Barthélemy».—«Mauvaise compagnie» des gens de Cour.—Retour au château: nouvelles récriminations du châtelain; «absorbement continuel» de la châtelaine.

La commotion avait été trop violente, le deuil était trop récent et trop profond chez les d’Aiguillon, pour que, même dans un milieu où les obligations mondaines créaient de tyranniques exigences, la vie du château n’y restât de longtemps suspendue. Encore n’y reprit-elle, en 1777, que pour un petit nombre d’intimes, mais à porte entre-baîllée, dans la tristesse des voiles funèbres, devant le souvenir sans cesse rappelé de l’enfant à jamais disparue.

Plus de correspondance pendant près de neuf mois. La duchesse a brisé sa plume; et il semble que le duc se soit désintéressé de la politique. Par un sentiment de fierté très légitime, il avait refusé, «comme un déshonneur[461]», cette demi-grâce qui lui interdisait de remplir une des fonctions les plus précieuses de sa charge, celle de travailler personnellement avec le roi. Il préférait, disait-il, vivre dans la solitude et ne reviendrait à Paris que «si jamais le soin de ses affaires l’y appelait». Ce fut son oncle qu’il chargea de «voir le roi et de lui porter ses mémoires (pour les chevau-légers)». Maurepas les lui retournait «approuvés et signés sans difficulté[462]».

Paris n’en préjugeait pas moins, en ce moment, les secrètes pensées du neveu. Les Noëls pour l’année 1777, qui couraient déjà par la ville, le confondaient avec l’oncle dans le même couplet:

D’Aiguillon à l’intrigue Se borne maintenant. Le Mentor pour lui brigue Poste très important; Et ce vieillard, dit-on, Un peu dans la démence, Voudrait auprès de son poupon Placer le Docteur d’Aiguillon Pour enterrer la France.

De son côté, Hardy consignait, dans son Journal, les échos des réflexions bourgeoises sur ce croisement de menées souterraines, auxquelles se trouvait encore mêlé un homme que ses amis espéraient enfin rendre sympathique par l’étendue même de ses malheurs:

«Quelques personnes mêmes regardaient le rappel de M. d’Aiguillon comme une preuve de crédit qu’avait encore le sieur comte de Maurepas, en même temps qu’ils imaginaient que son séjour dans la capitale pourrait bien influencer sur les intrigues qui avaient pour but d’écarter le duc de Choiseul que la reine paraissait désirer voir remonter au ministère[463]...»

Hardy ajoutait que «s’il fallait s’en rapporter à des personnes qui se disaient bien instruites, quoique le parti du duc d’Aiguillon se fortifiât de jour en jour, au point que le roi, Monsieur et Mesdames de France étaient notamment décidés en sa faveur, ledit comte de Maurepas mettrait encore obstacle à ce qu’il rentrât dans le ministère, par la seule crainte qu’il avait que son rétablissement ne vînt à diminuer le crédit dont il jouissait fort tranquillement».

La détermination, réelle, de M. d’Aiguillon avait dû quelque peu déconcerter Mᵐᵉ de Maurepas, non pas que la résolution des exilés lui parût inexplicable; elle avait très vivement partagé leur désespoir et même voulu arracher sa nièce au séjour qui lui en ravivait à toute heure les transports; mais ce qu’elle ne pouvait comprendre, c’est que son neveu coupât ainsi les ponts derrière soi. Elle qui s’était attachée si étroitement à la fortune de M. d’Aiguillon, jusqu’à défendre sa cause en pleine adversité et à lui assurer le concours d’un homme aussi ondoyant que M. de Maurepas, elle verrait donc s’écrouler l’édifice si laborieusement construit de ses propres mains!

Quelle curieuse figure que celle de la sœur de Mᵐᵉ de Plélo! Restant volontiers dans l’ombre, comme l’ambassadrice de Danemarck, à ce point que la plupart des historiens ne l’ont pas connue, elle n’en avait pas moins cette préoccupation intéressée de la politique que ne connut jamais sa sœur et qui s’appelle vulgairement de l’ambition. Mais de l’ambition dans le noble sens du mot. Elle voulut travailler à la grandeur des La Vrillière et à la gloire des Plélo; non pas pour elle, mais pour les héritiers de ces deux noms et de ces deux familles.

Le rôle de cette femme active et intelligente n’a pas échappé à ses contemporains, bien que, depuis la disgrâce, si longue, de son mari, elle vécût peu à la Cour et qu’elle dirigeât plus volontiers de sa chambre les opérations dont elle attendait le triomphe des siens.

C’est ainsi qu’avec les conseils et l’aide de l’abbé de Véri[464], au dire de certains mémorialistes, elle soutenait le crédit de Maurepas, pour le plus grand profit de son neveu d’Aiguillon, sur qui s’étaient reportées toute son affection et toutes ses espérances.

L’exil de l’un avait en quelque sorte coïncidé avec le rappel de l’autre. Et nous avons vu par quelles savantes manœuvres, en présence de l’hostilité irréductible de Marie-Antoinette, Mᵐᵉ de Maurepas s’était efforcée de stimuler le zèle intermittent de son mari, de calmer l’irritation de son neveu, d’encourager les amis de d’Aiguillon, de contre-carrer ses ennemis et cependant de ne pas mécontenter la reine.

Toutes occasions lui étaient bonnes pour mettre en jeu l’intervention de Maurepas. Et nous trouvons une nouvelle preuve de cette habile tactique dans deux anecdotes que nous empruntons encore au journal de Hardy.

Quand La Vrillière tomba en paralysie, Maurepas se rendit un jour chez la reine, pour lui dire combien, dans une affaire toute privée, la présence de son neveu devenait nécessaire à Paris. «Je ne consentirai jamais au retour du duc d’Aiguillon, répondit la reine. Il s’est montré mon ennemi personnel; et je répudierai comme mes ennemis tous ceux qui oseront me parler en sa faveur[465].»

La démarche du ministre était cependant très rationnelle; mais la judiciaire de Marie-Antoinette, entretenue dans son entêtement par la coterie qui la dominait, était brouillée depuis longtemps avec la logique. Mᵐᵉ de Maurepas se le tint pour dit. La mort, si cruelle, de Mᵐᵉ de Chabrillan avait bien amené une sorte de trève. Mais l’habile manœuvrière, avant de reprendre la campagne, voulut savoir si son mari avait encore le crédit nécessaire pour la recommencer. Elle s’avisa en conséquence d’une démonstration lui permettant en quelque sorte de tâter le terrain. Elle fit persuader au roi de donner son buste à Maurepas, qui en serait grandement honoré. C’était de tradition, depuis tantôt deux siècles, chez les maîtres de la France, d’octroyer libéralement un exemplaire de leur effigie à ceux de leurs sujets qu’ils en jugeaient les plus dignes. Maurepas reçut donc de son souverain ce royal cadeau et en témoigna une telle joie devant le prince, que celui-ci s’en montra tout ému. La preuve était faite pour Mᵐᵉ de Maurepas, «le point central et le nœud gordien de toutes les intrigues de la Cour», suivant l’image quelque peu compliquée de l’honnête libraire[466].

On voulait donc servir ce neveu, malgré son obstination à s’enfermer dans son castel de l’Agenois. Aussi fallait-il le garer de toutes les chausse-trappes qui pourraient guetter son passage, si le désir lui revenait de reprendre le chemin de Paris. Maurepas avait craint un instant que d’Aiguillon ne fût impliqué dans l’affaire de la Cahouet de Villers, une des femmes de la reine, qui avait jadis contribué à la fortune de la Du Barry. Il s’agissait d’une de ces escroqueries qui prirent si souvent la reine pour point de mire et dont l’affaire du collier devait être la synthèse la mieux réussie. Maurepas en fut quitte pour la peur[467].

La mort, prévue, de son beau-frère La Vrillière, lui avait inspiré, comme à sa femme, de nouvelles inquiétudes, mais celles-ci d’ordre privé. La perte était médiocre: le secrétaire d’État avait été servile et plutôt malfaisant pour ses administrés: ayant dans son département les lettres de cachet, il en avait abusé, et même au profit de belles dames, prétendait la légende. L’homme ne valait guère mieux: vain, présomptueux, ignorant et sot, il faisait peu d’honneur à l’intelligente famille des La Vrillière. Le parent était taillé sur le même modèle: après la mort de sa femme, la comtesse de Platen, dont il n’avait pas eu d’enfants, il s’était acoquiné avec une intrigante qui avait épousé Sabatin, commis des finances; et cette maîtresse, méchante et perfide créature, qui lui avait donné plusieurs bâtards, avait éloigné peu à peu de sa famille cet imbécile vieillard. Il avait soutenu d’Aiguillon, pendant ses procès avec les Parlements, mais sans grande conviction, et parce qu’il n’eût pas osé faire acte d’indépendance devant Louis XV. Qu’il eût éprouvé moins d’embarras, s’il n’avait craint, d’autre part, de rompre en visière avec Choiseul! La disgrâce de son neveu l’avait trouvé aussi perplexe: mais il lui avait fallu, comme sa fonction le voulait, porter l’ordre d’exil au «mauvais sujet» qu’avait désigné la reine.

Mᵐᵉ d’Aiguillon, qui, depuis la mort de sa fille, avait «donné beaucoup d’inquiétudes[468]» aux Maurepas, avait dû sortir de son marasme pour s’occuper de cette succession, sur laquelle, par parenthèse, elle comptait fort peu. Comme elle l’annonce à Balleroy, après neuf mois de silence, «la mort de M. de la Vrillière (27 février 1777) a donné beaucoup à écrire».

«... Cet événement, tout prévu qu’il était, m’a fait de la peine; c’était le frère de ma mère, dont je n’ai eu à me plaindre que de ses faiblesses: tout le tort qu’il a jamais pu me faire ne vient que de cette cause, d’autant qu’il était mené par des gens très mal intentionnés.

Son testament était fort avantageux pour les Langeac (ses bâtards); mais «très honnêtement, il l’avait révoqué huit jours avant sa mort». Tout ce qui me fâche, c’est que cette révocation était au bas du testament et subsiste; et c’est une preuve qui a été faite dans des termes bien étranges. J’en suis fâchée pour sa mémoire et voudrais que l’héritage fût moindre et qu’il fût imprimé(?).

On m’a mandé que ce qui l’a engagé au changement, était le mécontentement où il était de cette vilaine petite race qui avait jeté beaucoup d’amertume sur les derniers jours de sa vie.

Mes parents me mandent que je dois venir pour nos partages. Ma réponse a été que, comme eux-mêmes ont pensé avec raison que je ne devrais pas revenir, tant que l’affaire de M. de Guines ne serait pas jugée, qu’il y aurait à craindre qu’on nous supposât des intrigues aussi faussement qu’on l’a déjà fait, que nous croyons plus sage de rester ici, que nous nous rapportons en entier à tout ce qu’ils jugeront approprié pour nos affaires, que sur cela, je priais M. de Maurepas de me servir encore une fois de tuteur[469]...»

Comme on voit, Mᵐᵉ d’Aiguillon était toujours préoccupée de l’affaire de Guines. Elle y revient le mois suivant[470]:

«Vous me parlez de la requête de M. de Guines; mais vous ne savez pas: 1º que cette requête et la lettre qui l’accompagne et qu’il a envoyée à tous ces messieurs du Parlement, est remplie d’atrocités personnelles contre M. d’Aiguillon et qu’il a eu l’insolence d’envoyer à sa porte (rue de l’Université) un paquet à son adresse, dont il a fait demander un reçu du suisse, qui contient les deux derniers mémoires et la copie de ladite lettre. J’en ai écrit à mes parents, pensant qu’il est plus que temps de faire taire ce vilain chien enragé et que, actuellement que son procès est fini, il serait possible de lui imposer silence. Il est ennuyeux, quand on ne demande qu’à rester tranquille, de ne pouvoir pas l’obtenir et d’être toujours en butte à une cabale infernale.

Si ma lettre arrive à temps et que vous puissiez voir M. de Maurepas, vous me feriez plaisir de lui en parler sur le même ton...»

N’est-ce pas le langage d’une femme sincère, qui «ne demanda» toute sa vie «qu’à rester tranquille» et que le sort jeta toute sa vie également au milieu d’un enchevêtrement d’intrigues, auxquelles sa droiture lui défendit de participer et dont elle prétend son mari—bel exemple d’héroïsme conjugal!—l’éternelle victime?

Elle revient à la succession de son oncle: elle ignore si Châteauneuf—actuellement La Vrillière—sera compris «dans son partage»; elle préférerait qu’il fût attribué à son cousin Du Châtelet[471]. L’hôtel de La Vrillière était, dit M. d’Aiguillon, le lot de Mᵐᵉ de Maurepas; et le duc de Fitz-James, qui venait de perdre sa femme, voulait l’acheter. Mais M. de Maurepas lui en demandait un prix trop élevé[472]. Chemin faisant, cet oncle, qui connut toujours si bien ses intérêts, reçoit de sa nièce ce coup de griffe que nous ne nous expliquons pas: «il dérange sa santé par de nouvelles imprudences qu’on ne pardonnerait pas à un jeune homme[473]». M. de Maurepas était un goutteux endurci. Il n’avait jamais eu, et pour cause, paraît-il, la réputation d’un coureur de guilledou, mais il aimait les fins dîners et les vins généreux; les chroniques du temps en font foi.

D’autres soins, plus pressants, s’imposaient à la vigilance de Mᵐᵉ d’Aiguillon: de graves inquiétudes sur la santé de son mari venaient raviver des plaies, qui, pour être déjà anciennes, n’en restaient pas moins saignantes.

Vraisemblablement l’affection bilieuse qui tracassait le duc et qui s’était jadis accusée par ces irruptions de jaunisse, sur lesquelles la malignité des libellistes s’était si souvent égayée, avait reparu plus pénible et plus menaçante, depuis le passage de la mort dans le château d’Aiguillon. Des infiltrations et des tumeurs s’étaient manifestées, qui avaient résisté à l’emploi de topiques et de l’eau de Vals. Les médecins de Montpellier (ils étaient quatre) que, sur les instances de sa femme[474], le malade avait consultés, lui ordonnèrent de se rendre à Bagnères, puis à Barèges[475]. Mᵐᵉ d’Aiguillon accompagna son mari. Quelle fut la durée de la cure? Nous l’ignorons; mais les deux baigneurs, car la duchesse, sans doute par amour conjugal, voulut suivre aussi un traitement, séjournèrent presque trois mois dans les Pyrénées. Nous devons à leur correspondance avec Balleroy de piquants détails sur la vie balnéaire à cette époque et sur le monde qui la pratiquait.

Le duc se plaint du temps qui est «affreux»; mais il est satisfait de sa santé; il est à peu près guéri. Son fils, qui est fort bien portant, boit tous les jours deux verres d’eau; et «il mange, dort et danse plus que jamais[476]».

La duchesse note l’effet des eaux—boissons, douches et bains—sur son mari. Si celui-ci est enchanté de son traitement, elle ne l’est guère du sien: convenait-il seulement à son affection du foie? «Je suis prise de la tête aux pieds et écorchée comme saint Barthélemy. On dit: c’est une preuve que les eaux chassent toutes les mauvaises humeurs qui sont en moi. Ce sera là une belle opération surtout si elles chassent tous les sujets d’humeur que j’ai et que je dois avoir[477].»

Les excursions lui font prendre ses maux en patience: «Ce pays est singulier et très pittoresque; il y a entre autres une promenade qui offre des points de vue frappants, tels que de voir des montagnes qui se perdent dans les nues, qui sont toutes couvertes de neige et ne produisent que des rochers, et de l’autre côté, des autres montagnes qui sont aussi très hautes, mais cultivées jusqu’au sommet et couvertes de maisons et qui toutes ont un petit jardin et un petit bois. L’intervalle de ces montagnes est un grand chemin bordé des deux côtés par la rivière qui forme deux canaux très rapides lesquels coulent sur des roches formant des cascades naturelles[478].»

Il était de mode, à cette époque, pour un grand seigneur, d’amener avec soi quelques-uns de ses familiers aux stations balnéaires où l’on fréquentait: c’était une petite cour qu’on se formait pour se garantir de l’ennui. Les d’Aiguillon n’avaient voulu, en raison de leur deuil, qu’une «société très bornée». Ils avaient, parmi leur commensaux, deux dames que nous retrouverons bientôt au château d’Aiguillon, MMᵐᵉˢ Dubois de la Motte et de la Muzanchère, qui ne pouvaient vivre côte à côte sans se disputer. L’une d’elles, Mᵐᵉ Dubois de la Motte, semble une caricature: elle est «parée, ajustée, coiffée comme pour une fête, et très affligée d’avoir un aussi petit nombre d’admirateurs; il est vrai que les gens se moquent d’elle[479]». Mᵐᵉ d’Aiguillon est toujours sur le qui-vive avec ces deux femmes, «ne s’étant pas jetée dans le grand monde qui est très nombreux ici», d’autant qu’il s’y trouve des personnages peu faits pour donner bonne opinion des gens de Cour, «le prince de Salm et le duc de Mazarin qui vivent dans la plus mauvaise compagnie en tout genre[480]».

Comme le fait se présente fréquemment dans les villes d’eaux, d’Aiguillon avait subi une rechute pour avoir abusé des douches. Le médecin de Bagnères lui prescrivit de les cesser et lui défendit d’aller à Barèges. Le mieux s’accentua: «Je ne vous parle pas de ma santé, écrit la duchesse; elle ne peut être mauvaise quand M. d’Aiguillon se rétablit[481]».

Le duc était guéri et revint au commencement de septembre dans son château, ramenant Mᵐᵉ Dubois de la Motte, pour ne pas la laisser en présence de Mᵐᵉ de la Muzanchère restée à Bagnères[482].

Pendant leur cure, les d’Aiguillon s’étaient tenus assez éloignés du monde extérieur (comme souvent la Faculté le recommande à sa clientèle), pour n’être pas ressaisi par ces liens de toute nature dont il est si difficile de se détacher.

Un mois avant de partir, la duchesse avait encore commenté avec indignation le dénouement définitif de «l’incroyable et atroce affaire de M. de Richelieu, finie par un jugement tout aussi incroyable et aussi atroce. Rien ne prouve mieux la justice de sa cause que la peine que ces juges ont eue pour trouver une tournure pour le condamner aux dommages et aux frais. Enfin il en est quitte pour de l’argent; et c’est beaucoup qu’avec de telles gens l’honneur soit sauf[483]».

Aussitôt son retour, ce furent de nouvelles obligations mondaines qui vinrent la reprendre, le mariage d’une parente avec M. de Galibert «amoureux comme un roman... C’est encore un secret, mais qui ressemble à celui de la Comédie[484]». Elle s’occupait avec Mᵐᵉ de Flesselles et Mᵐᵉ de Caen de tous les achats de ce Galibert «qui se ruinerait, si elle n’y mettait bon ordre». Il fallait bien amuser «le grand châtelain», qui allait beaucoup mieux et qui daignait en convenir[485].

Lui, déclarait au chevalier de Balleroy qu’il ne voulait pas remettre les pieds à Paris. Son obstination irritait Maurepas qui obéissait évidemment aux directions de sa femme et ne voyait pas d’autre moyen pour d’Aiguillon de recouvrir sa pleine et entière liberté[486]. Avait-il seulement fait part à son neveu de la démarche qu’il avait tentée, et vraisemblablement à l’instigation de la comtesse, auprès du futur empereur Joseph, de passage à Versailles, pour qu’il obtînt de sa sœur le retour du duc d’Aiguillon à la Cour? L’auguste visiteur ne s’y était pas engagé. D’autre part, Marie-Antoinette, très vivement sollicitée par les amis de Choiseul, se défendait de faire entrer le châtelain de Chanteloup dans le ministère: elle savait la répulsion de son mari pour Choiseul; mais le parti de cet homme d’Etat, qui entourait la reine, lui représentait qu’après la mort de Maurepas il n’y avait, pour le remplacer, que «deux sujets, le duc de Choiseul ou le duc d’Aiguillon». Et Mercy, qui raconte ces incidents au jour le jour dans une sorte de gazette adressée à Marie-Thérèse, de s’écrier: Idée neuve qui lui aura été suggérée par Coigny et par Esterhazy! En attendant il priait l’archiduc de signaler à sa sœur le piège qui s’ouvrait sous ses pas[487].

Dans une nouvelle lettre à Balleroy, d’Aiguillon se montrait cependant plus explicite. Il le priait de l’aider à détruire cette calomnie qu’il prétendait dicter au roi les conditions de son retour, en exigeant une réparation authentique des injures qu’il avait subies. Non: il rentrera simplement à Paris quand on lui permettra d’exercer les devoirs de sa charge; mais, ignorant les motifs de son exil, il attend que la vérité fasse connaître son innocence[488].

Or, au milieu des rêves d’ambition qu’il poursuivait, sous les apparences d’un renoncement inspiré par son orgueil, cet égoïste avait fini par constater que sa malheureuse femme se consumait de tristesse et de douleur. «L’état moral» de la duchesse, écrivait-il, reste toujours le même; et il redoutait que «cet absorbement continuel dans ses tristes ressouvenirs ne détruisît à la fin sa santé; et malheureusement rien ne peut la distraire quoi que je fasse». Il ne voyait donc pas que c’était au contraire sa femme qui s’était toujours sacrifiée et qui se sacrifiait encore pour le soigner et pour «le distraire[489]».

Notes in this chapter

Note 1 · Belleval. Mémoires d’un chevau-léger, p. 189.Note 2 · Lettre de M. de Maurepas au duc d’Aiguillon, 20 décembre 1776.Note 3 · La Correspondance secrète, éditée par M. de Lescure (2 vol., 1865), dit, les 24 janvier et 4 mars 1777, «qu’il est toujours bruit du retour Note 4 · M. de Ségur, dans son livre si intéressant et si vrai, Au couchant de la monarchie (C. Lévy, 1910), donne un joli portrait de Mᵐᵉ de MaurepaNote 5 · Journal de Hardy (BN. Mss. 6682), 18 mai 1776.Note 6 · Journal de Hardy (BN. Mss. 6682), 17 août 1776.Note 7 · Lettre de Mercy à M.-Thérèse, t. III, p. 41, 16 avril 1777.—Voir les Archives de la Bastille.—Mémoires secrets.—Correspondance secrète (éditNote 8 · Lettre de M. de Maurepas à M. d’Aiguillon, 20 décembre 1776.Note 9 · AN.T 243. Lettre au chevalier de Balleroy, 10 mars 1779.—Le 14, Mᵐᵉ d’Aiguillon lui demande si «M. de la Vrillière est mort de chagrin, commNote 10 · AN.T 243. Lettre du 21 avril.Note 11 · AN.T 243. Lettre du 14 mars 1777. Ce Du Châtelet devait être de la branche Clémont et, de ce fait, parent, par les Mailly, de la duchesse d’Note 12 · AN.T 243. Lettre du 14 septembre 1777.—C’était un hôtel de la rue qui porte aujourd’hui le nom de Saint-Florentin. Maurepas en demandait 250Note 13 · AN.T 243. Lettre du 7 avril 1777.—En mars, Maurepas était souffrant; et Balleroy était allé prendre de ses nouvelles dont la duchesse le remNote 14 · AN.T 243. Lettre du 5 mai.Note 15 · AN.T 243. Lettre du 19 mai.Note 16 · AN.T 243. Lettre du 25 juin.Note 17 · AN.T 243. Lettre du 26 juin.Note 18 · AN.T 243. Lettre du 26 juillet 1777.Note 19 · AN.T 243. Lettre du 25 juin (du duc d’Aiguillon).Note 20 · AN.T 243. Lettre du 7 août (de Mᵐᵉ d’Aiguillon). Le prince de Salm-Kirtzbourg était un viveur qui ruina toutes ses maîtresses, la marquise dNote 21 · AN.T 243. Lettre du 7 août (de Mᵐᵉ d’Aiguillon).Note 22 · AN.T 243. Lettre du 14 septembre (de M. d’Aiguillon).Note 23 · AN.T 243. Lettre du 19 mai.—Voir le dossier Saint-Vincent aux Archives de la Bastille, 12437.Note 24 · AN.T 243. Lettre du 12 septembre.Note 25 · AN.T 213. Lettre du 3 octobre.Note 26 · AN.T 243. Lettre du 14 septembre, du duc d’Aiguillon.Note 27 · Corresp. M. Argenteau, t. III, 15 juin 1777.—Dans ce même journal (p. 75), Mercy note que l’empereur Joseph et l’abbé de Véri sont restés unNote 28 · Bulletin du Bibliophile, 1882 (lettre de décembre 1777).Note 29 · Lettre du duc, 3 novembre 1777.
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