XV
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Comment d’Aiguillon devint ministre de la guerre.—Louis XV au Conseil.—Nouvelle attitude de la dauphine.—Projet de rappel de l’ancien Parlement.—Maladie et mort de Louis XV: départ de Mᵐᵉ Du Barry; les carrosses de Ruel.—Sérénité de d’Aiguillon.—Nouveaux brocards contre les anciens favoris.—Maurepas ministre d’Etat sans portefeuille.—Démission, acceptée, de d’Aiguillon.—Marie-Antoinette veut que le roi l’exile.—La joie du comte de Broglie et de Maupeou.—Deux portraits de d’Aiguillon.
Le 20 janvier 1774, écrit l’auteur des Mémoires du ministère d’Aiguillon, le secrétaire d’Etat aux affaires étrangères était «à l’apogée» de sa fortune. Le roi avait retiré le département de la guerre à Monteynard, compromis dans l’aventure de Broglie, pour le confier par interim à d’Aiguillon. La duchesse conte assez plaisamment ce coup de théâtre:
Ce lundi (sans date).
«Eh bien! Monsieur le chevalier, voilà donc encore votre ami surchargé d’affaires. Hier, après le Conseil, le roi l’appelle et lui dit: Je vous charge du département de la guerre, jusqu’à ce que j’aie trouvé quelqu’un qui me convienne. Je vous avertis que cela est difficile et que j’en trouverai difficilement. Il lui répondit:
—J’obéis aux volontés de Votre Majesté et je désire vivement qu’elle trouve quelqu’un à qui remettre ce dépôt.
—Je vous répète que je serai difficile et que de travailler avec vous me le rendra encore davantage.
Après ce beau discours, il est sorti. Vous jugez les courbettes et les sots compliments qu’il a reçus. Moi qui quittais le roi, je ne l’ai appris que chez moi, en rentrant, parce que je suis une bête, car il n’avait cessé de me rire au nez toute la journée. Simplement j’avais jugé qu’il était de bonne humeur[318].»
Moreau, dans ses Souvenirs, reproduit à peu près en ces termes le dialogue du roi et du ministre. Rien de plus naturel: il allait volontiers aux nouvelles chez le duc, dont il enregistrait ensuite les confidences. Et nous citerons, à cet égard, l’idée que lui donnait d’Aiguillon de la mentalité royale, les jours de Conseil, de même que nous avons recueilli, dans la correspondance de la duchesse, le croquis du prince en ses heures de familiarité.
«C’était un homme, disait d’Aiguillon à Moreau[319], quelque temps après la mort de Louis XV, qui, sans beaucoup d’esprit, avait un jugement droit et une telle habitude des affaires qu’il voyait d’ordinaire très juste. Dans certains conseils où les ministres dissertaient à perte de vue sur l’état de l’Europe ou les intérêts de ses princes, il avait l’air distrait ou dormeur; mais, tout à coup, sortant de là, il s’écriait: vous venez tous de battre la campagne: il n’est point question de ceci ou de cela; ce n’est pas de telle manière qu’ils agiraient: voici, au contraire, ce qu’ils feraient. Et il devinait toujours bien.»
«Ce fut, le dimanche, au soir, 30, consigne Moreau dans son Journal à la date du mercredi 2 février, que le roi le nomma (le duc) au sortir du Conseil. J’ai été voir M. et Mᵐᵉ d’Aiguillon qui m’ont accueilli. Toute la terre était chez eux. Le ministre avait l’air honnête et affable, Mᵐᵉ d’Aiguillon le contentement même[320].»
Mais cette nouvelle faveur ne surprit personne. Le prince de Croÿ[321], la dauphine[322] avaient prévu la disgrâce de Monteynard, dont ils rendaient responsable celui qui devait en profiter.
Quel jugement lumineux! s’écrie Mercy-Argenteau, en signalant à sa souveraine la déclaration de Marie-Antoinette, deux mois avant la chute du ministre de la Guerre. En effet, le 23 octobre, Mercy était venu présenter à la dauphine les doléances de d’Aiguillon, navré que la jeune princesse n’adressât plus un mot à sa femme au cercle de la cour. Et Marie-Antoinette avait répondu à l’ambassadeur qui la suppliait d’user de ménagements envers les d’Aiguillon, que ni l’un ni l’autre n’avaient à se plaindre d’elle. Le comte de Broglie et ses émissaires étaient seuls coupables, disait-elle, de la fermentation qui régnait dans le ministère; et le duc d’Aiguillon «n’inculpait si gravement Monteynard que parce qu’il convoitait sa place».
Au surplus, Marie-Antoinette devait y gagner. Car, d’Aiguillon, à peine pourvu de son nouveau poste, avait prié Mercy d’assurer la dauphine «qu’il se ferait une loi de lui obéir en tout». Marie-Antoinette l’avait pris au mot; et les grâces avaient suivi de près les recommandations[323]. Depuis, sa mère l’avait exhortée à reconnaître ces témoignages de déférence par de notables concessions[324]. Aussi bien la princesse n’avait pas fait preuve jusqu’alors de beaucoup de discernement, ni de modération, au cours de ses relations avec le ministre[325]. Elle n’en mit pas davantage, s’il faut en croire Mercy[326], dans le nombre et dans le choix des protégés dont elle encombra les bureaux de la guerre. Peut-être était-ce de l’espièglerie?
D’Aiguillon voulut-il encore donner une dernière preuve de son aveugle résignation aux antipathies irréductibles de la dauphine, en témoignant de son irritation contre l’ineptie, les exigences et la légèreté de la favorite? C’est Mercy-Argenteau qui l’affirme[327]; il est vrai qu’il est seul à signaler le fait; et nous nous en étonnons à bon droit; car nous ne voyons pas que d’Aiguillon ait jamais eu vis-à-vis de Mᵐᵉ Du Barry, même dans la disgrâce, d’autres sentiments que ceux de la déférence et de la gratitude.
Parvenu enfin à la situation prépondérante qu’avait occupée Choiseul, d’Aiguillon tenta de réaliser un projet qui s’imposait depuis longtemps à son esprit et que la fatalité, s’attachant à la plupart de ses conceptions, devait faire échouer: la restauration intégrale, sous son principat, de l’ancien Parlement. Les magistrats qui le composaient l’ayant frappé de flétrissure, c’eût été une noble revanche, bien inattendue chez un homme à qui son intraitable orgueil conseillait les plus implacables représailles. Voulut-il plutôt faire pièce à Maupeou? Toujours est-il qu’à la fin de décembre 1772, dans le but d’une réconciliation des exilés avec le pouvoir royal, il rapprocha d’abord de Louis XV la maison d’Orléans, puis obtint de ces princes qu’ils remissent au souverain un mémoire tendant au retour de l’Ancien Parlement. La mort du roi dans les premiers jours de mai et «la disgrâce de d’Aiguillon, le 2 juin, firent échouer le plan[328]» du ministre. Louis XVI, en signant l’ordre de rappel, devait seul bénéficier de la popularité qui récompense toutes les mesures d’apaisement.
Dès que Louis XV était tombé malade (il était alors à Trianon avec Mᵐᵉ Du Barry), d’Aiguillon, pénétré du sentiment de sa responsabilité, avait décidé la comtesse à faire transporter le roi à Versailles. C’était l’avis du chirurgien La Martinière. Lorry, médecin de M. d’Aiguillon, avait conseillé d’avoir recours à celui de Mᵐᵉ Du Barry, Bordeu; et la favorite était restée seule, avec le premier ministre, au chevet du malade[329]. Toute la cour était en émoi. La foule se pressait aux portes des appartements. Le duc d’Aumont, premier gentilhomme de la chambre, après avoir consulté La Borde et d’Aiguillon, vient annoncer que le roi entend rester seul. Mais les ducs de Bouillon et de Liancourt refusent de se retirer, et l’intérieur du palais reste envahi.
Le 4, le roi s’entretient longuement avec le duc d’Orléans et M. d’Aiguillon. Puis, vers minuit, il s’adresse à Mᵐᵉ Du Barry: «Je ne veux pas recommencer Metz. Dites à M. d’Aiguillon de venir me parler demain matin à dix heures.» D’après le Journal de Hardy, il avait déjà précisé sa volonté: «Arrangez votre retraite avec M. d’Aiguillon; j’ai donné des ordres pour que vous ne manquiez de rien.»
Le lendemain, le ministre était auprès du souverain: «Elle partira, lui dit Louis XV, honnêtement, à quatre heures du soir, en évitant les duretés de Metz et Mᵐᵉ la duchesse d’Aiguillon la mènera à Ruel.»
Le prince de Croÿ, racontant par le menu ce départ historique, qui ne devait pas avoir, comme celui de la Châteauroux, un lendemain, ajoute, en guise de commentaire: «Le duc d’Aiguillon jouait un très gros jeu vis-à-vis de la famille royale et de madame la dauphine, très décidée là-dessus si le roi manquait...[330]» Des ennemis du régime insinuaient que Ruel était bien près de Versailles et que si Louis XV «en revenait», l’ami de la Du Barry la ramènerait promptement au maître.
En tout cas, le duc qui savait le roi irrémédiablement perdu, témoignait d’une belle crânerie, en prenant, pour ainsi dire, sous son égide, la favorite odieuse au futur règne. Et cette crânerie, c’était un acte de reconnaissance honorant les deux alliés, quelles que puissent être leurs erreurs ou leurs fautes devant l’Histoire. Au reste, le premier ministre ne fut pas seul à donner cette preuve publique de sa gratitude envers la femme qui avait si généreusement contribué à son salut et collaboré à sa fortune. Après que la duchesse d’Aiguillon eût emmené Mᵐᵉ Du Barry, plusieurs gens de cour allèrent présenter leurs devoirs à l’exilée; de mauvaises langues s’amusèrent à dénombrer les douze ou quinze carrosses stationnant à la porte du château de Ruel. On s’enquit du nom des propriétaires; et longtemps après, dans les antichambres du nouveau roi, on les désignait comme autant de candidats à la disgrâce, en disant: c’était un des carrosses de Ruel[331].
Et cependant que de racontars odieux, que d’ignobles calomnies, ne répandirent pas les ennemis de d’Aiguillon—les cendres du feu roi à peine refroidies—pour démontrer que le ministre cherchait à se faire, de son ingratitude envers sa bienfaitrice, un titre à la bienveillance du nouveau régime!
En bon économiste, exécrant, à l’exemple de ses amis les philosophes, celui qu’on disait affilié aux jésuites, l’abbé Baudeau consignait dans sa chronique manuscrite, cette anecdote qu’il tenait de «quelqu’un assez instruit»: «D’Aiguillon avait fait investir la Du Barry de maréchaussée à Ruel, avait fait dire à Mᵐᵉ Adélaïde qu’elle n’échapperait pas et avait mandé au nouveau roi que l’intention du défunt était qu’elle fût mise dans un couvent, puisqu’elle avait le secret de l’Etat[332]».
L’historiette suivante appartient à la même catégorie d’informations: Louis XV, agonisant, avait remis secrètement à d’Aiguillon trois millions pour Mᵐᵉ Du Barry; et le dépositaire infidèle s’était empressé, aussitôt la mort du roi, d’aller porter au petit-fils les millions de l’aïeul[333].
Ce qui est certain, c’est qu’au lendemain d’un trépas ruinant l’édifice, laborieusement construit, de sa fortune, d’Aiguillon affecta ou garda une inébranlable sérénité. Sa compagne, si perspicace, si courageuse, si aimante, lui avait, la première, donné le conseil de résigner immédiatement ses fonctions[334]. Il voulut attendre quelques jours.
Croÿ, qui était avec lui en relations suivies, constate, à maintes reprises, cette fermeté de l’homme d’Etat conservant le sourire à l’approche de la disgrâce. Pendant la maladie de Louis XV, Croÿ avait dîné chez le ministre, «il y avait trois tables et cinquante personnes». Après la mort du roi, «tout Paris avait couru chez d’Aiguillon qui faisait bonne mine à mauvais jeu[335]».
Et cependant, avant même que son sort fût décidé, ses anciens ennemis, les Choiseul, les philosophes et les encyclopédistes, les parlementaires et les vengeurs de la Chalotais, Maupeou et son groupe de fidèles, la reine et la famille royale, puis toute une nuée de nouveaux adversaires, le comte de Broglie et ses associés, des académisables évincés[336], des journalistes étrangers frappés d’exclusion, des auteurs dramatiques tels que Beaumarchais, atteints par la censure; enfin des courtisans aspirant aux faveurs du nouveau régime et des libellistes de l’ancien soucieux de placer avantageusement leur prose ou leurs poésies venimeuses, partaient en guerre contre le favori—l’idole aux pieds d’argile.
A l’avènement de Louis XVI, avait déjà couru cette épigramme—jeu de mots par à peu près—d’ailleurs inoffensive.
Les Barils s’enfuirent, L’Aiguillon ne pique plus, La Vrille est usée, Le Pouls est lent.
Toutes les histoires de brigands qu’avaient ressassées les pamphlets parisiens et français pendant les affaires de Bretagne retrouvaient un regain d’actualité; et la chronique de Baudeau les reproduit avec une rare complaisance.
Mais, en dépit de ces sollicitations plus ou moins directes, Louis XVI ne prenait pas parti:
«Le roi, qui ne parle pas, écrivait Marie-Antoinette à sa mère, le 11 mai 1774, n’a pas dit un mot sur le choix d’un ministère. Il ne me semble pas disposé à garder M. d’Aiguillon, l’âme damnée de la comtesse Du Barry et qui a trop de penchant pour la Prusse. J’ai mis en avant le nom de M. de Choiseul qui serait bien pris du pays, mais on ne m’a point répondu; on ne me paraît pas lui être favorable[337].»
Le surlendemain, arrivait de Pontchartrain à Choisy le vieux comte de Maurepas[338]: le roi l’avait nommé «ministre d’Etat sans portefeuille». D’Aiguillon avait ménagé cette brillante rentrée à son oncle par l’entremise de Mᵐᵉ Adélaïde[339]. Le ministre disgracié de Louis XV était resté plus de vingt-cinq ans éloigné de la Cour: il était septuagénaire.
—Je ne vous trouve pas changé, lui dit aimablement la tante du roi.
Les frères de Louis XVI ne virent pas sans appréhension l’apparition de ce revenant. Il leur semblait qu’il dissimulât derrière sa caducité la personnalité très vigoureuse et très agissante de M. d’Aiguillon. Peut-être celui-ci nourrissait-il cette arrière-pensée[340]. Nous saurons bientôt si elle fut jamais justifiée.
En tout cas, les 20 et 26 mai, l’ancien ministre de Louis XV travaillait encore avec Louis XVI. «Il paraissait aussi radieux que le chancelier», dit l’abbé Baudeau.
Huit jours après, éclatait dans Paris la nouvelle de son départ:
«Le 6 juin, écrit en son journal le prince de Croÿ, je reçus une lettre très curieuse de ma belle-fille, du 3, qui portait que, le 2, M. de Maurepas était allé chez M. d’Aiguillon pour lui faire entendre qu’il fallait donner ses deux démissions, que celui-ci lui avait demandé s’il était porteur d’ordres, que M. de Maurepas l’avait assuré que non, mais qu’il l’avertissait en ami qu’il était temps[341].
Sur quoi, le duc d’Aiguillon était monté au Conseil, à l’ordonnance, et, avant de commencer, avait dit au roi que, ses services ne paraissant pas lui être agréables et que, le bien de la chose demandant la confiance du maître, il lui remettait sa double démission des deux ministères... que le roi avait paru désirer qu’il les gardât encore, disant qu’il lui fallait encore voir et se mettre au courant de son administration... mais que le duc ayant insisté, le roi les avait prises en lui disant qu’il pouvait garder sa charge de capitaine des chevau-légers et qu’il la lui verrait exercer volontiers[342]...»
Pour être si bien renseigné, ce fin renard de Maurepas avait dû écouter aux portes de Mᵐᵉ Adélaïde.
Mais il savait aussi à quoi s’en tenir sur les sentiments de Marie-Antoinette à l’égard de son neveu.
La reine harcelait son époux afin de lui arracher l’ordre d’exil de M. d’Aiguillon. D’autre part, Maurepas défendait, avec sa ténacité coutumière, mais infiniment courtoise, le secrétaire d’Etat, pour lui épargner un affront personnel et lui rendre sa chute moins rude, à l’heure du remaniement général. Peut-être Maurepas, hypnotisé par la perspective d’un contact journalier avec un collègue autoritaire et ambitieux, ne fut-il pas suffisamment persuasif. Il devait cependant plaider assez éloquemment la cause de son neveu, pour que le roi, frappant du poing son bureau avec sa brutalité ordinaire, se soit écrié:
—Eh! parbleu, je sais qu’il fait bien, et c’est ce qui me fâche, mais la porte par laquelle il est entré et les troubles que sa haine a occasionnés[343]!
Tous les signes précurseurs de l’orage avaient dû ouvrir les yeux à d’Aiguillon.
Peu de jours[344] avant que le duc ne donnât sa démission, la duchesse, à la présentation chez la reine, avait subi la plus humiliante des mortifications. Marie-Antoinette, aimable et gracieuse pour toutes les dames, avait affecté de parler plus spécialement aux voisines de Mᵐᵉ d’Aiguillon et non seulement n’avait rien dit à la duchesse, mais encore «l’avait regardée sous le nez d’un air méprisant».
«Le duc et la duchesse d’Aiguillon, note Mercy-Argenteau, sont seuls exceptés de la règle de bonté de la nouvelle reine[345].»
Au lendemain de la mort de Louis XV, l’ambassadeur de Vienne avait insisté auprès de la jeune souveraine pour qu’elle ne pressât pas le renvoi de l’homme qu’elle haïssait le plus, celui qui avait osé la traiter, dans un cercle, de «coquette![346]» La reine ne devait pas venger les injures de la dauphine. Malheureusement Mercy constatait, dès le 17 mai, qu’elle était, au contraire, très disposée à ne pas mettre en action le mot célèbre de Louis XII. Et la perspective du retour, qu’il redoutait, de Choiseul, ne souriait pas davantage à l’impératrice-reine.
Mercy, qui avait l’illusion facile, crut avoir persuadé Marie-Antoinette; mais il ne tarda pas à reconnaître son erreur. La reine «n’a pu résister à sa petite animosité». Le roi voulait garder le ministre; et c’est elle—preuve indubitable de son crédit—qui en a obtenu le renvoi. «Le reste lui importe peu; car chez elle la dissipation vient sans cesse effacer les impressions sérieuses[347].»
La nouvelle de cette démission, masquant mal une véritable disgrâce, provoqua une explosion de joie plus insultante encore que celle de la mort de Louis XV. Ce fut un feu roulant de chansons et d’épigrammes, celle-ci entre autres:
Amis, connaissez-vous l’enseigne ridicule Qu’un peintre de Saint-Luc fait pour les parfumeurs? Il met dans un flacon, en forme de pilule, Boynes, Maupeou, Terray sous leurs propres couleurs. Il y peint d’Aiguillon et puis il intitule: Vinaigre des quatre voleurs.
Quand le comte de Broglie apprit que son heureux concurrent «n’était plus rien», il ne put modérer ses transports d’allégresse; mais, en homme pratique, qui sait tirer parti de tout, il s’adressa, le 6 juin, à Louis XVI pour lui offrir la correspondance secrète du feu roi. Le nouveau lui répondit sèchement de la brûler[348]. L’année suivante, en mai 1775, Broglie lui écrivait pour lui demander la communication des pièces qui avaient précédé et suivi son exil à Ruffec. Louis XVI l’invita tout simplement à se tenir tranquille: la procédure de l’affaire de la Bastille, lui dit-il, a été brûlée[349].—Le feu purifie tout; mais, dans l’espèce, il enlevait au comte de Broglie une partie de ses moyens d’action contre l’ancien ministre de Louis XV.
Toutefois le procès de son beau-frère, le comte de Guines, ambassadeur de France à Londres, allait lui offrir l’occasion de satisfaire plus amplement sa rancune.
Un autre homme d’Etat qui ne dissimula pas la satisfaction qu’il éprouvait de la chute du premier ministre, son collègue, ce fut le chancelier Maupeou, que devait bientôt atteindre la même disgrâce. Il avait rendu, prétendait-il, les services les plus essentiels (ce dont il était permis de douter) au duc d’Aiguillon; et il en avait été payé par la plus noire ingratitude. Les anecdotiers ne tarissaient pas sur ce sujet.
—Un coquin que j’ai sauvé de la roue! affirmait le chancelier devant un «prince aussi recommandable par sa haute naissance que par son mérite personnel».
—Parbleu, monsieur, répliqua le grand seigneur, ce n’est pas ce que vous avez fait de mieux dans votre vie[350].
A ce moment même où le duc d’Aiguillon descendait un peu tardivement, mais non sans dignité, du pouvoir, deux hommes—des prêtres—traçaient de son caractère, de son rôle politique, de ses tendances, un portrait qu’il nous a paru curieux et utile de conserver.
L’abbé de Véri, auditeur de rote à Rome, qui a laissé un journal inédit où M. de Ségur a puisé de précieux renseignements, étudie surtout le ministre:
«Les ambassadeurs étrangers, dit-il, reconnaissaient sa manière douce, juste, toujours ouverte et son humeur accueillante avec les militaires.»
Dans la Chronique de l’abbé Baudeau la note change. Si le diplomate flatte son modèle, l’économiste noircit singulièrement le sien, bien qu’avec certaines atténuations, pour paraître impartial. Baudeau constate, à la date du 6 juin, que d’Aiguillon a refusé la pension de vingt mille livres à laquelle il avait droit comme ministre: il n’avait jamais servi, disait-il, le roi pour de l’argent[351].
«Ouais, objecte l’abbé, c’était par orgueil et pour placer ses adulateurs.» Mais il ajoute:
«Il était parcimonieux pour la chose publique dans un règne de gaspillage, vétilleux, absolu, travailleur, colère, rancunier, présomptueux, petit et vindicatif à l’excès—tous les vices du cardinal de Richelieu, sans en avoir l’esprit!»