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Une grande dame de la cour de Louis XV

XXII

Reading edition

Illusions d’un ministre tombé: plan fantastique.—Le troisième mariage du maréchal de Richelieu: vengeance filiale.—L’année des évêques.—Oraison funèbre de Mᵐᵉ de Gisors et de M. de la Vallière.—Débuts dans le monde d’Armand, comte d’Agénois.—Félicitations réciproques de d’Aiguillon et de Balleroy.—La chasse aux pintades et la «Dédicace» de la comédie.—Nouvelle saison du duc à Bagnères: ses pertes énormes au reversi.—Nouveaux projets de mariage pour le comte d’Agénois.—Commérages mondains.

Il est certain qu’en 1779 un grand effort fut tenté pour enlever haut la main le rappel du duc d’Aiguillon à la Cour. La Correspondance de Mercy-Argenteau le dit assez; et nous en trouvons encore la preuve dans les Mémoires du ministère d’Aiguillon, qu’il faut évidemment consulter avec prudence, mais dont les assertions sont souvent corroborées par des documents officiels.

Un moment, le duc crut si fermement au succès qu’il envoya un courrier à son intendant pour lui réclamer dans le plus bref délai les fourrures de la duchesse et pour lui faire commander une provision de vin[516]. C’était toujours Maurepas qui dirigeait la manœuvre; mais les Mémoires ne parlent pas de sa femme; ils prétendent que l’unique Eminence grise du ministre est un conseiller de Grand’chambre, M. d’Amécourt, ami de Mᵐᵉ de Forcalquier, «la seule des nombreuses maîtresses de d’Aiguillon à qui il ait accordé quelque confiance[517]».

Or, le retour de l’exilé était machiné comme un scénario de comédie: dialogue entre le roi, la reine et Maurepas; monologue de Louis XVI; puis scène finale consacrant l’abandon par Marie-Antoinette de ses préventions.

C’est bien imaginé comme fantaisie; mais, le plan d’un nouveau ministère pour 1780, consécutif à cette intrigue de théâtre et tel que l’exposent les Mémoires, se rapproche beaucoup plus de la vraisemblance. On dirait une réplique de la prétendue conversation qui s’était engagée entre Maurepas et son neveu, quand celui-ci avait dû quitter Paris après la revue du Trou-d’Enfer.

Aux termes de cette combinaison[518], d’Aiguillon était rappelé au Conseil. Le neveu devenait alors le coadjuteur de l’oncle et «ferait tout», pendant que M. de Maurepas irait donner à manger à ses carpes. M. d’Aiguillon démontrerait au roi la nécessité d’étayer «la machine qui croule»; et le prince lui répondrait: Vous n’en aurez que plus de gloire; M. de Maurepas a fait ce qu’il a pu.

L’auteur du plan, après avoir jonglé avec toutes ces chimères, serre de plus près son argumentation. Il est hors de doute, dit-il, qu’avec les emprunts et le gaspillage dont souffre l’État, «le royaume va à sa ruine». Pourquoi la reine veut-elle écarter l’homme qui ferait succéder l’ordre à cette anarchie? Nul ne connaît mieux l’administration. Et quel autre ministre pourrait-on lui préférer? Le cardinal de Bernis? Il préfère rester à Rome. Choiseul? Il inspire au roi une antipathie dont ce prince ne reviendra jamais. Marie-Antoinette, au lieu de s’occuper d’affaires, serait chargée du «département des beaux-arts et des bonnes œuvres»... Que la reine fasse terminer le Louvre; qu’on y trouve un Muséum préférable à ceux d’Italie. Les tableaux sont «cubiquement empilés» dans le dépôt de Versailles; et les marines de Vernet deviennent la proie des rats dans les combles du Luxembourg[519].

Or, Marie-Antoinette, que sa mère tenait toujours en haleine par l’intermédiaire de Mercy-Argenteau, n’était pas femme à se désintéresser de la marche des affaires. Et ses entours ne l’eussent pas permis. Elle avait signifié catégoriquement à Maurepas qu’elle ne voudrait voir de sa vie M. d’Aiguillon. Il était donc impossible de lui imposer la présence du «coadjuteur», ce personnage providentiel qui allait «tout remettre en état».

Celui-ci dut être avisé confidentiellement de l’échec d’une manœuvre qu’il était censé ignorer. En tout cas, pour ne pas démentir l’apparente fermeté de son attitude, et surtout pour obéir à un sentiment de bouderie difficilement avouable, d’Aiguillon s’obstina à passer encore près de trois années loin de Paris, dans un séjour que d’ailleurs l’ingéniosité de sa femme rendait chaque jour plus vivant, plus animé, plus délectable.

«... Nos santés, écrit la duchesse, vont assez joliment dans ce moment; et nous ne sommes occupés que de bals, de comédies. Hier, il y a eu bal; aujourd’hui on joue la Métromanie, suivie de la Servante justifiée[520] et d’un ballet-bouffon de la composition de mon fils, demain bal et après souper[521].»

Un événement mondain, s’il en fut, vint apporter un nouvel aliment, mais... des plus légers, à la conversation des hôtes du château: le mariage du maréchal de Richelieu (c’était le troisième) avec une jeune veuve, Mᵐᵉ de Roothe: le vieux galantin avait quatre-vingt-deux ans; mais il avait toujours de la vaillance. La légende veut qu’étant rentré à son hôtel après la bénédiction nuptiale, pour changer de vêtements, il ait jeté son cordon bleu sur le lit de grand apparat et dit à son valet de chambre:

—Va, le Saint-Esprit fera le reste.

Mᵐᵉ d’Aiguillon ne semble pas très édifiée de cet appétit sénile: «Le mariage de M. de Richelieu m’a surpris, comme vous pouvez bien le croire; je suis fort aise qu’il ait bien pris dans le monde; je vous avoue que je craignais le contraire; je fais des vœux pour que le parti violent qu’il prend serve à faire le bonheur de ses dernières années[522]».

Le duc, lui, plaint Fronsac «qui paiera chèrement le plaisir de son père de jouir pendant quelques années d’une compagne aimable et de vivre en meilleure compagnie[523]».

Le malin vieillard avait cru faire pièce à son misérable fils; mais celui-ci se vengea odieusement, le Saint-Esprit ayant opéré contre toute attente; il soudoya une femme de chambre de la maréchale qui lui fit absorber, sans qu’elle s’en doutât, une boisson abortive[524].

Richelieu ne connaissait plus d’obstacles: à l’exemple des jeunes maris, très fiers de montrer partout leur femme, il voulut promener la sienne dans son gouvernement; et la duchesse blâme cette nouvelle crânerie: «Je pense sur le voyage de M. de Richelieu tout comme Madame la maréchale; et je crois qu’un aussi grand voyage entrepris à son âge et pour un sujet tel que celui d’une nouvelle salle[525] peut paraître étrange. Je crois aussi que, vu les circonstances, il éprouvera à Bordeaux des désagréments de la part du Parlement et nommément du premier président avec lequel il est brouillé... Si quelqu’un peut le faire changer d’avis, ce ne peut être que Madame la maréchale qui a du crédit sur son esprit et qui le voit journellement».

La duchesse est trop loin pour lui adresser des observations qui aient quelques chances de succès. D’ailleurs il est fermement résolu à entreprendre son voyage puisqu’il vient d’informer M. d’Aiguillon de son itinéraire: il passera par Lyon où «il a demandé un logement à Flesselles», prendra le chemin du Languedoc pour s’arrêter à Aiguillon et, de là, se rendre à Bordeaux[526].

Cependant la duchesse s’est fait un cas de conscience d’écrire à son cousin: «... Je n’espère pas qu’il se rende à mes représentations, puisqu’il a résisté à celles de sa femme, qui a plus d’empire que moi sur son esprit». Mais, s’il y persiste, «il ne prendra pas sa route par le Languedoc... parce que nous irons le joindre à Fronsac, pour lui éviter la peine de venir ici...[527]»

Autrement, le maréchal eût trouvé au château d’Aiguillon nombreuse et brillante compagnie: les invités que nous connaissons déjà, puis le comte de Chabrillan «gras comme un moine et frais comme une rose», et l’évêque de Bayeux «bon et honnête homme» depuis longtemps attendu[528].

Car cette année aurait pu s’appeler l’année des évêques: les châtelains en reçurent plusieurs. Le duc avait su conserver la dilection du clergé qui l’avait toujours considéré, et pour ses attaches avec le Dauphin, père de Louis XVI, et pour les outrages dont l’abreuvaient toujours parlementaires et philosophes, comme un des plus solides défenseurs de l’Église.

C’étaient encore, parmi les prélats si bien accueillis à la petite Cour de l’ancien ministre: l’évêque de Vendôme qui aura, l’an prochain, la visite des amphytrions quand ils iront en Touraine[529]; l’évêque de Condom, «tout triomphant d’avoir gagné son procès», qui les attend à sa maison de campagne[530]; Monsieur de Verdun «qui mange et boit comme de coutume[531]» et qui doit être, avec Mᵐᵉ d’Aiguillon marraine, le «parrain» pour le mariage de la fille d’un métayer: «Vous voyez Monsieur le chevalier, que ni les changements de ministres, ni les nouvelles publiques ne nous dérangent de nos occupations champêtres[532]».

Ce qui n’empêche pas la bonne duchesse de gloser tout à son aise sur les nouvelles qui lui parviennent et dont Balleroy est assurément avisé: telles la mort de Mᵐᵉ de Gisors et de M. de la Vallière: «la première mérite les regrets de ceux qui l’ont connue; car, quoique dévote et sévère, elle était on ne peut pas plus vraie: je n’ai jamais, dans aucun temps, ni circonstance, eu qu’à me louer d’elle. Quant au deuxième, il sera oublié aisément, à moins que l’on ne regrette un tripot de jeu de plus dans Paris[533]».

En ce moment, une grave question préoccupait chez Mᵐᵉ d’Aiguillon, et la mère, et la grande dame: les débuts de son fils. Armand, comte d’Agénois, était entré dans sa vingtième année: si le père ne le trouvait pas suffisamment dégourdi, la mère signalait en lui une âme d’artiste. Mais, jadis, l’éducation d’un jeune gentilhomme exigeait des connaissances un peu plus étendues; et l’avenir d’un futur d’Aiguillon ne pouvait se borner à l’horizon trop restreint des collines de l’Agénois. Quatre années auparavant, au plus fort de la disgrâce, l’intermédiaire inconnu, de qui nous avons cité la longue et curieuse lettre, y mettait ce post-scriptum: «J’avais oublié de vous dire que M. de Maurepas m’avait beaucoup parlé de M. d’Agénois: il me dit que votre intention était de rester à Aiguillon; mais sans doute vous ne garderiez pas toujours cet enfant auprès de vous». L’invite était évidente. Nous ne voyons pas que les parents l’aient relevée.[534]

Mais, dès le commencement de l’année 1780, le duc avait obtenu pour son fils la survivance des chevau-légers[535]. Et, probablement, Maurepas, qui avait gardé dans sa mémoire les promesses de la reine à l’adresse du jeune d’Agénois, dut insister auprès de son neveu et de sa nièce pour que leur fils fût présenté à la Cour[536]. C’eût été folie que de bouder encore pour le compte et au détriment de M. d’Agénois. La grand’tante dut évidemment le recevoir à Pontchartrain, l’interroger et commencer son éducation de courtisan. Peut-être revivrait-elle un jour dans la personne de ce dernier descendant mâle des La Vrillière et des Plélo. Et sans doute le débutant répondit aux espérances de Mᵐᵉ de Maurepas, car sa mère le laisse entendre à Balleroy, mais sur un ton aigre-doux, qui reflète l’arrière-pensée, amère et revêche, du politicien évincé: «On lui (à son fils) a su gré de n’être pas de la plus grande maussaderie... On s’imaginait qu’un homme de son âge qui, depuis cinq ans, était dans le fond d’une province, devait être une espèce de petit sauvage... Et ma tante m’a mandé sérieusement que ce qui l’avait le plus surpris, c’est qu’il était très bien élevé. Elle avait oublié sûrement qu’il l’avait été par son père, qui a bien autant qu’un autre ce qu’il faut pour cela[537]».

De son côté le duc avait répondu aux félicitations de Balleroy pour la survivance, par des compliments qui visaient le nouveau grade acquis par le chevalier: cette distinction autorisait le bénéficiaire à postuler un gouvernement ou tout au moins une «grâce pécuniaire». Mais d’Aiguillon eût regretté de le voir partir pour «les guerres d’outre-mer». Décidément, il n’était pas «Américain», ainsi qu’on appelait alors les amis des «insurgents»[538]. Vers la fin de l’année, il reparlait à Balleroy de son différend, qui n’était pas encore terminé, avec le duc de Fitz-James, et témoignait son mécontentement de «la plate et indécente contestation» qui lui était opposée. Ce n’était pas pour réclamer l’intervention du chevalier (il ne demandait peut-être pas autre chose) mais pour que son porte-parole fût édifié sur la conduite de Fitz-James[539].

Afin de n’en pas perdre l’habitude, la duchesse continue à entretenir son correspondant de ces menus détails, petites anecdotes et grands embellissements, qui furent de tout temps l’accompagnement obligé de la vie de château.

A quelques «chiffonnages près», M. d’Aiguillon va bien; quant à elle, «on dira bientôt, comme la princesse de Talmont, qu’elle a une santé ignoble[540]». Plus tard, le duc se trouvera pris d’une «forte fonte de cerveau». Aussi a-t-il «une grande et grosse perruque à trois marteaux qui lui fait la tête la plus ridicule. Comme elle est pareille à celle de M. de la Vrillière, je prétends que c’est un effet de sa succession qu’il s’est approprié. Comme il en est presque quitte, il nous flatte de reprendre bientôt ses cheveux à l’ordinaire».

Innocente plaisanterie digne d’inspirer un livret d’opéra-bouffe dans le genre de ceux qu’élaborait le jeune M. d’Agénois!

Entre temps, Mᵐᵉ d’Aiguillon pensait au plaisir favori du chevalier: «Quand vous viendrez, je vous ménage une chasse fort agréable, c’est la chasse aux pintades; j’en ai 80 lâchées et nées dans les îles, qui, l’année prochaine, peupleront même beaucoup et se reproduiront partout. On les chasse comme des perdrix; et elles deviennent sauvages très aisément. Ces 80 là sont les produits de 8 paires... C’est fort joli à voir; elles vont par petites troupes de 8 à 10...»

Les travaux d’agrandissement et d’amélioration se poursuivaient, à peine interrompus par la pluie: des constructions nouvelles s’élevaient: «on commence les communs, on achève la Comédie[541]».

La Comédie! c’était la grande affaire. La duchesse avait trouvé pour son mari la distraction par excellence:

«Je suis, en ce moment, écrit le duc, très occupé de ma salle de spectacle, dont nous devons faire l’ouverture le 31. Elle est réellement très belle: et je suis persuadé qu’elle aura le succès le plus complet et que vous en serez content, lorsque vous la verrez: ce qui ne sera jamais aussi tôt que je le désire[542].»

On devait l’inaugurer par le Joueur et le Babillard[543]. Mais cette «dédicace[544]», comme l’appelle Mᵐᵉ d’Aiguillon, fut reculée jusqu’au milieu de janvier. Le même mois, le second spectacle se composa de la Métromanie et des Chasseurs et la Laitière[545]. La duchesse répète le mot de son mari: «Vous serez content de la salle: elle est belle et dans le genre noble». Le duc y revient pour la troisième fois: «Notre nouvelle salle de spectacle a eu le plus grand succès. Elle fait l’admiration de toute la province. Elle est effectivement belle, agréable et commode. Il est vrai qu’elle m’a coûté un peu cher, mais elle est payée et je n’y pense plus[546]». Et, à propos de tous ces divertissements, comédies, concerts, bals, qui se succèdent au château, le maître du logis a un de ces mots topiques où perce la mélancolie de l’ambitieux rêvant d’autres plaisirs et d’autres jouissances: «Mon fils se croit au comble du bonheur et n’imagine pas qu’on puisse être plus heureux qu’il l’est». Mais si, doit penser intérieurement le père, quand on détient seul le pouvoir.

Le théâtre vient de fermer sur une «superbe» représentation: celle de Mazet et des Vacances du procureur, suivie d’un non moins «superbe» ballet. Et la duchesse annonce une grande nouvelle à Balleroy: elle se décide à faire le voyage de Paris avec son fils en avril ou en mai. Or, comme elle tient à voir le chevalier pendant le mois qu’elle doit rester dans la capitale, elle le prie d’ajourner à l’automne sa villégiature d’Aiguillon: «il verra ainsi les vendanges, chassera les petits oiseaux et les pintades; elle mandera tous les lièvres du pays; et c’est à Aiguillon la plus belle saison du monde[547]».

Puis elle passe à d’autres sujets, continuant la conversation avec sa verve ordinaire, à bâtons rompus et sur ce ton de franchise dont elle ne saurait se départir.

«... Je trouve que le Parlement s’est éveillé un peu tard sur le danger des jeux de hasard: il serait à souhaiter pour le bien des familles qu’ils y eussent pensé plus tôt; mais c’est le cas de dire qu’il vaut mieux tard que jamais. Il y a longtemps que M. de Genlis tenait tripot. Quant aux ambassadeurs, je doute qu’il soit du droit des gens de leur en laisser tenir: ce droit me semble bien dangereux[548].

... Peu m’importe qui commande l’escadre, pourvu qu’il fasse bien; et je doute qu’il y en ait un de meilleur que M. d’Estaing[549].»

Mᵐᵉ d’Aiguillon avait, avant tout, les sentiments d’un «citoyen», comme on disait alors: «... Je désire que les changements qu’il y a eu et que l’on dit qu’il y aura encore dans le ministère soient pour le mieux. Je ne prends intérêt, comme bien vous savez, ni aux partants, ni aux arrivants, ni même aux demeurants: je ne souhaite que la prospérité et le bien de l’État[550].»

L’imprévu et le pittoresque sont le charme de cette correspondance écrite à la diable: «Vous vous trompez, monsieur le chevalier, en disant que le maréchal de Tonnerre n’a pas de maladie: il en a une incurable qui est quatre-vingt-quatorze ans. Je ne me soucie pas d’aller à cet âge; mais je souhaite que certain Lorrain, de vos amis, y parvienne. Il en prend le chemin. Adieu, monsieur le chevalier; c’est au milieu de douze ou quinze vases, ou pots de fleurs, que je vous assure de la sincérité, etc...[551]»

Le duc est plus posé, plus compassé, plus solennel. Il n’a pas encore dépouillé complètement le vieil homme, nous voulons dire le ministre. Reparlant de son différend avec M. de Fitz-James, il informe Balleroy que le duc a reconnu «l’absurdité des prétentions de son fils et l’indécence des procédés de son homme d’affaires»; et le conflit s’est terminé par un échange de «mots d’honnêtetés[552]».

Mais l’heure du départ a sonné pour les deux voyageurs; et la duchesse l’annonce, le 20 avril, au chevalier qui est de passage à Paris. Elle le prie, en conséquence, d’aller faire un tour à l’hôtel de la rue de l’Université et de l’informer si la maison est en état de la recevoir.

Quand la mère et le fils furent partis, le duc, qui était malade, se rendit, de son côté, sur les conseils de son médecin, à Bagnères. Le temps était si mauvais qu’il ne pouvait se promener; il s’en consolait au reversi, où il «perdait régulièrement 17 ou 18 sols, ce qui est énorme[553]». Le déplacement de sa femme avait pour but l’établissement d’Armand, comte d’Agénois. Un billet du père au chevalier énumérait les alliances qui lui semblaient sortables pour son fils:

«Nous serions fort aises d’avoir Mˡˡᵉ d’Havré; et c’est de tous les partis auxquels nous avons songé celui qui nous conviendrait le mieux à tous égards. On a déjà fait quelques ouvertures à ce sujet, mais on a demandé du temps pour une réponse positive. Je ne suis pas également tenté de Mˡˡᵉ d’Harcourt à cause des ridicules de caractère et de figure de la grand’mère et de son fanatisme pour M. de Choiseul et de la passion effrénée du père pour le jeu. Vous raisonnerez de tout cela avec Mᵐᵉ d’Aiguillon; et nous en parlerons quand vous serez ici[554].»

Déjà, le 25 février, le duc, à l’exemple de sa femme, avait prié Balleroy qui voulait, très affectueusement, l’accompagner à Bagnères, de remettre sa visite au mois de juillet; c’était le moment où «la brillante et bruyante compagnie» affluait au château. Et Mᵐᵉ d’Aiguillon serait de retour.

Elle revint, en effet, avec son fils, sans avoir atteint le but que s’était proposé son mari. Mais cet échec ne l’avait pas autrement attristée: car elle écrivait au chevalier qui n’avait pu assister aux vendanges d’Aiguillon: «Nous faisons la cérémonie du baptême de la cloche de l’hôpital; et Mˡˡᵉ Massac, que vous connaissez bien, a invité tout ce qu’elle a pu trouver; nous y allons en grand in fiocchi; et la curiosité est grande et l’église petite[555]».

L’entrain de la femme finit par gagner le mari; et ce sera aux dépens de ses hôtes, que le châtelain se mettra en gaîté: «Le comte de Chabrillan paraît enchanté de la réception que les carabiniers[556] lui ont faite. Il n’a jamais vu un corps aussi bien composé en officiers, hommes et chevaux; mais, comme il n’est jamais parfaitement content, il se désespère de ne pouvoir le mener à la guerre et gagner à sa tête le bâton (de maréchal).»

Autre portrait... «Mᵐᵉ de Sérignac est arrivée ici pendant que nous étions chez l’évêque de Condom; et nous l’y avons trouvée établie. Elle m’a paru très enlaidie, ce que je ne croyais pas possible, mais du reste la même qu’elle était et nullement embarrassée avec nous. Son mari qui l’était venue chercher à Nérac et n’a pu parvenir jusqu’ici faute de chemise, l’a obligée de nous quitter plus tôt qu’elle ne l’avait projeté, mais elle nous a annoncé qu’elle reviendrait, dès qu’elle aurait rempli le devoir conjugal et satisfait les désirs violents de son cher époux[557].» Or, la dame ne revint pas: peut-être avait-elle été piquée des épigrammes de la galerie; mais le duc se consola de «ses rigueurs», le château étant abondamment pourvu de «filles et de femmes[558]».

La duchesse était déjà repartie, depuis un mois, avec son fils, pour Paris. Le duc, qui en informait Balleroy, ajoutait que leur séjour ne s’y prolongerait pas, «Mᵐᵉ de Maurepas ayant sa société qui lui permet de ne pas avoir besoin de ses proches[559]». Au reste, disait le duc dans une autre lettre «ce voyage avait déplu à Mᵐᵉ d’Aiguillon autant qu’à moi, mais elle ne pouvait s’en dispenser[560]».

Toujours cachottier et mystérieux, suivant son habitude, le correspondant de Balleroy ne donnait pas la moindre explication sur ce nouveau voyage, entrepris presque au commencement de l’hiver. S’agissait-il d’autres partis pour le comte d’Agénois? Ou les négociations précédentes avaient-elles repris faveur? Mᵐᵉ de Maurepas, toujours si dévouée aux intérêts de d’Aiguillon, avait-elle mal secondé ces projets d’union? En un mot, quels sujets de mécontentement le neveu pouvait-il avoir contre sa tante pour manifester à son égard autant d’aigreur? Et n’était-ce pas, de la part de l’exilé volontaire, la dernière des maladresses, à ce moment même où le vieux Maurepas disparaissait pour toujours?

En effet le premier ministre de Louis XVI mourait à Versailles, le 21 novembre 1781[561]. Quand le duc d’Estissac, ami du défunt, vint annoncer au roi, avec des larmes dans les yeux, le décès de Maurepas: «Si vous faites une grande perte, lui dit Louis XVI, j’en fais, moi, une bien plus grande». Mais l’influence de la comtesse, toujours si considérable auprès du roi, ne pouvait-elle survivre à l’homme d’Etat?

Déjà, une année auparavant[562], et quelques jours après la mort de Marie-Thérèse[563], Mercy avait envisagé l’éventualité de celle de Maurepas et s’était préoccupé des candidats à une succession qui n’était pas encore ouverte. De sa propre autorité, il avait pressenti Marie-Antoinette à cet égard; et la princesse avait prié l’ambassadeur de lui chercher «un sujet qui lui convînt ainsi qu’à la chose... Je ne pourrais mieux m’en rapporter qu’à vous, lui disait-elle...». Proposition illusoire! gémit Mercy-Argenteau qui se défend d’accepter une telle responsabilité. «Sans cesse excité par la reine à lui dire ce qu’il pense, il est perpétuellement déjoué par des alentours que le goût immodéré de la dissipation rend nécessaires et qui par leurs importunités obtiennent les choses les plus absurdes... Timide et incertaine dans ses démarches», quand elle est livrée à elle-même, Marie-Antoinette devient entreprenante et active..., dès qu’elle est obsédée par sa société perfide et intrigante...»

Ce diplomate, qu’une pénible expérience a rendu enfin clairvoyant et sage, est las d’une telle mobilité d’esprit qui tourne à l’incohérence: peut-être même a-t-il constaté que cette prétendue franchise, après tant de crises d’étourderie, masque une certaine dissimulation; et, dans son découragement, il laisse entendre à son ministre qu’il serait bien aise d’être remplacé.

Quant à d’Aiguillon, toujours terré dans son domaine, il ne semble pas avoir regretté outre mesure son cher oncle, puisqu’il nous apparaît de si belle humeur, au milieu de cette foule de «filles et de femmes» qui le charment de leur présence.

Notes in this chapter

Note 1 · Mémoires du ministère d’Aiguillon, p. 266.Note 2 · Cette assertion sur les rapports de Mᵐᵉ de Forcalquier avec d’Aiguillon a toujours été très discutée.Note 3 · Là, encore, le chapitre des rectifications oppose un démenti formel (p. 334) à ce roman. «Jamais M. de Maurepas n’a eu envie de s’associer MNote 4 · Mémoires du ministère d’Aiguillon, pp. 236 et suiv.Note 5 · Piron. La Métromanie.—Fagon et Favart. La Servante justifiée, 1 acte (1740, théâtre de la foire Saint-Germain).Note 6 · AN.T 243. Lettre de Mᵐᵉ d’Aiguillon à Balleroy, 7 janvier 1780.Note 7 · AN.T 243. Lettre de Mᵐᵉ d’Aiguillon à Balleroy, 25 janvier 1780.Note 8 · Bulletin du Bibliophile, 1882. Lettre du duc à Balleroy, 2 mars 1780.Note 9 · Duchesse de Dino. Chronique (2 vol. Plon 1909), t. II, p. 379.Note 10 · Le grand théâtre de Bordeaux, construit par l’architecte Louis.Note 11 · AN.T 243. Lettre du 17 mars 1780.Note 12 · AN.T 243. Lettre du 23 mars 1780.Note 13 · AN.T 243. Lettre du 14 avril 1780.Note 14 · AN.T 243. Lettre du 5 octobre 1780.Note 15 · AN.T 243. Lettre du 28 août 1780.Note 16 · AN.T 243. Lettre du 5 novembre 1780.Note 17 · AN.T 243. Lettre du 3 novembre 1780.Note 18 · AN.T 253. Lettre du 27 novembre 1780. Mᵐᵉ de Gisors née Fouquet et belle-fille du duc de Nivernois, était veuve. M. de la Vallière était un Note 19 · Voir plus haut pp. 272-276.Note 20 · AN.T 243. Lettre du 31 janvier. (Remerciements aux félicitations de Balleroy.)Note 21 · AN.T 243. Lettre du 26 juin. La duchesse annonce à Balleroy le départ de son fils «pour la bonne ville et pour la Cour». Elle ajoute: «Ce déNote 22 · AN.T 243. Lettre du 13 août.Note 23 · Lettre du duc du 23 mars.Note 24 · AN.T 243. Lettre du duc du 24 décembre. En septembre il avait annoncé à Balleroy qu’il avait gagné son procès contre Fitz-James et contre MᵐNote 25 · Lettre de la duchesse du 27 novembre.Note 26 · AN.T 243. Lettre du 15 septembre.Note 27 · AN.T 243. Lettre du 24 décembre (du duc d’Aiguillon).Note 28 · AN.T 243. Lettre du 22 décembre (de la duchesse d’Aiguillon). Le Joueur, de Regnard (1696).—Le Babillard, de Boissy, comédie en 1 acte et enNote 29 · AN.T Lettre du 26 janvier 1781.Note 30 · La Métromanie, de Piron.—Les Chasseurs et la Laitière (1763), d’Anseaume, musique de Duni.Note 31 · AN.T 243. Lettre du duc d’Aiguillon, 1ᵉʳ février 1781.Note 32 · AN.T 243. Lettre de la duchesse du 26 janvier.—Anseaume et Duni. Mazet, comédie en 2 actes (Théâtre italien. 1761).—Dancourt. Les Vacances dNote 33 · Une ordonnance de Louis XVI du 1ᵉʳ mars 1781 interdit les jeux de hasard dont les chances étaient inégales, mais ne put avoir raison des triNote 34 · Le comte d’Estaing, vice-amiral des mers d’Asie et d’Amérique, était rentré en triomphateur de sa campagne des Etats-Unis, dans les premiersNote 35 · AN.T 243. Lettre de la duchesse du 16 janvier.Note 36 · AN.T 243. Lettre de la duchesse du 23 mars.Note 37 · AN.T 243. Lettre du duc du 1ᵉʳ février.Note 38 · AN.T 243. Lettre du duc du 24 mai.Note 39 · AN.T 243. Lettre du duc du 8 avril.Note 40 · AN.T 243. Lettre de la duchesse du 23 septembre.Note 41 · Le comte de Chabrillan (de la branche Chabrillan-Boisson), fut présenté au roi, le 2 octobre 1781, comme mestre-de-camp, lieutenant inspecteNote 42 · AN.T 243. Lettre du duc du 20 octobre.Note 43 · AN.T 243. Lettre du duc du 12 décembre.Note 44 · AN.T 243. Lettre du duc du 23 novembre 1781.Note 45 · AN.T 243. Lettre du duc du 12 décembre 1781.Note 46 · Mémoires secrets de Bachaumont, t. XVIII. pp. 171-172. Les Maurepas étaient logés à l’Hermitage, petite maison dans le parc de Versailles, qNote 47 · Correspondance secrète de M. Argenteau avec le Pr. de Kaunitz et Joseph II (édit. d’Arneth-Flammermont, t. I, p. 7). Lettre du 22 décembre 1Note 48 · Marie-Thérèse était morte le 29 novembre 1780.
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