XVI
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La comédie à Veretz.—Goûts et plaisirs champêtres.—Toujours les affaires de Bretagne.—Rentrée en scène de la Chalotais—Epidémie à Veretz et à Chanteloup.—Réintégration de l’ancien Parlement: d’Aiguillon y prend place sans que personne proteste.—Ce qu’on pense à Vienne de sa retraite.—Campagne de libelles contre la reine: le duc d’Aiguillon en est, dit-on, l’inspirateur.
«La duchesse, dit la chronique de Baudeau, à la date du 2 juin, est partie pour Veretz, à ce qu’on assure: elle y va sans doute préparer le logement de son cher époux.»
La nouvelle était peut-être prématurée, mais en somme très vraisemblable, l’air de la Cour devant paraître irrespirable à Mᵐᵉ d’Aiguillon, depuis l’avanie que lui avait infligée la reine.
Quoi qu’il en soit, la châtelaine de Veretz était en pleine villégiature dans le courant du mois d’août; car une lettre du 26, à l’adresse de Balleroy, lui décrit, dans cette langue, simple, naturelle et parfois un peu négligée, dont nous connaissons la saveur, la vie agréable que faisaient à leurs invités les possesseurs de ce beau domaine. La comédie de salon n’en était pas une des moindres distractions:
«Notre comédie a été jouée avant-hier et a très bien réussi. Je vous assure que l’on voit très bien que le rôle de Crispin est héréditaire (le duc et jadis son père remplissaient-ils donc supérieurement cet emploi?); car mon fils, qui n’avait jamais vu de théâtre que de loin, a très bien joué. Quant à la duchesse (nous ignorons quelle était cette grande dame, à moins que ce ne fût Mᵐᵉ d’Aiguillon elle-même qui se nommait Louise) il lui aurait fallu une autre taille et un autre son de voix pour bien jouer son rôle; mais, malgré cela, l’ensemble a été très bien. Pour petite pièce on a joué une petite scène détachée, en son honneur, qui a amené une fête champêtre, pour lui souhaiter la bonne fête, attendu qu’elle se nomme Louise...»
Ces divertissements étaient alors très fréquents sur les théâtres de société, qui furent eux-mêmes si nombreux pendant le XVIIIᵉ siècle. Le Journal de Collé[352], les Sociétés badines de Dinaux[353] en ont abondamment parlé.
Mais ce n’était peut-être pas «la comédie» qui plaisait le plus à la duchesse dans cette vie de château. Nous avons dit ailleurs les goûts champêtres de Mᵐᵉ d’Aiguillon qui cadraient si bien avec son humeur plutôt indépendante. C’était la maîtresse femme qui s’entendait à diriger, comme nos gentleman farmer d’aujourd’hui, les plus vastes exploitations. Et nous verrons plus tard comment elle sut transformer en un séjour de rêve la triste et pauvre gentilhommière d’Aiguillon dans l’Agénois.
Elle acceptait gaîment toutes les corvées de la ferme: «En votre absence, la belle Candide[354] s’était avisée d’être malade. Comme personne ne soignait les petits cochons, il a fallu que je les soignasse moi-même.»
Elle ne... soignait pas avec moins de sollicitude l’humanité souffrante: à l’exemple de toutes les châtelaines du temps, elle avait la douce manie des «recettes» infaillibles contre telle ou telle maladie: elle envoyait celles «de l’eau d’absinthe ou de coriandre» au chevalier qui en ferait profiter sa sœur.
La retraite de son mari était de date encore trop récente, pour que Mᵐᵉ d’Aiguillon se désintéressât complètement des affaires de la Cour. Celles de Bretagne lui tiennent surtout au cœur. Elle admire M. de Fitz-James[355] qui se défend de tenir les Etats, si on les fait présider par l’évêque de Rennes. Et comme celui-ci est persona grata, ce sera encore M. de Penthièvre qui aura «la plate faiblesse d’y aller».
Puis, elle jette un regard sur Versailles: «On me mande que M. de Maurepas est plus brillant que jamais: je ne l’envie pas; grand bien lui fasse!»
Sa perspicacité avait pénétré l’égoïsme du vieux courtisan sous ce vernis d’affectueuse bienveillance dont il se piquait pour son neveu[356].
Trois semaines après, Mᵐᵉ d’Aiguillon donne un souvenir aigre-doux à la personnalité, alors bien oubliée, de La Chalotais, de qui elle annonçait, dans une lettre précédente, le retour imminent en Bretagne:
«Je ne doute pas que vous n’ayez été sensible au plaisir de savoir que M. de la Chalotais passait dans la ville que vous habitez[357].»
Louis XVI venait en effet de rendre au procureur général sa liberté et sa place.
C’est encore un disgracié qui rentre en scène, à propos d’une épidémie des plus graves dont la Touraine eut alors à souffrir. Veretz et ses environs comptèrent plusieurs malades qui «tous s’en sont bien tirés». Il n’en alla pas de même «à Chanteloup, où, sur quarante malades, il y en a dix de morts, dont M. de Boufflers...» Ce grand seigneur n’avait pas reçu les sacrements. M. de Choiseul, le châtelain, a «sûrement oublié» avec «quel zèle ses sectateurs» agitèrent la question, pendant «la maladie du roi[358]». C’était une allusion au conflit qui avait marqué les dernières heures de Louis XV. D’Aiguillon et La Vrillière demandaient qu’on retardât, pour ne pas épouvanter le moribond, l’administration des sacrements. Le cardinal de la Roche-Aymon, qui la voulait immédiate, obtint gain de cause[359], avec l’appui de La Martinière, premier chirurgien du roi.
Cependant la saison touchait à sa fin. Les d’Aiguillon étaient rentrés à Paris. Leur fille, Mᵐᵉ de Chabrillan, longtemps malade à Veretz, s’était rétablie; et la duchesse, qui l’avait soignée, n’avait fait que passer par Paris, où elle «n’avait même pas eu le temps d’entendre un acte d’opéra», pour aller se reposer chez une amie, dans la calme solitude de Trassey[360].
De plus graves soucis préoccupaient son mari. Maupeou était tombé[361] et l’ancien Parlement rappelé. L’opinion publique attribuait à Maurepas l’honneur de cette réintégration: aussi le «Mentor» de Louis XVI, comme on se plaisait à le nommer, avait-il été acclamé à l’Opéra, le 8 novembre[362]. C’était le 12 que devait se réunir le Parlement, en présence du roi. D’Aiguillon n’hésita pas. Malgré l’exclusion dont il avait été frappé en 1770, hautain comme il l’était, et vraisemblablement assuré de l’appui de Maurepas, il entra au Parlement; et pas un conseiller ne protesta. Mais l’émotion fut grande dans Paris: «On a vu avec étonnement M. le duc d’Aiguillon prendre place, comme pair de France, dans une assemblée où toute la nation est persuadée qu’il ne devrait paraître que pour essayer de se justifier[363]».
Il bravait ainsi le sentiment public. Peut-être voulut-il continuer l’expérience, mais alors avec le roi et la Cour, quand il se présenta le 28 décembre, à Versailles, pour faire signer à Louis XVI son travail sur les chevau-légers. Descendu chez Maurepas, il était passé, par l’Œil-de-Bœuf pour entrer dans le cabinet du roi. Louis XVI l’avait fort bien accueilli; il lui demanda même, après lui avoir donné sa signature, s’il n’avait pas quelque requête à lui adresser. D’Aiguillon, toujours avec sa superbe ordinaire, se contenta de reployer son portefeuille et de dire «qu’il bornait toute son ambition à présenter personnellement ses hommages au roi». Et il sortit: l’Œil-de-Bœuf était plein de courtisans qui attendaient, montre en main, pour calculer le temps qu’aurait duré l’audience. Louis XVI, à ce spectacle, fit entendre son «gros rire». D’Aiguillon était remonté chez son oncle, et, après quelques visites, était reparti pour Paris, «où il resta tout l’hiver[364]».
Sa démission n’avait laissé aucun regret à Vienne. Je suis bien aise, écrivait, le 16 juin, Marie-Thérèse à sa fille, de la retraite de MM. d’Aiguillon et La Vrillière[365], sans lettre de cachet «méthode dure». Toutefois, nous l’avons vu, Mercy n’avait pas dissimulé, dès la première heure, son appréhension du lendemain. Puis, la haine furieuse, et comme inassouvie, de Marie-Antoinette contre l’ex-ministre, l’inquiétait; et l’impératrice-reine (lettre du 15 août) s’étonnait de cet «esprit de vengeance». Mercy, tout en rendant hommage à la «bonté» naturelle de la jeune femme, avait constaté combien cette aversion pour d’Aiguillon avait arrêté les élans de franchise dont l’avait jusqu’alors honoré la reine. Et Marie-Thérèse, qui voit se perdre ainsi tous les efforts de sa politique, peint d’un trait une mentalité qui n’a échappé, ni à la mère, ni à la souveraine. Le «caractère» de sa fille est à la fois «indécis et volontaire» (lettre du 13 octobre).
D’autres soucis travaillent Mercy-Argenteau, par exemple la direction que d’Aiguillon prétend donner désormais à sa vie. On le signale comme un des meneurs les plus redoutables de la cabale formée contre la reine[366]. L’aventure romanesque de Beaumarchais en Autriche semble corroborer cette imputation.
L’auteur, déjà célèbre, du Barbier de Séville, aussi ardent faiseur d’affaires que fécond remueur d’idées, était parti, sous l’anagramme de Norac, pour l’Allemagne, afin d’y négocier, avec un certain Angelucci, l’achat d’une édition tout entière d’un pamphlet dirigé contre Marie-Antoinette[367]. Or, son vendeur, un juif d’insigne mauvaise foi, après s’être fait largement payer, s’était enfui, emportant un exemplaire de cette atroce publication. Beaumarchais avait raconté, depuis, sur le mode tragique, toutes les péripéties de son histoire de brigands. Mais, sur le moment, les autorités autrichiennes, qu’elle avait trouvées incrédules, avaient mis le négociateur en état d’arrestation. Mercy, à qui l’aventure avait paru également étrange, en avait causé avec Sartine; et l’ancien lieutenant de police, alors ministre de la marine, avait déchargé de toute culpabilité le «délicieux» Beaumarchais, comme aimait à l’appeler le prince de Kaunitz, pour laisser retomber par insinuation la responsabilité du pamphlet sur le duc d’Aiguillon[368].
Mercy, plus d’un mois après[369], signale de nouveau le bruit public attribuant au ministre déchu une part très active dans la campagne de libelles dirigée contre la reine. C’est ainsi que M. de Ségur[370] représente d’Aiguillon, rentré à Paris, las, découragé, aigri et devenant le centre d’une opposition féroce: d’où cette nuée d’écrits injurieux qui, suivant l’expression de Mercy «se sont répandus contre le gouvernement, et en particulier, en vue de nuire à la reine[371]».