XI
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Six mois d’attente!—«Le tyran breton le deviendra de toute l’Europe».—Le futur roi de Suède à Ruel: enthousiasme de la «grosse duchesse».—L’«Agrippine» de Mᵐᵉ Du Deffand et le «triumvirat» du Président de Brosses.—Mariage du comte de Provence.—Comment Mᵐᵉ Du Barry fait entrer d’Aiguillon au Ministère; ce qu’en pense la duchesse; ce qu’en pense le public.—Hostilité de la comtesse d’Egmont; avanie subie par Mᵐᵉ d’Aiguillon et colère de M. de Richelieu.—Débuts du nouveau ministère.—Appréciation de Mercy-Argenteau.
La lettre, dans laquelle Louis XV évoquait, pour rassurer Choiseul, le souvenir du «bon tour qu’il avait joué» à d’Aiguillon, retarda de six mois, dit M. Marcel Marion, l’entrée de l’ancien commandant de Bretagne au ministère.—La Vrillière était devenu, par intérim, secrétaire d’Etat aux affaires étrangères.
De fait, Choiseul était à peine tombé, que la voix publique lui désignait déjà pour successeur le duc d’Aiguillon.
«Le tyran breton le deviendra de toute l’Europe, écrit Mᵐᵉ Du Deffand: cela veut dire qu’il aura les affaires étrangères.» Et la duchesse de Choiseul lui répond, non sans malice, que ce serait son vœu le plus cher, si le Parlement, du même coup, reprenait le procès de M. d’Aiguillon[201].
Voltaire s’en inquiétait dans sa retraite: «Nomme-t-on toujours le duc d’Aiguillon? demandait-il. On peut être très entaché par le Parlement et bien servir le roi». Opinion que ne lui pardonna pas facilement Choiseul.
Or, dans la correspondance saisie chez le chevalier de Balleroy, nous ne voyons pas la moindre allusion à des bruits qui circulaient, avec insistance, aussi bien dans les cercles mondains que dans les sphères politiques. Il semble même que la duchesse d’Aiguillon—à moins que ses lettres n’aient disparu—ait cessé d’écrire, pendant quelques mois, au chevalier. Et pourtant, des événements s’étaient produits, dans l’intervalle, qui devaient éveiller en sa mémoire des réminiscences bien flatteuses pour l’honneur du nom—légitime orgueil dont elle n’avait pu se défendre, depuis qu’elle était entrée dans la maison des Richelieu. Sa belle-mère, la «grosse duchesse», ne s’était même pas fait faute d’évoquer la grande ombre du cardinal, quand elle avait reçu, le 9 mars, dans son château de Ruel, Gustave de Suède, avec le duc et la duchesse d’Aiguillon, le comte de Maurepas et le duc de Nivernois[202]. Au cours d’un souper, «arrangé comme par hasard», n’avait-elle pas souhaité la bienvenue, «en vers vigoureux», au prince voyageur, au nom du Cardinal?
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Le Château de Ruel et ses jardins
d’après Israël Silvestre
Mᵐᵉ Du Deffand note un convive de plus, d’ailleurs bien indiqué pour la circonstance: le maréchal de Richelieu. Le comte de Haga—le futur Gustave III—attendait précisément, ce jour-là, un frère de l’ancien ambassadeur de Suède, M. de Scheffer qui fut un grand ami des d’Aiguillon, au temps de leur prospérité et qui, nous le verrons plus tard, leur resta fidèle dans les mauvais jours[203].
La duchesse de Choiseul ne put s’empêcher de remarquer, dans sa réponse à Mᵐᵉ Du Deffand[204], que le prince «ménageait bien les d’Aiguillon». A son point de vue, elle était dans le vrai; et M. Vatel a dit, avec juste raison, que le comte de Haga avait agi, en cette occurrence, comme un «fourbe parfait», donnant de l’encensoir aux deux partis opposés. Il envoyait le matin ses compliments à Chanteloup, soupait le soir à Ruel, et, le lendemain, obtenait l’insigne honneur d’offrir un riche collier au petit chien de Mᵐᵉ Du Barry.
La veille de ce fameux souper, il avait reçu à sa table les d’Aiguillon; et Mᵐᵉ Du Deffand, qui était du repas, en écrit à Mᵐᵉ de Choiseul, avec une abondance de maladresse, dont elle n’allait pas tarder à se repentir: «Rien de si aimable que le roi... Mᵐᵉ d’Aiguillon (la mère) est toujours très gaie... elle est charmante, elle ne tire point tout à elle, quoique très parlante... elle m’a mis en valeur autant qu’elle a pu... Après le souper, Mᵐᵉ d’Aiguillon fit chanter la Chanson des Philosophes[205]».
Et—brusque changement de langage—à un mois de là, en corneille étourdie qui abat des noix, Mᵐᵉ Du Deffand s’écrie: «Mᵐᵉ d’Aiguillon me parut fort sérieuse; je me figure qu’elle est occupée de tous les changements qui pourront arriver. Je lui trouve bien des rapports avec Agrippine, avec la différence que le trône de son Néron ne lui aura pas coûté de crimes, mais elle pourra bien être une de ses victimes[206]».
On n’est pas plus obligeant[207].
Au reste, par un singulier contraste, en ce siècle léger et futile, où la plaisanterie a souvent tant de grâce, et le scepticisme de si fine ironie, la note mélodramatique vibre à plaisir. Elle se continue sur le mode romain, dans les lettres du Président de Brosses, qui, bien entendu, en sa qualité de parlementaire, abomine les ennemis de la «grande robe[208]»:
«Voilà donc le triumvirat bien établi (Maupeou, d’Aiguillon, Terray) et cordialement uni, si ce n’est dans l’intérieur, du moins pour tout détruire au dehors.»
Ce pacte n’était pas officiel, puisque d’Aiguillon n’était pas encore ministre; mais il se laissait pressentir par le crédit et la faveur dont jouissait déjà le rival de Choiseul. Ses amis commençaient à en éprouver les effets. La duchesse nous l’apprend dans la première lettre que nous trouvons d’elle en 1771. Elle vient d’«embrasser son mari de tout cœur», heureuse que le duc ait pu rendre service au chevalier. Et en même temps, comme elle a été, malgré elle, «dans les fêtes jusqu’au cou», elle lui décrit méthodiquement celles qui ont accompagné le mariage du comte de Provence avec une princesse de la maison de Savoie. Elle fait un portrait fort exact de cette fille de sang royal[209]:
«J’ai été à Choisy attendre le roi qui nous a amené Mᵐᵉ la comtesse de Provence qu’il est de mode de trouver épouvantable. Moi, qui, comme bien savez, ne suis pas la mode, je ne la trouve pas mal; elle est petite, assez bien faite, surtout une belle gorge; elle a les yeux noirs comme jais, fort grands et fort beaux, les cheveux noirs bien plantés, peut-être un peu bas, mais qui ne choquent, le teint de brune, mais uni et mat, le nez gros, la bouche un peu avancée et la forme du visage longue. Ce qui choque au premier coup d’œil, ce sont ses sourcils qui sont très arqués et qui s’éloignent de ses yeux et lui donnent, quand ses yeux sont baissés, par la distance qu’il y a, l’air chinois. Quand elle a les yeux ouverts, cela choque moins, parce que ses paupières qui sont grandes et fort noires, remplissent l’intervalle. En tout, elle a de la physionomie, et l’air de bonté et d’esprit, ce qui fait que sa figure est, à mon gré, loin de déplaire.» Et, raison qui prime toutes les autres, «le comte de Provence en est fort content». La duchesse parle de la cérémonie nuptiale, avec cette sincérité et cette indépendance d’allures que ne sauraient entamer les cailletages de cour:
«Le mariage s’est fait à midi; et il y a eu, le soir, appartement et banquet... Il est encore de mode de dire qu’il n’y avait personne: ce que je puis vous dire en toute vérité, c’est qu’il y avait des barrières depuis l’appartement du roi jusqu’à la chapelle, et que, derrière, sur des gradins, il y avait du monde à s’étouffer, qu’à la chapelle tous les gradins derrière les travées étaient pleins, ainsi que le bas de la chapelle (il me semble que cela s’appelle du monde) et que, pour le banquet, je voulus aller voir la salle et qu’il me fut impossible d’entrer, tant la foule était grande.»
En bonne historiographe, Mᵐᵉ d’Aiguillon signale les illuminations du mercredi «autour des terrasses... en feux de couleur... le portrait du roi, celui de M. le Dauphin, de Mᵐᵉ la Dauphine, de M. et Mᵐᵉ le comte et la comtesse de Provence, au milieu d’une gloire de feu»; le jeudi, au théâtre, la Reine de Golconde qui, comme spectacle, c’est-à-dire pour la décoration et la beauté de la salle, était superbe; comme opéra, c’était le plus mauvais de tous: il n’y a ni musique, ni paroles, mais force cabrioles et décorations...»
Enfin le bal du lundi. La duchesse en est enthousiasmée: «Je n’avais pas d’idée de la beauté de ce spectacle-là. La salle était superbe, éclairée à merveille, remplie jusqu’en haut d’hommes et de femmes extrêmement parés, le carré de la danse, de même environné de femmes très parées; c’est le plus beau spectacle que j’aie vu de ma vie.»
Après ces fêtes, comme après celles du mariage du Dauphin, la politique reprit ses droits. Le duc de la Vrillière, chargé de l’intérim des affaires étrangères, restait inactif, alors que toutes les ambassades frémissaient d’impatience devant les difficultés diplomatiques qui surgissaient à l’horizon.
—C’est bien de tailler, disait Catherine de Médicis à ses fils: il faut recoudre maintenant.
Mᵐᵉ Du Barry n’était pas une Catherine de Médicis. Et l’habileté toute féminine dont elle usa, d’abord pour renverser Choiseul, puis pour lui substituer d’Aiguillon, serait fort invraisemblable chez un esprit aussi court, si l’on ne savait qu’elle suivait ponctuellement les instructions de Maupeou et d’Aiguillon, et mieux encore, comme nous le croyons avec M. Claude Saint-André, les conseils de sa très fine et très déliée belle-sœur Mˡˡᵉ Claire-Félicité Du Barry[210]. Cette intelligente personne était absolument dévouée à l’ancien commandant de Bretagne. Elle avait compris de quel poids pouvait être pour la fortune de sa famille le crédit d’un grand seigneur tel que le duc d’Aiguillon. Et, certainement, elle ne dut pas être étrangère au second acte de la comédie que la comtesse joua, pendant six mois, avec un monarque, chez qui l’impatience de la volupté promise finissait toujours par l’emporter sur la résistance d’une méfiance instinctive.
«C’est un fait certain et connu des amis de M. d’Aiguillon, raconte Chamfort, que le roi ne l’a jamais nommé ministre des affaires étrangères. Ce fut Mᵐᵉ Du Barry qui lui dit: Il faut que tout ceci finisse; et je veux que vous alliez demain remercier le roi de vous avoir nommé à la place. Elle dit au roi: M. d’Aiguillon ira demain vous remercier de sa nomination à la place de secrétaire d’Etat des affaires étrangères. Le roi ne dit mot. M. d’Aiguillon n’osait pas y aller. Mᵐᵉ Du Barry le lui ordonna. Il y alla. Le roi le lui dit, et M. d’Aiguillon entra en fonctions sur le champ[211].»
Cette nomination à la muette datait du 2 juin. Mᵐᵉ d’Aiguillon, alors à Pontchartrain chez Maurepas, écrivait, le 8, à Balleroy:
«On vous a sûrement mandé que le voilà maintenant ministre des affaires étrangères: il y a si longtemps que le public avait désigné cette nomination que l’on a eu du reste le temps de réfléchir à ce que l’on doit en penser.» La nouvelle ministresse ne paraît pas autrement ravie de ce changement de fortune; elle dit sans phrase: «Mon parti est pris et je sacrifie ma liberté aux volontés de mon maître... Je suis accablée déjà de lettres plus plates et plus basses les unes que les autres, qui m’inspirent pour le plus grand nombre des écrivains le plus profond mépris, mais auxquelles il faut pourtant répondre comme si elles étaient sincères.»
La duchesse était assez perspicace pour ne pas ignorer quel venin distillait cette adulation.
Ce n’était pas que son mari ne fût pris directement à partie, au milieu de son triomphe, par des libelles, des vaudevilles, des épigrammes, presque tous anonymes, il est vrai. Le roi lui-même n’était pas épargné. Dans tous les salons courait ce huitain sous le titre: La Clique de Mᵐᵉ Du Barry:[212]
Par elle on devient ministre. C’est, sur son ordre sinistre, Que d’Aiguillon tient registre Des élus et des proscrits[213]. Le public indigné crie; Mais du roi l’âme avilie, Sûre de son infamie, Est insensible au mépris.
Il était cependant des outrages auxquels le nouveau ministre était plus particulièrement sensible, et sa femme par contre-coup: ceux qu’ils recevaient de leur propre famille, de ces Richelieu auxquels la duchesse était si fière d’appartenir et qui ne se cachaient pas pour leur cingler au visage leur insolent dédain.
La comtesse Septimanie d’Egmont, la propre fille du maréchal, leur meilleur ami, était précisément de ces adversaires implacables, trop hautaine et trop franche pour rien dissimuler de son aversion. Mᵐᵉ d’Armaillé, biographe de la comtesse, explique cette animosité par la rancune des «tyrannies intérieures» que Septimanie avait eues à subir du fait de «ce personnage peu sympathique, son cousin d’Aiguillon[214]».
Peut-être Mˡˡᵉ de Richelieu avait-elle raison; mais oubliait-elle que «la grosse duchesse» lui avait toujours témoigné une si vive sollicitude et une si ardente tendresse, que sa bru et ses petites-filles en avaient un instant pris ombrage? Cette bonne personne qu’était la douairière avait voulu consoler Septimanie dans sa tristesse d’orpheline: car le maréchal, si délicieux homme de cour, était un père autoritaire et despote jusqu’à la dureté. Après s’être débarrassé de la surveillance de sa fille adolescente, en la confiant à l’affection bruyante de sa cousine d’Aiguillon, Richelieu avait marié Septimanie, sans même la consulter, au comte d’Egmont, alliance qui flattait sa vanité. Cet égoïste, d’une sécheresse de cœur égale à la fatuité de son esprit, n’avait jamais pratiqué qu’à ce point de vue le culte de la famille. Il semble que sa fille, quoiqu’en disent ses panégyristes, ne l’ait pas mieux connu. En tout cas, dans une circonstance où les lois de la solidarité familiale étaient en jeu, elle ne sut pas faire le sacrifice de ses ressentiments à la reconnaissance dont elle aurait dû se sentir pénétrée pour la douairière d’Aiguillon.
Il était d’usage, à la Cour, que la femme d’un ministre vînt, peu de jours après la nomination de son mari, remercier le roi, accompagnée d’une de ses plus proches parentes. La duchesse d’Aiguillon avait prié sa cousine Septimanie de lui rendre ce service. Mᵐᵉ d’Egmont refusa net, sous prétexte que le roi devait ordonner aux deux dames de faire également visite, d’abord aux «princesses», puis à Mᵐᵉ Du Barry. Entraînée par son exemple, la douairière se récusa, elle aussi. Le maréchal de Richelieu s’emporta avec la dernière violence contre sa fille: certes, ce n’était pas l’amour de la famille, mais l’orgueil du nom qui excitait sa colère. Celui de la comtesse d’Egmont fut plus fort, et la duchesse subit cet affront de se présenter devant le roi avec une parente très éloignée, alors que son mari était déjà mal reçu par la Dauphine. Le maréchal, exaspéré, chassa Septimanie de sa présence et, de plus, exigea de la douairière qu’elle cessât de la voir et de lui écrire.
Aussi intransigeante que son père, la comtesse ne désarma pas. Quand elle devint la correspondante du roi de Suède, Gustave III, elle ne cessa de vilipender, par écrit, son cousin d’Aiguillon:
«Son orgueil est tel, dit une de ses lettres, qu’il ne conçoit pas qu’on puisse soupçonner l’art qu’il emploie, si grossier qu’il soit. Par exemple, il croit qu’il lui suffit de dire à propos de la grande affaire de Bretagne: «J’étais à Bannière (sic) quand M. de la Chalotais a été arrêté», pour qu’on reste persuadé qu’il n’y a eu aucune part.»
Mᵐᵉ d’Egmont reconnaît cependant que «si son amour-propre ne se trouve point en opposition avec le bien, il pourra faire de grandes choses, nul homme n’ayant plus de moyens pour réussir à ce qu’il entreprend, tant par la fermeté de son caractère que par l’application et la suite qu’il met aux affaires».
A vrai dire, les avis étaient bien partagés sur le rôle qu’allait jouer d’Aiguillon, parvenu au pouvoir. Ils se ressentaient, en général, de l’opinion qu’on s’était faite, vraie ou fausse, des affaires de Bretagne. Horace Walpole, le familier du salon Du Deffand, déclarait qu’«avec des talents médiocres, le nouveau ministre s’était hissé près du trône en se faisant l’instrument de sa tyrannie».
Le comte de Mercy-Argenteau, ambassadeur d’Autriche, qui sera désormais en relations suivies avec d’Aiguillon, en parle sur un ton moins dédaigneux. Mais il le voit sous l’angle où l’envisage Mᵐᵉ d’Egmont: peut-il oublier que Choiseul fut le grand artisan de l’alliance entre la France et l’Autriche? Aussi écrit-il, le 22 juin, à Kaunitz, le ministre des affaires étrangères de Marie-Thérèse:
«Il est de notoriété publique que M. d’Aiguillon a de l’esprit, un cœur haineux et méchant, qu’il est intrigant, adroit, grand travailleur, ennemi implacable, mais aussi ami très constant du peu de gens auxquels il a voué ce sentiment. Son début vis-à-vis des ministres étrangers annonce un grand désir de plaire; et il ne serait peut-être pas impossible que, par nécessité et par système, il réformât en partie les vices qu’on attribue à son caractère. Il y a grande apparence que, dans les premiers temps, il s’occupera moins des affaires d’Etat que d’intrigues de cour; et malheureusement, il y a ici, dans ce genre, de quoi remplir la vie d’un homme[215].»
En effet, la première rencontre du nouveau ministre avec les représentants des autres puissances leur avait laissé une impression plutôt favorable. Elle s’était faite sous les plus heureux auspices et sur un terrain où l’on se met presque toujours d’accord. D’Aiguillon avait donné le 5 juin son premier dîner diplomatique; et Mᵐᵉ Du Deffand, qui semble vouloir se tourner vers le soleil levant, décrit avec une certaine complaisance la solennité. Cinquante-cinq convives prenaient part au festin; et la douairière en faisait les honneurs avec sa bru. Tous les diplomates avaient trouvé «la grosse duchesse» charmante, simple et naturelle dans sa joie, «exempte de hauteur et de fausse gloire et si éloignée d’être avantageuse que tous les partis sont contents d’elle, l’estiment, l’aiment et lui veulent du bien[216]».
Pour n’être pas aussi démonstrative, la «joie» de sa belle-fille n’était pas moindre. C’était, pour elle, comme la revanche des mauvais jours et l’espoir d’une vie meilleure, sinon moins agitée, ce qu’elle eût préféré, sans nul doute, à tout ce tumulte triomphal. Elle savait reconnaître ses vrais amis. Belleval nous dit comme elle fut touchée de la démarche du jeune officier «revenu de si loin» à Versailles pour lui présenter ses félicitations; elle n’ignorait pas «le fond d’affection qu’elle peut faire sur lui[217]».
Balleroy avait sa part, comme bien on pense, dans cette distribution, entre intimes, de bonnes paroles. Le billet qu’elle lui adresse de Versailles, le 8 juillet, témoigne assez de sa quiétude d’âme: elle ne lui parle plus politique; elle le plaisante sur un sujet qui devait revenir souvent dans leurs conversations. «Vous aurez encore le temps de déchiffrer ma lettre: vous êtes assez habile pour cela»; puis elle a d’autres préoccupations, mais qui n’altèrent en rien sa belle humeur: «je ne compte retourner à Paris que mercredi matin; ma fille n’est pas encore accouchée; je me flatte que, puisqu’elle a eu la complaisance d’attendre jusqu’à présent, elle n’accouchera que mercredi; ce serait faire les choses bien galamment...» Tout enfin serait pour le mieux, si son mari n’était recrû de fatigue, avec ses exercices de chevau-légers.