IV
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Privilèges et résistances des Bretons.—Premières escarmouches.—Griefs réciproques de d’Aiguillon et de La Chalotais.—Attaques du Parlement.—D’Aiguillon dissout les États.—La duchesse est son auxiliaire le plus dévoué.—Un impair de la Noue.—D’Aiguillon se dit de plus en plus dégoûté de sa tâche: il part pour Veretz.—Beautés de cette résidence seigneuriale.—L’amour de la retraite chez le duc d’Aiguillon et chez la marquise de Pompadour.—Vie de château.—La science économique de la duchesse.—Une histoire de chiens: Balleroy grand veneur.
Le premier grief de d’Aiguillon contre ces Bretons, alors si contents de lui, grief que l’on perçoit entre les lignes de la correspondance de Mᵐᵉ de Pompadour, ce fut la résistance opiniâtre de ses administrés aux impôts, chaque jour plus nombreux et plus lourds qu’il en réclamait, de la part d’un gouvernement prodigue, dissipateur, partant toujours besogneux.
Depuis la réunion de la Bretagne à la Couronne de France, cette province dont une administration habile et sage s’était efforcée de gagner et de conserver le cœur, jouissait de privilèges séculaires. Pour prendre un exemple, elle n’avait à payer que le minimum de taille par tête, alors que, dans d’autres pays, la capitation s’élevait au double. Mais les besoins du Trésor augmentant, les gouverneurs de Bretagne durent demander aux États des suppléments de ressources qui étaient régulièrement et catégoriquement repoussés. Il suffit de parcourir les lettres de Mᵐᵉ de Sévigné, soit aux Rochers, soit à Vitré, soit à Rennes, pour constater les luttes formidables et parfois sanglantes que soutint, à ce sujet, le duc de Chaulnes, représentant fastueux d’un roi qui n’était économe, ni du sang, ni de l’or de son peuple.
D’Aiguillon, qui devait occuper le poste et exercer les fonctions de gouverneur, avec le titre de lieutenant général de Bretagne (1ᵉʳ janvier 1762)[46] joua tout d’abord son rôle avec autant de modération que de fermeté[47]. Car si, dans le Conseil du roi, il combattait l’aggravation des charges imposées aux contribuables, il lui fallait encore combattre, pour faire accepter des États celles qu’il n’avait pu leur éviter.
Néanmoins, les Bretons ne lui en gardaient pas rigueur; et, d’autre part, son zèle avait été apprécié à la Cour, puisqu’en 1762 il avait pu obtenir, favorisé évidemment par la protection de la marquise, «ses entrées à la Chambre» et sa nomination de Gouverneur en second, le duc de Penthièvre restant toujours gouverneur titulaire de la province.
Il n’en persistait pas moins à réclamer son changement de poste; et le motif, suffisamment avouable, qu’il alléguait à l’appui de sa demande, c’était qu’il était «écrasé par les frais de représentation». Le Contrôleur général, qui s’était définitivement brouillé avec lui, malgré l’obligeante intervention de la Pompadour, disait, avec sa brusquerie ordinaire, au prince de Croÿ, candidat, en 1763, à cette succession éventuelle, qu’il doutait fort de la gêne du plaignant, attendu «que celui-ci portait tout sur ses états de dépense jusqu’à une chaise»; et le contrôleur général en concluait que le duc d’Aiguillon aspirait, au contraire, à retourner dans son gouvernement de Bretagne[48].
Il y retourna; mais de nouveaux tracas l’y attendaient. La reine avait écrit à Mᵐᵉ d’Aiguillon que son mari profitât de la tenue des États pour protester contre les arrêts du Parlement et provoquer le rappel des Jésuites; de son côté, le Dauphin, qui protégeait d’Aiguillon, insistait auprès de lui pour qu’il s’opposât à la ruine des maisons de la Société en Bretagne[49]. Et déjà le bruit courait dans la province que le commandant prenait fait et cause pour les Jésuites. D’Aiguillon, énervé, en écrivit à son oncle Saint-Florentin qui lui répondit immédiatement d’observer la plus stricte neutralité[50].
Le Parlement de Rennes avait alors, comme procureur général parmi les gens du roi, un homme d’une parfaite honnêteté mais de caractère entier, autoritaire, emporté, orgueilleux, janséniste convaincu, à l’égal de presque tous les parlementaires et prévenu jusqu’à la haine contre le duc d’Aiguillon: Caradeuc de la Chalotais. Voici, au dire d’un historien[51], l’origine d’une telle animosité. Dans sa morgue d’homme d’épée, le commandant de Bretagne s’était amusé aux dépens de la vanité du robin: il prétendait que celui-ci ou l’un de ses ascendants avait transformé, dans un tableau de famille, la toque et la toge d’un échevin en casque et en cuirasse de chevalier. La Chalotais rendit coup pour coup au mauvais plaisant qui l’avait ainsi drapé.
Il rappela malicieusement que le vainqueur de Saint-Cast s’était abrité, pendant une bonne partie de l’action (ce qui était inexact), dans un moulin, comme pour diriger de cet observatoire les opérations militaires; cette attitude lui avait inspiré une épigramme que les Mémoires de Bachaumont publièrent sous cette forme:
Couvert de farine et de gloire, De Saint-Cast héros trop fameux, Sois plus modeste en ta victoire; On peut, d’un souffle dangereux, Te les enlever toutes deux[52].
Ce fut à cette époque (1764), qu’à la suite de conférences tenues chez Mᵐᵉ de Pompadour, entre La Chalotais et Choiseul, s’organisa, s’il faut en croire Soulavie[53], une entente de ces trois personnages pour perdre le duc d’Aiguillon. Ce coup de théâtre est inexplicable et invraisemblable, surtout en ce qui concerne Mᵐᵉ de Pompadour. Quelle faute, ou plutôt quel crime avait donc commis le favori de la maîtresse du roi, pour que celle-ci cherchât à l’abaisser autant qu’elle l’avait élevé? Serait-ce qu’elle eût ajouté foi aux bruits de Cour qui faisaient du gouverneur de Bretagne l’allié de ces jésuites qu’elle avait proscrits, et surtout le confident du Dauphin de qui elle avait reçu le plus outrageant des surnoms? Toutefois, malgré le peu de créance qu’on accorde aux assertions de Soulavie[54], et bien qu’on assigne à la rivalité de Choiseul et d’Aiguillon une date postérieure, nombre d’historiens admettent l’existence de ce pacte et en considèrent la mise à exécution comme le point de départ des Affaires de Bretagne.
Ce qui est indiscutable, c’est qu’en 1765 le Parlement partit en guerre contre d’Aiguillon, l’accusant d’abus de pouvoir, de tyrannie, d’exactions, méconnaissant ainsi les ordres du Roi, feignant même de les ignorer, pour s’en tenir à la seule responsabilité du sous-gouverneur, qu’avait mise en jeu, et dans les termes les plus véhéments, le procureur général La Chalotais.
Encore aux yeux du chevalier de Fontette, grand ami de M. d’Aiguillon, La Chalotais n’est-il pas le vrai coupable, mais son intime Kerguézec, dont «les intrigues ont mis toute la province en combustion»[55].
Or, le duc qui n’entendait pas être sacrifié, comme l’avaient été certains de ses collègues dans leur lutte contre les parlements provinciaux, se défendit énergiquement et fit dissoudre les États[56]. Pendant la lutte, il avait trouvé, combattant à ses côtés, le plus infatigable et le plus dévoué des auxiliaires dans la personne de la duchesse «qui aimait son mari et qui poussait plus loin que lui le désir de tirer une vengeance éclatante de la vilaine conduite du Parlement envers lui»[57]. En raison de son origine bretonne, elle parcourait le pays pour y chercher des armes contre les adversaires de son mari. Ce fut ainsi qu’elle fit demander, de très bonne foi, à M. de Robien, l’ennemi des Caradeuc de La Chalotais (le père et le fils détenus étaient sous le coup d’un procès criminel) les preuves de culpabilité qu’il pouvait produire, au cours de l’instance, contre les accusés. Robien ne connaissait rien à leur charge: il le dit. La Noue, l’agent trop zélé de la duchesse, n’inscrivit pas moins Robien sur la liste des témoins appelés à déposer contre les La Chalotais. Or le témoin... malgré lui vint trouver, tout estomaqué, Mᵐᵉ d’Aiguillon qui le pria simplement de «ne pas se faire le chevalier de ces Messieurs». Mais le duc, à qui La Noue envoya sa fameuse liste à Bagnères où il était en traitement, se fâcha de ce qu’il appelait «une bêtise et une platitude» et refusa de s’en servir[58].
L’anecdote tendrait à démontrer la sincérité des dénégations qu’avait opposées d’Aiguillon à la déclaration du Parlement de Bretagne qui le représentait comme l’auteur de la poursuite criminelle dirigée contre La Chalotais[59].
Le duc, rentré à Paris, dans le courant de mars 1765, après la dissolution des États, avait rencontré Croÿ et lui avait annoncé l’apaisement des Bretons. Il comptait bien achever «les Grands Chemins» de la province, mais il paraissait profondément dégoûté, comme du reste presque tous ses collaborateurs[60], de la tâche ingrate à laquelle l’avait trop longtemps rivé le despotisme d’une jolie femme.
En attendant de nouvelles luttes, il allait se refaire et goûter, dans sa magnifique résidence de Veretz, les douceurs d’un repos bien mérité—si toutefois on peut donner le nom de repos à cette vie de plaisirs et de fêtes, agitée, tumultueuse, turbulente que menaient alors les grands seigneurs en leurs maisons des champs.
* * *
Par un de ces contrastes qui n’attestent que trop la vanité des choses humaines, il ne reste rien ou presque rien de l’œuvre lapidaire créée par le grand ministre à qui la France doit l’achèvement de son indestructible unité.
N’était le Palais-Royal—et encore combien semblerait-il méconnaissable à Richelieu si cette ombre illustre revenait jamais errer dans son ancien jardin!—tous les
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Cliché Lauzun.
Le Château de Veretz en 1771, d’après Van Blarenberghe.
(Le Château de Veretz par Philippe Lauzun)
bâtiments, constructions et travaux entrepris par le ministre de Louis XIII n’existent plus, à l’heure présente, qu’à l’état de vestiges. Richelieu, ce château grandiose, édifié si amoureusement en quelque sorte par le cardinal dans le bourg qui rappelle son nom, n’est plus qu’une ruine. A Ruel, on a peine à trouver les traces du superbe manoir, dont Richelieu avait fait sa maison de campagne. Brouage, qui, dans la pensée du premier ministre, devait anéantir la fortune commerciale et politique de La Rochelle, n’est plus aujourd’hui, dans l’enceinte de ses fortifications délaissées, qu’un misérable village de pêcheurs, et son port un marais fangeux.
La même fatalité s’est acharnée après les domaines des petits-neveux du cardinal, qu’ils fussent Richelieu ou d’Aiguillon.
Veretz a même complètement disparu comme château et presque entièrement comme propriété. Sans les jolies gouaches de Vanblarenberghe[61] qui datent de 1771 et se trouvent actuellement à la préfecture d’Agen, on n’aurait plus aujourd’hui le moindre aspect de l’antique demeure des De La Barre[62], édifiée au commencement de la Renaissance et transformée, dans le cours des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, par les La Porte et les d’Aiguillon.
Arrière-petit-neveu de Richelieu par son père, et de Mazarin par sa mère Marie-Charlotte de la Porte de la Meilleraye, le duc d’Aiguillon, qui mourut en 1750, avait fait un «Versailles en miniature»—un mot du temps—de cette propriété campée sur un coteau dominant le Cher, aux portes de Veretz, petite ville à deux lieues de Tours. C’était, disent les biographes, «un rendez-vous de lettrés et d’artistes»; mais la chronique scandaleuse ajoute: un cabaret élégant s’ouvrant, dans un site admirable, sur de voluptueux boudoirs, où le maître composa (et ce fut son seul titre de gloire) le recueil de Veretz, qui n’est pas précisément un recueil de morale, en compagnie de l’abbé de Grécourt et de Louise Elisabeth de Condé, princesse de Conti. Au reste, tous les embellissements apportés par le duc d’Aiguillon aux constructions et au parc de Veretz, étaient autant de témoignages d’une affection aussi tendre que respectueuse à l’adresse de cette grande dame, qui était une protectrice, et mieux peut-être pour le châtelain, s’il faut en croire les mauvaises langues du temps[63].
Nous ne connaissons qu’une seule description de ce beau domaine[64]: elle remonte à 1736, et, sous forme d’une «lettre à M. D...», s’étend, avec une abondante complaisance, rehaussée d’allégories mythologiques, sur toutes les merveilles réunies dans ce ravissant séjour, pour la plus grande satisfaction de «la Déesse»; ce qui, par parenthèse, ne l’était guère pour celle de la bonne «grosse duchesse».
Le château, féodal par ses deux tours massives, dans la partie qui regardait le plateau, tout à fait moderne, avec son vaste corps de logis que flanquaient deux pavillons carrés faisant face au vallon et à la rivière, accédait, en pente douce, jusqu’au Cher, par un quai large de 8 toises et long de plus de 100, dans l’encadrement vert et fleuri d’un parterre à jets d’eau.
Dans l’épaisseur du mur de la construction principale, se dressait, comme pour faire un grandiose accueil au visiteur, qui entrait par la cour d’honneur, la statue équestre de François Iᵉʳ, toute bardée de fer, dont la dorure avait résisté aux injures du temps. L’effigie du roi-chevalier, celle des salamandres qui couraient sur la façade du château, en indiquaient, de reste, la date et les origines. Mais les hautes et larges croisées qui laissaient passer à flots l’air et la lumière dans les bâtiments, les balcons ajourés qui les décoraient, et mieux encore la disposition élégante d’appartements spacieux et commodes disait assez que le grand style du XVIIᵉ siècle et la grâce du XVIIIᵉ avaient contribué à faire du château de Veretz une des plus belles résidences du «beau pays de la Touraine».
C’était surtout dans l’appartement du premier étage, réservé à la princesse de Conti, que les embellissements, réalisés par le duc d’Aiguillon, avaient multiplié des créations d’un goût raffiné. Le grand salon, éclairé par quatre fenêtres très élevées sur des balcons à courbes artistiques; les boudoirs délicieusement meublés de bergères, de guéridons, de consoles délicatement ouvrés; la bibliothèque et le cabinet de travail étaient ornés de glaces d’une pureté impeccable, hautes de six pieds sur quatre de large, reflétant, à l’infini, les soirs de réception, le blanc et doux éclat des lustres de cristal.
Une partie des pièces donnait sur le parc, dont les vues, très variées, étaient un des plus grands attraits de Veretz et en constituaient, aux yeux de la princesse, le véritable charme. Dans cette enceinte immense, où des prairies, que traversait une superbe avenue, étaient également coupées de bouquets d’arbres et de ruisseaux, le terrain montait jusqu’au sommet du coteau, pour y former une terrasse, jadis chantée par les poètes et célébrée par Mᵐᵉ de Sévigné. Cette merveille de la nature, qu’avait embellie encore la main de l’homme, ne comptait pas moins de 1.600 pieds de long sur 45 de large. Elle atteignait, sur certains points, une hauteur de 80 pieds, et se fermait, dans toute sa longueur, d’une balustrade en pierre de taille à hauteur d’appui; la roche opposée disparaissait sous une odorante tapisserie de roses, de chèvrefeuille et de jasmin. Une autre terrasse, de plain-pied avec le bois et le reste du parc, venait croiser la première, pour aboutir avec elle à un belvédère dominant tout le paysage.
Comme si cette grandiose simplicité n’eût pas été une beauté suffisante, d’Aiguillon lui avait prodigué tous les ornements d’une architecture à la fois savante et gracieuse; à l’extrémité de la grande terrasse, en face du belvédère, la statue d’Esculape; au milieu de la balustrade un balcon en saillie et vis-à-vis un escalier accédant de la première à la seconde terrasse; sur les degrés des statues et des urnes, le long des pilastres de riches motifs d’architecture; contre le balcon central un salon élégamment décoré. Plus loin se dressait avec son «toit en impériale» un pavillon, s’ouvrant du côté de la rivière, dans lequel pouvaient s’asseoir vingt-cinq personnes; en dessous, un salon voûté, qui prenait vue sur le vallon et qui offrait au visiteur, lassé par la fatigue et la chaleur, la fraîcheur d’un agréable repos.
C’était à l’intersection de la seconde terrasse par la première, sur le prolongement du vallon, et près d’un petit belvédère ménageant à la vue un horizon de plusieurs lieues, que la princesse de Conti s’était fait aménager le «petit ermitage», où elle se confinait volontiers. Les pièces en étaient de moyenne grandeur mais délicieusement ornées, les murs revêtus de carreaux de faïence qui formaient les plus jolis dessins du monde. Cette galante retraite, entourée de bosquets, s’étendait par une suite de parterres, qui s’encadraient d’arceaux de jasmin, jusqu’à la grande allée descendant vers la rivière. Une glacière se trouvait dans les environs; et l’inspiration d’un aimable poète, qui sait? peut-être de Grécourt? lui avait fait graver cette inscription:
Près d’un antre où l’hiver a renfermé ses glaces, Il était un réduit ignoré de l’Amour. Elisabeth y vient; elle y conduit les Grâces; Et l’Amour à jamais y fixe son séjour.
On a souvent prétendu que le XVIIIᵉ siècle, partagé entre les conceptions d’une audacieuse philosophie, le goût très prononcé des voluptés terrestres et le culte d’un pastoralisme aussi mièvre qu’il était faux, n’a jamais eu le sentiment bien net des beautés réelles de la nature, à ce point qu’il admira toujours moins, dans Jean-Jacques, leur prestigieux évocateur que le déclamateur maladif des plus malsains paradoxes.
Eh bien! il est facile de se convaincre par la lecture de la relation à laquelle nous empruntons ses principales lignes, que le metteur en scène des sites de Veretz, et l’écrivain, qui en trace la description, avaient la vision exacte de ces incomparables paysages. Sans doute, notre narrateur s’attendrit à l’aspect des brebis et des agneaux bondissant dans les grasses prairies, du fier taureau et des vaches «tigrées blanc et noir», couchées au milieu des herbages; il note les cascades, les digues et les moulins, il croque les honnêtes villageois qui peuplent ces riches vallées; mais il admire, avec une émotion qui n’est pas factice, cette vue du fleuve et des prairies jusqu’à Tours, embrassant une partie de la ville, l’abbaye de Marmoutier et la ligne sinueuse des coteaux de la Loire. Au Nord, c’est la plaine entre le Cher et la Loire avec la «maison» historique des La Bourdaisière, et courant aux pieds du château de Veretz les eaux vives et transparentes de la rivière, que divisent, sans les ralentir, les deux îles où le narrateur relevait tous les... accessoires de son tableau champêtre.
Et, comme s’il éprouvait quelque regret de s’être attardé à un aussi beau spectacle, il termine, après avoir visité la «ménagerie» où il compte les paons et les pintades, sur la description de la fête donnée par le duc d’Aiguillon à Mᵐᵉ de Conti (l’abbesse). Que de splendeurs! le noble châtelain avait «illuminé tout le parc avec quatre mille lampions!»[65].
* * *
Après la mort de ce père prodigue, sa femme, la bonne duchesse, ayant conservé comme habitation Ruel, ancienne propriété du cardinal, le duc d’Agénois, devenu duc d’Aiguillon, avait, comme bien on pense, préféré à sa gentilhommière du Midi, la somptueuse demeure de Veretz.
Le pays était à mi-chemin de Rennes et de Versailles; et, depuis plusieurs années déjà, le gouverneur de Bretagne y venait passer l’été au milieu de réceptions et de fêtes, qui apportaient un puissant dérivatif à ses soucis d’homme d’État. Mais comme il savait dissimuler son ambition sous un détachement affecté des vanités terrestres! Mᵐᵉ de Pompadour était seule capable de lui donner à cet égard la réplique. En 1760, alors que, dans une de ces heures de découragement, qui lui avaient déjà valu de si tendres reproches, il avait sans doute exprimé à sa correspondante son intention de finir ses jours dans la retraite, la marquise lui avait répondu, le 28 juin:
«Tout ce que vous me dites des âmes de Bretons n’est rien en comparaison des âmes de ce pays-ci; et je pense absolument pour Ménars, comme vous pour Verest... Quoique je ne me propose pas de vivre avec mon voisinage, vous serez excepté de la loi générale. Vous voyez que je ne vous cède en rien pour l’horreur du monde...»
Mᵐᵉ de Pompadour n’alla guère à son château de Ménars.
Quant à cet autre amant de la solitude, il ne la comprenait que peuplée de ses familiers, de ses amis, de sa petite cour.
En 1765[66] et en 1766[67], il mena grand train et joyeuse vie à Veretz, surtout en 1766; il ne pensait qu’aux prochaines noces de sa fille avec M. de Chabrillan. C’était, chaque jour, fête nouvelle et réjouissances de toute sorte, en compagnie de ses fidèles et féaux de la Châtre, de Broc, de Balleroy, de la Noue, etc.
Et Mᵐᵉ d’Aiguillon, qui avait révélé, depuis longtemps déjà, des talents d’organisation et d’administration de premier ordre, faisait les honneurs de Veretz, avec ce tact de la femme intelligente qui ne veut paraître que l’auxiliaire de son mari, avec l’attention délicate de la maîtresse de maison qui tient à prévenir le moindre désir de ses hôtes.
Elle est en quelque sorte la surintendante du château. Elle en ordonne les réparations et les aménagements. Elle surveille les plantations et reçoit les fermiers. Mais c’est elle aussi qui s’occupe des pièces qui seront jouées au château, des décors, des costumes, des partitions. Elle pense aux livres et aux gazettes. Il n’est pas jusqu’à la chasse qui ne soit de son département. En 1768, avant que la vie de château ne soit commencée, elle écrit de Paris, le 16 août, au chevalier de Balleroy, toujours empressé à la servir, d’autant qu’il y trouve son intérêt, comme elle le laisse finement entendre à ce grand chasseur devant l’Eternel:
«... Je vous réponds courrier par courrier; mais c’est qu’il est question d’une grande nouvelle, d’une chienne de nouvelle, d’une nouvelle de chiens, oui de chiens, très fort de chiens, puisque c’est de ces fameux chiens que Milord Ken fait venir à Veretz. On a avis qu’ils sont arrivés à Nantes, non en quatre bateaux, mais dans un seul vaisseau et qu’ils étaient accompagnés de plusieurs autres, mais ce qui est fâcheux, c’est qu’on les avait adressés au bonhomme Laker, à qui M. d’Aiguillon avait oublié d’en faire donner avis, qui a été très étonné de voir arriver chez lui 18 chiens et 1 conducteur, lesquelles 19 créatures ne disent pas un mot de français, et ledit Laker pas un mot d’anglais. Cela fait que, très poliment, il a mis tout cela à la porte; et il faut que vous, qui êtes le grand veneur, vous vous mettiez à la poursuite de mes dits chiens et de leur gouverneur, et que vous donniez ordre pour faire embarquer tout cela sur la Loire, pour se rendre à Veretz.»