APPENDICE III NOUVELLISTES A LA MAIN EN 1774
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Le duc d’Aiguillon fut-il réellement, sinon l’inspirateur, du moins le commanditaire de cette fabrique d’ignobles opuscules qui couvrirent de fiel et de boue Marie-Antoinette? Cette œuvre de scandale et de calomnie n’entra en activité, dans ce qui concerne, et la reine de France, et la femme du roi, qu’à l’avènement de Louis XVI. Or, nos recherches personnelles[622] nous ont fait découvrir un acte d’association, dans cette même année, pour la composition et l’exploitation des Nouvelles à la main, entre un gazetier famélique et le chevalier d’Abrieu, secrétaire intime de M. d’Aiguillon. Le traité suivit-il son cours entre les deux parties contractantes? Nous n’avons trouvé aucune pièce qui autorise à l’affirmer.
Mais, dans un autre carton des archives de la Bastille[623], nous avons rencontré, parmi les papiers d’un gazetier de la même époque, des pièces intéressantes qui établissent une sorte de connexion entre l’abandon de son industrie par le nouvelliste et la démission du ministre de Louis XV. Signalons tout d’abord le registre d’abonnement de ce journaliste à la main[624], registre où nous relevons, entre autres noms, ceux de «M. le duc de Choiseul en son château à Chanteloup, par Amboise» et de «Monseigneur le comte d’Artois» par l’intermédiaire de son premier valet de chambre, avec cette mention: «Il faut mettre un point à l’A». Nous retrouvons sur l’un des feuillets l’adresse du cardinal de Bernis à Rome et celle du «chevalier de Balleroy, brigadier des armées du roi à Bayeux», mais tous deux ont cessé leur abonnement depuis le 14 janvier 1774.
Le document le plus curieux du dossier Surgeon est encore cette note qu’adresse, le 25 juillet 1774, au lieutenant général de police, l’inspecteur Goupil.[625]
«... J’ai l’honneur de vous rendre compte que, dans les recherches et démarches que j’ai faites à l’occasion des Nouvelles à la main dont vous avez bien voulu me charger, je suis parvenu à savoir du sieur Renaud et son épouse que plusieurs personnes se mêlaient d’abonner pour les provinces. J’ai même été sans succès dans les endroits qu’ils m’ont indiqués, puisque j’ai appris des sieurs Fréret et Landriau, avec la plus grande ingénuité, qu’ils ne s’en étaient pas occupés depuis la retraite de M. le duc d’Aiguillon.»
Personne n’ignore que la plupart de ces gazettes étaient souvent très mordicantes, comme on disait alors, et valaient à leurs auteurs ou leurs colporteurs les honneurs de la Bastille.
Goupil, poursuivant ses perquisitions, retourne chez les Renaud. Ceux-ci lui disent de s’adresser au domestique de Pidansat de Mairobert, le continuateur des Mémoires de Bachaumont, mais lui recommandent de «prendre bien garde à trouver le maître». Mairobert n’était pas d’humeur accommodante. Aussi le policier ne peut-il dissimuler sa répugnance à tenter une telle démarche. D’où cette petite scène de ménage que note scrupuleusement Goupil:
«L’épouse, en regardant avec bonté son époux, lui a dit:
—Evitez à monsieur ce nouvel embarras et lui dites au plus juste où il s’adressera.
L’époux, d’un air courroucé, a juré contre son épouse en lui disant:
—Taisez-vous, madame, et ne me compromettez. Vous savez que j’ai des défenses de la police et que, depuis un mois, je ne me mêle plus de ces nouvelles.
Ce qui m’a déterminé à me retirer», conclut l’inspecteur. Peut-être aussi avait-il constaté que sa véritable personnalité était découverte.
Mais il n’avait pas abandonné la partie.
Le motif avoué de toutes ces recherches était bien l’interdiction des Nouvelles à la main, mais le but véritable, soigneusement dissimulé, des enquêtes policières était la capture d’un pamphlétaire qui avait lancé contre la reine un libelle infâme, Le lever de l’Aurore. Or, Goupil le croyait, non sans raison, affilié à l’une de ces agences de gazettes manuscrites, qui pullulaient alors à Paris et qui, fort souvent, empruntaient leur misérable prose à un office central de nouvelles dont elles étaient les abonnées. Goupil apprenait, en effet, le 27 juillet 1774, les relations... littéraires de l’homme qu’il filait—l’abbé Mercier, secrétaire de Marin, rédacteur à la Gazette de France—avec les publicistes nommés Pignatel et Dubec. Et, pour en finir au plus vite, l’inspecteur, armé de lettres de cachet, expédiait à la Bastille, le 28, tout ce lot de journalistes de contrebande, y compris Arnoux, directeur-caissier de la feuille officielle. Or, ce Dubec était précisément l’associé éventuel du chevalier d’Abrieu; et l’une de ses lettres, conservée dans son dossier, certifie qu’il était le prête-nom du titulaire de la Gazette de France, le trop fameux Marin-Quesaco de Beaumarchais; car, celui-ci, à côté de son organe reconnu et commandité par le gouvernement, avait un service de nouvelles, plus ou moins licites, qu’il faisait distribuer en province. Dubec reconnaissait, sans difficulté, qu’il avait fait commerce de nouvelles, mais qu’il avait cessé, sur l’ordre de la police et repassé à son ancien associé Arnoux ses listes d’abonnés. Il avouait également, comme d’ailleurs l’abbé Mercier, que le secrétaire de Marin, dénoncé par son patron, avait collaboré à ses gazettes manuscrites.
Evidemment, les diverses coïncidences que nous venons de relater entre la suppression des Nouvelles, l’arrestation du pamphlétaire Mercier et la démission du duc d’Aiguillon, ne doivent pas être passées sous silence; mais elles ne peuvent fournir les éléments d’un acte d’accusation contre l’ancien ministre[626].