XXV
Reading edition
Le baron de Scheffer, ancien ministre des affaires étrangères de Suède.—Sa joie quand il apprend que Mᵐᵉ d’Aiguillon a pu échapper «aux mains des tigres sanguinaires».—Il s’inquiète de la situation financière de Mᵐᵉ d’Aiguillon et se désole de la voir se rendre à Paris en charrette.—Que sont devenues les amies de la duchesse et surtout Mᵐᵉ de Laigle?—Travaux rustiques: basse-cour et arbres fruitiers.—Apparition des Mémoires de Richelieu, d’Aiguillon, de Maurepas: opinion de Scheffer sur des compilations que Mᵐᵉ d’Aiguillon déclare apocryphes.—La bru et le petit-fils de la duchesse sont avec elle.—La dernière lettre de Scheffer.
Les lettres du baron de Scheffer méritent de fixer l’attention, non qu’elles soient des modèles de style, mais elles constituent une documentation précieuse, qui, tout en permettant d’achever le crayon de Mᵐᵉ d’Aiguillon, apporte des renseignements curieux sur la vie économique et littéraire du temps.
La seconde lettre de Scheffer, datée du 22 juillet 1795, nous montre un homme pleinement rassuré:
«Elle est libre, m’écriai-je! elle est sortie de prison, elle est retournée à sa chère habitation de Ruel... Vous a-t-on rendu vos biens en sortant des mains (!!!) de ces tigres sanguinaires?... Vous avez dû renvoyer une partie de vos domestiques; et votre homme d’affaires a bien mal géré les vôtres... Il faut qu’on vous ait dépouillée.
Mᵐᵉ de Laigle est-elle sortie du naufrage général?
J’ai adressé une lettre aux Filles anglaises (Mᵐᵉ d’Aiguillon avait écrit au baron de sa prison).
Nous avons un ministre accrédité du 2 juillet: c’est le citoyen Rival (?)»
La Révolution avait si brusquement séparé, surtout depuis trois ans, la France du reste de l’Europe, que les amis qui se revoyaient ou reprenaient leur correspondance après un temps d’arrêt aussi long et aussi imprévu, pressaient et précipitaient leurs questions, comme s’ils eussent craint une nouvelle et brutale interruption: ce qui explique le décousu de la lettre du baron de Scheffer, décousu qu’on retrouve dans beaucoup d’autres correspondances du temps. Le gentilhomme suédois reparlera souvent de Mᵐᵉ de Laigle, qui était une grande amie de la duchesse et pour laquelle il manifestait en toute occasion la plus vive sympathie. Cette dame avait une santé des plus précaires, et se soignait peu ou mal: «Elle se croit encore à dix ans, écrit Mᵐᵉ d’Aiguillon à Balleroy; son mari devrait l’avertir[609].»
En général, les lettres de Scheffer sont plutôt des billets, où les phrases, courtes et heurtées, continuent à n’avoir aucune liaison entre elles. Elles ne sont pas toujours datées. En voici cependant quelques-unes qui paraissent se rapporter aux premiers mois de 1796.
Encore des questions sur la société de la duchesse, des dames que nous avons vu se succéder au château d’Aiguillon: «Que sont devenues Mᵐᵉˢ d’Esparbès, de Flamarens, si elles vivent encore? Et Mᵐᵉ de Laigle?»
La situation de fortune de sa correspondante préoccupe beaucoup Scheffer. Il compte bien que les hommes du gouvernement lui rendront ses biens séquestrés: «Je l’attends de leur équité pour chanter de loin leurs louanges». «... Je vois que vous avez trouvé quelque ressource pécuniaire, et j’en suis très aise; mais que cela ne soit que par l’ouvrage de vos mains, cela fait toujours mon étonnement et ma peine. Je reçois des détails fort intéressants sur votre genre de vie, sur la société que vous recevez...» Les prisonniers s’étaient créé, sous les verrous, des relations qu’ils conservèrent après leur mise en liberté: «Si vous n’avez pas tiré quelque autre parti de votre captivité, écrit Scheffer, c’est de vous avoir attaché quelques personnes qui peuvent vous tenir compagnie».
Tous les siens n’étaient pas partis pour l’émigration ou quelques-uns en étaient revenus: «Je vous félicite de recevoir chez vous Madame votre belle-fille et votre Armand[610]. Il doit être bien grandi, depuis qu’il était à demeure chez vous».
Mais voici l’avril. Mᵐᵉ d’Aiguillon doit tenir son ami au courant de ses travaux, et lui de répondre: «Vous êtes en pleine occupation pour faire labourer et semer vos champs et planter dans votre garenne». (7 avril 1796.)
Puis, c’est une publication qui fait grand bruit et dont la lecture a certainement intéressé la duchesse: «Je viens de lire les Mémoires du maréchal de Richelieu. Louis XV est assez malmené. Je lui sais (à l’auteur) pourtant gré d’avoir parlé fort avantageusement de M. le duc d’Aiguillon. M. le duc de Choiseul n’y est rien moins que ménagé[611].»
L’horizon est moins sombre; et l’apparence de sécurité que le gouvernement du Directoire, cependant si faible et si divisé, offre au pays, a rendu à Mᵐᵉ d’Aiguillon un semblant de belle humeur: elle a retrouvé la rondeur et la bonhomie de la fermière d’autrefois; et le baron lui réplique sur le même ton:
«Votre lettre m’a fait grand plaisir par le détail qu’elle contient de la société dont vous jouissez à présent, qui, quoique diminuée à raison de ce qu’elle était auparavant, doit être fort bonne puisqu’elle vous convient ainsi. Je vous en fais mon compliment, de même qu’aux petits cochons de lait qui viennent de vous naître. C’est un bon produit de votre basse-cour. Vous avez des boutons à vos arbres fruitiers (lettre du 21 avril)... Je vous fais mille remercîments de votre lettre qui m’apprend les malheurs arrivés dans votre basse-cour. Je vous ai fait part de la mort d’une belle vache; mais ce n’est qu’entre nous que nous pouvons nous confier de pareils chagrins; les gens de la ville se moqueraient de nous.» (Lettre du 28 avril.)
Une lettre, datée du 5 mai 1796, nous apprend une particularité, tout à fait inattendue, sur le domaine de Veretz. La duchesse avait annoncé à Scheffer la mort de son homme d’affaires en Touraine, mort qui ne lui avait pas laissé de profonds regrets; et le baron l’avait «félicitée» de l’avoir «perdu». Puis il ajoutait: «C’est quelque chose d’avoir pu disposer des meubles qui étaient à Veretz[612]; mais cette terre vous appartient en propre». Elle venait cependant du père de M. d’Aiguillon. Le fils l’avait-il reconnue, comme douaire, à sa mère?[613] En tout cas, Scheffer argumentait sur ces prémisses: «Pourquoi ne la voulez-vous pas? Vous n’êtes ni émigrée, ni vous n’avez jamais rien fait contre la République et la Constitution. Avec la permission de votre gouvernement, je trouve que cela n’est pas juste. Si l’administration, jadis violente et tyrannique, l’a mise en séquestre, c’est à un gouvernement juste et sage d’y remédier».
Notre octogénaire a, par moments, des velléités d’optimisme; il est vrai qu’il rend ainsi, et par voie détournée, un délicat hommage à la bonté, bien connue, de son amie: «Votre domestique est aujourd’hui peu nombreux; quelquefois on n’en est que mieux servi. Et comme vos gens vous ont été toujours fort attachés, je compte que vous ne regretterez rien».
Mais le dévouement de la domesticité ne pouvant prévaloir contre la maladie, Mᵐᵉ d’Aiguillon s’était plainte de ce que «ses chevaux étant sur la paille, elle était obligée d’aller à Paris dans sa charrette». Et ce brave Scheffer de déplorer l’aventure: «Je voudrais du moins vous savoir hors de cette charrette, lorsque vous allez de Ruel à Paris et dans une bonne berline où l’on est moins secoué».
Les intérêts de la duchesse nécessitaient alors sa présence à la ville: elle devait assister à la levée des scellés apposés dans l’hôtel d’Aiguillon (lettre du 3 juin).
Elle avait en conséquence élu domicile chez sa vieille amie Mᵐᵉ de Laigle, qui était frappée de paralysie; elle craignait des rechutes. Et le bon Scheffer, quoique comprenant ces appréhensions, se défendait de croire à l’imminence d’une fin prochaine pour une personne dont il ne cessait de réclamer des nouvelles dans chacune de ses lettres, car il avait vu des paralytiques «vivre encore longtemps même avec la bouche de travers».
Le frère de l’ancien ambassadeur de Suède aborde des sujets d’ordre moins intime. Il annonce l’arrivée prochaine, comme envoyé de la République, «du fameux Pichegru[614], qui a conquis la Flandre et la Hollande: on le loue pour ses qualités morales». Et, tout en félicitant «Madame la duchesse de sa correspondance bien rentrée dans son train ordinaire»—elle devait être en effet fort irrégulière—il traite une question intéressant au plus haut point la veuve de l’ancien ministre et dont elle avait déjà entretenu son correspondant:
«Je n’ai point vu les Mémoires du duc d’Aiguillon et du comte de Maurepas[615], bien que je lirais avec le plus vif intérêt tout ce qui regarde des personnes si illustres et avec qui j’ai été lié à Paris; mais je voudrais alors voir la vérité et non un fatras d’anecdotes, vraies ou fausses, mais à qui on donne une tournure odieuse et (illisible) vers le but de l’objet que les auteurs se proposent.
Les Mémoires de Richelieu sont venus dans ce pays. C’est un ouvrage de deux gros volumes mais qui ne sont pas proprement la vie du maréchal. L’objet principal a été de dire tout le mal possible de Louis XV, de la reine et de la Cour. J’ai vu avec plaisir que vous n’étiez pas nommée; apparemment qu’il n’a pas pu dire de mal de vous. Et votre mari, quoique nommé, n’y est pas aussi barbouillé que d’autres; il n’est pas sans avoir eu quelque coup de patte.» (Lettre du 9 juin 1796.)
Quand il pense à ses amies de Paris, avec lesquelles il a tant de confidences à échanger «sur le bon vieux temps passé», l’honnête diplomate se rassure et s’inquiète tour à tour, suivant les nouvelles qu’il reçoit de la duchesse, ou qu’il lit dans la «Gazette». Mᵐᵉ d’Aiguillon l’«instruit des carrés(?)» qu’elle se propose d’établir dans sa propriété, et de la «situation de son économie de Ruel qui assurément va mieux que la sienne à Ek, où il est entouré d’un grand lac». (Lettre du 23 juin). Il est tout à fait tranquille, maintenant que ce travail est «achevé sans accident ni événement fâcheux». Mais le voici dans des transes nouvelles, depuis qu’il sait par la gazette «qu’une femme près de Paris a été attaquée dans sa maison». (Lettre du 30.)
Evidemment les environs de la grande ville sont infestés de rôdeurs; c’est une maladie endémique dont a souffert de tout temps la banlieue suburbaine. Mais la duchesse n’est pas femme à s’effrayer: qu’a-t-elle à craindre? écrit-elle; il n’y a rien à prendre chez une fermière; on ne peut pas tondre un œuf. «Ce mépris du danger» fait de la peine à Scheffer. Il est toutefois d’autres rapines dont se préoccuperait davantage «la fermière». Nous l’apprenons par son correspondant: «J’avais espéré qu’on vous rendrait justice sur vos justes prétentions; mais je vois que vous êtes à la veille d’être inquiétée sur la garenne de Ruel que vous possédez à si juste titre.» L’ami de la France s’affirme dans ces petites phrases: «Je vous félicite du succès de vos armées en Italie[616]. Si cela continue, on va vous gorger d’argent... Votre ambassadeur Lehoc a été fort regretté[617]».
Puis le digne gentilhomme fait un retour sur lui-même et termine sa lettre par un mot charmant:
«Dans quinze jours, j’entre dans ma quatre-vingtième année; ma main est bien tremblante, mais mon cœur est toujours le même pour vous.» (Lettre du 21 juillet.)
Cette noble affection s’affirme plus encore, à la réception d’une lettre où Mᵐᵉ d’Aiguillon se désole de la situation de Mᵐᵉ de Laigle qui empire chaque jour: «Que ne puis-je être auprès de vous pour vous sauver de vous-même, pour vous prouver qu’il existe un ami tendre et fidèle; mais cette consolation m’est refusée et j’en suis au désespoir». (Lettre du 28 juillet.)
Mᵐᵉ de Laigle s’était rétablie de sa crise; mais les intérêts de la duchesse se trouvaient de jour en jour plus compromis. Et Mᵐᵉ d’Aiguillon, qui avait reporté toute sa tendresse maternelle sur l’enfant de son fils, dont elle n’était pas séparée, pressentait dans un avenir prochain une spoliation qui l’eût ruinée infailliblement. Scheffer s’indigne:
«Mais, s’écrie-t-il, votre petit-fils n’est pas sorti de France et on le dépouille de ses biens! Vous n’avez jamais eu de part aux (illisible) de ceux dont on est mécontent. Vous ne l’avez pas fait; et cependant on vous punit! C’est inouï!» (Lettre du 2 août.)
Dans celle du 11 août, l’ancien diplomate revient sur un sujet dont s’occupe volontiers la grande dame:
«Vous me parlez des mémoires d’Aiguillon, de Richelieu, de Maurepas et vous les regardez tous comme apocryphes[618].
«Je suis assez de votre avis, surtout n’ayant point vu les deux premiers et ne sachant s’ils existent. Quant à ceux du maréchal, comme il est uniquement en vue de favoriser le gouvernement révolutionnaire chez vous, il est assez naturel qu’on veuille se servir de noms aussi connus pour remplir ce but. L’auteur des Mémoires ne dit pas qu’ils soient écrits sous sa dictée ou par lui-même; mais il peut avoir du maréchal un amas immense de lettres, des annotations, des notes, sur lesquels il a composé son livre. Ce livre se fait lire avidement; et bien des gens y croient comme à l’Evangile.»
Ce fut la dernière lettre de son vieil ami que put lire, si elle la lut, la duchesse d’Aiguillon. Elle lui était adressée le 11 août 1796; et la grande dame, devenue fermière, mourait, dans son exploitation de Ruel, le 15 septembre suivant[619], d’une maladie de langueur causée par ses douleurs et ses deuils.
Par une cruelle ironie du sort, Scheffer lui écrivait dans cette même lettre:
«Votre lettre, madame la duchesse, du 13 du passé (juillet) m’est bien arrivée. Vous m’apprenez que votre amie est hors d’affaire, mais que les craintes pour l’avenir vous restent. Dans la joie de mon âme, je me réjouis de savoir qu’elle vous reste encore. Vous êtes trop nécessaires l’une à l’autre pour jamais vous séparer et si mes vœux pour vous sont exaucés, vous irez au moins aussi loin que Mᵐᵉ votre tante, Mᵐᵉ de Maurepas. Dieu veuille seulement que les temps puissent changer pour vous et que je vous sache plus heureuse que vous n’êtes actuellement!»
Mᵐᵉ de Laigle avait-elle survécu à son amie?
Ainsi disparaissait dans l’obscurité, dans la solitude, dans l’abandon et presque dans la misère, une femme qui avait été jadis si entourée, si fêtée, si courtisée, une des premières à la première cour du monde. Elle avait habité de superbes palais, s’était assise à la table des rois et avait présidé aux fêtes les plus somptueuses. Mais, au milieu du luxe et des grandeurs, elle était restée simple, vraie et bienveillante. Dans l’incessant conflit entre les passions les plus viles et les intrigues les plus basses, elle avait conservé sa franchise, sa droiture, sa loyauté. Car elle n’était ni vaine, ni ambitieuse. Elle n’avait dans le cœur d’autre sentiment que celui de la famille, d’autre amour que celui de son mari, d’autre idéal que l’honneur du nom. Aussi, frappée dans toutes ses tendresses et dans toutes ses affections, passa-t-elle sa vie à souffrir. Mais la douleur n’eut jamais raison de son énergie. L’adversité fortifia son âme au lieu de l’abattre. Elle ne fut jamais si grande, ni d’humeur si égale que lorsqu’elle fut le jouet de la tempête. Elle fut tour à tour victime des manœuvres perfides de ses pairs et de l’aveugle violence du populaire. Septuagénaire, elle se résigna, sans récriminations, mais au contraire le sourire sur ses lèvres, à n’être plus qu’une simple fermière; mais, dans un temps où des seigneurs de l’ancienne cour se cachaient sous une défroque jacobine, elle signait fièrement Plélo d’Aiguillon: les noms du héros que fut son père et de l’admirable femme qu’était sa mère, associés à celui du prêtre génial qui, le siècle précédent, avait assuré l’unité de la France.