APPENDICE V THOLIN
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Documents sur le mobilier du château d’Aiguillon confisqué en 1792, Agen 1882 (Biblioth. nat. Impr. LK7 24985.)
Résumé de ce précieux opuscule:
L’histoire du château d’Aiguillon et de ses hôtes tient une telle place dans notre livre, la destruction de l’immeuble fut si rapide et la dispersion de son mobilier si radicale, que nous avons cru devoir résumer en quelques pages la brochure de M. Tholin, qui les fait revivre par sa documentation précise et sincère, à l’exemple de ces pièces d’archives, inventaires et procès-verbaux, dont les descriptions exactes et détaillées permettent de reconstituer... sur le papier, les appartements, et l’aspect général des intérieurs d’autrefois.
Ce fut le 18 septembre 1792 que la Commission du département de Lot-et-Garonne apposa les scellés sur toutes les portes du château d’Aiguillon, propriété de «Vignerot émigré».[628] Huit mois après, le Conseil de Lot-et-Garonne s’inspirait du décret de l’Assemblée nationale (14 novembre 1789) concernant la conservation des livres et objets
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JEAN CAUSEUR,
BOUCHER DE PROFESSION,
âgé de cent trente ans, né au Village de Ploumoguer, en Basse-Bretagne. Peint en Août 1771 par Charles Caffieri Sculpteur Breveté du Roi pour la Marine à Brest
Jean Causeur, âgé de cent trente ans, d’après Charles Caffieri
(Collection Désiré Lacroix)
précieux provenant des établissements supprimés, pour «empêcher le pillage, régulariser la vente et faire exécuter le triage des livres, archives et objets d’art».
Le 28 mai 1793, de concert avec l’administration de Tonneins, le Conseil de Lot-et-Garonne nommait Lespinasse père, négociant, à fin d’expertiser, le lendemain 29, les meubles et effets dudit château, à lui présentés par Nugues aîné, administrateur du district de Tonneins, et de se conformer aux prescriptions de Nugues, commissaire du district et de Saint-Amans, commissaire particulier du département.
Le 5 juin 1793, le Conseil du département déléguait Durand, en qualité de commissaire, à Aiguillon, pour y vendre, le 6, les effets inventoriés, «conformément au mode usité pour la vente des meubles et effets nationaux», l’administration se réservant tous les tableaux et autres objets désignés dans l’état Saint-Amans et Noubel du 30 mai[629], «ensemble deux lustres, celui dans le salon de compagnie et autre à choisir dans les autres salles, poëles et cartons et papiers qui devront être gardés au prix de l’estimation».
La vente sur place comporta 52 vacations du 6 juin au 4 septembre 1793 et s’éleva à 98.686 livres 17 sous. Le catalogue, qui ne compte pas moins de 300 pages[630], ne donne cependant que des indications sommaires sur les objets mis en vente: porcelaines, faïences, chandeliers, candélabres en bronze et en argent, meubles en marqueterie, tentures, canapés et fauteuils en tapisserie ne trouvèrent acquéreur qu’à vil prix.
Vingt-deux glaces furent vendues de 165 à 570 livres; quatre cabriolets (petits meubles) garnis en damas, 105 livres; une pendule portative montée sur rhinocéros, 340 livres; une pendule à l’antique, 210 livres... Dix-sept tableaux (portraits) de la famille Vignerot, compris une gravure ovale et deux autres ovales, 400 livres... Un tableau représentant Rennes; un autre, l’enlèvement d’Europe... Des portraits, des vues et des monuments sans désignation.
A ce propos, M. Tholin cite le passage suivant du chroniqueur Proché: «Dans une fête célébrée à Agen, le 22 septembre 1793, on livra aux flammes tous les tableaux qu’on avait retirés des églises, ceux qui représentaient des rois ou des princes, ou qui retraçaient quelques vestiges de féodalité, en un mot tous ceux qu’on avait trouvés dans les maisons des particuliers et au château d’Aiguillon. Tous ces tableaux, dont quelques-uns étaient des chefs-d’œuvre, avaient été portés sur un tombereau qui suivait le cortège. On y remarquait le portrait de Louis XV, représenté en grand, le sceptre à la main, placé sur le devant du tombereau.» La Revue de l’Agenais (1878, tome V, p. 190) suppose que ce fut sans doute ce jour-là qu’on brûla en même temps les tableaux religieux et les portraits des souverains (Louis XIII et Henri IV, inventaire de 1613) qui étaient à l’Hôtel de Ville d’Agen.
M. Tholin estime qu’il faut «en rabattre» de l’appréciation du chroniqueur, et que l’autodafé se borna à la destruction des portraits de roi ou de prince. C’était déjà trop: les vandales qui croyaient faire œuvre de bon patriote en brûlant ces effigies royales, pouvaient-ils savoir si, par exemple, ce portrait de Louis XV, en pied, avec les attributs de la royauté, n’était pas l’œuvre d’un maître, sortant surtout du château d’Aiguillon?
En 1795, le Directoire de Lot-et-Garonne, tenant ses séances dans l’ancien couvent des Carmélites, sur l’emplacement du lycée actuel, se préoccupa d’approprier un local pour le musée départemental. Le directeur des travaux publics communiqua son rapport constatant l’existence d’objets d’art dispersés dans tout le département et l’arrivée de gravures et de moulages envoyés de Paris pour l’école de dessin. Il fit préparer un local pour recevoir ces divers objets; et Tonellé, conducteur des travaux publics, fut chargé de l’aménagement.
Dix jours auparavant, le 6 nivôse an III, le Directoire avait nommé une commission pour inventorier les tableaux du château d’Aiguillon déposés au musée. Ce travail, confié à Saint-Amans, qui l’exécuta avec deux adjoints, fut terminé le 25 nivôse[631], «dans la forme imposée par la Convention, le 8 pluviôse an II, pour les bibliothèques publiques». La notation en usage vaut la peine d’être rappelée. + désignait les objets d’une certaine valeur; ++ ceux qui étaient très remarquables; +++ les plus rares et les plus précieux.
Bon nombre de ces tableaux se trouvent encore à la préfecture d’Agen; et M. Tholin les signale, d’après l’étude critique qui en fut faite (1879) par MM. Boudet, de Monbrison, A. Magen et Payen, architecte départemental:
Pastel de Caffieri (portrait de J. Le Causeur, âgé de cent trente-deux ans[632]); en déficit.
Pastels de Volaine;
Deux vues du château de Veretz par Van Blarenbergue. Travail fort beau et dont la dimension contraste avec le genre du peintre qui était un miniaturiste. Ces vues sont à la préfecture;
Saint-Jean-Baptiste dans le désert, d’après Raphaël (?);
Portrait d’Hortense Mancini (école de Mignard);
Portrait de Mᵐᵉ Du Barry, de Drouais «retouché pour M. d’Aiguillon».
Ne serait-ce pas cette «copie du portrait de Mᵐᵉ Du Barry en Flore retouché d’après nature pour M. le duc d’Aiguillon, au prix de 600 livres» tel que l’indiquent les Goncourt dans leur livre La Du Barry, p. 368? Ce portrait est à la préfecture.
De même ceux de la comtesse de Provence, par Drouais; de Mᵐᵉ de Pompadour, par Nattier; de Mᵐᵉ de Mazarin-Mailly, attribué à Nattier; de Louise de Crussol (école de Mignard); de Cinq-Mars, qu’on suppose provenir des d’Effiat, propriétaires de Veretz avant les d’Aiguillon.
Douze tableaux, consignés par l’inventaire du 25 nivôse an III, ont disparu, et parmi eux le Passage de la mer Rouge, attribué par les experts au Poussin, qui avait travaillé pour Mᵐᵉ de Combalet, duchesse d’Aiguillon et nièce du cardinal de Richelieu.
Nous avons simplement analysé le catalogue, annoté, de M. Tholin, sans nous prononcer pour ou contre des attributions, qui ont d’ailleurs varié, suivant les dates d’expertise.
Le Museum d’Agen, qui devait être constitué avec le fonds d’Aiguillon, dans l’Ecole centrale de Lot-et-Garonne, fondée le 21 novembre 1799, ne semble pas avoir jamais existé. En tout cas, un inventaire du mobilier de la préfecture en 1812, aussi incomplet qu’il est sommaire, porte que les tableaux ont été «trouvés à l’administration centrale. Ils viennent du château d’Aiguillon» et l’inventaire note «portraits de famille pour mémoire». Ils ne sont catalogués que très imparfaitement.
En réalité, tableaux et meubles ont... émigré dans les salons de la préfecture.
L’opuscule de M. Tholin offre le plus grand intérêt, non seulement au point de vue qui nous occupe, mais encore à un point de vue général. Il ouvre de curieux horizons sur la vie économique dans les châteaux de l’ancien régime, quelques années avant la Révolution. Déjà les lettres de M. et Mᵐᵉ d’Aiguillon nous l’ont fait entrevoir. Ici, nous avons des documents précis, des comptes et des chiffres. Voici, par exemple, l’état du sommelier en 1782:
Dans cette année, 577 bouteilles de 60 crus différents parurent «à la grande table». L’office, y compris le personnel du théâtre, qui fut servi à part, consomma 888 bouteilles pour les hommes, 360 pour les femmes, 101 pour les musiciens, 135 pour les garçons, soit un total de 1484 bouteilles.
La vente de la cave, en 1793, qui présentait à peu près la même composition de vins qu’en 1782, ne comporte pas des renseignements moins instructifs. Ce sont les vins de liqueur qui ont toutes les préférences: Malvoisie, Chypre, Xérès, Malaga, Rancio, les muscats du pays (crus Galibert et Reignac situés à la Croix-Blanche, près d’Agen). Certains furent vendus jusqu’à 6 livres la bouteille. Pas de Bourgogne, ni de Champagne. Les Margaux, Saint-Emilion et Barsac sont achetés 1 livre 16 sous, à peine quelques sous de plus que les vins de Cahors et d’Aiguillon.
Le château n’était pas terminé au moment de la Révolution; mais M. Tholin estime, à juste raison, que le corps de logis principal devait être très vaste et complètement meublé, en raison des réceptions qu’y donnaient les châtelains et des hôtes qui venaient y villégiaturer. M. Tholin ajoute que les invitations furent très nombreuses dans le principe et qu’elles furent «acceptées avec reconnaissance», mais bientôt les visites se firent plus rares: la noblesse agenaise était pauvre et le duc d’Aiguillon trop hautain. C’était, en effet, un de ses péchés mignons; mais nous avons vu, d’après la correspondance, qu’il y avait toujours foule au château et même dans la salle de spectacle.
De celle-ci, qui existe encore, mais qui a reçu une autre appropriation, M. Tholin nous donne une description assez précise. C’était une aile du château consacrée à cette destination (nous savons qu’elle avait été construite à cet effet par les d’Aiguillon). Cette salle contenait, outre la scène et un amphithéâtre pour les spectateurs, un chauffoir pour les dames et deux foyers isolés par des portes matelassées. Deux portes, qui subsistent, devaient ouvrir, l’une sur l’escalier du château, l’autre sur la rue. La salle était éclairée par des lustres de cristal, et entourée de loges garnies d’accoudoirs, de banquettes rembourrées et d’autres plus simples. C’est aujourd’hui l’Hôtel du Tapis Vert.
Les décors, les costumes et la bibliothèque du théâtre ne furent pas vendus. Isabeau, le conventionnel en mission, le même qui distribuait aux acteurs de la région les ornements d’église pour s’en faire des costumes, mit, le 16 octobre 1794, à la disposition du Comité dramatique d’Agen le mobilier théâtral du château. Le 19, le Directoire de Tonneins en fit dresser l’inventaire par la municipalité d’Aiguillon.
Les décors servirent quelque temps aux représentations données par le Comité dramatique; mais, en 1797, certains de ses membres se refusant à prendre la responsabilité de la conservation de ces décors, la municipalité agenoise en référa au ministre de l’intérieur.
Celui-ci, d’autre part, avait reçu des citoyens Garnier et Cressant, artistes du théâtre de Montauban, une requête pour l’obtention de ces mêmes décors. Le ministre des finances, avisé, le 26 pluviôse an VI, par son collègue de l’intérieur, lui répondit, le 29, qu’il en avait écrit au département de Lot-et-Garonne. D’Aiguillon sollicitait alors sa radiation de la liste des émigrés: si le Directoire exécutif rejetait la demande, disait le ministre des finances, on pourrait mettre toiles et décors à la disposition des comédiens montalbanais.
Les démarches de d’Aiguillon ne durent pas être accueillies favorablement, car la ville d’Agen fut autorisée à prendre possession du mobilier théâtral du château, sur l’évaluation qui en avait été faite à 478 livres 10 sous, le 10 avril 1798, par le commissaire délégué J. Raymond.
La description des costumes et accessoires comprend trois grandes pages de l’inventaire, pêle-mêle pittoresque de robes de soie de toutes couleurs, corsets «variés», manteaux brodés, culottes à la musulmane, toges romaines, habits espagnols, chapeaux de Scapin, cuirasses, brassières, peau d’ours... Le répertoire, dont la correspondance de Mᵐᵉ d’Aiguillon indique différentes pièces, appelait évidemment cette variété de costumes.
Parmi les accessoires, nous voyons une «machine pour le tonnerre» et «un tableau avec son chevalet» pour le Tableau parlant de la Comédie-Italienne.
Certes tous ces chiffons et ces fanfreluches, ces oripeaux et ce clinquant, qu’avait déjà dû disperser et ternir l’âpre bise de la tourmente révolutionnaire,—ludibria ventis—ne sont plus aujourd’hui que de vains souvenirs. Mais il reste, de ce même théâtre d’Aiguillon, d’impérissables monuments, actuellement à l’Hôtel de Ville d’Agen, 400 volumes in-folio d’œuvres musicales que le duc avait collectionnées. Ils sont aux armes d’Aiguillon, et plusieurs portent l’ex-libris des grands bibliophiles du XVIIIᵉ siècle, Bonnier de la Mosson, chevalier de Polignac, Rouillé, Du Tillet, marquis de la Chétardie, etc. Il en est qui contiennent des curiosités comme la mise en scène du ballet des Turcs dans le Bourgeois gentilhomme, ou des pièces inédites, telles les Cantatilles de Barthélemy sur le Siège de Saint-Malo et la Bataille de Saint-Cast.
M. Tholin constate, avec juste raison, d’après le catalogue de l’importante bibliothèque musicale de Fétis, achetée par la ville de Bruxelles, que cette collection est moins riche que celle de d’Aiguillon pour certaines séries, «celle des auteurs français de musique dramatique, tragédies mises en musique, comédies, pastorales et ballets».