APPENDICE IV
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LE DERNIER D’AIGUILLON.—SON ROLE A LA CONSTITUANTE ET A L’ARMÉE.—SON SÉJOUR A LONDRES.
Harcelé et vilipendé par les épigrammes et les pamphlets qui le représentaient, travesti en poissarde, au milieu des furies des 5 et 6 octobre, d’Aiguillon avait fini par s’émouvoir de tant d’outrages. Il en écrivit au Moniteur qui publia sa lettre dans le numéro du 21 janvier 1790 (quelle coïncidence!). Après avoir «résisté longtemps», disait-il, à sa mère, à ses parents, à ses amis qui le pressaient de démentir «les lâches accusations» portées contre lui, d’Aiguillon s’était décidé à se défendre, énumérait ses démarches auprès du comité des recherches de l’Assemblée nationale, de la ville de Paris, etc., etc. Il leur avait demandé de faire procéder à une enquête sur sa conduite. Il mettait au défi ses accusateurs d’établir le bien-fondé de leurs griefs. Et il poursuivrait, comme calomniateur, celui de ses ennemis qui renoncerait à l’anonymat, pour déclarer que d’Aiguillon était réellement coupable des «horreurs» qu’on lui prêtait.
Il ne paraît pas que cette invitation ait été relevée sur le terrain où se plaçait d’Aiguillon... Mais, le Journal général de la Cour et de la Ville, du 5 mai, ayant inséré un quatrain des plus injurieux, signé De Meude-Monpas où se lisait le mot d’Aiguill..., le député de la Constituante somma le journal et l’auteur de l’épigramme de s’expliquer catégoriquement. Meude-Monpas répondit qu’il n’avait pas entendu désigner sous le nom d’Aiguill... le duc d’Aiguillon. Celui-ci fit publier cette déclaration signée dans le nº 145 du Moniteur (25 mai 1790) en l’accompagnant d’un rappel de sa lettre parue le 21 janvier.
Mais la haine politique n’avait pas encore lâché sa proie. Et ce fut à la Constituante qu’elle vint la ressaisir, non plus dans sa personnalité, mais dans celle de son père.
Le nº 343 du Moniteur nous en fournit la preuve.
Au cours de la séance du mardi soir 7 décembre 1790, le député royaliste Cazalès s’exprimait ainsi:
«... La suppression d’un acte de procédure est une tyrannie. Qu’il me soit permis de rappeler à ces Bretons, qui siègent dans cette assemblée, quelle fut leur juste indignation, quand le feu roi fit enlever du greffe du Parlement de Paris la procédure dirigée contre M. d’Aiguillon. Cette indignation fut juste: la France la partagea. Il n’y eut pas un bon citoyen qui ne fût profondément affligé de voir le vertueux La Chalotais rester sous le coup d’une accusation calomnieuse, quand le coupable d’Aiguillon jouissait en paix des crimes qu’il avait commis dans cette province.»
Des murmures éclatèrent sur un grand nombre de bancs, car c’était surtout le fils qui était visé plus que le père. Et l’attaque était d’autant plus illogique que celui-ci avait défendu les prérogatives royales contre les Etats de Bretagne et que lui, Cazalès, combattait pour elles au sein de l’Assemblée nationale.
D’Aiguillon fils avait demandé la parole; il répondit en ces termes à l’attaque de son collègue:
«J’aurais plus tôt demandé la parole pour solliciter de l’Assemblée une justice éclatante des injures et des calomnies que M. Cazalès s’est permises contre la mémoire de mon père, si je n’avais considéré combien les principes de M. Cazalès ont peu d’influence sur l’Assemblée nationale et sur la nation (nombreux applaudissements), si je n’avais pensé que je devais les outrageantes personnalités de M. Cazalès à la différence d’opinion qui existe entre nous.
D’ailleurs les applaudissements que l’Assemblée a bien voulu me donner vengent assez, et moi, et la mémoire de mon père. Je demande donc que, pour ce qui me regarde personnellement, M. Cazalès ne soit pas rappelé à l’ordre (applaudissements prolongés).»
Cazalès regretta publiquement son intempérance de langage; mais elle n’en démontrait pas moins combien était encore vivace l’animosité qui avait survécu au brusque dénouement des affaires de Bretagne.
La Biographie universelle et portative des contemporains (1826) et les Papiers de Barthélemy (Paris, 1886, t. I) nous donnent la suite de la biographie de «Richelieu d’Aiguillon» jusqu’au moment de son départ pour l’émigration.
Après la clôture de l’Assemblée constituante, il reprend du service en qualité de maréchal de camp. Remplaçant Custines dans son commandement de Porentruy, il dut échanger des dépêches avec Dumouriez. (Autre coïncidence! Le père avait fait mettre le futur vainqueur de Valmy à la Bastille!)
Une lettre interceptée lui valut d’être dénoncé à la Convention et décrété d’accusation, bien qu’il eût traité publiquement les émigrés et leurs compagnons de «hordes de traîtres et d’embaucheurs». Ce qui ne l’empêcha pas d’émigrer à son tour, mais, avant, il crut devoir expliquer à ses soldats pourquoi il les abandonnait. Il quitta donc la France pour se retirer à Londres où il fut fort mal reçu des émigrés. Il en partit pour se fixer définitivement à Hambourg. Il y mourut le 4 mai 1800; mais, au dire de la Biographie portative, il venait d’obtenir sa radiation de la liste des émigrés, ce que semble contredire la procédure suivie pour la vente du domaine et du château d’Aiguillon.
Les Mémoires de Brissot (1832, 4 vol.) insèrent, à la page 179 du tome III, cette note:
«Extrait des Mémoires du chanteur anglais Michel Kelly qui était en relations avec le duc d’Aiguillon pendant le séjour de celui-ci à Londres:
«Un matin, le duc me fit appeler: «Je vous ai beaucoup d’obligation, me dit-il, pour la bienveillance et l’hospitalité avec lesquelles vous m’avez traité, ainsi que mes amis. Mais bien que je sois toujours harcelé par le malheur, il m’est impossible d’oublier que je suis le duc d’Aiguillon; et je ne saurais me résoudre à vivre d’emprunts et d’aumônes. J’avoue que je suis réduit à mon dernier schelling, cependant, je conserve ma santé et toutes mes facultés.
«Quand j’étais autrefois grand amateur, j’aimais beaucoup à copier de la musique[627], c’était alors un amusement pour moi; ce serait, à présent, mon bon ami, une précieuse ressource. La grâce que je vous demande c’est de vouloir bien me faire copier de la musique pour vos théâtres au prix que vous donneriez à un copiste ordinaire qui vous serait totalement étranger. Je suis maintenant fait aux privations, j’ai peu de besoins. Jadis logé dans des palais, je me contente aujourd’hui d’une seule chambre à coucher au second étage, et si vous m’accordez ce que j’attends de votre amitié, vous me procurerez la satisfaction après laquelle je soupire de ne devoir ma subsistance qu’au travail de mes mains.»
«Je fus ému jusqu’aux larmes en voyant l’extrémité où se trouvait réduit un homme né dans la plus haute classe de la société et qui avait joui d’une aussi grande fortune. Je lui promis de lui procurer toute la musique qu’il pourrait copier; il parut au comble de ses vœux. Le lendemain, je lui donnai de l’ouvrage.
«Depuis ce moment, il se levait avec le jour et travaillait jusqu’au soir pour remplir sa tâche; ensuite il s’habillait proprement et se rendait au parterre de l’Opéra. Là, il pouvait encore se croire le duc d’Aiguillon, et personne n’eût deviné qu’il avait passé la journée à copier de la musique pour un schelling la feuille.
«Dans cet état de gêne, il doit paraître étrange que son humeur ne se soit jamais altérée et qu’il ait toujours conservé sa gaîté. Il n’est pas douteux que sur dix Anglais placés dans les mêmes circonstances, neuf au moins ne se fussent ôté la vie. Cependant la tranquillité passagère que ce malheureux duc goûtait alors ne fut pas de longue durée. Un ordre émané de l’alien office, aussi cruel qu’il était inattendu, ne lui donna qu’un délai de deux jours pour quitter l’Angleterre. Il partit pour Hambourg où il mourut bientôt après.»