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Portraits littéraires, Tome III

C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 2)

Reading edition

Le recueil des Poésies de François Ier, que vient de publier M. Aimé Champollion, est tiré de trois manuscrits que possède la Bibliothèque du Roi; l'éditeur en mentionne trois autres qui se trouvent dans le même dépôt, mais qui ne sont que des copies. Un amateur éclairé, M. Cigongne, possède aussi dans sa riche collection un manuscrit qui correspond, pour le contenu, à l'un des trois premiers, et qui paraît en être l'original. Ce manuscrit commence tout simplement par une lettre en prose que le roi prisonnier écrit à une maîtresse dont on ignore le nom:

«Ayant perdu, dit-il, l'occasion de plaisante escripture et acquis l'oubliance de tout contentement, n'est demeuré riens vivant en ma mémoire, que la souvenance de vostre heureuse bonne grace, qui en moy a la seulle puissance de tenir vif le reste de mon ingrate fortune. Et pour ce que l'occasion, le lieu, le temps et commodité me sont rudes par triste prison, vous plaira excuser le fruict qu'a meury mon esperit en ce pénible lieu...»

Cette lettre, avec la pièce de vers qui l'accompagne, se trouve aux pages 42 et 43 de la présente édition; mais, en la lisant au début, on comprend mieux comment François Ier devint décidément poëte ou rimeur, et comment l'ennui l'amena à développer sinon un talent, du moins une facilité qu'il n'avait guère eu le loisir d'exercer jusqu'alors. Il redit la même chose dans la longue épître où il raconte son parlement de France et sa prise devant Pavie:

Car tu sçaiz bien qu'en grande adversité Le recorder donne commodité D'aulcun repoz, comptant à ses amys Le desplaisir en quoy l'on est soubmys.

On ne lui reprochera point d'ailleurs de surfaire le mérite de son oeuvre; dans cette même épître, il commence en parlant bien modestement de son escript et de cette idée qu'il a eue de

Cuider coucher en finy vers et mectre Ung infiny vouloir soubz maulvais mettre.

De toutes pars lors despouillé je fuz, Mays deffendre n'y servit ne reffuz; Et la manche de moy tant estimée Par lourde main fut toute despecée. Las! quel regret en mon cueur fut bouté!

On se rappelle involontairement la belle lettre, de dix ans antérieure, que le roi écrivait à sa mère au lendemain de Marignan, et dans laquelle respire l'ardeur de la mêlée. La teneur en est simple et toute militaire; les traits mâles, énergiques, rapides, y naissent du récit:

«Et tout bien débattu, depuis deux mille ans en ça n'a point, été vue une si fière ni si cruelle bataille, ainsi que disent ceux de Ravennes, que ce ne fut au prix qu'un tiercelet. Madame, le sénéchal d'Armagnac avec son artillerie ose bien dire qu'il a été cause en partie du gain de la bataille, car jamais homme n'en servit mieux.... Le prince de Talmond est fort blessé, et vous veux encore assurer que mon frère le connétable et M. de Saint-Pol ont aussi bien rompu bois que gentilshommes de la compagnie, quels qu'ils soient; et de ce j'en parle comme celui qui l'a vu, car ils ne s'épargnoient non plus que sangliers échauffés.»

Marignan était plus fait, sans doute, pour inspirer la verve que Pavie avec ses fers. Mais, dans le dernier cas, l'extrême infériorité du ton tient surtout à une autre espèce d'entraves. Toujours, comme on sait, la prose française eut le pas sur les vers, et il y a entre les deux épîtres de François Ier précisément la même distance qu'entre une page de Villehardouin et n'importe quelle chronique rimée du même Temps.

Il ne suffirait pas de se rejeter sur l'état de la poésie française, à cette date du règne de François Ier, pour expliquer uniquement par cette imperfection générale les singulières faiblesses et le rocailleux plus qu'ordinaire de la veine royale. Sans doute, la poésie alors était fort mêlée, et confuse; pourtant, dès qu'un vrai talent se rencontre, il sait se faire sentir, et lorsqu'à travers les pièces de François Ier il s'en glisse quelqu'une de Marot, de Mellin de Saint-Gelais, ou même de la reine Marguerite, le ton change notablement, le courant vous porte, et l'on est à l'instant averti. Une grande part du mauvais appartient donc bien en propre à la facture du maître, lequel n'était ici qu'un écolier. Ce ne serait certes pas sa soeur Marguerite qui, au milieu d'une prière en vers adressée au Crucifix, s'aviserait de dire:

O seur! oyez que respond ce pendu!

Le XVIe siècle, même chez les poëles en renom, est trop habituellement sujet à ces accidents fâcheux qui gâtent et, pour ainsi dire, salissent les intentions les meilleures; mais là encore il y a des degrés, et les vers de François restent trop souvent hors de toutes limites. Si on n'avait de ce prince que les longues épîtres et les pièces de quelque étendue ou même les rondeaux, on serait forcé, sur ce point, de donner raison contre lui à Roederer, qui s'est attaché à le dénigrer en tout.

Hâtons-nous de reconnaître qu'il y a dans le Recueil quelques agréables exceptions; il y en a même d'assez heureuses pour faire naître une idée qu'on ne saurait tout à fait dissimuler. Quand on lit de suite et tout d'une haleine cette série d'épîtres plates, de rondeaux alambiqués et amphigouriques, et qu'on tombe sur quelque dizain vif et bien tourné, on est surpris, on est réjoui; mais il arrive le plus souvent que l'éditeur est oblige de nous avertir qu'il se rencontre quelque chose de pareil dans les oeuvres de Marot ou de Saint-Gelais. On est induit alors, même quand le dizain en question ne se retrouve pas chez ces poëtes, à soupçonner que ceux-ci pourraient bien n'y pas être étrangers. En un mot, on est tenté de mettre le petit nombre de bons vers du roi sur le compte du valet de chambre favori, ou plutôt encore sur la conscience de l'aumônier-bibliothécaire (Saint-Gelais), qui s'y trouve mêlé si fréquemment.

L'âge affoiblit mon discours, Et cette fougue me quitte, Dont je chantois les amours De la reine Marguerite.

Au XVIIIe siècle, n'est-ce pas ainsi encore qu'on voit la duchesse du Maine, dans ses joutes de bel esprit avec La Motte, lui lancer à l'occasion quelque madrigal qu'elle s'était fait rimer par Sainte-Aulaire, par Mlle de Launay ou tel autre poëte ordinaire de sa petite Cour? On conçoit donc qu'il y aurait dans ce sujet matière à une discussion délicate, et qu'on en pourrait faire un piquant chapitre qui traverserait l'histoire littéraire du XVIe siècle. Mais, dans aucun cas, il n'y aurait à en tirer de conclusion sévère et maussade contre les charmants esprits de ces rois et reines, amateurs des Muses. L'honneur de leur suzeraineté, de leur coopération intelligente et gracieuse, resterait hors de cause; seulement la part du métier reviendrait à qui de droit.

Tant que François Ier fut prisonnier en Espagne, il composa incontestablement sans secours et sans aide de longues épîtres non moins ennuyeuses qu'ennuyées; à sa rentrée en France, ses vers prirent plus de vivacité, et la joie du retour, sans doute aussi le voisinage des bons poëtes, l'inspira mieux. Gaillard, qui avait feuilleté en manuscrit les Poésies du prince, a noté avec sens les meilleurs vers qu'on y distingue. Je ne rappellerai que ce couplet d'une ballade, qui gagne à être isolé des couplets suivants; pris à part, c'est un dizain des plus frais et des plus vifs; on dirait que le rayon matinal y a touché:

Estant seullet auprès d'une fenestre Par ung matin, comme le jour poignoit, Je regarday Aurore, à main senestre, Qui à Phebus le chemyn enseignoit. Et d'autre part m'amye qui peignoit Son chef doré, et viz sez luysans yeulx, Dont me gecta ung traict si gracieulx, Qu'à haulte voix je fuz contrainct de dire: Dieux immortelz! rentrez dedans vos cieulx, Car la beaulté de ceste vous empire.

Je retourne le feuillet, et je lis à la page suivante cet autre dizain, non moins égayé, mais qui est de Marot:

May bien vestu d'habit reverdissant, Semé de fleurs, ung jour se mist en place, Et quant m'amye il vit tant florissant, De grand despit rougist sa verte face, En me disant: Tu cuydes qu'elle efface A mon advis les fleurs qui de moy yssent? Je lui respond: Toutes tes fleurs périssent Incontinant que yver les vient toucher; Mais en tout temps de ma Dame florissent Les grans vertuz, que mort ne peult sécher.

Pour ce qui est du joli dizain de l'Aurore en particulier, il paraîtra piquant d'avoir encore à le rapprocher d'une épigramme de Q. Lutatius Catulus, que rapporte Cicéron dans le traité de la Nature des Dieux. C'est une épigramme tout à fait à la grecque, mais la similitude de l'image reste frappante:

Constiteram exorientem Auroram forte salutans, Quum subito a loeva Roscius exoritur. Pace mihi liceat, Coelestes, dicere vestra, Mortalis visus pulchrior esse deo.

Rien de plus naturel à supposer qu'une rencontre d'idées en semblable veine: ce qui ne laisse pas ici de donner à penser, c'est cette petite circonstance qui se retrouve dans les deux pièces, a loeva, à main senestre. Est-ce pur hasard? Serait-ce qu'un roi a pu avoir de ces réminiscences d'érudit?

Au reste, ce n'est pas nous qui refuserons à François Ier des traits d'emprunt ou de rencontre, des saillies heureuses, des maximes galantes et un peu subtiles, quand il suffit d'un petit nombre de vers pour les exprimer; il n'y a rien là qui excède la portée de talent qu'on est en droit d'attendre d'un prince spirituel et qui avait eu de tristes loisirs pour s'exercer. On regrette plutôt de n'avoir pas à noter plus souvent chez lui des bagatelles aussi bien tournées que celle-ci par exemple:

Elle jura par ses yeulx et les miens, Ayant pitié de ma longue entreprise, Que mes malheurs se tourneroient en biens; Et pour cela me fut heure promise. Je crois que Dieu les femmes favorise: Car de quatre yeulx qui furent parjurez, Rouges les miens devindrent, sans faintise; Les siens en sont plus beaulx et azurez.

Sachons seulement que ce n'est là qu'une très-agréable paraphrase, mais cette fois une paraphrase évidente de ces vers d'Ovide en ses Amours (liv. III, élég. 3):

Perque suos illam nuper jurasse recordor, Perque meos oculos; et doluere mei.

Voici encore un sixain délicat, où le doux nenny est aux prises avec le sourire; nous le donnons ici dans toute sa correction:

Le desir est hardy, mais le parler a honte; Son parler tramble et fuyt, l'aultre en fureur se monte; L'ung fainct vouloir ung gaing, dont il souhaite perte; L'ung veult chose cacher que l'aultre fait apperte; L'ung s'offre et va courant, l'aultre mentant refuse: Voyez la pauvre femme en son esprit confuse.

Et on me permettra d'indiquer ici une observation qui s'étend à toute la poésie française du XVIe siècle, et qui en détermine un caractère. Ce qui arrive lorsque, lisant des vers de roi et de prince et les trouvant agréables, on se dit involontairement: «Mais n'y a-t-il point là un secrétaire-poëte caché derrière?» on peut le répéter avec variante en lisant tout autre poëte du même siècle; toujours on peut se demander, quand il s'y présente quelque chose de frappant ou de charmant: «Mais n'y a-t-il point là-dessous quelque auteur traduit, un ancien ou un italien?» Prenez garde en effet, cherchez bien, rappelez vos souvenirs, et tantôt ce sera l'Arioste ou Pétrarque, tantôt Théocrite, ou tel auteur de l'Anthologie, ou tel italien-latin du XVe siècle. Enfin, avec les écrivains français de cette époque, on est sans cesse exposé à les croire originaux, si on n'est pas tout plein des anciens ou des modernes d'au delà des monts. Ils traduisent sans avertir, comme, aux figes précédents, on copiait les textes latins des anciens sans avertir non plus et sans citer. Abélard ramassait, chemin faisant, dans son texte, des lambeaux de saint Augustin. On était bien loin d'agir ainsi dans une pensée de plagiat; mais la lecture, la science, semblait alors une si grande chose, qu'elle se confondait avec l'invention; tout ce qui arrivait par là était de bonne prise. Quand, au lieu de copier, on en vint à traduire, on se sentit encore plus autorisé, et l'on prit de toutes mains, en disant les noms des auteurs ou en les taisant, indifféremment.

L'imitation et la traduction, par voie ouverte ou dérobée, sont des procédés inhérents à toutes les phases de la Renaissance. On les pourrait signaler jusque chez les troubadours provençaux, et Bernard de Ventadour, par exemple, ne se fait faute de traduire Ovide ou Tibulle. Mais, à cet égard, le XVIe siècle en France dépasse tout. Dans l'estime du temps, traduction en langue vulgaire équivalait, ou peu s'en faut, à invention. Montaigne a résumé avec originalité cette habitude d'appropriation savante dans son style tout tissu, en quelque sorte, de textes anciens: «Il fault musser, dit-il, sa foiblesse soubz ces grands crédits.» Quant aux poëtes d'alors, ils n'y entendent point malice à beaucoup près autant que Montaigne, et ils sont aussi bien moins créateurs que lui; ils y mettent moins de pensées de leur cru; mais souvent, quand le fonds les porte, ils ont l'expression heureuse, forte ou naïve, et une véritable originalité se retrouve par là. On y est trompé, on se met à les applaudir et à les louer précisément pour ce qu'ils ont emprunté d'autrui. Ils ne méritent qu'une part de l'éloge, qui doit presque toujours remonter plus haut. Je noterai seulement trois ou quatre points de détail, qui donneront à mon observation son vrai sens et toute sa portée.

On vient de voir dans les Poésies de François Ier qu'une des pièces qu'on y distingue pour la chaleur de ton et le mouvement se trouve être une traduction de l'Arioste. La jolie chanson de Des Portes si connue de toute la fin du siècle, O nuit, jalouse nuit, qui est la contre-partie de cette première chanson, et dans laquelle le poëte maudit la nuit pour avoir contrarié par son trop de clarté les entreprises de l'amant, est de même une traduction de l'Arioste, et rien dans les éditions du temps n'en avertit. Peu importait en effet. Les hommes instruits d'alors savaient cela sans qu'on le leur dît, et ils n'en admiraient que plus le traducteur.

Vous ouvrez Baïf, le plus infatigable translateur en vers et qui ne laisse rien passer des anciens sans le reproduire bien ou mal; mais quelquefois il vous semble se reposer, il parle en son nom; il a ses gaietés gauloises, on le jurerait, et ses propres gaillardises. Il nous dira dans une épigramme qui a pour titre: De son amour:

Je n'aime ny la pucelle, Elle est trop verte...

Un jour de may, que l'aube retournée Refraischissoit la claire matinée D'un vent tant doulx....

un matin donc, le poëte se promène au grand verger, le long du pourpris; il y voit sur les feuilles les gouttes de rosée toutes fraîches, rondelettes, et il les décrit à ravir. Il nous rend en vers gracieux les nuances et les parfums d'un beau jour naissant:

L'aube duquel avoit couleur vermeille Et vous estoit aux roses tant pareille Qu'eussiez doublé si la belle prenoit Des fleurs le tainet, ou si elle donnoit Le sien aux fleurs, plus beau que nulles choses: Un mesme tainat avoient l'aube et les roses.

Une réminiscence nous vient; mais c'est Ausone, ce sont ses Roses elles-mêmes, cette délicieuse idylle qu'il nous a léguée, lui, le dernier des anciens:

Ambigeres, raperetne rosis Aurora ruborem, An darel, et flores tingeret orta dies.

Le vieux rimeur n'a pas indiqué son larcin, il l'a même recouvert assez ingénument quand il traduit le

Vidi Poestano gaudere rosaria cultu,

par

.......Là veis semblablement Un beau laurier accoustré noblement Par art subtil, non vulgaire ou commun, Et le rosier de maistre Jean de Meun.

Les rosiers de Paestum traduits par celui de Jean de Meun, c'est ce qu'on peut appeler greffer la fleur antique sur la tige gauloise. La Fontaine usait heureusement de ce procédé-là.

.......Vous donc, jeunes fillettes, Cueillez bien tost les roses vermeillettes A la rosée, ains que le temps les vienne A deseicher: et tandis vous souvienne Que ceste vie, à la mort exposée, Se passe ainsi que roses ou rosée.

Collige, virgo, rosas, dum flos novus et nova pubes, Et memor esto aevum sic properare tuum.

La rosée ajoutée aux roses par le vieux poëte français est une grâce de plus, que la rime seule peut-être lui a suggérée. Bonaventure des Periers était moins heureux tout à côté, lorsque, essayant de traduire en vers blancs la première satire d'Horace: Qui fit, Moecenas..., il disait, en la dédiant à son ami Pierre de Bourg: «D'où vient cela, mon amy Pierre, que jamais nul ne se contente de son estat?» L'imitation de l'antique, au XVIe siècle, ne saurait durer bien longtemps sans détonner; et, bon gré mal gré, on se reprend à dire avec Voltaire: «Nous ne sommes que des violons de village auprès des anciens.»

Revenons à nos poésies. La protectrice de Bonaventure des Periers, la reine de Navarre, y tient une grande place. A tout instant elle adresse épîtres ou rondeaux à son frère, et celui-ci lui répond. Le talent de l'illustre soeur est incomparablement d'un autre ordre que celui du roi, et, chaque fois que c'est elle qui prend la plume, le lecteur le sent à la fermeté du ton et à une certaine élévation de pensée. Il ne faut pourtant pas s'attendre, même de sa part, à une délicatesse de goût qui n'existait pas alors, ni à une longue suite de bons vers, tels qu'il n'était donné d'en produire, à cette date, qu'à la seule veine fluide de Marot. Écrivant au roi pendant une grossesse, Marguerite débutera en ces mots:

Le groz ventre trop pesant et massif Ne veult souffrir au vray le cueur naïf Vous obeyr, complaire et satisfaire...

Dans les désastres et les rudes épreuves qu'eut à supporter son frère, elle le comparera tantôt à Énéas et tantôt à Jésus-Christ, de même qu'elle s'écriera, cri parlant de Madame d'Angoulême, leur mère, qui est restée courageusement au timon de l'État:

À-t-elle eu peur de mal, de mort, de guerre, Comme Anchises qui délaissa sa terre?

Elle se dira elle-même aussi infortunée que Créuse dans l'incendie troyen, puisqu'elle s'est trouvée impuissante à suivre et à servir ceux qu'elle aime. D'heureux vers rachètent ces associations bizarres et ces images tirées de si loin. Toujours c'est aux meilleurs et aux plus généreux sentiments de son frère qu'elle s'adresse; c'est le culte de l'honneur qu'elle échauffe et qu'elle entretient en lui:

Mais toy, qui as toujours foy conservée Et envers tous ta constance observée, Rendant content Dieu et ta conscience Par ta vertu, doulceur, foy, pacience, Tenant à tous parole et vérité, Honneur tu as, non ennuy mérité.

Elle le loue de sa clémence envers les révoltés de La Rochelle; elle l'admire avec exaltation surtout pour sa loyale conduite et ses chevaleresques représailles envers Charles-Quint, son grand ennemi, lorsqu'il le fêta si royalement durant ce hasardeux passage à travers la France:

L'Ytalien à grand peine l'a creu, Car la bonté, qui de Dieu est venue, De l'infidelle est tousjours incongnue. Celluy qui est de la foy devestu Ne peult louer en aultre sa vertu. Or, dites-moi, qu'esse que Dieu demande? Qu'esse que tant il loue et recommande? C'est rendre bien pour mal, voire et aymer Son ennemy: qui est le plus amer Et dur morceau qui soit en l'Escripture, D'autant qu'il est contre nostre nature. Le Roy l'a faict, et si l'a accomply: Ce dont le cueur, s'il n'est de Dieu remply, Plustost mourroit que de s'y accorder. Je me tairay du surplus recorder. Qui faict le plus, il fera bien le moings: Son cueur est pur et nettes sont ses mains.

François Ier répondait d'avance à ces dignes éloges, lorsque, de sa prison d'Espagne, il lui écrivait dans une chanson:

Cuer resolu d'aultre chose n'a cure

Que de l'honneur.

A défaut de beaux vers, ce sont là de hauts sentiments, et ils se font écho dans cette correspondance rimée entre le roi et sa soeur.

On s'est fort occupé de Marguerite dans ces derniers temps, et les publications réitérées dont elle a fourni le sujet l'ont de plus en plus mise en lumière. Les railleries à la Brantôme et les demi-sourires, dont on pouvait jusqu'alors s'accorder la fantaisie en prononçant le nom de l'auteur de l'Heptamèron, ont fait place peu à peu à une appréciation plus sérieuse et plus fondée. A travers les conversations galantes et libres qui étaient le bon ton du temps et où elle tenait le dé, on ne saurait méconnaître désormais en elle ce caractère élevé, religieux, de plus en plus mystique en avançant, cette faculté d'exaltation et de sacrifice pour son frère, qui éclate à tous les instants décisifs et qui fait comme l'étoile de sa vie. La duchesse d'Angoulême et ses enfants, Marguerite et François, s'aimaient tous les trois passionnément; c'était, comme le dit Marguerite, un parfait triangle, et une vraie trinité. Les expressions triomphantes dont est rempli le Journal de la mère du roi, et qui rappellent le Latonoe pertentant gaudia pectus, se reproduisent dans les lettres et dans les vers de sa soeur. Ces deux femmes idolâtrent ce roi de leur sang dont elles sont glorieuses; elles débordent sitôt qu'elles parlent de lui. La mère écrit à son fils captif comme madame de Sévigné à sa fille absente: «A ceste heure... je cuyde sentir en moy-mesme que vous seuffrez.» Marguerite se représente aussi comme une autre mère pour ce frère bien-aimé, quoiqu'elle n'ait que deux ans plus que lui; et, le revoyant après une séparation, elle croit lire dans son seul regard toute une tendre allocution, qu'elle se traduit de la sorte à elle-même:

........«C'est celluy que d'enfance Tu as veu tien, tu le voys et verras; Ainsy l'a creu et le croys et croirras. Ne crains donc, soeur, par crainte ne diffère; Je suis ton roy, aussy je suis ton frère. Frère et petit n'as craint de me tenir Entre tes bras; ne crains donc de venir Entre les miens, qui suis grand et ton roy: Car en croissant croist mon amour en moy.»

Ainsy parla l'oeil plain de charité,

O quelle amour! et qui jamais l'eust creue!

Qui en absence est augmentée et creue;

Là où jamais changement n'ay trouvé;

Dans un voyage qu'elle faisait en litière durant la semaine sainte de 1547, accourant en toute hâte auprès de son frère malade, Marguerite accusait la lenteur du transport, et, dans une chanson composée le long du chemin, elle s'écriait d'un bond de coeur impétueux:

Avancés-vous, hommes, chevaulx, Asseurés-moi, je vous supplye,

Que nostre Roy, pour ses grands maulx,

A receu santé accomplie:

Lors seray de joye remplye.

Las! Seigneur Dieu, esveillés-vous,

Et vostre oeil sa doulceur desplye,

De telles expressions de mysticité se mêlent perpétuellement à la profession de sa tendresse pour son frère. Il faut y faire la part du goût, et puis reconnaître aussi que, pour Marguerite, c'était une dévotion réellement que l'affection fraternelle. Comme mouvement bien sincère de piété non moins que de poésie, je signalerai un très-bel et très-vif élan de prière à Dieu, père de Christ (page 181); le jet de l'oraison s'y soutient d'un bout à l'autre; c'est un curieux exemple de verve puritaine à cette époque.

Le Recueil publié par M. Champollion donne, à la suite des vers, une soixantaine de lettres en prose, écrites par François Ier ou à lui adressées, et presque toutes de galanterie. Une note en marge d'un manuscrit attribue plusieurs de ces lettres à Diane de Poitiers. M. Champollion, en reproduisant ce nom de Diane, est le premier à faire remarquer que la supposition offre peu de certitude et de vraisemblance. Il n'y en a aucune en effet; Diane n'a jamais passé pour être avec François Ier dans de telles relations. De plus, les lettres de la maîtresse anonyme trahissent une situation menacée; il y est question de haines, de calomnies. On sent une favorite dont l'astre baisse; et celui de Diane montait au contraire. Ces lettres contiennent, au reste, assez d'indications indirectes pour qu'en s'y appliquant on ait le moyen peut-être d'en déterminer la source. Mais en valent-elles la peine? Comme échantillon du style bizarre et alambiqué, je citerai une lettre de François Ier, que le Recueil met à l'adresse de la duchesse d'Alençon, c'est-à-dire de Marguerite. Comprenne qui pourra ce jargon. L'hôtel Rambouillet n'a pas inventé, comme on va le voir, le style des précieuses:

Mai 1847.

Le CHEVALIER DE MÉRÉ ou DE L'HONNÊTE HOMME AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE..

Connaissez-vous le chevalier de Méré? Ce n'est pas que je vous conseille de le lire; il n'est bon à connaître que par extraits. Il passait pour plus aimable qu'il ne devait être, à en juger par ses lettres et par ses discours imprimés; il faisait profession de ce qui n'est bien que si on ne le professe pas, et que si l'on en use d'un air d'aisance et de naturel. Sa politesse est compassée, et je le soupçonne fort d'avoir été de ceux qui sont frivoles dans le sérieux et pédants dans le frivole; mais c'était certainement un homme de beaucoup d'esprit, établi sur ce pied-là dans le monde, ayant commerce avec ce qu'il y avait de plus considérable dans les lettres et à la cour, désigné par l'opinion, à un certain moment (de 1649 à 1664), pour un arbitre ou du moins pour un maître d'élégance. Son tort fut de prendre trop à la lettre et trop au sérieux ce rôle délicat, et de pousser à bout ce qui ne doit être qu'effleuré, ce qui doit être renouvelé toujours. On a dit de Benserade que c'était un Voiture trop prolongé: ç'a été l'inconvénient aussi du chevalier de Méré. Malgré ces défauts ou à cause de ces défauts mêmes, le chevalier de Méré est un type; et si aujourd'hui on veut étudier un des caractères les plus en honneur au XVIIe siècle, on ne saurait mieux s'adresser ni surtout plus commodément qu'à lui.

Il y eut, vers ce temps, des hommes qui nous représentent et qui réalisent en eux l'idée de l'honnête homme, comme on l'entendait alors, bien mieux que le chevalier de Méré ne le sut faire dans sa personne, et lui-même, parmi les gens de sa connaissance, il nous en cite qu'il propose pour d'accomplis modèles. Il n'en est aucun pourtant qui ait plus réfléchi que lui sur cet idéal, qui se soit plus appliqué à le définir, à en fixer les conditions, à disserter sur l'ensemble des qualités qui le composent, étales enseigner en toute occasion. Un maître à danser n'est pas toujours celui (tant s'en faut) qui danse le mieux; mais si quelque ancien maître fameux en ce genre a écrit quelque chose sur son art, et que cet art soit en partie perdu, on doit recourir au traité. Le chevalier de Méré a été, à son heure, un maître de bel air et d'agrément, et il a laissé des traités.

Honnête homme, au XVIIe siècle, ne signifiait pas la chose toute simple et toute grave que le mot exprime aujourd'hui. Ce mot a eu bien des sens en français, un peu comme celui de sage en grec. Aux époques de loisir, on y mêlait beaucoup de superflu; nous l'avons réduit au strict nécessaire. L'honnête homme, en son large sens, c'était l'homme comme il faut, et le comme il faut, le quod decet, varie avec les goûts et les opinions de la société elle-même. L'abbé Prevost est peut-être le dernier écrivain qui, dans ses romans, ait employé le mot honnête homme précisément dans le beau sens où l'employaient, au XVIIe siècle, M. de La Rochefoucauld et le chevalier de Méré. Lorsque Voltaire disait en plaisantant:

Nos voleurs sont de très-honnêtes gens,

il détournait déjà un peu le sens et le parodiait, en lui ôtant l'acception solide qui, au XVIIe siècle, n'était pas séparable de l'acception légère. C'est ainsi que Bautru, dès longtemps, avait dit, en jouant sur le mot, qu'honnête homme et bonnes moeurs ne s'accordoient guère ensemble; franche saillie de libertin! L'honnête homme alors n'était pas seulement, en effet, celui qui savait les agréments et les bienséances, mais il y entrait aussi un fonds de mérite sérieux, d'honnêteté réelle qui, sans être la grosse probité bourgeoise toute pure, avait pourtant sa part essentielle jusque sous l'agrément; le tout était de bien prendre ses mesures et de combiner les doses; les vrais honnêtes gens n'y manquaient pas.

Les dames surtout savaient vite à quoi s'en tenir, et quand on avait tout dit, tout expliqué, elles demandaient quelque chose encore; ce quelque chose, dit Méré, «consiste en je ne sais quoi de noble qui relève toutes les bonnes qualités, et qui ne vient que du coeur et de l'esprit; le reste n'en est que la suite et l'équipage.» Le chevalier recommande beaucoup cet entretien des dames; c'est là seulement que l'esprit se fait et que l'honnête homme s'achève; car, comme il le remarque très-bien, les hommes sont tout d'une pièce tant qu'ils restent entre eus.

Mais Voiture, quoi qu'il en dise, avait l'à-propos, la rapidité, le don du moment; ce qui n'empêche pas aujourd'hui les Lettres du chevalier d'être bien plus intéressantes et plus instructives pour nous que les siennes.

Les Lettres du chevalier, en effet, abondent en particularités qui touchent à la fois à l'histoire de la langue et à celle des moeurs, et qui nous y font pénétrer. Littérairement, elles sont antérieures à la révolution que fit Mme de Sévigné dans ce genre jusque-là si peu familier. Après Balzac, après Voiture, qui sont des épistolaires de profession, la charmante mère de Mme de Grignan sait être parfaitement naturelle et obéir à son propre génie, à son coeur, tout en soignant le détail plus qu'il n'y paraît, et en songeant bien un peu au monde qui attachait tant de prix alors à une lettre bien faite. Le chevalier de Méré, au contraire, est resté un épistolaire tout de profession; et de démon familier, il n'en a pas. C'est un précieux qui continue de l'être alors qu'il n'y avait déjà plus de précieuses, ou qu'il n'y avait plus que la vieille Mlle de Scudery qui l'était encore. Les Lettres du chevalier offrent un continuel exemple de cette espèce de finesse et de subtilité qu'on peut retrouver dans les Conversations et les Entretiens publiés vers la même date par l'auteur suranné de Clèlie. Comme pensée toutefois, comme coup d'oeil moral, il est très-supérieur à cette respectable demoiselle, et on ne saurait se figurer, avant de l'avoir lu, ce qui se rencontre parfois chez lui de délicat comme observation et comme langue.

Les Lettres du chevalier parurent en 1682, quand le grand siècle n'attendait plus, pour nouveauté dernière qui l'excitât, que les Caractères de La Bruyère. Un premier ouvrage, les Conversations du M. de C. et du C. de M. (du maréchal de Clérembaut et du chevalier de Méré) avait paru en 1669, l'année même des Pensées de Pascal. L'auteur-amateur avait fait imprimer dans l'intervalle quelques petites dissertations sur la Justesse, sur l'Esprit, sur la Conversation, sur les Agréments; tout cela venait trop tard, et l'on conçoit que Dangeau, enregistrant dans son Journal la mort du chevalier, ait dit: «C'étoit un homme de beaucoup d'esprit, qui avoit fait des livres qui ne lui faisoient pas beaucoup d'honneur.» Le goût de ces choses, et surtout de cette manière de les dire, avait passé, et, en matière légère comme bien souvent en matière plus grave, le moment est tout; on n'en rappelle pas. Aujourd'hui, pour nous intéresser aux oeuvres du chevalier, nous n'avons qu'à les remettre à leur vraie date, et à y étudier le goût et les prétentions des gens du monde qui étaient sur le pied de beaux-esprits aux environs de la Fronde, au temps de la jeunesse de Mme de Maintenon ou de Pascal.

Je cite ces deux noms à dessein, parce que le chevalier s'y est à jamais associé d'une manière fâcheuse et presque ridicule, et il serait trop rigoureux vraiment de le juger par là. Il y a de lui une lettre fort connue adressée à Pascal, et dans laquelle il prétend en remontrer à ce génie original, et cela ni plus ni moins que sur les mathématiques; c'est incroyable de ton:

«Vous souvenez-vous de m'avoir dit une fois que vous n'étiez plus si persuadé de l'excellence des mathématiques? Vous m'écrivez à cette heure que je vous en ai tout à fait désabusé, et que je vous ai découvert des choses que vous n'eussiez jamais vues si vous ne m'eussiez connu. Je ne sais pourtant, monsieur, si vous m'êtes si obligé que vous pensez. Il vous reste encore une habitude que vous avez prise en cette science, à ne juger de quoi que ce soit que par vos démonstrations, qui, le plus souvent, sont fausses. Ces longs raisonnements tirés de ligne en ligne vous empêchent d'entrer d'abord en des connoissances plus hautes qui ne trompent jamais. Je vous avertis aussi que vous perdez par là un grand avantage dans le monde...»

Et plus loin, sur la division à l'infini:

«Ce que vous m'en écrivez me paroît encore plus éloigné du bon sens que tout ce que vous m'en dites dans notre dispute...»

Il n'en faudrait pas plus qu'une pareille lettre pour perdre celui qui l'a pu écrire dans l'opinion de la postérité, et Leibniz a traité le chevalier avec bien du ménagement quand il a dit:

Si le chevalier s'est fort compromis par sa manière de traiter Pascal en écolier, il ne fut guère plus d'à-propos avec Mme de Maintenon, qu'il avait plus de motifs d'ailleurs d'appeler son écolière. Il l'avait connue jeune, lorsqu'elle était Mlle d'Aubigné, et l'avait aussitôt estimée à son prix. Il s'était même appliqué à la former au monde, car c'était évidemment la vocation de ce galant homme et son goût dominant d'avoir toujours, comme dit Mlle de Launay, à instruire et à documenter quelqu'un sur les grâces. La jeune Indienne, comme il l'appelait, lui dut sa première réputation dans le beau monde. Plus tard, après des années, il rappelait cela un peu pédantesquement à Mme de Maintenon, déjà poussée dans les grandeurs et à la veille d'enchaîner Louis XIV:

On a voulu voir dans la suite de la lettre une façon détournée de demande en mariage; c'est infiniment trop dire: le chevalier badine là-dessus et ne veut que recommander à son ancienne amie un honnête homme qui a besoin de protection. Il faut pourtant avoir bien du contre-temps pour aller faire la leçon à Pascal sur la géométrie, et pour avoir l'air (ne fût-ce que cela) de s'offrir pour mari à Mme de Maintenon vers l'année 1680.

Quand l'abbé Nadal publia, en 1700, les Oeuvres posthumes du chevalier, les choses étaient devenues autrement manifestes, et l'humble Esther siégeait sous le dais. Il faut voir aussi comme l'honnête éditeur, se met en frais au nom du chevalier, et comme celui-ci, pour cette fois, nous apparaît tout d'un coup aux pieds de son écolière. Les rôles sont complètement renversés. Après avoir nommé les personnes les plus considérables qui étaient de l'intimité de M. de Méré, l'abbé Nadal continue en ces termes:

«C'étoit là toute sa société, si on ose y ajouter encore une personne illustre dont le nom emporte toutes les idées les plus sublimes de l'esprit, de la vertu, de la grandeur d'âme et de tant d'autres qualités qui mettent encore-au-dessous d'elle tout ce que la fortune a de plus élevé et de plus éblouissant. Aussi jamais ne fit-elle naître d'admiration plus vive que la sienne. Elle a été l'objet de ses méditations dans sa retraite; on la retrouve partout dans ses idées. Selon lui, ses derniers préceptes ne sont que l'éloge et l'expression de ses vertus mêmes, et c'est dans l'honneur d'approcher Mme de Maintenon qu'il a trouvé la source de ces bienséances si délicates, réduites ici en règles et en principes.»

Je n'ai pas dissimulé les torts et infime les petits ridicules du chevalier, et j'ai le droit, ce me semble, d'en venir maintenant à ses mérites; ils sont très-réels, très-fins, et ce m'a été un si sensible plaisir de les découvrir que je voudrais le faire partager. Il n'y a pour cela qu'une manière, c'est de le citer avec choix, car on ferait un délicieux recueil de ses pensées et de quelques-unes de ses lettres. N'était-ce pas, en effet, un homme de beaucoup d'esprit que celui dont on rencontre de telles pensées à chaque page?

«On n'est plus du monde quand on commence à le bien connoître; au moins le voyage est bien avancé devant que l'on sache le meilleur chemin.»

«Comme la voix vient en chantant, et que l'on apprend à s'en bien servir quand on l'exerce sous un bon maître, l'esprit s'insinue et se communique insensiblement parmi les personnes qui l'ont bien fait. Il ne faut point douter que l'on en puisse acquérir lorsqu'un habile homme s'en mêle.»

«Ceux qui ont le coeur droit ont le sens de même, pour peu qu'ils en aient; et prenez garde que de certaines gens qui ont tant de plis et de replis dans le coeur n'ont jamais l'esprit juste: il y a toujours quelque faux jour qui leur donne de fausses vues.»

«On ne saurait avoir le goût trop délicat pour remarquer les vrais et les faux agréments, et pour ne s'y pas tromper. Ce que j'entends par là, ce n'est pas être dégoûté comme un malade, mais juger bien de tout ce qui se présente, par je ne sais quel sentiment qui va plus vite, et quelquefois plus droit que les réflexions.»

«Il faut, si l'on m'en croit, aller partout où mène le génie, sans autre division ni distinction que celle du bon sens.»

«Celui qui croit que le personnage qu'il joue lui sied mal ne le saurait bien jouer, et qui se défie d'avoir de la grâce ne l'a jamais bonne.»

«Pour bien faire une chose, il ne suffit pas de la savoir, il faut s'y plaire, et ne s'en pas ennuyer.»

«Ce qui languit ne réjouit pas, et quand on n'est touché de rien, quoiqu'on ne soit pas mort, on fait toujours semblant de l'être.»

«La plupart des gens avancés en âge aiment bien à dire qu'ils ne sont plus bons à rien, pour insinuer que leur jeunesse étoit quelque chose de rare.»

Pour être honnête homme (selon le chevalier toujours), il faut prendre part à tout ce qui peut rendre la vie heureuse et agréable, agréable aux autres comme à soi. De même que le chrétien veut faire du bien même à ceux qui lui veulent du mal, le vrai honnête homme ne saurait négliger de plaire, même à ses ennemis, quand il les rencontre: «car celui qui croit se venger en déplaisant se fait plus de mal qu'il n'en fait aux autres.»—«Il y en a d'autres qui veulent bien plaire et se faire aimer; mais ni l'honneur, ni la vérité, ni le bien de ceux qui les écoutent, ne leur font jamais rien dire, s'ils n'y trouvent leur compte.» Ah! que cette vue sordide est bien loin du coeur du véritable honnête homme! Ne rien faire que par intérêt, même en ces choses légères, ne pas savoir être aimable, même gratuitement et en pure perte, M. de Méré appelle cela les mauvaises moeurs. Qu'aurait-il pensé de N., qui a tant d'esprit et qui se croit si moral, mais qui dès sa jeunesse, et jusque dans ses frais d'esprit, n'a jamais rien fait d'inutile? L'honnête homme est plus généreux; il cherche à plaire partout et à tous, même aux moindres que lui, et sans intérêt. Qui n'a rencontré dans le monde, depuis qu'on n'a plus le loisir d'y être parfaitement honnête homme, de ces gens qui sont charmants avec vous le soir, à condition d'être brusques s'ils vous rencontrent le matin, et de s'arranger, du plus loin qu'ils vous avisent, pour ne vous point reconnaître? Ces procédés-là (qui sont déjà les procédés américains) n'entrent pas dans l'idée du chevalier: au fond d'un désert comme au milieu de la cour, à l'écart, à l'improviste, à chaque heure, son honnête homme est le même, car il a son inspiration dans le coeur. Aussi la vraie honnêteté est indépendante de la fortune; comme elle s'en passe au besoin, elle ne s'y arrête pas chez les autres; elle n'est dépaysée nulle part: «Un honnête homme de grande vue est si peu sujet aux préventions que, si un Indien d'un rare mérite venoit à la cour de France et qu'il se pût expliquer, il ne perdroit pas auprès de lui le moindre de ses avantages; car, sitôt que la vérité se montre, un esprit raisonnable se plaît à la reconnoître, et sans balancer.» Mais ici il devient évident que la vue du chevalier s'agrandit, qu'il est sorti de l'empire de la mode; son savoir-vivre s'élève jusqu'à n'être qu'une forme du bene beateque vivere des sages; son honnêteté n'est plus que la philosophie même, revêtue de tous ses charmes, et il a le droit de s'écrier: «Je ne comprends rien sous le ciel au-dessus de l'honnêteté: c'est la quintessence de toutes les vertus.»

Vous êtes-vous jamais demandé quelle nuance précise il y a entre l'honnête homme et le galant homme? Le chevalier va vous le dire. Un galant homme a de certains agréments qu'un honnête homme n'a pas toujours; mais un honnête homme en a de bien profonds, quoiqu'il s'empresse moins dans le monde. On n'est jamais tout à fait honnête homme que les dames ne s'en soient mêlées; cela est encore plus vrai du galant homme. Cette dernière qualité plaît surtout dans la jeunesse; prenez garde qu'elle ne passe avec elle aussi, comme une fleur ou comme un songe. Le véritable galant homme ne devrait être qu'un honnête homme un peu plus brillant ou plus enjoué qu'à son ordinaire, un honnête homme dans sa fleur.

On confond quelquefois le bon air avec l'agrément; il y a pourtant beaucoup de différence. «Le bon air, dit le chevalier, se montre d'abord, il est plus régulier et plus dans l'ordre. L'agrément est plus flatteur et plus insinuant; il va plus droit au coeur, et par des voies plus secrètes. Le bon air donne plus d'admiration, et l'agrément plus d'amour. Les jeunes gens qui ne sont pas encore faits, pour l'ordinaire n'ont pas le bon air, ni même de certains agréments de maître.» Le chevalier revient plus d'une fois sur cette idée que «ce qu'on appelle le goût bon, il ne faut pas l'attendre des jeunes gens, à moins qu'ils n'y soient extrêmement nés ou que l'on n'ait eu grand soin de les y élever.» Les jeunes gens, par une impétuosité naturelle, vont d'abord à ce qui leur paraît le plus nécessaire, et le reste les touche fort peu. Il est besoin, selon une expression heureuse, de faire l'esprit, de faire le goût: l'étoffe un peu roide a besoin d'un certain usé pour acquérir toute sa souplesse et son délicat. Au reste, ceux et surtout celles qui sont dignes d'avoir du goût y arrivent assez tôt, et de bien des manières. On se rappelle cette charmante et toute jeune Mlle de Saint-Germain chez Hamilton, qui avait tout bien dans sa personne, hormis les mains: «Et la belle se consoloit de ce que le temps de les avoir blanches n'étoit pas encore venu.»

A cet égard, tout épicurien qu'il se montre en bien des endroits, le chevalier ne sait sans doute pas la recette aussi bien que les Grammont, les Hamilton, ces voluptueux rompus à l'art de plaire. Lui qui nous parle si souvent de Pétrone et de César, ces honnêtes gens de l'antiquité, il ne s'est peut-être jamais posé, dans toute sa portée morale, la question délicate et périlleuse: «A quel prix le goût se perfectionne-t-il? et quel mélange secret le mûrit le mieux?» Mais, dans sa méthode plus honnête et moins hasardée, il sait trouver de bons conseils. Avec les femmes il recommande les procédés qui servent à montrer l'esprit tout en favorisant le sentiment. Il a remarqué que celles qui ont le plus d'esprit, dit-il, préfèrent à trop d'éclat et à trop d'empressement je ne sais quoi de plus retenu. Selon lui, on est trop prompt à leur jeter son coeur à la tête, et on leur en dit plus d'abord que la vraisemblance ne leur permet d'en croire, et bien souvent qu'elles n'en veulent: «On ne leur donne pas le loisir de pouvoir souhaiter qu'on les aime, et de goûter une certaine douceur qui ne se trouve que dans le progrès de l'amour. Il faut longtemps jouir de ce plaisir-là pour aimer toujours, car on ne se plaît guère à recevoir ce qu'on n'a pas beaucoup désiré, et quand on l'a de la sorte, on s'accoutume à le négliger, et d'ordinaire on n'en revient plus.» Pour le coup, on reconnaît, tissez bien, ce me semble, le maître de Mme de Maintenon; et qui donc sut mettre en pratique, comme elle, cet art de douce et puissante lenteur?

Il n'y était pas encore, quand il parlait de Pétrone et de César, et quoiqu'il y ait dans le ton dont il disserte de ces fameux Romains un faux air de Clélie, il s'y trouve une connaissance incontestable du fond des choses et du caractère des personnages. Sur César, il sait très-bien accueillir par un éclat de rire un des faiseurs de romans d'alors qui, pour se venger de ce que le conquérant avait appelé les Gaulois des barbares, n'avait pas craint de décider que César était peu cavalier. Pour lui, il le juge assez au vrai, surtout son style, dont il marque ainsi la physionomie:

Dans une lettre à la duchesse de Lesdiguières, qui était son héroïne tout comme le maréchal de Clérembaut est son héros, le chevalier traduit la Matrone d'Éphèse, qui amusera aussi la plume de Saint-Évremond. En traduisant Pétrone, et dans de certains détails de moeurs qui précèdent le récit de l'aventure, le chevalier l'arrange un peu: «Je le mets dans notre langue, dit-il, non pas toujours comme il est dans l'original, mais comme je crois qu'il y devroit être.» Il se trouve ainsi que Pétrone ne nous parle que de l'aimable Phryné et de Climène, au lieu de nous parler d'autre chose; mais ce n'est pas là un grave reproche que nous adresserons au chevalier; sa traduction du morceau est des plus agréables à lire en elle-même, et se peut dire dans tous les cas une belle infidèle.

Pétrone, livre charmant et terrible par tout ce qu'il soulève de pensées et de doutes dans une âme saine! Ce Satyricon est bien l'oeuvre d'un démon. Que la composition y soit absente, que l'intention générale reste énigmatique, eh! qu'importe? chaque morceau en est exquis, chaque détail suffit pour engager. Je ne me flatte pas d'avoir rompu toute l'enveloppe, et je n'y ai pas visé le moins du monde; j'ai lu, j'ai glissé, et il m'a suffi de cet à-peu-près facile pour apprécier du moins, au milieu de tout ce qui m'échappait, la façon de dire vite et bien, la touche légère, l'élégante familiarité, cette nouveauté qui n'est pas tirée de trop loin et qui rencontre aisément ce qu'elle cherche (curiosa felicitas, comme Pétrone lui-même a dit d'Horace), en un mot, ce cachet qui a caractérisé de tout temps les écrivains maîtres en l'art de plaire. Quelques narrations, parmi lesquelles se détache le conte de cette Matrone tant célébrée, sont des pièces accomplies, et les vers que l'auteur s'est passé la fantaisie d'insérer à travers sa prose, à la différence de ce qu'offrent en français ces sortes de mélanges, ont une solidité et un brillant qui en font de vraies perles enchâssées. Pourtant cette jouissance du goût laisse après elle une impression inquiétante et soulève dans l'esprit un problème qui lui pèse. Que le goût ne soit pas la même chose que la morale, nous le savons à merveille; mais est-il possible qu'il s'en sépare à ce point, et que la perfection de l'un se rencontre dans la ruine et la perversion de l'autre? Quoi! se peut-il? Combien de corruption pour cette perfection! combien de fumier pour cette fleur! De quels éléments est-elle donc pétrie, cette grâce suprême et dernière qui n'a qu'un point et un moment? Car cette délicatesse-là, qui est celle de la fin, ressemble, on l'a dit, à ces viandes faites qui ne sauraient attendre un instant de plus. Disons vite qu'il est un certain goût primitif et sain, né du coeur et de la nature, plus rude parfois, mais tout généreux, et dont la franche saveur répare et ne s'épuise pas. Il y a Lucrèce enfin tout à l'opposé de Pétrone; il y en a quelques autres encore dans l'intervalle, et l'on n'est pas absolument tenu de choisir entre l'historien d'Eucolpe et le vertueux académicien Thomas.

Le seul ouvrage de M. de Méré qui vaille aujourd'hui la peine qu'on s'y arrête avec détail, ce sont ses Lettres; l'on en pourrait tirer un certain nombre de singulières et d'intéressantes. J'en donnerai trois ici. La première est longue; mais, je ne sais si je m'abuse, elle me paraît charmante, et elle a semblé telle à de bons juges sur qui je l'ai essayée. C'est tout un petit roman finement touché, tendre et discret, un tableau peint de couleurs du temps, qui, à demi passées, font sourire et plaisent encore. Le chevalier écrit à la duchesse de Lesdiguières sur son sujet favori, sur les maîtres en fait d'usage et d'agréments. Mais où les trouver ces maîtres accomplis? Ils sont souvent si libertins qu'ils échappent et qu'on ne les a pas comme on veut:

«Le meilleur expédient, poursuit-il, pour apprendre une chose en peu de temps et sans maître, c'est de s'imaginer qu'on n'a que cette seule voie pour obtenir ce qu'on souhaite le plus. Les violents désirs sont industrieux, et c'est ce qu'on dit que, lorsqu'on aime, ou ne trouve rien d'impossible.

«Un de mes amis, fort galant homme, m'étant un jour venu voir, lisoit je ne sais quoi que j'avois écrit, et le lisoit d'une manière que j'en fus charmé, quoique je n'eusse jamais eu de plaisir à le lire. Je lui demandai comment il avoit acquis cette science.—«Ha! me répondit mon ami avec un profond soupir, de quoi m'allez-vous parler? En revenant de Rome, je passai par une ville de France; c'étoit sur la fin de mai, et le soir, prenant le frais dans un jardin où les dames se promenoient, j'en vis une qui me blessa dans la foule, sans dessein de me nuire, car elle ne m'avoit pas regardé, et je ne lui avois pu dire un seul mot. Cependant j'en devins, en moins de deux heures, si ardemment amoureux, que je fus toute la nuit sans dormir. Son visage et sa taille, son air à marcher et sa mine enjouée avec un sourire flatteur me repassoient devant les yeux, et ses paroles m'avoient tant plu qu'il me sembloit que je l'entendois encore discourir, et j'en étois enchanté, de sorte que, le lendemain, je la cherchois partout; et, comme je m'en informois, j'appris qu'il y avoit peu de temps qu'elle étoit mariée, et que, dès le matin, elle étoit partie pour retourner dans une maison de campagne, et que cette maison étoit dans un désert. Je sus aussi que son mari étoit inaccessible aux gens du monde, qu'il ne songeoit qu'à son ménage et qu'à goûter le repos et les douceurs de la retraite. Je ne cherchois que des personnes qui me pussent parler d'elle, et j'en trouvois assez, parce que tout le monde l'aimoit; et tant de choses qu'on m'en disoit augmentaient le désir que j'avois de la revoir et m'en ôtoient l'espérance. J'étois bien triste, et je ne savois par où me consoler; car de l'ôter de mon coeur, cela me sembloit impossible; et, quoique le peu d'apparence de pouvoir passer ma vie auprès d'elle m'eût désespéré, je me plaisois trop à m'en souvenir pour essayer de l'oublier.

«La maison où demeuroit cette dame étoit au milieu d'une grande forêt, et située entre deux collines par où passe une petite rivière dont l'eau est aussi claire et aussi pure que celle d'une source vive; et ce qui la rend bien considérable, c'est que cette dame s'y est quelquefois baignée. La ville où j'étois est à cinq lieues de cette maison, et j'allois souvent rôder de ce côté-là, non pas en espérance de voir cette aimable personne; mais, comme je ne me sentois malheureux que par son absence, il me sembloit que plus je m'approchois du lieu où elle étoit, moins j'étois à plaindre. Voilà, disois-je, l'endroit qui possède tout ce qui m'est cher au monde, et le seul qui m'est défendu! Plus je le considérois, plus j'étois vivement touché, et je ne pouvoir m'en éloigner sans redoubler mes soupirs et mes plaintes. Hélas! disois-je en soupirant, que ses domestiques sont heureux qui peuvent la regarder et lui parler! mais n'en pourrois-je pas être en me déguisant? Je ne puis vivre en l'état où je suis, et je n'ai plus à garder ni mesure, ni bienséance.—Je savois que son mari avoit deux enfants encore jeunes, d'une première femme, et je m'allai mettre dans l'esprit de feindre que j'étois de ces précepteurs libertins qui courent, le monde. Un jour que je n'en pouvois plus, un de mes gens, qui m'avoit suivi, m'avertit que la nuit s'approchoit et qu'il n'y avoit point de lune; je m'arrêtai dans un village à l'entrée de la forêt, et là, parce que cet homme étoit secret et fidèle, je lui communiquai mon dessein qui l'étonna; mais il fallut m'obéir. Je le fis partir tout à l'heure avec ordre de ce qu'il avoit à faire, d'envoyer mon équipage chez moi, de dire que j'avois pris une autre route, et de m'apporter un habit comme je le voulois (c'étoit lui qui m'habilloit), et je lui recommandai surtout de ne pas tarder.

»Je fus en ce lieu deux jours dans une grande impatience de commencer le rôle que j'allois jouer. Enfin mon homme revint sur le midi, et tout aussitôt je montai à cheval et perçai dans la forêt pour changer d'habit. J'avancois insensiblement du côté de la maison, et, n'en étant plus qu'à deux mille pas, je descendis de cheval dans une touffe d'arbres fort épaisse, et je fus longtemps à m'ajuster: car, encore que je me voulusse déguiser, je songeois beaucoup plus à prendre l'air et la mine d'un honnête homme. Quand je me fus mis le plus décemment que je pus, mon homme, prenant mon cheval, se retira du côté de la ville, et je demeurai seul avec un petit sac de hardes que je portai sous mon bras jusqu'à une ferme proche de la maison, et je priai la fermière de me le garder. Après, j'entrai dans la cour où il y avoit trois ou quatre dogues qui se vouloient déchaîner. Le maître vint à ce bruit, et je le saluai. C'étoit un homme avancé en âge, fort timide et d'une foible constitution; mais il aimoit à se faire craindre, et parce qu'il avoit cru que ces dogues m'avoient épouvanté, il me dit qu'il seroit bien dangereux de se promener la nuit autour de chez lui; et me faisant entrer dans une salle, il me demanda ce que je cherchois: Je suis, lui dis-je, un homme de lettres qui me mêle d'instruire les jeunes gens.—Vous êtes propre et leste, reprit-il; mais n'avez-vous ni bonnet ni chemise, et marchez-vous comme cela sans hardes?—Je lui répondis que j'avois laissé mon paquet chez une femme proche du château, pour me présenter plus respectueusement et pour offrir mon service de meilleure grâce.—C'est bien fait, me dit-il, et je me doute que vous savez chanter et faire quelques méchants vers. Tous vos confrères se mêlent de l'un et de l'autre; ce sont des vagabonds qui ne vont de çà, de là, que pour apporter du scandale et séduire quelque innocente, et quand on les pense tenir, ils ne manquent jamais de faire un trou à la nuit.—Je lui repartis que j'étois d'un esprit plus modéré, que j'avois passé deux ans et demi chez un gentilhomme de Normandie à élever ses enfants, et que je ne les avois point quittés qu'ils ne fussent bons latins et bons philosophes; du reste, qu'il n'avoit pas besoin d'un autre que de moi pour apprendre à messieurs ses enfants à faire des armes ni à danser, que je savois tous les exercices, parce que j'avois été cinq ans à Rome auprès d'un jeune homme de qualité qui m'aimoit et me faisoit instruire par ses maîtres;—et pour lui montrer mon adresse, je me mis en garde avec une canne que j'avois; j'allongeois et parois, j'avançois et reculois en maître, et puis, ayant quitté ma canne, je fis quelques pas forts de ballet et plusieurs caprioles qui le réjouirent; mais ce qui lui plut encore, je ne fus pas difficile pour mes appointements.

«On le vint avertir qu'on avoit servi à souper, et monsieur me fit mettre auprès de ses enfants et me dit qu'il souhaiteroit bien de les voir savants, mais de la science du monde plutôt que de celle des docteurs.—Autrefois, continua-t-il, j'étudiai plus que je n'eusse voulu, parce que j'avois un père qui, n'ayant pas étudié, rapportoit à l'ignorance des lettres tout ce qui lui avoit mal réussi. Cela l'obligea de me laisser jusqu'à l'âge de vingt-deux ans au collège, et lorsque j'en fus sorti, je connus par expérience qu'excepté le latin que j'étois bien aise de savoir, tout ce qu'on m'avoit appris m'étoit non-seulement inutile, mais encore nuisible, à cause que je m'étois accoutumé à parler dans les disputes sans entendre ni ce qu'on me disoit, ni ce que je répondois, comme c'est l'ordinaire. J'eus beaucoup de peine à me défaire de cette mauvaise habitude quand j'allai dans le monde, et même à ne pas user de ces certains termes qui n'y sont pas bien reçus, outre que je me trouvois si neuf et si mal propre à ce que les autres faisoient que je ne m'osois montrer en bonne compagnie. Je m'imagine donc que tout ce qu'on doit le plus désirer pour aller dans le monde, c'est d'être honnête homme et d'en acquérir la réputation; mais, pour y parvenir, que jugeriez-vous de plus à propos et de plus nécessaire?—Alors je m'écriai d'une façon modeste et respectueuse: Ah! monsieur, que vous parlez de bon sens et en habile homme! Si vous vouliez vous-même instruire ces messieurs, ils n'auroient que faire d'un autre précepteur ni d'un autre gouverneur pour se rendre aussi aimables par leur procédé que par leur présence...»

Je supprime ici le discours de l'amoureux, dans lequel il ne manque pas de définir en détail les qualités de l'honnête homme, et de se faire valoir par là auprès de la dame en même temps qu'auprès du mari.

La suite de l'histoire ne vient pas et ne vint jamais, et n'est-ce point, en effet, sur ce propos brisé qu'il sied de finir? Ainsi coupé, l'aimable récit est plus délicat; un peu de malice s'y mêle; le conteur n'a voulu que faire valoir les avantages du bien lire; c'est un conseil et un encouragement qu'il donne aux jeunes gens pour s'y former: que lui demandez-vous davantage?

La seconde lettre que je veux citer est courte, mais fort bizarre; elle prouve, ce qu'on savait déjà beaucoup trop, combien ce raffinement de langage et ce précieux tant cherché se combinaient très-bien quelquefois avec un reste de grossièreté dans le procédé et dans les manières. La lettre est adressée à Madame la maréchale ***, qui est probablement Mme de Clérembaut, fille de M. de Chavigny, personne d'esprit et qui passait pour extrêmement savante:

La dernière lettre que j'ai à produire, et qui est restée jusqu'ici enfouie dans le recueil qu'on ne lit pas, est d'un tout autre caractère que la précédente, et d'un intérêt moral tout particulier; elle nous rend la conversation d'un des hommes qui causaient le mieux, avec le plus de douceur et d'insinuation, de ce La Rochefoucauld qui n'avait de chagrin que ses Maximes, mais qui, dans le commerce de la vie, savait si bien recouvrir son secret d'une enveloppe flatteuse. La lettre du chevalier nous le montre devisant et moralisant dans l'intimité; si fidèle qu'ait voulu être le secrétaire, on sent, à le lire, qu'il n'a pu tout rendre, et l'on découvre bien par-ci par-là quelque solution de continuité dans ce qu'il rapporte: «Il y a, dit La Rochefoucauld, des tons, des airs, des manières qui font tout ce qu'il y a d'agréable ou de désagréable, de délicat ou de choquant dans la conversation.» Mais, quoique tout cela s'évanouisse dès qu'on écrit, on croit saisir dans le mouvement prolongé du discours quelque chose même de ces tons qui faisaient de ce penseur amer un si doux causeur, et qui attachaient en l'écoutant. Cette page du chevalier devrait s'ajouter, dans les éditions de La Rochefoucauld, à la suite des Réflexions diverses dont elle semble une application vivante. La lettre est adressée à une duchesse dont on ne dit pas le nom:

Dans une lettre à Saint-Pavin, le chevalier, en lui envoyant des remarques sur la Justesse dans lesquelles Voiture est critiqué, lui avait dit:

«Je ne sais si vous trouverez bon que j'observe des fautes contre la justesse en cet auteur. Je pense aussi que je n'en eusse rien dit sans Mme la marquise de Sablé, qui ne croit pas que jamais homme ait approché de l'éloquence de Voiture, et surtout dans la justesse qu'il avoit à s'expliquer. Et combien de fois ai-je entendu dire à cette dame: Mon Dieu! qu'il avoit l'esprit juste! qu'il pensoit juste! qu'il parloit et qu'il écrivoit juste! jusqu'à dire qu'il rioit si juste et si à propos, qu'à le voir rire elle devinoit ce qu'on avoit dit. J'ai connu Voilure: on sait assez que c'étoit un génie exquis et d'une subtile et haute intelligence; mais je vous puis assurer que dans ses discours ni dans ses écrits, ni dans ses actions, il n'avoit pas toujours cette extrême justesse, soit que cela lui vînt de distraction ou de négligence. Je fus assez étourdi pour le dire à Mme la marquise de Sablé, un soir que j'étois allé chez elle avec Mme la maréchale de Clérembaut; je m'offris même de montrer dans ses Lettres quantité de fautes contre la justesse, et vous jugez bien que cela ne se passa pas sans dispute. Mme la maréchale prit le parti de Mme la marquise, soit par complaisance ou qu'en effet ce fût son sentiment. Quelques jours après, je fis ces observations, où je ne voulus pas insulter; je me contentai d'apprendre à ces dames que je n'étois pas chimérique et que je n'imposois à personne. Un de mes amis fit voir à Mme la marquise les endroits que j'avois remarqués, et cette dame, que toute la Cour admire, me parut encore admirable en cela qu'elle ne les eut pas plutôt vus qu'elle se rendit sans murmurer. Je vous assure aussi que Mme de Longueville, que Voiture a tant louée, trouve que j'ai raison partout. Que si M. le Prince, comme vous dites, se montre un peu moins favorable à mes observations, c'est que, dès sa première enfance, il estime cet excellent génie, et que les héros ne reviennent pas aisément. Aussi je tiens d'un auteur grec que c'étoit un crime à la cour d'Alexandre de remarquer les moindres fautes dans les oeuvres d'Homère.»

Voiture et Homère! Mais, après avoir ri, on remarque pourtant cet accord singulier des personnes les plus spirituelles d'alors, de Mme de Sévigné, de Mme de Sablé, cette Sévigné de la génération précédente. Boileau lui-même ne parle de Voiture qu'avec égards et en toute révérence. Pour se rendre compte de la grande réputation du personnage, et, en général, pour s'expliquer ces hommes qui laissent après eux des témoignages d'eux-mêmes si inférieurs à la vogue dont ils ont joui, il faut se dire que les contemporains, surtout, dans la société, s'attachent bien plus à la personne qu'aux oeuvres du talent; là où ils voient une source vive, volontiers ils l'adorent, tandis que la postérité, qui ne juge que par les effets, veut absolument, pour en faire cas, que la source soit devenue un grand fleuve.

Qu'on soit Voiture ou Bolingbrock, la postérité vous demande ce que vous aurez laissé plutôt que ce que vous aurez été, et elle se montrera même d'autant plus exigeante que aurez eu plus de nom.

Pour la réputation du chevalier, il est à regretter, que dans ses beaux jours, il n'ait pas eu une place à l'Académie française; il en était très-digne à sa date. D'Olivet ensuite lui aurait consacré une de ses petites notices en deux ou trois pages d'un style si exact et si excellent, et qui l'aurait fixé à son rang littéraire. Si on me demandait, en effet, ce qu'était proprement et par-dessus tout le chevalier de Méré, je n'hésiterais pas à répondre: C'était un académicien. Ses écrits, surtout ses Lettres et ses Conversations avec le maréchal de Clérembaut, fourniraient matière à une infinité de remarques pour les définitions précises et pour les fines nuances des mots en usage dans le langage poli. Le chevalier est tout à fait un écrivain. Son style a de la manière; mais, entre les styles maniérés d'alors, c'est un des plus distingués, des plus marqués au coin de la propriété et de la justesse des termes. Il avait le sentiment du mieux et de la perfection dans l'expression, même en causant. Il aimait les choses bien prises. J'ai dit qu'il était précieux; il se sépare pourtant, par plus d'un endroit, des précieuses. «Quelques dames qui ont l'esprit admirable, écrit-il, et qui s'en devroient servir pour rendre justice à chaque chose, condamnent des mots qui sont fort bons, et dont il est presque impossible de se passer. Les personnes qui en usent trop souvent, et d'ordinaire pour ne rien dire, leur ont donné cette aversion; mais encore qu'il se faille soumettre au jugement et même à l'aversion de ces dames, je crois pourtant que l'on ne feroit pas mal de s'en rapporter quelquefois à tant d'excellents hommes qui jugent sainement et sans caprice, et qui sont assemblés depuis si longtemps pour décider du langage.» Il aurait eu voix au chapitre en bien des cas, s'il avait siégé parmi ces excellents hommes. Encore aujourd'hui, s'il s'agissait de bien fixer le moment où le terme d'urbanité, par exemple, fut introduit, non sans quelque difficulté, dans la langue, du monde, à quel témoignage pourrait-on recourir plus sûrement qu'à celui du chevalier, qui, dans une lettre à la maréchale de ***, écrivait: «J'espère, madame, qu'enfin vous donnerez cours à ce nouveau mot d'urbanité que Balzac, avec sa grande éloquence, ne put mettre en usage, car vous l'employez quelquefois... Il me semble que cette urbanité n'est point ce qu'on appelle de bons mots, et qu'elle consiste en je ne sais quoi de civil et de poli, je ne sais quoi de railleur et de flatteur tout ensemble.» Nous avons déjà au passage noté de ces locutions qu'il affectionne et qui avaient cours autour de lui: dire des choses; faire l'esprit. Ce sont des gallicismes attiques. Madame de Sablé usait volontiers de la première de ces expressions, dire des choses, donnant à entendre que la manière relève tout et fait tout passer; c'était sentir d'avance comme Voltaire:

La grâce, en s'exprimant, vaut mieux que ce qu'on dit.

Quant à cet autre mot: faire l'esprit, il était du maréchal de Clérembaut, et le chevalier le confirme aussitôt et l'explique de la sorte: «Je me souviens de quelques bons maîtres qui montroient les exercices dans une si grande justesse qu'il n'y avoit rien de défectueux ni de superflu; pas un temps de perdu, ni le moindre mouvement qui ne servît à l'action. Ces maîtres me disoient que, si une fois on a le corps fait, le reste ne coûte plus guère. Il me semble aussi que ceux qui ont l'esprit fait entendent tout ce qu'on dit, et qu'il ne leur faut plus après cela que de bons avertisseurs.» Quand le Dictionnaire de l'Académie, continué par nos petits-neveux, en sera au mot incompatible, quel meilleur exemple aura-t-on à citer, pour le sens absolu du mot, que ce trait du chevalier contre les raffinés qui ne savent causer, dit-il, qu'avec ceux de leur cabale, et qui voudraient toujours être en particulier, comme s'ils avaient à dire quelque mystère: «Je trouve d'ailleurs que d'être comme incompatible, et de ne pouvoir souffrir que des gens qui nous reviennent, c'est une heureuse invention pour se rendre insupportable à la plupart des dames, parce que, d'ordinaire, elles sont bien aises d'avoir à choisir.» Je pourrais continuer ainsi et varier les détails sur ce mérite d'écrivain et presque de grammairien du chevalier, qui s'en piquait tant soit peu; mais il ne faut pas abuser. Je crois en avoir bien assez dit pour montrer qu'il ne méritait pas le mépris et l'oubli total où il est tombé, et que c'est un de ces personnages du passé qu'il n'est pas inutile ni trop ennuyeux de rencontrer une fois dans sa vie, quand on sait les prendre par le bon coté. Mme de Sablé et M. de La Rochefoucauld, en leur temps, trouvaient plaisir à s'entretenir avec lui: est-ce à nous d'être si difficiles?

Et puis, en relisant tout ceci, une pensée dernière me vient, qui remet chacun à sa place. Qu'est-ce que prétendre tirer de l'oubli? Nous ressemblons tous à une suite de naufragés qui essaient de se sauver les uns les autres, pour périr eux-mêmes l'instant d'après.

1er janvier 1848.

MADEMOISELLE AÏSSÉ67

L'imagination humaine a sa part de romanesque; elle a besoin dans le passé de se prendre au souvenir de quelque passion célèbre; de tout temps elle s'est complu à l'histoire, cent fois redite, d'un couple chéri, et aux destinées attendrissantes des amants. Quelques noms semés çà et là, donnés d'ordinaire par la tradition et touchés par la poésie, suffisent. Les choses politiques ont leurs révolutions et leur cours; les guerres se succèdent, les règnes glorieux font place aux désastres; mais, de temps à autre, là où l'on s'y attend le moins, il arrive que sur ce fond orageux, du sein du tourbillon, une blanche figure se détache et plane: c'est Françoise de Rimini qui console de l'enfer. La Renommée, ce monstre infatigable, du même vol dont elle a touché les ruines des empires, s'arrête à cette chose aimable, s'y pose un moment; elle en revient, comme la colombe, avec le rameau.

Dans les temps modernes, si la poésie proprement dite a fait défaut à ce genre de tradition, le roman n'a pas cessé; sous une forme ou sous une autre, certaines douces figures ont gardé le privilège de servir d'entretien aux générations et aux jeunesses successives. Que dire d'Héloïse? qu'ajouter à ce que réveille le nom de La Vallière? Vers 1663, il entra dans la politique de Louis XIV de secourir le Portugal contre l'Espagne, mais de le secourir indirectement; on fournit sous main des subsides, on favorisa des levées, une foule de volontaires y coururent. Entre cette petite armée commandée par Schomberg, et la pauvre armée espagnole qui lui disputait le terrain, il y eut là, chaque été, bien des marches et des contre-marches de peu de résultat, bien des escarmouches et de petits combats, parmi lesquels, je crois, une victoire. Qui donc s'en soucie aujourd'hui? Mais le lecteur curieux, qui ne veut que son charme, ne peut s'empêcher de dire que tout cela a été bon puisque les Lettres de la Religieuse portugaise en devaient naître.

La tendre anecdote que nous avons à rappeler n'a pas eu la même célébrité ni le même éclat; elle conserve pourtant sa gracieuse lueur, et ses pages touchantes ont mérité de survivre. À l'époque la moins poétique et la moins idéale du monde, sous la Régence et dans les années qui ont suivi, Mlle Aïssé offre l'image inattendue d'un sentiment fidèle, délicat, naïf et discret, d'un repentir sincère et d'une innocence en quelque sorte retrouvée. Entre ces deux romans si dissemblables, si comparables en plus d'un trait, qui marquent les deux extrémités du siècle, Manon Lescaut, Paul et Virginie, Mlle Aïssé et son passionné chevalier tiennent leur place, et par le vrai, par le naturel attachant de leur affection et de leur langage, ils se peuvent lire dans l'intervalle. Il est intéressant de voir, dans une histoire toute réelle et où la fiction n'a point de part, comment une personne qui semblait destinée par le sort à n'être qu'une adorable Manon Lescaut redevient une Virginie: il fallait que cette Circassienne, sortie des bazars d'Asie, fût amenée dans ce monde de France pour y relever comme la statue de l'Amour fidèle et de la Pudeur repentante.

Les Lettres de Mlle Aïssé, imprimées pour la première fois en 1787 (à la veille même de Paul et Virginie), ont eu depuis plusieurs éditions; elles étaient accompagnées dès l'abord de quelques courtes notes dues à la plume de Voltaire, qui les avait parcourues en manuscrit. On les réimprimait dès 1788. En 1800, elles reparurent avec une Notice bien touchée de M. de Barante, qui avait recueilli quelques détails nouveaux (dont un pourtant très-hasardé, on le verra) dans la société de M. Suard. C'est ainsi encore qu'elles ont été reproduites en 1823. Le style avait subi de petites épurations dans ces éditions successives; il y avait pourtant dans le texte bien d'autres points plus essentiels, ce me semble, à éclaircir, à corriger: on ne saurait imaginer la négligence avec laquelle presque tous les noms propres, cités chemin faisant dans ces Lettres, ont été défigurés; quelques-uns étaient devenus méconnaissables. De plus, un grand nombre des dates d'envoi sont fautives et incompatibles avec les événements dont il est question; il y a eu des transpositions en certains passages, et tel paragraphe d'une lettre est allé se joindre à une autre dont il ne faisait point d'abord partie. Enfin il est arrivé que des notes plus ou moins exactes, écrites en marge du manuscrit, sont entrées mal à propos dans le texte imprimé. À une première et rapide lecture, ces inconvénients arrêtent peu; on ne suit que le cours des sentiments de celle qui écrit. Une édition correcte n'en était pas moins un dernier hommage que méritait et qu'attendait encore cette mémoire charmante, si peu en peine de la postérité, et n'aspirant qu'à un petit nombre de coeurs. Un érudit bien connu par sa conscience, sa rectitude et sa sagacité d'investigation en ces matières, M. Ravenel, après s'être avisé le premier de tout ce qu'avaient de défectueux les éditions antérieures, a préparé dès longtemps la sienne, qui est en voie de s'exécuter. Un ami dont le nom reviendra souvent sous notre plume, et dont le talent animé d'un pur zèle fait faute désormais en bien des endroits de la littérature, M. Charles Labitte, devait s'y associer à M. Ravenel: c'est avec les notes de l'un, c'est moyennant les renseignements continus et les directions de l'autre, qu'il m'est permis ici de venir repasser sur cette histoire et d'en fixer quelques particularités avec plus de précision qu'on n'avait fait jusqu'à présent. L'érudition ou ce qui pourrait en avoir l'air, en s'appliquant à ces sujets qui en sont si éloignés par nature, change véritablement de nom et prend quelque chose de la piété qui se met en quête vers les moindres reliques d'un mort chéri.

Quel charme, beauté dangereuse, Assoupit ton nouveau Pâris? Dans quelle oisiveté honteuse De tes yeux la douceur flatteuse A-t-elle plongé ses esprits?

La fin de l'ode semblait menacer l'amant crédule de quelque prochaine inconstance de la perfide:

Insensé qui sur tes promesses Croit pouvoir fonder son appui, Sans songer que mêmes tendresses, Mêmes serments, mêmes caresses, Trompèrent un autre avant lui!

Lettre de M. de Ferriol, ambassadeur à Constantinople, à mademoiselle Aïssé.

«Lorsque je vous retiray des mains des infidelles, et que je vous acheptay, mon intention n'estoit pas de me préparer des chagrins et de me rendre malheureux; au contraire, je prétendis profiter de la décision du destin sur le sort des hommes pour disposer de vous à ma volonté, et pour en faire un jour ma fille ou ma maistresse. Le mesme destin veut que vous soiés l'une et l'autre, ne m'estant pas possible de séparer l'amour de l'amitié, et des désirs ardens d'une tendresse de père; et tranquile, conformés vous au destin, et ne séparés pas ce qu'il semble que le Ciel ayt prit plaisir de joindre.

«Vous auriés esté la maistresse d'un Turc qui auroit peut estre partagé sa tendresse avec vingt autres, et je vous aime uniquement, au point que je veux que tout soit commun entre nous, et que vous disposiés de ce que j'ay comme moy mesme.

«Sur touttes choses plus de brouilleries, observés vous et ne donnés aux mauvaises langues aucune prise sur vous; soyés aussy un peu circonspecte sur le choix de vos amyes, et ne vous livrés à elles que de bonne sorte; et quand je seray content, vous trouverez en moy ce que vous ne trouveriés en nul autre, les noeuds à part qui nous lient indissolublement. Je t'embrasse, ma chère Aïssé, de tout mon coeur.»

Je ne parle ici qu'en me réduisant aux termes mêmes de la lettre; mais il y a plus, il y a mieux: le caractère d'Aïssé est connu; sa noblesse, sa délicatesse de sentiments, sont manifestes dans ses Lettres et par tout l'ensemble de sa conduite. Il n'y avait pour elle de ce côté-là qu'un danger, c'était dans ces années obscures, indécises, où la puberté naissante de la jeune fille se confond encore dans l'ignorance de l'enfant, alors qu'on peut dire:

Il n'est déjà plus nuit, il n'est pas encor jour.

Bolingbroke écrivait à Mme de Ferriol, le 17 novembre 1721, en l'invitant à venir passer les fêtes de Noël à sa campagne de la Source, près d'Orléans: «Nous avons été fort agréablement surpris de voir que Mlle Aïssé veuille être de la partie et renoncer pendant quelque temps aux plaisirs de Paris. Peut-être ne fait-elle pas mal de visiter ses amis au fond d'une province, comme d'autres y vont visiter leurs mères. Quel que soit le motif qui nous attire ce plaisir, nous lui en sommes très-obligés...» Et sur une autre page de la même lettre, dans une apostille pour M. d'Argental: «N'auriez-vous pas contribué à nous procurer le plaisir d'y voir Mlle Aïssé? Je soupçonne fort que vos conseils, et peut-être le procédé d'une autre personne, lui ont inspiré un goût pour la campagne, que je tâcherais de cultiver, si j'avais quelques années de moins.»—Quel est ce procédé? et de quelle autre personne s'agit-il? Nous chercherons tout à l'heure.—Un mois après, Bolingbroke écrivait encore à Mme de Ferriol (30 décembre 1721): «Je compte que vous viendrez; je me flatte même de l'espérance d'y voir Mme du Deffand; mais, pour Mlle Aïssé, je ne l'attends pas. Le Turc sera son excuse, et un certain chrétien de ma connaissance, sa raison.» Ainsi, dès lors, Mlle Aïssé était aimée du chevalier d'Aydie (car c'est bien lui qui se trouve ici désigné); et si elle restait à Paris, sous prétexte de ne pas quitter M. de Ferriol, elle avait sa raison secrète, plus voisine du coeur.

La phrase qu'on a lue plus haut sur le procédé d'une certaine personne, lequel était de nature, selon Bolingbroke, à faire désirer à Mlle Aïssé un éloignement momentané de Paris, pourrait bien s'appliquer à ce qu'on sait d'une tentative du Régent auprès d'elle. Ce prince, en effet, l'ayant rencontrée chez Mme de Parabère, la trouva tout aussitôt à son gré et ne douta point de réussir; il chercha à plaire de sa personne, en même temps qu'il fit faire sous main des offres séduisantes, capables de réduire la plus rebelle des Danaë; finalement il mit en jeu Mme de Ferriol elle-même, peu scrupuleuse et propre à toutes sortes d'emplois. Rien n'y put faire, et Mlle Aïssé, décidée à ne point séparer le don de son coeur d'avec son estime, déclara que si on continuait de l'obséder, elle se jetterait dans un couvent. Une telle conduite semble assez répondre de celle qu'elle tint envers M. de Ferriol; les deux sultans eurent le même sort; seulement elle y mit avec l'un toute la façon désirable, tout le dédommagement du respect filial et de la reconnaissance.

L'ambassadeur mort (octobre 1722), Mlle Aïssé revint loger chez Mme de Ferriol, qui manqua de délicatesse jusqu'à lui reprocher les bienfaits du défunt. Indépendamment d'un contrat de 4,000 livres de rentes viagères, ce Turc, qui avait du bon, et dont l'affection pour celle qu'il nommait sa fille était réelle, bien que mélangée, lui avait laissé en dernier lieu un billet d'une somme assez forte, payable par ses héritiers. Cette somme à débourser tenait surtout à coeur à Mme de Ferriol, et elle le fit sentir à Mlle Aïssé, qui se leva, alla prendre le billet et le jeta au feu en sa présence.

«Jamais les idées du Chevalier ne sont affaiblies, subtilisées ni refroidies par une vaine métaphysique. Tout est premier mouvement en lui: il se laisse aller à l'impression que lui font les sujets qu'il traite. Souvent il en devient plus affecté, à mesure qu'il parle; souvent il est embarrassé au choix du mot le plus propre à rendre sa pensée, et l'effort qu'il fait alors donne plus de ressort et d'énergie à ses paroles. Il n'emprunte les idées ni les expressions de personne; ce qu'il voit, ce qu'il dit, il le voit et il le dit pour la première fois. Ses définitions, ses images sont justes, fortes et vives; enfin le Chevalier nous démontre que le langage du sentiment et de la passion est la sublime et véritable éloquence.

«Plus une âme est libre, plus elle est aisée à remuer. Aussi quiconque a du mérite peut attendre du Chevalier quelques moments de sensibilité. L'on jouit avec lui du plaisir d'apprendre ce qu'on vaut par les sentiments qu'il vous marque, et cette sorte de louanges et d'approbation est bien plus flatteuse que celle que l'esprit seul accorde et où le coeur ne prend point de part.

«Le discernement du Chevalier est éclairé et fin, son goût très-juste; il ne peut rester simple spectateur des sottises et des fautes du genre humain. Tout ce qui blesse la probité et la vérité devient sa querelle particulière. Sans miséricorde pour les vices et sans indulgence pour les ridicules, il est la terreur des méchants et des sots; ils croient se venger de lui en l'accusant de sévérité outrée et de vertus romanesques; mais l'estime et l'amour des gens d'esprit et de mérite le défendent bien de pareils ennemis.

Le Chevalier est trop souvent affecté et remué pour que son humeur soit égale; mais cette inégalité est plutôt agréable que fâcheuse. Chagrin sans être triste, misanthrope sans être sauvage, toujours vrai et naturel dans ses différents changements, il plaît par ses propres défauts, et l'on serait bien fâché qu'il fût plus parfait.»

Que vous êtes sages, vous autres, de maintenir les lois et d'être sévères! il s'ensuit de là l'innocence.» N'en déplaise à Voltaire, cette petite Champenoise a des pronostics perçants; et ceci encore, à propos d'un revers de fortune qu'avait éprouvé Mme de Calandrini: «Quelque grands que soient les malheurs du hasard, ceux qu'on s'attire sont cent fois plus cruels. Trouvez-vous qu'une religieuse défroquée, qu'un cadet cardinal, soient heureux, comblés de richesses? Ils changeraient bien leur prétendu bonheur contre vos infortunes.»

C'est moi qui te dois tout, puisque c'est moi qui t'aime!

La fidèle Sophie, qui est aussi essentielle dans l'histoire de sa maîtresse que l'est la bonne Rondel dans celle de Mlle De Launay, ne tarda pas, pour la mieux pleurer, à entrer dans un couvent.

Il en est des amants comme des poëtes, ils ont surtout une famille, tous ceux qui, venus après eux, les sentent, tous ceux qui, ne les jugeant qu'à leurs flammes, les envient. Le jeune homme à qui ses passions font trêve et donnent le goût de s'éprendre des douces histoires d'autrefois, la jeune femme dont ces fantômes adorés caressent les rêves, le sage dont ils reviennent charmer ou troubler les regrets, le studieux peut-être et le curieux que sa sensibilité aussi dirige, eux tous, sans oublier l'éditeur modeste, attentif à recueillir les vestiges et à réparer les moindres débris, voilà encore le cortège le plus véritable, voilà la postérité la plus assurée et non certes la moins légitime des poétiques amants. Elle n'a point manqué jusqu'ici à l'ombre aimable d'Aïssé, et chaque jour elle se perpétue en silence. Son petit volume est un de ceux qui ont leurs fidèles et qu'on relit de temps en temps, même avant de l'avoir oublié. C'est une de ces lectures que volontiers on conseille et l'on procure aux personnes qu'on aime, à tout ce qui est digne d'apprécier ce touchant mélange d'abandon et de pureté dans la tendresse, et de sentir le besoin d'une règle jusqu'au sein du bonheur.

NOTES

SAINT-EUSTACHE.

(Baptesmes.)

Du mardi 21e décembre 1700.

Enfin, voici des vers du temps sur mademoiselle Aïssé, à ce même titre de Grecque:

Aïssé de la Grèce épuisa la beauté: Elle a de la France emprunté Les charmes de l'esprit, de l'air et du langage. Pour le coeur je n'y comprends rien: Dans quel lieu s'est-elle adressée? Il n'en est plus comme le sien Depuis l'Age d'or ou l'Astrée.

Ces vers sont placés à la fin des Lettres de Mlle Aïssé, dans la première édition de 1787. On les retrouve en deux endroits de la nouvelle édition corrigée et augmentée du portrait de l'auteur (Lausanne, J. Mourer; et Paris, La Grange, 1788): d'abord au bas du portrait, puis à la fin du volume. Ici l'intitulé est:

Envoi à mademoiselle Aïssé, par M. le professeur Vernet, de Genève.

Signé: DE FERRIOL DE PONT-DE-VEYLE, DE FERRIOL D'ARGENTAL, BLONDEL DE GAGNY» (Extrait des Archives de l'État civil.)

L'acte est du 27 octobre 1722.

«Il est certain que M. de Ferriol ne fit aucun voyage en France de 1699 à 1711, car sa correspondance avec la Cour est régulière. Pourtant elle présente deux interruptions; mais, loin qu'on puisse les attribuer à l'éloignement de l'ambassadeur, elles ne font au contraire que confirmer sa présence à Constantinople.

«La première, en 1703, est de trois mois. D'une part, elle est trop courte pour qu'à cette époque M. de Ferriol pût se rendre, dans cet intervalle, de Constantinople en France; d'autre part, elle est suffisamment expliquée par l'extrait suivant d'une lettre du Roi à M. de Ferriol:

«Extrait d'une lettre de Louis XIV à M. de Ferriol.

A Versailles, le 4 mai 1703.

Monsieur de Ferriol, les dernières lettres que j'ay reçues de vous sont du 24 décembre de l'année dernière et du 28 janvier de cette année; je suis persuadé qu'il y en aura eu plusieurs de perdues, car il y a lieu de croire que vous m'auriez informé des changements arrivés à la Porte (la déposition et la mort violente du grand-vizir) depuis votre lettre du mois de janvier. Je ne les ay cependant appris que par les nouvelles d'Allemagne. On craignoit à Vienne le caractère entreprenant du dernier visir; son malheur a été regardé comme une nouvelle asseurance de la paix, et la continuation en a paru d'autant plus certaine qu'elle est l'ouvrage du nouveau visir mis en sa place.»

«La seconde interruption dans la correspondance de M. de Ferriol a lieu en 1709; elle est le résultat d'une maladie dont l'ambassadeur indique lui-même la cause et les détails dans la première lettre qu'il écrit à la suite de cette maladie:

«M. de Ferriol à M. le marquis de Torcy.

«A Péra, le 27 août 1709.

«Monsieur,

«J'avois résolu de me raporter au récit qui vous seroit fait par M. le comte de Rassa que j'envoye en France, de la manière indigne dont j'ay été traité pendant ma maladie et ma prison, mais comme il s'agit de la suspression des actes injurieux à ma personne et au caractère dont j'ay l'honneur d'estre revêtu, vous me permettrés, monsieur, de vous informer le plus succinctement qu'il me sera possible de tout ce qui s'est passé dans cette malheureuse occasion.

«A la fin du mois de may dernier, je fus attaqué d'une espèce d'apoplexie dont la vapeur a occupé ma teste pendant quelques jours. Il n'y avoit qu'à se donner un peu de patience à attendre ma guérison; mais au lieu de prendre ce parti qui étoit le plus sage et le plus raisonnable, le chevalier Gesson, mon parent, par des veues d'intérest, et le sieur Belin, mon chancelier, pour s'aproprier toute l'autorité, avec quelques domestiques qui étoient bien aises de profiter du désordre, firent faire une consultation par quatre médecins sur ma maladie. Le lendemain, le sieur Belin, en qualité de chancelier, assembla la nation, les drogmans et quelques religieux, et fit signer une délibération par laquelle on me dépouilloit de mes fonctions pour en revêtir ledit sieur Belin, lequel, se voyant le maître avec le chevalier Gesson, se saisirent de ma personne le 27e, me mirent en prison dans une chambre, chassèrent mes domestiques affectionnés, et s'emparèrent de mes papiers et de mes effects, ne me donnant la liberté de voir personne que quelques religieux affidés. J'ay été dans ce triste estat plus d'un mois entier, d'où je crois que je ne serois pas sorti sans M. l'ambassadeur d'Holande, lequel m'ayant rendu visite et m'ayant trouvé avec ma santé et mon esprit ordinaires, fit tant de bruit du traitement qu'on me faisoit, qu'il me fut permis, après l'attestation que j'eus des médecins du parfait rétablissement de ma santé, d'assembler la nation, laquelle, sollicitée par le sieur Belin, et pour se mettre à couvert du blâme de la première délibération qu'elle avoit signée, ne voulut jamais me reconnoître qu'après m'avoir forcé d'aprouver ladite délibération par un acte que je fus obligé de signer le 1er du mois d'aoust dernier, pour obtenir ma liberté et reprendre les fonctions d'ambassadeur.

«Comme ces deux délibérations et la première attestation des médecins sont des actes injurieux non-seulement à ma personne, mais encore à l'honneur du caractère dont je suis revêtu, je vous supplie très humblement, monsieur, d'avoir la bonté de faire ordonner par Sa Majesté qu'ils soient annulés et déchirés. A l'égard de la réparation qui m'est deue, je me remets à ce qu'il plaira à Sa Majesté d'en ordonner. Les deux personnes dont j'ay le plus à me plaindre sont les sieurs Meinard, premier député de la nation, et le sieur Belin, mon chancelier: pour le chevalier Gesson, mon parent, je sauray bien le mettre à la raison.

«J'avois d'abord cru que le grand visir estoit entré dans cette affaire; mais j'ay appris au contraire qu'il avoit détesté le procédé de la nation et de mes domestiques; et depuis que je suis rentré dans les fonctions d'ambassadeur, il ne m'a rien refusé de tout ce que je luy ay demandé, tant pour l'extraction des bleds que pour les autres affaires que j'ay eu à traiter avec luy; et s'il en avoit toujours usé de même, je n'aurois eu aucun lieu de m'en plaindre.

«J'ay fait une espèce de procès verbal sur tout ce qui s'est passé sur cette affaire, que j'ay jugé à propos d'adresser à mon frère, de peur de vous fatiguer par une aussy longue et ennuyeuse lecture.

«Je suis, avec toute sorte d'attachement et de respect,

«Monsieur,

«Votre très humble et très obéissant serviteur,

«Signé: FERRIOL.»

Ainsi il résulte de ces pièces que lorsque M. de Ferriol revint en France dans l'été de 1711, âgé de soixante-quatre ans, il avait été déjà atteint d'apoplexie, et assez gravement pour être réputé fou et interdit pendant quelque temps: son rappel s'ensuivit aussitôt. Même lorsqu'il fut guéri, il resta toujours un vieillard quelque peu singulier, ayant gardé de certains tics amoureux, mais, somme toute, de peu de conséquence.

Le Journal inédit de Galland, publié dans la Nouvelle Revue encyclopédique (Firmin Didot, février 1847), rapporte de nouveaux détails sur la frénésie de M. de Ferriol, notamment cette particularité inimaginable:

«Lundi, 6 octobre (1710).—J'avois oublié de marquer le jour ci-devant, écrit le consciencieux Galland, ce que j'avois appris de M. Brue, qui est que M. de Ferriol, ambassadeur à Constantinople, s'étoit mis en tête de devenir cardinal, et qu'il y avoit douze ans qu'il avoit donné une instruction à M. Brue, son frère, en l'envoyant à la Cour, pour passer ensuite en Italie, afin de jeter à Rome les premières dispositions de son dessein de parvenir à la pourpre romaine. C'est pour cela que Mme de Ferriol, qui savoit que son beau-frère étoit dans le même dessein plus fort que jamais, et qu'au lieu de revenir en France il méditoit d'aborder en Italie et de se rendre à Rome, étoit venue trouver M. Brue à onze heures du soir, la veille de son départ, et le prier de faire en sorte de se rendre maître de l'esprit de M. de Ferriol et de le ramener en France, afin de le détourner d'aborder en Italie.»

Il en fut de ce chapeau de cardinal comme de la beauté de Mlle Aïssé que convoitait également le malencontreux ambassadeur; il n'eut pas plus l'un que l'autre,—ni la fleur, ni le Chapeau.

«Aux auteurs du Journal de Paris.

«Paris, le 22 octobre 1787.

«MESSIEURS,

«Les Lettres de Mlle Aïssé, que vous annoncez dans votre journal du 13 de ce mois, ont donné lieu à quelques réflexions qu'il n'est pas inutile de communiquer au public. Il est trop souvent abusé par des recueils de lettres ou d'anecdotes que l'on altère sans scrupule; mais ces petites supercheries, bonnes pour amuser la malignité, ne sauraient être indifférentes à un lecteur honnête, surtout lorsqu'elles peuvent compromettre des personnages respectables et faire quelque tort aux auteurs dont on veut honorer la mémoire. Les Lettres de Mlle Aïssé se lisent avec plaisir; les personnes dont elle parle, les sociétés célèbres qu'elle rappelle à notre souvenir, sa sensibilité, ses malheurs causés par une passion violente et d'autant plus funeste qu'elle tue souvent ceux qui l'éprouvent sans intéresser à leur sort, tout cela, messieurs, devait sans doute exciter la curiosité de ceux qui aiment ces sortes d'ouvrages. Mais pourquoi l'éditeur de ces Lettres les a-t-il gâtées par de fausses anecdotes qui rendent Mlle Aïssé très-peu estimable? Pourquoi lui avoir fait tenir un langage qui contraste visiblement avec son caractère? A-t-elle pu penser de l'homme qui l'avait tirée du vil état d'esclave, et de la femme qui l'avait élevée, le mal que l'on trouve dans le recueil que l'on vient de publier? Non, messieurs, cela est impossible, et voici mes raisons: Mme de Ferriol servait de mère à Mlle Aïssé; elle avait mêlé son éducation à celle de ses enfants. Inquiète sur le sort de cette jeune étrangère, elle était sans cesse occupée du soin de faire son bonheur: de son côté, Mlle Aïssé, dont le coeur était aussi bon que sensible, avait pour M. et Mme de Ferriol les sentiments d'une fille tendre et respectueuse; sa conduite envers eux la leur rendait tous les jours plus chère: elle était bonne, simple, reconnaissante. Après cela, messieurs, comment ajouter foi à des Lettres où l'on voit Mlle Aïssé évidemment ingrate et méchante, et où l'on peint Mme de Ferriol, que tout le monde estimait, comme une femme capable de donner à sa fille d'adoption des conseils pernicieux, et de la sacrifier à sa vanité ou à son ambition?

«Je n'ajouterai, messieurs, qu'un mot pour répondre d'avance à ceux qui seraient tentés de douter des faits que je viens d'exposer: c'est que M. le comte d'Argental, dont le témoignage vaut une démonstration, et qui, comme l'on sait, a reçu dans son enfance la même éducation que Mlle Aïssé, m'a confirmé la vérité de tout ce que je viens de vous dire.

«Signé: VILLARS.»

(Journal de Paris, 28 novembre 1787, p. 1434.)

En lui envoyant du ratafia pour l'estomac.

1732.

Va, porte dans son sang la plus subtile flamme; Change en désirs ardents la glace de son coeur; Et qu'elle sente la chaleur Du feu qui brûle dans mon âme!

Ces vers sont de Voltaire, selon Cideville.

Notes in this chapter

Note 1 · Note 7: (retour) Collection des Documents historiques.Note 2 · L'aveu modeste n'est ici que l'expression d'une rigoureuse vérité: il serait difficile, en effet, de coucher ses pensées en plus mauvais mètNote 3 · Note 8: (retour) Dans une Notice sur un Recueil manuscrit d'anciennes Chansons françaises, M. Willems de Gand indique qu'il y a trouvé le faNote 4 · Il m'a toujours semblé que ce serait le sujet intéressant d'un petit mémoire que d'examiner à part le groupe des poëtes rois et princes au XNote 5 · Note 9: (retour) Ainsi l'éditeur a soin d'indiquer que les pièces de la page 96 sont de Saint-Gelais: mais, en y regardant bien, il se trouvNote 6 · Le dizain du prince à certainement de quoi lutter en grâce avec celui de Marot; on ne peut toutefois s'empêcher de remarquer que, dans le ReNote 7 · Note 10: (retour) Voir dans les Rime de l'Arioste le capitole : O piu che'l giorno a me lucida e chiara, Dolce, gioconda, avventurosa notteNote 8 · Note 11: (retour) Le manuscrit de M. Cigongne contient aux dernières pages une pièce qui rappelle un peu, pour le motif, la chanson de l'AriNote 9 · L'épitaphe d'Agnès Sorel est connue; rien n'empêche de croire à cette improvisation de cinq vers, et de nouveaux témoignages recueillis par Note 10 · Note 12: (retour) Anthol. palat., V, 20.Note 11 · Je renvoie au feuillet 15 des Passe-temps. Pour le coup, on croit avoir saisi chez le savant un aveu, une pointe de naturel, un grain de RabNote 12 · Note 13: (retour) C'est dans les comédies de Laurent de Médicis, de François Grazzini, de Jérôme Razzi, de Louis Dolce, dont les noms se troNote 13 · Note 14: (retour) A Lyon, Jean de Tournes, 1544.Note 14 · Dans un tout autre genre, on connaît et l'on estime les comédies de Larivey. Il les donne pour les avoir faites à l'imitation des anciens grNote 15 · Mais, dira-t-on, c'est surtout l'école érudite, celle de la seconde moitié du XVIe siècle, qui procède ainsi; la génération antérieure, qui Note 16 · Note 15: (retour) Article sur Bonaventure des Periers (Revue des Deux Mondes, 1er novembre 1839).Note 17 · Les derniers vers de la pièce ont été cités une fois par M. Nodier15, qui s'est complu a y voir un caractère original; ils rappellent natureNote 18 · Note 16: (retour) Est-il besoin de faire remarquer l'intention de ces allitérations, assonances et consonnances: cuer, cure, corps, cueur, vNote 19 · Le corps vaincu, le cueur reste vainqueur16.Note 20 · Note 17: (retour) Page 183.Note 21 · Note 18: (retour) M. Génin. Il faut ajouter qu'il porta dans ses tergiversations et toute sa discussion sur Marguerite une passion singulièrNote 22 · Note 19: (retour) Page 185.Note 23 · Et voz deux bras dirent: C'est veritté17.Note 24 · Un éditeur instruit18, qui, dans un premier travail, avait jugé fort sainement, selon nous, de Marguerite, a cru devoir revenir sur ce jugemNote 25 · Tel vous ay creu, tel vous ay éprouvé19!Note 26 · Note 20: (retour) Page 58.Note 27 · Note 21: (retour) Parmi les publications de date postérieure concernant Marguerite, je veux au moins indiquer celle du comte H. de La FerrièNote 28 · Saulvant vostre Christ et nous tous20!Note 29 · Après cela, si l'on s'étonnait, si l'on souriait encore de voir cette Marguerite si fort en contraste avec la première idée qu'on se fait deNote 30 · Note 22: (retour) Je donne le texte de cette lettre d'après le manuscrit de M. Cigongne, non que ce texte soit plus intelligible que celui dNote 31 · «Un chascun se sçait esjouir, ma mignonne, de son ayse; mais celuy qui l'a, a tant forte querelle, qu'elle a anticippé et occuppé toute demoNote 32 · Note 23: (retour) Les Marguerites poétiques, tirées des plus fameux poëtes françois, tant anciens que modernes, par Esprit Aubert, 1613.Note 33 · Les Poésies de François Ier, fort louées de son vivant, rentrèrent dans l'obscurité après lui; elles y restèrent, et personne alors ne songeNote 34 · Note 24: (retour) Auguis.Note 35 · Note 25: (retour) La stance bien connue: La jeune fille est semblable à la rose, etc., etc. Vous croyez (et moi-même je l'ai cru) que cette Note 36 · Aujourd'hui on doit des remerciements à M. Aimé Champollion, pour avoir exhumé et mis au jour cet ensemble des royales poésies. HistoriquemeNote 37 · Note 26: (retour) Cinquième Conversation avec le maréchal de Clérembaut.Note 38 · Note 27: (retour) Discours de la Conversation.Note 39 · Il ne s'exagère point d'ailleurs, autant qu'on le pourrait croire, l'effet des préceptes: «Eh! qui doute, dit-il quelque part 26, que si queNote 40 · Note 28: (retour) L'Enfant prodigue, acte III, scène II.Note 41 · Gens du beau monde...28,Note 42 · Note 29: (retour) Conversations sur divers sujets, par Mlle de Scudery, article de la Conversation.Note 43 · En revanche, vers le même temps (et ceci complète le chevalier), Mlle de Scudery observait de son bord que «les plus honnêtes femmes du mondNote 44 · Note 30: (retour) Voir dans les Éloges de quelques auteurs françois, par Jolly, l'article qui concerne M. de Méré; M. de Plassac y est confoNote 45 · Note 31: (retour) Lettre du 6 juin 1646.Note 46 · Note 32: (retour) Lettre du 24 août 1646.Note 47 · Note 33: (retour) Il servait encore en 1664, et il fit partie de l'expédition navale contre les pirates de Barbarie, laquelle, après un asseNote 48 · Note 34: (retour) Lettre 128e.Note 49 · On sait bien peu de chose sur la vie du chevalier de Méré; la date de sa naissance est restée incertaine comme le fut longtemps celle de sa Note 50 · Note 35: (retour) Lettre 99e.Note 51 · «Vous m'écrivez de temps en temps de ces lettres qu'on lit agréablement, et surtout quand on a le goût bon; mais elles coûtent toujours beauNote 52 · Note 36: (retour) Cinquième Conversation avec le maréchal de Clérembaut.Note 53 · Note 37: (retour) Lettre 27e.Note 54 · Le chevalier a marqué assez bien lui-même le ton de ses lettres dans un endroit où il discute la question de savoir s'il faut écrire comme oNote 55 · Note 38: (retour) La lettre de M. de Méré doit être antérieure à la conversion de Pascal et à ce que Leibniz appelle son spiritualisme outréNote 56 · «J'ai presque ri des airs que M. le chevalier de Méré s'est donnés dans sa lettre à M. Pascal... Mais je vois que le chevalier savoit que ceNote 57 · Note 39: (retour) Leibnitii Opera omnia, au tome II, page 92.Note 58 · Note 40: (retour) «Outre que cette méthode est lassante, et que jamais ce n'a été le langage d'aucune cour du monde, il me semble que tout cNote 59 · Et Leibniz finit par conclure que le chevalier, dans ce qu'il dit contre la division à l'infini, se juge lui-même, et qu'un tel homme, évideNote 60 · Note 41: (retour) Le chevalier oublie ici un de ses préceptes les plus essentiels, car il a dit: «Un jeune homme, pour apprendre à chanter, Note 61 · «En vérité, madame, lui écrivait-il, il seroit bien mal aisé d'avoir tant d'amis d'importance au milieu de la cour, et d'estimer constammentNote 62 · Note 42: (retour) Ainsi, à travers les fatuités de cette lettre qui nous paraît si étrange de ton, il savait très-bien indiquer le côté faibNote 63 · C'est ainsi que les choses s'accommodent avec un peu de complaisance; cet abbé Nadal faisait le prophète après coup. Les Lettres publiées enNote 64 · Note 43: (retour) Et non pas une joie de plaisants et de diseurs de bons mots, comme les Boisrobert, les Marigny, les Sarasin (M. de Méré leNote 65 · Note 44: (retour) M. Colbert était tel, occupé et le paraissant; mais le fils de Colbert, l'aimable M. de Seignelai, comme il savait tout coNote 66 · Cet honnête homme que le chevalier veut former, et qui est comme un idéal qui le fuit (car l'ordre de société que ce soin suppose se dérobaiNote 67 · Note 45: (retour) De même pour Scipion, de qui il a dit: «Je trouve Scipion si formaliste et si tendu, que je ne l'eusse pas cherché pour unNote 68 · Le chevalier sait bien l'antiquité latine et grecque; il en parle très-volontiers, d'une manière qui nous paraît bien d'abord un peu étrangeNote 69 · Note 46: (retour) Τών άπαιδεύτων: la noble chose que les Grecs appelaient πάιδεία, et dont ils étaient si fiers, est bien, en effet ce qui cNote 70 · Note 47: (retour) Nourriture pour éducation.Note 71 · Note 48: (retour) Sixième Conversation avec le maréchal de Clérembaut. C'est de ces Conversations que j'ai tiré le plus grand nombre de mes Note 72 · Le chevalier, je le répète, était fort instruit; il avait présent à la pensée, sans doute, ce mot d'Hérodote: «Il y a longtemps que les hommNote 73 · «On sent son mérite et sa grandeur aux plus petites choses qu'il dit, non pas à parler pompeusement, au contraire sa manière est simple et sNote 74 · Note 49: (retour) Mitton ne se connaît bien que dans les Lettres de M. de Méré: c'est là qu'on apprend que cet épicurien insouciant avait écNote 75 · Quant à Pétrone, il était fort à la mode en ce moment. Les Saint-Évremond, les Ninon, les Saint-Pavin, les Mitton49, tous gens aimables et dNote 76 · Note 50: (retour) Sur le maréchal de Clérembaut (Palluau), plus adroit courtisan que grand guerrier, on peut voir les Mémoires de Mme de MotNote 77 · Il y avait, si j'ose dire, un peu de ce dernier dans M. de Méré. J'ai fait assez voir qu'il n'a jamais su triompher de sa roideur. Si PétronNote 78 · Note 51: (retour) La Jérusalem et l'Astrée, c'étaient les plus belles nouveautés d'alors.Note 79 · «Il m'ordonna de me reposer, et monta dans l'appartement de madame pour lui raconter cette aventure. Elle m'envoya querir tout aussitôt, et Note 80 · Note 52: (retour) C'est aussi le précepte d'Ovide: Elige quod docili molliter ore legas. (Art d'aimer, liv. III.)Note 81 · «Comme je discourais de la sorte (continue-t-il), madame m'écoutoit avec une attention qui témoignoit assez qu'elle se plaisoit à m'entendreNote 82 · Note 53: (retour) La duchesse mourut le 2 juillet 1656, l'année des Provinciales et du miracle de la Sainte-Épine, et elle eut même recours Note 83 · Ces pages, qui sont au plus tard de l'année 1656, puisqu'elles s'adressent à la duchesse de Lesdiguières53, présagent déjà la réforme discrèNote 84 · Note 54: (retour) Cette duchesse de Lesdiguières, qui revient à tout instant sous la plume du chevalier, la Reine des Alpes, comme il l'appeNote 85 · Note 55: (retour) Renouveler d'esprit, comme on disait renouveler de jambes, se remettre en train de plus belle.Note 86 · «Puisque vous êtes si curieuse, madame, que de vouloir apprendre tout ce qui se passa au rendez-vous d'avant-hier, j'aurai tantôt l'honneur Note 87 · Note 56: (retour) C'est dans un temps de carnaval aussi que le chevalier écrivait à une jeune dame une lettre incroyable (la 98e), dans laquNote 88 · Ainsi voilà, en si beau monde, un sage mari qui, pour être en pointe de vin, se met à jouer un très-vilain jeu, et si au vif que la dame alaNote 89 · Note 57: (retour) Sans doute le Recueil de Rondeaux imprimé en 1650, celui même d'où La Bruyère a tiré les deux rondeaux qu'on lit dans l'unNote 90 · Note 58: (retour) Épicure.Note 91 · Note 59: (retour) Je rétablis ici deux mots omis qui sont indispensables pour le sens.Note 92 · Note 60: (retour) Toujours Épicure.Note 93 · Note 61: (retour) On retrouve tout à fait ici cette pensée de derrière dont a parlé Pascal.Note 94 · Note 62: (retour) Je rétablis cette phrase telle qu'elle est dans l'édition de 1682; elle a été corrigée maladroitement dans la réimpressionNote 95 · «Vous voulez que je vous écrive, madame, et vous me l'avez commandé de si bonne grâce et si galamment, que je n'ai pu vous le refuser... Et Note 96 · Note 63: (retour) M. de la Rochefoucauld était mort depuis le mois de mars 1680, quand le chevalier fit imprimer la lettre à la fin de 1681,Note 97 · Dans ce curieux discours, qui semble renouvelé d'Aristippe ou d'Horace, on a pu relever au passage bon nombre de pensées toutes faites pour Note 98 · Note 64: (retour) Voir la lettre 11e, où il se montre comme assiégé par les créanciers, qui l'empêchaient, de sortir de chez lui et de faireNote 99 · Note 65: (retour) Ce qui cadrerait peu avec la conjecture précédente (page 87), qu'il aurait été chevalier de Malte. Je ne fais que poser ceNote 100 · Cette lettre une fois connue, je n'ai plus guère longtemps affaire avec le chevalier; il était surtout bon, lui le maître des cérémonies, à Note 101 · Note 66: (retour) Lettre du 24 novembre 1679.—Mais, à propos de Mme de Sévigné et de ses rigueurs, je m'aperçois que j'ai omis de dire, sur Note 102 · Il obtint pourtant, à cette époque, une sorte de célébrité par ses écrits; on le trouve assez souvent cité par Bouhours, par Daniel, par BayNote 103 · Note 67: (retour) Cette Notice a paru dans la Revue des Deux Mondes du 15 janvier 1846; elle a été reproduite en tête d'une édition des LettNote 104 · Note 68: (retour) Voici une petite anecdote à l'appui: «M. le comte de Nogent, qui s'appelle Bautru en son nom, est lieutenant-général des aNote 105 · Note 69: (retour) M. de Ferriol eut plusieurs missions et fit plusieurs voyages et séjours à Constantinople. Une première fois, en 1692, il Note 106 · Note 70: (retour) Bibliothèque du roi, mss., dans le Recueil dit de Maurepas (XXX, page 279, année 1716).—Voir ci-après la note [A].Note 107 · M. de Ferriol, ambassadeur de France à Constantinople, vit un jour, parmi les esclaves qu'on amenait vendre au marché, une petite fille qui Note 108 · Note A: (retour) Dans une lettre à M. Du Lignon, datée de Soleure, octobre 1712, Jean-Baptiste s'était justifié de l'imputation en ces termeNote 109 · Note 71: (retour) Lettres historiques, politiques, philosophiques et littéraires de lord Bolingbroke; 3 vol. in-8°, 1808. Ces lettres sont uNote 110 · Note 72: (retour) «Tout le monde est excédé de ses incertitudes (il s'agissait d'un voyage à faire à Pont-de-Veyle en Bourgogne); le vrai deNote 111 · Note 73: (retour) Elle s'appelait Charlotte, du nom de l'ambassadeur (Charles), qui fut sans doute son parrain. Haidée, Aïssé, paraissent n'Note 112 · Note D: (retour) Le nom de Grèce se mariait volontiers à celui d'Aïssé dans l'esprit des contemporains. Lorsque l'abbé Prevost publia l'HistNote 113 · Mais il ne paraît pas que le pronostic ait eu son effet: Mme de Ferriol comprit vite que son crédit dans le monde et sa considération étaienNote 114 · Note B: (retour) Voici l'extrait de baptême, tel qu'il se trouve aux Archives de l'Hôtel de Ville de Paris:Note 115 · Note C: (retour) Nous avons beaucoup interrogé les savants sur l'origine de ce nom. D'après le dernier et le plus précis renseignement que nNote 116 · Note 74: (retour) Par la Société des Bibliophiles français, année 1828.Note 117 · Une grave, une fâcheuse et tout à fait déplaisante question se présente: Quel fut le procédé de M. de Ferriol l'ambassadeur à l'égard de celNote 118 · Note 75: (retour) Lorsqu'il mourut en octobre 1722, il est dit dans les registres de Saint-Roch qu'il était âgé d'environ soixante-quinze anNote 119 · Voilà une lettre qui certes est bien capable, à première lecture, de donner la chair de poule aux amis délicats de la tendre Aïssé; M. de LaNote 120 · Note E: (retour) «Haut et puissant seigneur, messire Charles de Ferriol, baron d'Argental, conseiller du Roi en tous ses conseils, ci-devantNote 121 · Note 76: (retour) On a dit dans une note précédente qu'il résidait à Constantinople en qualité d'ambassadeur; il y était arrivé le 11 janvieNote 122 · Or, ces années-là, ces années entre chien et loup, elle les passa à quatre cents lieues de M. de Ferriol, et rien n'est plus probant en tellNote 123 · Note F: (retour) Voulant de plus en plus m'assurer de cette absence essentielle de M. de Ferriol durant onze années consécutives, j'ai prié Note 124 · Note 77: (retour) Lettre XIV.Note 125 · À quelle date la lettre qu'on a lue fut-elle écrite? Dans quelle circonstance et à quelle occasion? Mlle Aïssé, en ses Lettres, a raconté avNote 126 · Note 78: (retour) On trouve dans le Journal de Paris, du 28 novembre 1787, une lettre signée Villars qui reproche à l'éditeur d'avoir mêlé àNote 127 · Note 79: (retour) Année littéraire, 1788. tome VI, page 209.Note 128 · Note 80: (retour) Essais de Littérature française, tome 1er, page 188 (3e édition).Note 129 · Et en effet, jusqu'à la publication du fragment malencontreux, on avait cru dans la société que si M. de Ferriol avait eu à un moment quelquNote 130 · Note G: (retour) Nous donnerons, pour être complet, le texte même de cette lettre:Note 131 · Note 81: (retour) Mme de Ferriol, qui avait habité d'abord rue des Fossés-Montmartre, logeait en dernier lieu rue Neuve-Saint-Augustin, et lNote 132 · Le fait est qu'à dater d'un certain moment, qui pourrait bien n'être autre que celui de la tentative avortée, Mlle Aïssé eut son domicile haNote 133 · Note 82: (retour) Tu seras de mon coeur l'unique secrétaire, Et de tous nos secrets le grand dépositaire. C'est Dorante qui dit cela dans lNote 134 · A une date antérieure, le 4 février 1719, il est question, dans un autre billet de Bolingbroke à d'Argental, de je ne sais quel événement plNote 135 · Note 83: (retour) J'emprunterai beaucoup, dans tout ce que j'aurai à dire du chevalier d'Aydie, à une Notice manuscrite dont je dois communiNote 136 · Note 84: (retour) Toujours Mlle Aïssé; il la désigne ainsi par suite de quelque plaisanterie de société et par allusion probablement au rôleNote 137 · Ce dut être en 1721 ou 1720 au plus tôt, que les relations de Mlle Aïssé et du chevalier d'Aydie commencèrent: elle le vit pour la première Note 138 · Note 85: (retour) Philippe Le Valois, marquis de Villette, chef d'escadre, dont M. de Monmerqué vient de publier les Mémoires (1844).Note 139 · Ce passage en sous-entendait beaucoup plus qu'il n'en exprimait, et l'année précédente il s'était passé un événement dont bien peu de personNote 140 · Note 86: (retour) Ce nom de fantaisie, miss Black, semble avoir été donné pour faire contraste et contre-vérité à celui de Célénie Leblond.Note 141 · On conjecture que ce fut à cette époque même qu'Aïssé, retirée dans un faubourg de Paris, entourée des soins du chevalier et assistée de la Note 142 · Note 87: (retour) Les deux volumes in-8° publiés en 1809.Note 143 · Note 88: (retour) Grâce à une copie manuscrite qui provient des papiers mêmes du Chevalier, nous pouvons donner ce portrait, un peu différenNote 144 · Le chevalier d'Aydie, dans sa jeunesse, offrait plus d'un de ces traits qui s'adaptent d'eux-mêmes à un héros de roman; Voltaire, écrivant àNote 145 · Portrait de M. le Chevalier d'Aydie par madame la marquise du Deffand88.Note 146 · Note 89: (retour) Dans le portrait tel qu'il a été imprimé en 1809, cette phrase sur Rousseau est supprimée, et l'on y a mis l'observation sNote 147 · «L'esprit de M. le Chevalier d'Aydie est chaud, ferme et vigoureux; tout en lui a la force et la vérité du sentiment. On dit de M. de FontenNote 148 · Note 90: (retour) L'imprimé de 1809 donne ici une version différente et qui mérite d'être reproduite, parce qu'elle ne laisse pas d'être heuNote 149 · «Mais le coeur n'a pas la faculté de toujours sentir, il a des temps de repos; alors le Chevalier paraît ne plus exister. Enveloppé de ténèbNote 150 · Note 91: (retour) Oeuvres posthumes, an VII, tome Ier, page 117.Note 151 · Sans être un bel-esprit, comme cela devenait de mode à cette date, le chevalier d'Aydie avait de la lecture et du jugement; il savait écouteNote 152 · Note 92: (retour) Voir dans les Oeuvres d'Etienne Pavillon (1750, tome Ier, page 169) la lettre, moitié vers et moitié prose, adressée à MllNote 153 · On ne possède aucune des lettres qu'Aïssé lui adressa; nous n'avons l'image de cette passion, à la fois violente et délicate, que réfléchie Note 154 · Note 93: (retour) Article du Mercure de France, août 1788, page 181.Note 155 · Note 94: (retour) Le premier écuyer, M. de Beringhen.Note 156 · Ce qui fait le charme de ces lettres, c'est qu'elles sont toutes simples et naturelles, écrites avec abandon et une sincérité parfaite. «Il Note 157 · Note 95: (retour) Les lettres qu'on a publiées de Mme de Tencin au duc de Richelieu ne sont pas faites pour diminuer l'idée qu'on a de son aNote 158 · Un trait bien honorable pour Mlle Aïssé, c'est l'antipathie violente et comme instinctive qu'elle inspirait à Mme de Tencin. Je ne veux pas Note 159 · Note 96: (retour) Le genre de précision dans le bien-dire, que je trouve chez Mme du Deffand et chez les femmes d'esprit de la première moitNote 160 · Mme du Deffand, malgré le beau rôle de confidente qu'elle partage avec Mme de Parabère et les louanges reconnaissantes de la fin, est jugée Note 161 · Note 97: (retour) Ce négligé qui se retrouve dans son langage et sous sa plume la distingue encore des autres femmes d'esprit du moment, donNote 162 · Mais ce qui intéresse avant tout dans ce petit volume, c'est Aïssé elle-même et son tendre chevalier; la noble et discrète personne suit touNote 163 · Note 98: (retour) C'est le même sentiment, le même voeu enchanteur, à jamais consacré par Virgile: ... Hic ipso tecum cousumerer aevo!Note 164 · Au moral on la connaît déjà: de ce qu'elle a des scrupules, de ce que des considérations de vertu et de devoir la tourmentent, ne pensez pasNote 165 · Note 99: (retour) Nous voulons pourtant rappeler ici en note (ne trouvant pas moyen de le faire autrement) que dans cette dernière maladie (Note 166 · «Il faut pourtant que je vous dise que rien n'approche de l'état de douleur et de crainte où l'on est: cela vous ferait pitié; tout le mondeNote 167 · Note H: (retour) À Mlle Aïssé.Note 168 · Note J: (retour) Le contrat de mariage de Mlle Célénie Leblond avec le vicomte de Nanthia fut signé au château de Lanmary le 10 octobre 1740Note 169 · Note 100: (retour) Dans la Notice manuscrite sur le chevalier d'Aydie, dont nous lui devons communication.Note 170 · Note 101: (retour) Voir, dans le premier des deux volumes déjà indiqués (Correspondance de Mme du Deffand, 1809), pages 334 et 347, des passNote 171 · Mais le chevalier! sa douleur fut ce qu'on peut imaginer; il se consacra tout entier à cette tendre mémoire et à la jeune enfant qui désormaNote 172 · Note 102: (retour) Iliade, liv. VI, 146. Ces admirables paroles d'Homère devraient s'inscrire comme devise en tête de toutes les généalogiesNote 173 · Cela dit, et cette justice rendue à une noble et gracieuse descendance au profit de laquelle nous sommes heureux de nous trouver en partie dNote 174 · Note 103: (retour) C'est Pont-de-Veyle.Note 175 · Note 104: (retour) Mlle Aïssé.Note 176 · «Fut baptisé Charles-Augustin, né d'hier, fils de messire Augustin de Ferriol, escuyer, baron d'Argental, conseiller du Roy au Parlement de Note 177 · Il mourut non pas en 1758, comme le disent les biographies, mais bien deux ans plus tard. Un mot d'une lettre de Voltaire à d'Argental, qu'oNote 178 · Cependant la postérité féminine d'Aïssé prospérait en beauté et en grâce; je ne sais quel signe de la fine race circassienne continuait de s
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