Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 2)
Reading edition
«Comme je discourais de la sorte (continue-t-il), madame m'écoutoit avec une attention qui témoignoit assez qu'elle se plaisoit à m'entendre. Monsieur, de son côté, prenant un visage riant, but à ma santé, et, me faisant goûter d'excellent vin, m'en demanda mon avis. Il aimoit la bonne chère, et sa table étoit bien servie. Madame aussi, qui plaisoit partout, étoit de bonne compagnie à la table, et nous y fûmes plus d'une heure sans qu'elle fît le moindre semblant d'en vouloir sortir. A la fin, s'étant levée, elle se retira dans son cabinet, et le maître en son appartement fort éloigné de celui de madame, où il n'alloit que bien peu, car on eût dit qu'il ne l'avoit épousée que pour l'ôter au monde. On me donna une chambre fort commode, et je m'étonnois qu'en un lieu si sauvage il y eût tant d'ordre et de propreté; mais j'admirois principalement qu'une si rare personne y fût cachée. Que je serois heureux, disois-je en soupirant d'amour et de joie, si je me pouvois insinuer dans son coeur! Le meilleur moyen qui s'en présente dépend de bien lire; il faut donc que je tâche de lui plaire en tirant la quintessence de tous les agréments qui la peuvent toucher par la meilleure manière de lire; elle consiste à bien prononcer les mots, et d'un ton conforme au sujet du discours, que ma parole la flatte sans l'endormir, qu'elle l'éveille sans la choquer, que j'use d'inflexions pour ne la pas lasser, que je prononce tendrement et d'une voix mourante les choses tendres, mais d'une façon si tempérée, qu'elle n'y sente rien d'affecté52. Je fis en peu de jours tant de progrès en cette étude qu'elle ne se plaisoit plus qu'à me faire lire et qu'à s'entretenir avec moi. Son mari en étoit fort aise, parce que je la désennuyois et qu'elle ne lui parloit plus d'aller dans les villes. Encore, pour la divertir, je lui contois souvent quelque aventure à peu près comme la mienne, et je voyois qu'elle étoit souvent attendrie, et que, pour m'en ôter la connoissance, elle se cachoit de son éventail, car je fus longtemps sans m'oser déclarer.»—Mon ami, après m'avoir dit ce qui l'avoit rendu si bon lecteur, se voyant quitte de ce que je lui avois demandé, se tint dans un morne silence. J'avois eu tant d'attention à son discours, que j'allois le prier de continuer, quand je vis dans ses yeux une tristesse si tendre et si profonde, que je crus qu'il étoit près de s'évanouir. Il commençoit à extravaguer, et je le remis le mieux qu'il me fut possible. Je sus depuis toute cette aventure, et je n'en fus guère moins touché que lui. Je voudrois vous la pouvoir conter tout d'une suite, car je crois que vous seriez bien aise de l'apprendre; mais, madame, outre que cela ne serait pas si tôt fait, et que je me lasse fort aisément, il me semble qu'il y a plus de huit heures que je vous écris, et je suis accablé de sommeil.»