C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 7)
Reading edition
Le roi ira-t-il ou non à l'armée? Il fallut monter à cet effet toute une machine: «Mon frère, écrit Mme de Tencin, ne serait pas très-éloigné de croire qu'il serait très-utile de l'engager à se mettre à la tête de ses armées. Ce n'est pas qu'entre nous il soit en état de commander une compagnie de grenadiers; mais sa présence fera beaucoup; le peuple aime son roi par habitude, et il sera enchanté de lui voir faire une démarche qui lui aura été soufflée. Ses troupes feront mieux leur devoir, et les généraux n'oseront pas manquer si ouvertement au leur...» On touche là les ficelles de la campagne tant célébrée de 1744.
On ne peut s'empêcher de penser, à bien regarder la situation de la France au sortir du ministère du cardinal de Fleury, que si le duc de Choiseul et Mme de Pompadour elle-même n'étaient venus pour s'entendre, et redonner quelque consistance et quelque suite à la politique de la France, la révolution, ou plutôt la dissolution sociale, serait arrivée trente ans plus tôt; tant les ressorts de l'État étaient relâchés! Et la nation, les hommes de 89, qui se formaient à l'amour du bien public, à l'aspect de toutes ces bassesses, n'auraient pas été prêts pour ressaisir les débris de l'héritage et donner le signal d'une ère nouvelle.
Il y avait, rappelons-le pour ne pas être injuste dans notre sévérité, il y avait, au sein de ce Versailles d'alors et de cette Cour si corrompue, un petit coin préservé, une sorte d'asile des vertus et de toutes les piétés domestiques dans la personne et dans la famille du Dauphin, père de Louis XVI. Ce prince estimable et tout ce qui l'entourait, sa mère, son épouse, ses royales soeurs, toute sa maison, faisaient le contraste le plus absolu et le plus silencieux aux scandales et aux intrigues du reste de la Cour. Il serait touchant de rapprocher les détails de sa fin prématurée, et sa mort si courageusement chrétienne, de la triste agonie du roi son père. On raconte qu'à son dernier automne (1765), ayant désiré revoir à Versailles le bosquet qui portait son nom et dans lequel s'était passée son enfance, il dit avec pressentiment, en voyant les arbres à demi dépouillés: «Déjà la chute des feuilles!» Et il ajouta aussitôt: «Mais on voit mieux le ciel!» Nous avons en ce moment sous les yeux une suite d'anecdotes et de particularités intéressantes sur ce fils de Louis XV, qu'a rassemblées M. Varin, conservateur à la bibliothèque de l'Arsenal, et nous y reviendrons peut-être quelque jour; mais aujourd'hui il nous a paru utile de présenter isolément, et sans correctif, le spectacle d'une mort beaucoup moins belle, et qui, dans ses détails les plus domestiques (c'est le lot des monarchies absolues), appartient de droit à l'histoire.
Le Dauphin, fils de Louis XV, quelque hommage qu'on soit disposé à rendre à ses qualités et à ses vertus, n'était pas de ceux desquels on peut dire autrement que par une fiction de poète: Tu Marcellus eris; tout en lui révèle un saint, mais c'était un roi qu'il eût fallu à la monarchie et à la France. Louis XVI, héritier des vertus de son père, ne sut pas être ce roi, et rien n'autorise à soupçonner que le père lui-même, s'il eût vécu, eût été d'étoffe à l'être. Il reste clair pour tous qu'avec Louis XV mourant, la monarchie était condamnée déjà, et la race retranchée. Voyons donc comment Louis XV était en train de mourir.
On ne dira pas: Voilà comment meurent les voluptueux, car les voluptueux savent souvent finir avec bien de la fermeté et du courage. Louis XV ne mourut pas comme Sardanapale, il mourut comme mourra plus tard Mme Dubarry, laquelle, on le sait, montée sur l'échafaud, se jetait aux pieds du bourreau en s'écriant, les mains jointes: «Monsieur le bourreau, encore un instant!» Louis XV disait quelque chose de tel à toute la Faculté assemblée.
Et quel était donc celui qui va épier et prendre ainsi sur le fait les pusillanimités et les misères du maître durant sa maladie suprême? Dans cette ancienne monarchie, les rois et les grands ne songeaient pas assez à qui ils se révélaient ainsi dans leur déshabillé et dans leur ruelle. Parmi cette foule de courtisans qui se livraient au torrent de chaque jour, et qui songeaient à profiter de ce qu'ils observaient sans le dire, il se rencontrait parfois des écrivains et des peintres, des moralistes et des hommes. Qu'on relise les surprenantes et incomparables pages de Saint-Simon où revivent les scènes si contrastées de la mort du grand Dauphin: les princes avaient parfois de tels historiographes à leur Cour sans s'en douter. Les Condé logeaient dans leur hôtel La Bruyère. La duchesse du Maine avait parmi ses femmes cette spirituelle Delaunay qui a écrit: «Les grands, à force de s'étendre, deviennent si minces, qu'on voit le jour au travers; c'est une belle étude de les contempler, je ne sais rien qui ramène plus à la philosophie.» Et encore: «Elle (la duchesse du Maine) a fait dire à une personne de beaucoup d'esprit que les princes étaient en morale ce que les monstres sont dans la physique: on voit en eux à découvert la plupart des vices qui sont imperceptibles dans les autres hommes.» C'est en effet dans cet esprit qu'il faut étudier les grands, surtout depuis qu'on a appris à connaître les petits: ce n'est pas tant comme grands que comme hommes qu'il convient de les connaître. De tout autres qu'eux à leur place auraient fait plus ou moins de même. La vraie morale à en tirer, c'est, sans s'exagérer le présent, et tout en y reconnaissant bien des grossièretés et des vices, de ne jamais pourtant regretter sérieusement un passé où de telles monstruosités étaient possibles, étaient inévitables dans l'ordre habituel.
L'homme qui a écrit les pages qu'on va lire n'est pas difficile à deviner et à reconnaître: son grand-père (lui-même nous l'indique) était collègue d'un duc de Bouillon durant la maladie du roi à Metz, en 1744, et le voilà qui se trouve à son tour côte à côte d'un duc de Bouillon dans cette maladie royale de 1774. Il nomme chacun des principaux seigneurs qui sont en fonction autour de lui, et s'en distingue; il n'est donc ni le grand-chambellan (M. de Bouillon), ni le premier gentilhomme de la chambre (M. d'Aumont); ce ne peut être que leur égal, le grand-maître de la garde-robe en personne, M. le duc de Liancourt, qui avait alors la survivance du duc d'Estissac, son père, et qui en exerçait la charge; c'est celui même que tout le monde a connu et vénéré sous le nom de duc de La Rochefoucauld-Liancourt, et qui n'est mort qu'en mars 1827. Voilà le témoin, un des plus vertueux citoyens, un homme de 89, tel qu'il s'en préparait à cette époque dans tous les rangs, et particulièrement au sein de la jeune noblesse éclairée et généreuse. De pareils spectacles, il faut en convenir, étaient bien propres à exciter de nobles coeurs et à leur donner la nausée des basses intrigues. Si l'on veut connaître le duc de La Rochefoucauld-Liancourt, sa vie est partout, son souvenir revit dans de nombreuses institutions de bienfaisance. Ce fut lui qui, grâce à cette intime charge de grand-maître de la garde-robe, pénétrant de nuit jusqu'à Louis XVI, le faisant réveiller pour lui apprendre la prise de la Bastille, et lui entendant dire comme première parole: C'est une révolte! lui répondit: Non, Sire, c'est une révolution! Tel est l'homme qui, jeune et condamné par les devoirs de sa charge à subir le spectacle des derniers moments de Louis XV, eut l'idée de nous en faire profiter. Ami de M. de Choiseul, ennemi du ministère d'Aiguillon et de la maîtresse favorite, il eût pu dire aux approches du danger, comme Saint-Simon à la nouvelle de la mort de Monseigneur: «La joie néanmoins perçoit à travers les réflexions momentanées de religion et d'humanité par lesquelles j'essayois de me rappeler.» A nos yeux comme aux siens, est-il besoin d'en avertir? de pareils récits et les turpitudes mêmes où ils font passer ont un sens sérieux: la nécessité et la légitimité de 89 sont au bout, comme une conséquence irrécusable. La scène où l'on réveille Louis XVI est le contre-coup fatal de celles où, quinze ans auparavant, on suivait la fin honteuse de Louis XV. L'enseignement historique ressort avec toute sa gravité. C'est dans cette conviction qu'en livrant ces pages au public, nous sommes assuré de ne manquer en rien ni à la mémoire ni à la pensée de celui qui les a écrites.
15 février 1846.
MÉMOIRES SUR LA MORT DE LOUIS XV
La maladie d'un roi, d'un roi qui a une maîtresse, et une c... pour maîtresse, d'un roi dont les ministres et les courtisans n'existent que par cette maîtresse, dont les enfants sont opposés d'intérêts et d'inclination à cette maîtresse, est une trop grande époque pour un homme qui vit et qui est destiné à vivre à la Cour, pour ne pas mériter toutes ses observations. C'est d'ailleurs un événement à peu près unique dans la vie, et qui sert plus qu'aucun autre à la connaissance parfaite de cette classe d'hommes qu'on appelle courtisans. Destiné, comme je l'étais, à voir un jour le roi malade, je m'étais toujours proposé de suivre avec la plus grande attention toute la scène de sa maladie, et tous les différents mouvements qu'elle devait produire. L'idée que j'avais avec toute la Cour de l'effet que ferait sur le roi le second accès de fièvre, rendait à ma curiosité ce moment intéressant, il me l'était d'ailleurs encore plus par le renvoi, que je regardais comme certain, de sa maîtresse, et par la chute d'un ministre, et d'un ministre odieux, qui devait être la suite nécessaire du renvoi de cette maîtresse. La santé du roi, le soin qu'il en avait, sa vigueur, paraissaient devoir éloigner cet événement, quand tout à coup il arriva au moment où on s'y attendait le moins.
Cependant il était midi, et les médecins venaient d'arriver. On appela à la fin la garde-robe, et nous trouvâmes le roi entouré d'une foule de médecins et de chirurgiens, les questionnant avec une faiblesse et une inquiétude inexprimables sur la marche de sa maladie, sur leur opinion de son état, et sur les remèdes qu'ils lui donneraient dans tel ou tel cas. Les médecins le rassuraient, caractérisant sa maladie de fièvre catarrheuse; mais ils montraient plus d'inquiétude dans la manière dont ils le traitaient que dans leurs paroles. Ils avaient déjà annoncé qu'ils feraient une seconde saignée à trois heures et demie, et même une troisième dans la nuit, ou dans la journée du lendemain, si la seconde ne débarrassait pas le mal de tête, le roi, dont les questions répétées avaient poussé les médecins à lui faire cette réponse, s'en montrait fort mécontent. «Une troisième saignée, disait-il, c'est donc une maladie! Une troisième saignée me mettra bien bas, je voudrais bien qu'on ne fit pas une troisième saignée. Pourquoi cette troisième saignée?» Les rois ne peuvent rien dire qui ne soit répété et même interprété. Ses propos sur la troisième saignée coururent bientôt Versailles. Ils nous avaient frappés en les entendant; ils firent le même effet sur tous ceux qui les apprirent, et le sentiment général fut de conclure qu'une troisième saignée prouverait au roi qu'il était bien malade, et le déterminerait au renvoi de Mme Dubarry. Ici on avait toujours entendu dire qu'une troisième saignée devait faire recevoir les sacrements; et, suivant la disposition favorable ou contraire à la maîtresse, chacun craignait ou espérait de la voir ordonner. Comme le parti de ceux qui désiraient l'expulsion de Mme Dubarry et de ses vils sectateurs n'était en général composé que de gens honnêtes, il se bornait à désirer tout ce qui pouvait en hâter le moment, mais ne formait à cet égard aucunes intrigues. Il n'en était pas de même du vil parti qui la soutenait: accoutumé aux menées sourdes, à des intrigues basses et enveloppées, il était déterminé à les employer dans une occasion réellement intéressante. On entoura donc les médecins, on les chambra; on fit envisager aux honnêtes, ou à ceux qu'on croyait tels, combien le roi avait été frappé de l'idée de cette troisième saignée, combien il se croirait malade s'il se la voyait faire, et quel était le danger de la peur pour un homme de cette faiblesse et de cette pusillanimité. On parlait plus clair à ceux que l'on croyait moins honnêtes, et on leur montrait que la troisième saignée allait faire recevoir les sacrements, renvoyer Mme Dubarry, et par conséquent qu'ils s'en feraient, en l'ordonnant, une ennemie irréconciliable, car on ne mettait jamais en doute qu'elle ne revint bientôt après. Les Dubarry, les d'Aiguillon, les d'Aumont, les Richelieu, les Bissy, employaient leur éloquence, mettaient en jeu tous leurs moyens pour persuader la Faculté, et en étaient venus à bout. La médecine de Bordeu et de Lorry est assez complaisante, et se prête volontiers aux fantaisies des malades. Les conseils des courtisans leur firent en cette occasion un grand effet; ils renoncèrent à reparler de cette saignée.
Je ne croyais pas alors que son motif fût la bassesse et l'envie de produire Mme Dubarry; je n'y voyais que le projet de nous éconduire pour rester seul avec le roi, prétention de droits; et quoique tout le monde à peu près fût déjà sorti, je tins bon et lui répondis: Que si le roi voulait que je sorte, il me l'ordonnerait, mais qu'en attendant j'allais rester. M. de Bouillon vint à mon secours et dit la même chose, et les gens qui étaient sortis, nous voyant rester, rentrèrent aussi. Je jouis alors de m'être opposé avec succès à cette prétention de M. d'Aumont. J'ai bien plus joui depuis, quand j'ai su le vrai motif de sa conduite, d'avoir empêché la visite qu'il voulait favoriser. Cependant le roi était gisant dans son lit, n'ayant nul désir de voir celle que M. d'Aumont avait tant à coeur de lui amener, et n'ouvrant la bouche, dans l'état d'affaissement où il était, que pour geindre et parler de lui à la Faculté. La quantité de médecins dont il était entouré m'avait, dans le commencement de la journée, apitoyé pour lui. Quatorze personnes, dont chacune a le droit d'approcher et de visiter un malade, me paraissaient un vrai supplice. Mais le roi n'en jugeait pas ainsi; et, outre que l'habitude l'empêchait de s'apercevoir de cette importunité, qui aurait été pour tout autre insoutenable, l'inquiétude et la peur la lui rendaient précieuse. La Faculté était composée de six médecins, cinq chirurgiens, trois apothicaires; il aurait voulu en voir augmenter le nombre. Il se faisait tâter le pouls six fois par heure par les quatorze; et quand cette nombreuse Faculté n'était pas dans la chambre, il appelait ce qui en manquait pour en être sans cesse environné, comme s'il eût espéré qu'avec de tels satellites la maladie n'oserait pas arriver jusqu'à Sa Majesté. Je n'oublierai jamais que Lemonnier lui ayant dit qu'il était nécessaire qu'il fît voir sa langue, et le lit n'étant ouvert que de façon à laisser approcher à la fois l'un deux, il la tira d'un pied appuyant ses deux mains sur ses yeux, que la lumière incommodait, et la laissa tirée plus de six minutes, ne la retirant que pour dire après l'examen de Lemonnier: «À vous, Lassonne;» et puis: «À vous, Bordeu;» et puis: «À vous, Lorry,» etc.; et puis, et puis, enfin jusqu'à ce qu'il eût appelé l'un après l'autre tous ses docteurs, qui témoignaient chacun à leur manière la satisfaction qu'ils avaient de la beauté et de la couleur de ce précieux et royal morceau. Il en fut de même un moment après, pour son ventre, qu'il fallut tâter; et il fit défiler chaque médecin, chaque chirurgien, chaque apothicaire, se soumettant avec joie à la visite, et les appelant toujours l'un après l'autre et par ordre. Mais ces visites se faisaient en prenant bien garde que le roi ne vît la lumière qui l'avait déjà incommodé, et dont il s'était plaint une fois. On mettait la main devant, et on ne laissait arriver les rayons que sur la partie que l'on voulait éclairer. Un garçon de la chambre avait été chargé de ce soin; son attention n'était jamais en défaut. Il la poussait même plus loin que l'exactitude, et je dirai en passant comment elle nous procura une scène ridicule et plaisante. Il fut question de donner un lavement au roi. On le traîna à grand'peine sur le bord de son lit, et là on le posta dans l'attitude convenable à la circonstance, c'est-à-dire le visage enfoncé dans un oreiller, et le derrière à découvert et en position. La Faculté, rangée autour du lit, fit place, en se mettant en haie, au maître apothicaire, qui arrivait la canule à la main, suivi du garçon apothicaire qui portait respectueusement le corps de la seringue, et du garçon de la chambre qui portait la lumière destinée naturellement à éclairer la scène. M. Forgeot (c'est le nom du maître apothicaire), placé avantageusement, allait poser et mettre en place la canule, quand tout à coup le garçon de la chambre, voyant que la lumière qu'il porte donne en plein sur le derrière royal, et imaginant apparemment que son effet peut être dangereux pour la santé ou au moins la commodité de Sa Majesté, arrache avec précipitation de dessous le bras d'un médecin un chapeau, et le place entre la bougie et le lieu où M. Forgeot dirigeait toute son attention. J'aurais peine à peindre la colère servile et méprisante de l'apothicaire, à qui cette éclipse avait fait manquer son coup, l'étonnement des médecins, l'indignation du petit garçon apothicaire, et l'envie de rire de la partie de l'assemblée heureusement placée pour être témoin de cette scène. Cette histoire ridicule peut servir à faire connaître l'empressement peu réfléchi, l'exactitude machinale des subalternes, que la plus profonde vénération n'abandonne jamais.
Cependant les médecins n'étaient pas contents de l'effet de leur remède, et l'accablement continuel du roi et les autres accidents leur faisaient craindre une fièvre maligne. Ils disaient cependant encore que la maladie était une fièvre humorale, mais consultaient fréquemment entre eux, et se laissaient voir inquiets. Bordeu avait été chez Mme Dubarry, et lui avait annoncé une grande maladie pour le roi. Lorry avait dit à M. d'Aiguillon que l'état du roi pouvait devenir inquiétant; mais la maîtresse et son favori n'en croyaient encore rien et n'en voulaient rien croire. L'inquiétude commençait pourtant à se répandre dans tout Versailles; chacun commençait aussi à se faire un plan de conduite pour le cours de la maladie: je fis celui de veiller le roi, et de le soigner de ma présence tant qu'elle durerait. On avait toujours dit, et avec assez de raison, que je le servais fort à ma commodité, et on avait voulu me faire de cette légèreté un grand démérite à ses yeux; mais son apathie, qui lui rendait tout indifférent, l'avait empêché de s'en choquer, et j'avais usé plus que personne de cette facilité que l'on admirait en lui pour les gens qui l'approchaient, et qui n'était que l'effet de la plus complète indifférence. Cependant je ne voulais pas, dans le moment où il était malade, ne pas le soigner aussi bien et mieux que les autres; je croyais mon devoir attaché à ne le quitter que le temps absolument nécessaire pour mon repos ou mes repas. J'y voyais aussi mon intérêt, car j'acquérais par une conduite assidue pendant sa maladie, et par dix nuits passées auprès de son lit, le droit de reprendre après sa guérison mon train ordinaire de vie. J'étais déterminé aussi à cette conduite par le désir et le projet d'observer de près un événement aussi curieux, et de démêler les intrigues qu'il ferait nécessairement naître en abondance. Voilà quels étaient mon plan et mes motifs. Je me proposais aussi la plus grande retenue dans mes propos, et de ne rien faire paraître de l'envie que j'avais de tout ce qui pouvait amener le renvoi de la maîtresse et du ministre, sans cependant me permettre d'affecter jamais aucun sentiment contraire. Il était déjà dix heures du soir. Le roi avait été changé de son grand lit dans un petit, pour la commodité de son service; son affaissement, ses douleurs, sa pesanteur augmentaient, et, malgré l'opinion qu'on avait de sa faiblesse et de sa peur, il paraissait bien évidemment qu'il commençait une grande maladie. Tout Versailles en était persuadé, excepté ceux qui ne voulaient pas l'être. Les médecins l'étaient comme tout le monde, et leur silence l'annonçait; ils ne parlaient qu'entre eux, et remettaient encore au lendemain à vouloir prononcer sur le caractère de la maladie. La famille royale, fort inquiète, était revenue après son souper voir le roi, et se préparait à rester tard dans la chambre à côté pour voir le commencement de la nuit, quand tout à coup la lumière, approchée du visage du roi sans la précaution ordinaire, éclaira son front et ses joues, où l'on aperçut des rougeurs. Les médecins qui entouraient le lit, à la vue de ces rougeurs qui étaient déjà des boutons élevés sur la peau, se regardèrent entre eux avec un accord et un étonnement qui fut l'aveu de leur ignorance. Lemonnier voyait le roi depuis deux jours avec des maux de reins, de l'affaissement, des maux de coeur; les quatre autres voyaient depuis midi les symptômes augmentés, et aucun, même en tâtant le pouls, ne s'était douté que la maladie pût être la petite vérole. Tout le monde le vit dans ce moment, et il était inutile d'être médecin pour en être convaincu. Ceux-ci sortirent de la chambre du roi, et l'annoncèrent à la famille royale en disant qu'enfin on savait ce qu'était la maladie, qu'elle était bien connue, que le roi était préparé à merveille, et que cela irait bien. Le premier soin de tout le monde fut d'engager M. le Dauphin, qui n'avait jamais eu la petite vérole, à quitter l'appartement; Mme la Dauphine l'emmena. M. le comte de Provence, M. le comte d'Artois et leurs femmes sortirent aussi; Mesdames seules restèrent. Elles n'avaient pas eu plus la petite vérole que M. le Dauphin, et en avaient peur: elles ne voulurent pas se rendre aux représentations que nous leur fîmes, et se montrèrent inébranlables dans le projet qu'elles avaient formé de ne point abandonner leur père. On aura peine à croire que cet acte de piété filiale ait excité aussi peu qu'il l'a fait l'intérêt public. Les gens qui en parlaient se contentaient de dire que c'était bien, mais les trois quarts n'en parlaient ni n'y pensaient; et cette indifférence, ce froid pour une action réellement aussi belle, aussi touchante, que l'on eût tant goûtée et vantée de particuliers, ne venait pas de l'occupation où était toute la Cour de la maladie du roi; elle n'était produite que par la plate et mince existence de Mesdames, que l'on connaissait sans envie du bien, sans âme, sans caractère, sans franchise, sans amour pour leur père. On fut persuadé que c'était pour faire parler d'elles, ou machinalement, qu'elles se soumettaient à un danger aussi évident. Leur oisiveté ordinaire fit croire à quelques-uns que c'était pour se donner une occupation; d'autres crurent que Mmes de Narbonne et de Durfort, célèbres ouvrières en intrigues, avaient poussé Mmes Adélaïde et Victoire à cette conduite, dont elles espéraient retirer dans la suite l'intérêt; et que quant à Mme Sophie, qui était une manière d'automate, aussi nulle pour l'esprit que pour le caractère, elle avait, selon sa coutume, suivi par apathie la volonté et le projet de ses soeurs. Mais la meilleure raison encore du peu d'effet que faisait sur l'esprit de la Cour et de Paris la conduite véritablement respectable de Mesdames, c'était l'objet de leur sacrifice. Le roi était tellement avili, tellement méprisé, particulièrement méprisé, que rien de ce qu'on pouvait faire pour lui n'avait droit d'intéresser le public. Quelle leçon pour les rois! Il faut qu'ils sachent que, comme nous sommes obligés malgré nous de leur donner des marques extérieures de respect et de soumission, nous jugeons à la rigueur leurs actions, et nous nous vengeons de leur autorité par le plus profond mépris, quand leur conduite n'a pas pour but notre bien et ne mérite pas notre admiration; et, en vérité, il n'était pas besoin de rigueur pour juger le roi comme il l'était par tout son royaume.
Cependant la joie qu'avaient eue MM. de Bouillon et d'Aumont, en apprenant que le roi avait la petite vérole, ne dura pas longtemps. Leur espérance ou plutôt leur certitude d'une guérison prochaine ne tarda pas à s'évanouir, et ils s'aperçurent, après quelques moments de réflexion, qu'un vieillard de plus de soixante ans, qui a la petite vérole, ne se porte pas bien, et est dans quelque danger. D'ailleurs, l'état du roi était même plus fâcheux que ne l'est communément à cette époque celui de ceux qui ont cette maladie. Son affaissement continuait; il se plaignait de douleurs sourdes de tête, et l'agitation était excessive malgré l'abattement. Il ne parlait pas, et avait les yeux fixes et hagards. La fièvre, qui était toujours très-considérable, augmentait fréquemment et par bouffées, et Lemonnier, qui le veillait, en disant qu'il était comme il devait être, avait bien l'air de ne pas dire ce qu'il pensait. J'aurais dès lors été fort effrayé de l'état du roi si j'avais pris quelque intérêt à la conservation de ses jours. Son affaissement, le peu d'inquiétude qu'il témoignait, lui qui était l'homme du monde le plus douillet et le plus penaud, me paraissaient la preuve la plus décisive du danger de son état à ajouter au danger seul de la nature de sa maladie. MM. d'Aumont et de Bouillon, qui veillaient comme moi, se montraient d'une grande inquiétude. Ils se donnaient l'un et l'autre pour aimer le roi tendrement, et s'entretenaient toujours de ses rares et sublimes qualités. Leur conversation était souvent interrompue par de tendres et profonds soupirs, par des sanglots, par des gémissements, et quelquefois aussi par des moments de sommeil; car heureusement leur inquiétude et leur douleur ne leur ôtaient pas toute faculté de dormir. Sur le matin, et dans les moments où ils voyaient avec plus d'effroi l'état du roi, M. de Bouillon, qui, tout en pleurant, venait de s'éveiller, regarda tendrement La Martinière, et lui avançant les deux bras: «Vous voyez bien cela, lui dit-il, mon cher La Martinière, ce sont mes deux bras, c'est certainement ce que j'aime le plus au monde; eh bien! s'il les fallait pour sauver la vie du roi, je vous dirais: Mon ami, coupez-les-moi tous les deux; c'est un si bon maître!» Il est bon de remarquer, en passant, que ce si bon maître, que ce pauvre M. de Bouillon aimait tant, ne lui parlait jamais, disait toujours que c'était une triste et plate espèce, et lui avait, trois ou quatre ans auparavant, fait défendre, à la réquisition de son père, de paraître à la Cour, après en avoir dit tout le mal que l'on peut dire de quelqu'un. Il faut ajouter aussi que ce tendre serviteur du roi, qui l'aimait tant depuis vingt-quatre heures qu'il était malade, venait le voir environ huit jours par an quand il était en santé. Il y a des gens qui sont nés valets; je crois que, sans calomnie, on peut ranger M. de Bouillon dans cette classe, et cela est assez simple, si, comme on le dit, il est fils d'un frotteur. M. d'Aumont ne restait pas court aux expressions de douleur et de regret de M. de Bouillon; il enchérissait encore en assurance de dévouement, et, à l'offre que faisait l'autre de ses chers bras, il marquait peu d'étonnement, et disait, avec un verbiage emphatique et que j'aurais peine à rendre, que si au lieu d'une vie il en avait quatre, il les perdrait pour racheter celle du roi avec une satisfaction et un bonheur inimaginables, quoiqu'il priât d'observer qu'il était fort heureux dans ce monde. J'entendais cette scène dans un coin, près de ces messieurs, et, trouvant ma sensibilité bien au-dessous de la leur, je me taisais, et me contentais de ne pas rire. Cependant les médecins étaient arrivés pour la consultation, et, d'après l'état du roi et le compte de la nuit, ils avaient opiné pour les vésicatoires; ils avaient été mis, et quoiqu'en général ces messieurs ne disent pas leur avis, ils paraissaient peu contents. M. le duc d'Orléans, M. le prince de Condé, M. de Penthièvre, s'étaient déterminés à garder le roi et à s'enfermer avec lui. M. le duc de Chartres s'était retiré pour rester avec M. le Dauphin, pour le voir quand il le pourrait, et M. le duc de Bourbon avait suivi son exemple. La nuit du roi, qui avait été mauvaise, fut dite dans Versailles encore plus mauvaise qu'elle n'avait été réellement, et, hors M. d'Aiguillon, tout le monde croyait le roi à deux jours de sa mort. La joie était grande parmi les ennemis de sa maîtresse; on la voyait chassée dans la journée, on voyait tout le tripot dispersé, anéanti, écrasé, et chacun, se forgeant à son gré sa chimère la plus agréable, voyait le ministère présent succédé par lui ou par ses amis. M. le Dauphin, qui s'était montré triste et inquiet la veille au soir, le paraissait encore davantage le matin. Il s'était, ainsi que Mme la Dauphine et ses frères, renfermé dans son plus petit intérieur, et à son service près, qu'il voyait seulement à l'heure de son lever et de son coucher, il vivait en famille; il voyait aussi un demi-quart d'heure, à midi et demi, les princes qui ne voyaient pas le roi. Voilà comme il a passé le temps de la maladie. Il allait avec une grande exactitude aux prières des quarante heures, toujours avec une très-bonne contenance, avec un air réellement abattu, et ne prenait part à rien en public.
La nouvelle de la petite vérole fut se répandre à Paris, et chacun dans ce premier moment ne douta pas que le roi ne succombât à cette maladie. L'effet était bien différent dans le peuple que trente ans auparavant, où le même roi, malade à Metz, aurait réellement trouvé dans sa capitale un millier d'hommes assez fous pour sacrifier leur vie pour sauver la sienne, et où tout son peuple, d'une voix unanime, lui avait donné, on ne sait pas trop pourquoi, le beau nom de Bien-aimé, dont il n'a jamais senti la douceur et le prix. Sa philosophie avait fait de grands, progrès depuis cette époque, et la conduite avilie du roi, les infamies qui avaient été faites en son nom et auxquelles sa faiblesse apathique s'était prêtée, avaient fort aidé à cette philosophie. On ne voyait point dans Paris de gens inquiets courir, s'empresser, s'arrêter, pour savoir de ses nouvelles. Tout avait l'air calme et tranquille, et tout était joyeux et content. Quoique ce sentiment fût le même à Versailles, l'air d'inquiétude y était plus général; c'est d'abord le pays du déguisement, et si le déguisement est permis dans un cas, c'est bien dans celui où quand on peut, sans blesser l'honneur, cacher ce qu'on pense, on ne peut pas le faire paraître sans étourderie et sans courir le risque à peu près sûr d'une Bastille éternelle. On parlait déjà, quoique vaguement, des sacrements dans tout le château; on disait que le roi, qui avait tant de religion, allait les demander dès qu'il se verrait bien malade, ce qui ne pourrait pas manquer d'arriver bientôt. Mesdames en étaient persuadées, et avaient l'air de le désirer. Elles en parlaient ainsi, et attendaient le moment où la piété de leur père lui ferait désirer cette consolation dans sa maladie. Quelque ferme que l'on soit dans son opinion, quand on y attache un grand prix, et quelque raison que l'on croie avoir de l'être, on la voit encore avec plaisir être celle des autres, et cette idée y confirme davantage. Telle était la position où se trouvaient dans ce moment les ennemis du tripot; la connaissance qu'ils avaient du goût du roi pour les sacrements, de son idée sur l'efficacité d'un acte de contrition, et sur le besoin qu'il en avait, leur persuadait bien qu'on touchait au moment où son amour pour la religion, ou son envie de donner un bon exemple en ce genre, allaient lui faire demander son confesseur; mais leur opinion, partagée par Mesdames, la leur rendait encore plus certaine. Ils nageaient dans la joie, et cette joie n'était troublée alors par aucune inquiétude. La tranquillité n'était pas aussi entière en haut. Bordeu y était monté dans la matinée, et avait fort effrayé la maîtresse. Il lui avait dit dans ce moment que le roi était assez mal, que sa maladie prenait une mauvaise tournure, et qu'il lui conseillait de prendre ses arrangements pour partir bientôt, et pour partir d'elle-même, sans attendre qu'elle fût renvoyée. La manière de Bordeu est tranchante, assez franche, même quelquefois dure. Il était médecin de Mme Dubarry depuis sa naissance, et l'avait vue dans toutes les différentes époques de sa vie. Il l'amusait par ses contes et par sa gaieté, et avait alors plus de crédit que personne sur son esprit. C'est encore assez le propre des filles: les confidences qu'elles sont obligées de faire à leur médecin leur donnent presque toujours une entière confiance en eux, et on en voit peu n'en pas raffoler. Les conseils de Bordeu lui firent dans le moment assez d'impression; mais comme elle était fille dans toute l'acception du terme, et que les filles ne réfléchissent ni ne calculent, et n'ont aucune suite, après avoir un instant pleuré, elle dit qu'elle verrait, et parut peu inquiète de la santé du roi. Ce que je rapporterai de l'intérieur de Mme Dubarry dans tout le cours de ce récit, je le tiens de Bordeu, qui m'a toujours assuré me dire la vérité. Elle ne tarda pas de faire part à M. d'Aiguillon de sa conversation, et de l'inquiétude où elle était. Celui-ci était instruit de son côté par Lorry, et plus encore par M. d'Aumont, de l'état du roi, des inquiétudes de la nuit et de l'opinion générale. Soit qu'il affectât de n'y vouloir pas prendre part, soit que le si grand intérêt... (Le reste manque dans la copie.)
Note.—Cette Relation avait été imprimée en 1846, à un très-petit nombre d'exemplaires. En la reproduisant ici, je n'ai eu qu'un but, c'est de montrer dans un frappant et hideux tableau comment les monarchies finissent, comment elles sont atteintes en quelque sorte de gangrène sénile. Louis XIV avait dit, dans ses Instructions au Dauphin, une belle parole trop méconnue par son indigne petit-fils: «Les empires, mon fils, ne se conservent que comme ils s'acquièrent: c'est-à-dire par la vigueur, par la vigilance et par le travail.»
PENSÉES
On me permettra de terminer ce volume comme j'ai fait déjà pour quelques-uns des volumes précédents, je veux dire par quelques Pensées familières qui s'adressent moins au public des lecteurs qu'à des habitués et à des amis.
I
(Près d'Aigues-Mortes, 1839.)
Mon âme est pareille à ces plages où l'on dit que saint Louis s'est embarqué: la mer et la foi se sont depuis longtemps, hélas! retirées, et c'est tout si parfois, à travers les sables, sous l'aride chaleur ou le froid mistral, je trouve un instant à m'asseoir à l'ombre d'un rare tamarin.
II
(Marseille, 1839.)
A quoi suis-je sensible désormais? à des éclairs: l'autre jour j'en eus un bien doux. Nous voguions le soir hors du port, nous allions rentrer: une musique sortit, elle était suivie d'une quarantaine de petites embarcations qu'elle enchaînait à sa suite et qui la suivaient en silence et en cadence. Nous suivîmes aussi. Le soleil couché n'avait laissé de ce côté que quelques rougeurs; la lune se levait et montait déjà pleine et ronde: la Réserve et les petits lieux de plaisance aussi bien que les fanaux du rivage s'illuminaient. Cette musique ainsi encadrée et bercée par les flots nous allait au coeur: «Oh! rien n'y manque, m'écriai-je en montrant le ciel et l'astre si doux.»—-«Oh! non! rien n'y manque!» répéta après moi la plus jeune, la plus douce, la plus timide voix de quinze ans, celle que je n'ai entendue que ce soir-là, que je n'entendrai peut-être jamais plus. Je crus sentir une intention dans cette voix si fine de jeune fille: je crus (Dieu me pardonne!) qu'une pensée d'elle venait droit au poëte, et je répétai encore, en effleurant cette fois son doux oeil bleu: «Non! rien.»—-Et, semblables à ces échos de nos coeurs, les sons déjà lointains de la musique mouraient sur les flots.
III
(1839.)
Ce soir, 31 mai, en descendant du Vésuve à cinq heures et demie, admirable vue du golfe: fines projections des îles sur une mer blanche, sous un ciel un peu voilé; ineffable beauté! découpures élégantes; Capri sévère, Ischia prolongée, les bizarres et gracieux chaînons de Procida; le cap Misène isolé avec sa langue de terre mince et jolie, le château de l'Oeuf en petit l'imitant, le Pausilippe entre deux doucement jeté: en tout un grand paysage de lointain, dessiné par Raphaël.—-Oh! vivre là, y aimer quelqu'un, et puis mourir!
IV
J'aime encore beaucoup à respirer les fleurs, mais je n'en cueille plus.
V
Pourquoi je ne fais plus de romans?—-L'imagination pour moi n'a jamais été qu'au service de ma sensibilité propre. Écrire un roman pour moi, ce n'était qu'une manière indirecte d'aimer et de le dire.
VI
(À 44 ans.)
La nature est admirable, on ne peut l'éluder. Depuis bien des jours, je sens en moi des mouvements tout nouveaux. Ce n'est plus seulement une femme que je désire, une femme belle et jeune, comme toutes celles que j'ai précédemment désirées. Celles-là plutôt me répugnent. Ce que je veux, c'est une femme toute jeune et toute naissante à la beauté; je consulte mon rêve, je le presse, je le force à s'expliquer et à se définir: cette femme dont le fantôme agite l'approche de mon dernier printemps, est une toute jeune fille. Je la vois; elle est dans sa fleur, elle a passé quinze ans à peine; son front plein de fraîcheur se couronne d'une chevelure qui amoncelle ses ondes, et qui exhale des parfums que nul encore n'a respirés. Cette jeune fille a le velouté du premier fruit. Elle n'a pas seulement cette primeur de beauté; si je me presse pour dire tout mon voeu, ses sentiments par leur naïveté répondent à la modestie et à la rougeur de l'apparence. Qu'en veux-je donc faire? et si elle s'offrait à moi, cette aimable enfant, l'oserais-je toucher, et ai-je soif de la flétrir? Je dirai tout: oui, un baiser me plairait, un baiser plein de tendresse; mais surtout la voir, la contempler, rafraîchir mes yeux, ma pensée, en les reposant sur ce jeune front, en laissant courir devant moi cette âme naïve; parer cette belle enfant d'ornements simples où sa beauté se rehausserait encore, la promener les matins de printemps sous de frais ombrages et jouir de son jeune essor; la voir heureuse: voilà ce qui me plairait surtout et ce qu'au fond mon coeur demande. Mais qu'est-ce? tout d'un coup le voile se déchire, et je m'aperçois que ce que je désirais sous une forme équivoque est quelque chose de naturel et de pur, c'est un regret qui s'éveille, c'est de n'avoir pas à moi, comme je l'aurais pu, une fille de quinze ans qui ferait aujourd'hui la chaste joie d'un père et qui remplirait ce coeur de voluptés permises, au lieu des continuels égarements. Ma prévoyance, il y a quinze ans, n'y a point songé, ou j'ai résisté à la Nature qui tout bas me l'insinuait, et la Nature aujourd'hui me le rappelle.
Nos goûts vicieux et dépravés ne sont le plus souvent que des indications naturelles faussées et détournées de leur vrai sens.
VII
Comme Salomon et comme Épicure, j'ai pénétré dans la philosophie par le plaisir. Cela vaut mieux que d'y arriver péniblement par la logique, comme Hegel ou comme Spinosa.
VIII
Il y a des hommes qui ont l'imagination catholique (indépendamment du fond de la croyance): ainsi Chateaubriand, Fontanes; les pompes du culte, la solennité des fêtes, l'harmonie des chants, l'ordre des cérémonies, l'encens, tout cet ensemble les touche et les émeut.—-Il y en a d'autres qui (raisonnement à part) ont la sensibilité chrétienne, et je suis de ce nombre. Une vie sobre, un ciel voilé, quelque mortification dans les désirs, une habitude recueillie et solitaire, tout cela me pénètre, m'attendrit et m'incline insensiblement à croire.
IX
Je suis arrivé dans la vie à l'indifférence complète. Que m'importe, pourvu que je fasse quelque chose le matin, et que je sois quelque part le soir!
X
Je ne demande plus aux hommes qu'une chose: c'est de me laisser beaucoup de temps à moi, beaucoup de solitude, et pourtant de se prêter quelquefois encore à mon observation.
XI
La pensée est la superfluité de la vie: dans la jeunesse, on peut la mener de front avec les autres dépenses du dedans; mais plus tard elle devient incompatible avec l'excès ou même avec l'usage des plaisirs.
XII
Chaque jour je change; les années se succèdent, mes goûts de l'autre saison ne sont déjà plus ceux de la saison d'aujourd'hui; mes amitiés elles-mêmes se dessèchent et se renouvellent. Avant la mort finale de cet être mobile qui s'appelle de mon nom, que d'hommes sont déjà morts en moi!
Tu crois que je parle de moi personnellement, Lecteur; mais songe un peu, et vois s'il ne s'agit pas aussi de toi.
XIII
(Après avoir lu les Époques de la Nature de Buffon:)
Tout est changement et mobilité: la danseuse Cerrito détrône Taglioni, Verdi fait taire Donizetti; chacun a le cri à son tour, il grido, comme disait Dante; c'est ainsi que l'antique Ninive n'est plus que ruine et bas-reliefs indéchiffrables; c'est ainsi que quand l'amiral Wrangel visite la haute Sibérie, il trouve le silence de la mort dans ces contrées qui furent, selon Buffon, les premières florissantes du globe et le berceau touffu des antiques colosses. Contrée, empire, ou individu, ou monde, chacun a eu son jour; et que ce jour ait eu des milliers d'années, ou des milliers de jours, ou des milliers de minutes, il est passé sans retour, et une fois passé, ce n'est plus qu'un point bientôt imperceptible dans la durée infinie.
XIV
L'ensemble des illusions morales au sein desquelles habitent la plupart des hommes ressemble à cette coupole étoilée du firmament qui nous fait l'effet d'être notre dôme sur la terre. Ce n'est pas faux, mais ce n'est pas vrai non plus de la façon dont il nous semble. C'est une apparence qui console, qui enchante et repose et appuie le regard.
XV
Je suis l'esprit le plus brisé et le plus rompu aux métamorphoses. J'ai commencé franchement et crûment par le XVIIIe siècle le plus avancé, par Tracy, Daunou, Lamarck et la physiologie: là est mon fond véritable. De là je suis passé par l'école doctrinaire et psychologique du Globe, mais en faisant mes réserves et sans y adhérer. De là j'ai passé au romantisme poétique et par le monde de Victor Hugo, et j'ai eu l'air de m'y fondre. J'ai traversé ensuite ou plutôt côtoyé le Saint-Simonisme, et presque aussitôt le monde de La Mennais, encore très-catholique. En 1837, à Lausanne, j'ai côtoyé le Calvinisme et le Méthodisme, et j'ai dû m'efforcer à l'intéresser. Dans toutes ces traversées, je n'ai jamais aliéné ma volonté et mon jugement (hormis un moment dans le monde de Hugo et par l'effet d'un charme), je n'ai jamais engagé ma croyance, mais je comprenais si bien les choses et les gens que je donnais les plus grandes espérances aux sincères qui voulaient me convertir et qui me croyaient déjà à eux. Ma curiosité, mon désir de tout voir, de tout regarder de près, mon extrême plaisir à trouver le vrai relatif de chaque chose et de chaque organisation m'entraînaient à cette série d'expériences, qui n'ont été pour moi qu'un long Cours de physiologie morale.
XVI
En philosophie comme en amour, il est de ces esprits grossiers qui vont droit au fait, ils pensent aussitôt à réaliser; c'est supprimer le plus délicat des plaisirs, qui est de connaître le vrai, de le goûter, et de savoir qu'il s'altère aussitôt qu'on le veut mettre en action parmi les hommes. Le vrai, c'est le secret de quelques-uns. En un mot, j'aime à filer lentement l'idée comme le sentiment; c'est là la parfaite philosophie, comme c'est le parfait amour. Il faut être philosophe comme Hamilton, et non pas comme Condorcet.
XVII
De ce que la vie serait en définitive (ce que je crois) une partie qu'il faut toujours perdre, il ne s'ensuit point qu'il ne faille pas la jouer de son mieux et tâcher de la perdre le plus tard possible.
XVIII
Je pense sur la critique deux choses qui semblent contradictoires et qui ne le sont pas:
1° Le critique n'est qu'un homme qui sait lire, et qui apprend à lire aux autres;
2° La critique, telle que je l'entends et telle que je voudrais la pratiquer, est une invention, une création perpétuelle.
XIX
Ce que j'ai voulu en critique, ç'a été d'y introduire une sorte de charme et en même temps plus de réalité qu'on n'en mettait auparavant, en un mot, de la poésie à la fois et quelque physiologie.
XX
Je n'ai plus qu'un plaisir, j'analyse, j'herborise, je suis un naturaliste des esprits.—-Ce que je voudrais constituer, c'est l'histoire naturelle littéraire.
XXI
Il y a lieu plus que jamais aux jugements qui tiennent au vrai goût, mais il ne s'agit plus de venir porter des jugements de rhétorique. Aujourd'hui, l'histoire littéraire se fait comme l'histoire naturelle, par des observations et par des collections.
XXII
On a besoin de renouveler, de rafraîchir perpétuellement son observation et sa vue des hommes, même de ceux qu'on connaît le mieux et qu'on a peints, sans quoi l'on court risque de les oublier en partie et de les imaginer en se ressouvenant.—Nul n'a droit de dire: «Je connais les hommes.» Tout ce qu'on peut dire de juste, c'est: «Je suis en train de les connaître.»
XXIII
Assembler, soutenir et mettre en jeu à la fois dans un instant donné le plus de rapports, agir en masse et avec concert, c'est là le difficile et le grand art, qu'on soit général d'armée, orateur ou écrivain. Il y a des généraux qui ne peuvent assembler et manoeuvrer plus de dix mille hommes, et des écrivains qui ne peuvent manier qu'une ou tout au plus deux idées à la fois.
Il y a des écrivains qui ressemblent au maréchal de Soubise dans la guerre de Sept Ans: quand il avait toutes ses troupes rassemblées sous sa main, il ne savait qu'en faire, et il les dispersait de nouveau pour mieux se faire battre. Je connais ainsi des écrivains qui, avant d'écrire, congédient la moitié de leurs idées, et qui ne savent les exprimer qu'une à une: c'est pauvre. C'est montrer qu'on est embarrassé de ses ressources mêmes.
XXIV
L'homme ne fait jamais, en définitive, que ce à quoi il est obligé. Ceux qui ont la parole si prompte et si sûre sont tentés de rester un peu superficiels et de ne pas creuser les pensées.
Ceux qui, en tout sujet, ont par l'éloquence une grande route toujours ouverte, se croient dispensés de fouiller le pays.
XXV
De même qu'un arbre pousse inévitablement du côté d'où lui vient la lumière et développe ses branches dans ce sens, de même l'homme, qui a l'illusion de se croire libre, pousse et se porte du côté où il sent que sa faculté secrète peut trouver jour à se développer. Celui qui se sent le don de la parole se persuade que le gouvernement de tribune est le meilleur, et il y tend; et ainsi de chacun. En un mot, l'homme est instinctivement conduit par sa faculté à se faire telle ou telle opinion, à porter tel ou tel jugement, et à désirer, à espérer, à agir en conséquence.
XXVI
On peut avoir un idéal plus grand que soi, mais chacun fait commencer le joli au point où il sait atteindre lui-même.
XXVII
La bonne chère, le goût et le choix qu'on y porte, est souvent un signe de délicatesse au moral. Le goût s'applique volontiers aux deux ordres; l'abbé Gédoyn l'a très-bien remarqué: «Le goût, à proprement parler, emporte l'idée de je ne sais quelle matérialité.» Il y entre une part de sens. Le mot judicium des Latins a une acception plus étendue et un peu plus abstraite que notre mot goût.—Les gens d'esprit qui, à table, mangent au hasard et engloutissent pêle-mêle, avec une sorte de dédain, ce qui est nécessaire à la nourriture du corps (et j'ai vu la plupart des doctrinaires faire ainsi), peuvent être de grands raisonneurs et de hautes intelligences, mais ils ne sont pas des gens de goût.
XXVIII
Je ferai aux hommes politiques de l'École doctrinaire et métaphysique un reproche qui étonnera au premier abord ceux qui les connaissent: c'est d'avoir trop peu d'amour-propre. Ces esprits, dans les théories sophistiquées et super-fines qu'ils appliquent au gouvernement de la société, supposent trop que le commun des hommes leur ressemblent. L'humanité est plus grossière et plus forte en appétits que cela; c'est comme si l'on voulait juger de l'ensemble d'une végétation rustique par quelques fleurs panachées de la serre du Luxembourg.
XXIX
(Après une séance de la Chambre des Pairs:)
Qui n'a pas vu une armée de braves en complète déroute, ou une assemblée politique qui se croyait sage, mise hors de soi par quelque discours passionné, ne sait pas à quel point il reste vrai que l'homme au fond n'est qu'un animal et un enfant:—(O éternelle enfance du coeur humain!)
XXX
Si l'on va au delà des jeux éphémères de la littérature actuelle, qui encombrent le devant de la scène et qui gênent la vue, il y a en ce temps-ci un grand et puissant mouvement dans tous les sens, dans toutes les sciences. Notre XIXe siècle, à la différence du XVIIIe, n'est pas dogmatique; il semble éviter de se prononcer, il n'est pas pressé de conclure; il y a même de petites réactions superficielles qu'il a l'air de favoriser en craignant de les combattre. Mais, patience! sur tous les points on est à l'oeuvre; en physique, en chimie, en zoologie, en botanique, dans toutes les branches de l'histoire naturelle, en critique historique, philosophique, en études orientales, en archéologie, tout insensiblement change de face; et le jour où le siècle prendra la peine de tirer ses conclusions, on verra qu'il est à cent lieues, à mille lieues de son point de départ. Le vaisseau est en pleine mer; on file des noeuds sans compter; le jour où l'on voudra relever le point, on sera tout étonné du chemin qu'on aura fait.
XXXI
En critique, j'ai assez fait l'avocat, faisons maintenant le juge.
XXXII
Puisqu'il faut avoir des ennemis, tâchons d'en avoir qui nous fassent honneur: «L'envie et la médisance l'ont déjà attaqué; il a eu les faux esprits pour ennemis, c'est une bonne marque.» Lord Bolingbroke a écrit cela de l'abbé Alari; tâchons qu'on le puisse dire de nous.
XXXIII
Ce serait encore une gloire, dans cette grande confusion de la société qui commence, d'avoir été les derniers des délicats.—Soyons les derniers de notre ordre, de notre ordre d'esprits.
XXXIV
Il faut du loisir pour l'agrément de la vie; les esprits qui ont toute leur charge ne sauraient avoir de douceur.
XXXV
J'avais une manière; je m'étais fait à écrire dans un certain tour, à caresser et à raffiner ma pensée; je m'y complaisais. La Nécessité, cette grande muse, m'a forcé brusquement d'en changer: cette Nécessité qui, dans les grands moments, fait que le muet parle et que le bègue articule, m'a forcé, en un instant, d'en venir à une expression nette, claire, rapide, de parler à tout le monde et la langue de tout le monde: je l'en remercie.
FIN DU TOME TROISIÈME
TABLE DES MATIÈRES DU TROISIÈME VOLUME
Avertissement
Théocrite.
Virgile et Constantin le Grand, par M. J.-P. Rossignol.
François Ier poëte.
Le chevalier de Méré, ou de l'Honnête homme au XVIIe siècle.
Mademoiselle Aïssé.
Benjamin Constant et madame de Charrière.
Madame de Krüdner et ce qu'en aurait dit Saint-Évremond.
M. de Rémusat.
Charles Labitte.
Réception de M. le comte Alfred de Vigny à l'Académie française. M. Étienne.
Réception de M. Vitet à l'Académie française.
Lettres de Rancé.
Mémoires de madame Staal-Delaunay.
L'abbé Prevost et les Bénédictins.
M. Victor Cousin.—Cours de l'Histoire de la Philosophie moderne.
Sur l'École française d'Athènes.
M. Rodolphe Topffer.
Mort de M. Vinet.
Études sur Pascal, par M. Vinet.
Relation inédite de la dernière maladie de Louis XV.
Pensées.
FIN DE LA TABLE.