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Portraits littéraires, Tome III

C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 5)

Reading edition

Mais, à côté d'Abélard, il y a les écoliers; à côté du maître, de celui qui cherche l'émancipation sérieuse de l'esprit, il y a ceux qui préludent à la légère et en gaussant. On rencontre surtout au premier rang et l'on ne peut s'empêcher d'aimer un certain Manegold, un charmant et vaillant écolier, qui par gageure, au sortir d'une nuit passée à la taverne, est le premier à entrer dans la classe en criant: En avant et du nouveau! qui, narguant l'anachronisme, fait des chansons déjà, comme, trois siècles plus tard, en fera Villon, et dont l'esprit, même aux instants sérieux, a l'air (passez-moi le mot) de polissonner toujours. Imaginez un drôle spirituel et dévoué tel qu'il s'en présente en France à chaque insurrection intellectuelle ou autre, un enfant de Paris malgré son nom alsacien, aide-de-camp prédestiné pour toutes les journées de barricades. Manegold précède Abélard en chantant. En France, la chanson précède volontiers le raisonnement. Elle l'a aussi précédé, si nous nous en souvenons bien, au sein de l'esprit de M. de Rémusat.

Et tandis que l'écolier libertin chante tout plein d'ivresse et de folie, le maître se lève, jeune aussi et beau, mais au front pâle: «Folâtre jeune homme, est-ce que tu ne sais pas que tout est sérieux?...» Écoutez! c'est l'Abélard éternel, la voix triste et grave que toute haute intelligence porte en soi.

Ce Manegold traverse et anime heureusement tout le drame; il est tout à fait absent-dans la vie imprimée d'Abélard. L'érudition n'a point de prise sur ces évocations-là, et la fantaisie qui les crée se retrouve plus vraie que la science. Mais je m'aperçois que, si je n'y prends garde, je me laisse aller à parler de ce qui n'est point connu du public. Je coupe court et je me résume en répétant que si l'Abélard qu'on a (la vie imprimée) est plus parfait comme ouvrage, l'Abélard-drame, qu'on aura un jour, paraîtra une plus vraie et plus entière expression du talent que nous nous sommes ici efforcé de peindre.

Le Rapport lu à l'Académie des sciences morales sur la philosophie allemande, et qui forme tout un volume, sort de notre compétence. La préface, où l'auteur a rassemblé les points principaux de l'examen et a présenté la génération des divers systèmes, de Kant à Hégel, est fort appréciée des gens du métier. C'est dans le temps de ce travail et des discussions approfondies d'où il est né, que M. de Rémusat a passé définitivement lui-même à l'état de maître et d'homme du métier, au lieu d'amateur très-distingué qu'il était auparavant. Est-ce donc qu'en philosophie, comme en bien des choses, il n'y aurait pas moyen, avec quelque avantage, de rester amateur toujours,

Ami de la vertu, plutôt que vertueux?

1er octobre 1847.

CHARLES LABITTE

«La mort a dépouillé ma jeunesse en pleine récolte... J'étais au comble de la muse et de l'âge en fleur,—hélas! et voilà que je suis entré tout savant dans la tombe, tout jeune dans l'Érèbe!»

(Épigramme de l'Anthologie, édit. Palat., VII, 558.)

Charles Labitte était né le 2 décembre 1816 à Château-Thierry. Son père, qui y remplissait les fonctions de procureur du roi, passa peu après en cette même qualité au tribunal d'Abbeville, où il s'est vu depuis fixé comme juge. Le jeune enfant fut ainsi ramené dès son bas âge dans le Ponthieu, patrie de sa mère, et c'est là qu'il fut élevé sous l'aile des plus tendres parents et dans une éducation à demi domestique. Il suivait ses classes au collége d'Abbeville; il passait une partie des étés à la campagne de Blangermont près Saint-Pol, et, durant cette adolescence si peu assujettie, il apprenait beaucoup, il apprenait surtout de lui-même. Je ne puis m'empêcher de remarquer que cette libre éducation, si peu semblable à la discipline de plus en plus stricte d'aujourd'hui, sous laquelle on surcharge uniformément de jeunes intelligences, est peut-être celle qui a fourni de tout temps aux lettres le plus d'hommes distingués: l'esprit, à qui la bride est laissée un peu flottante, a le temps de relever la tête et de s'échapper çà et là à ses vocations naturelles.

L'érudition de Charles Labitte y gagna un air d'agrément et presque de gaieté qui manque trop souvent à d'autres jeunes éruditions très-estimables, mais de bonne heure contraintes et comme attristées. Au reste, s'il lisait déjà beaucoup et toutes sortes de livres, il ne se croyait pas encore voué à un rôle de critique; il eut là de premiers printemps qui sentaient plutôt la poésie, et j'ai sous les yeux une suite de lettres écrites par lui dans l'intimité durant les années 1832-1836, c'est-à-dire depuis l'âge de seize ans jusqu'à celui de vingt, dans lesquelles les rêveries aimables et les vers tiennent la plus grande place. Ces lettres sont adressées à l'un de ses plus tendres amis, M. Jules Macqueron, qui faisait lui-même d'agréables vers; Labitte lui rend confidences pour confidences, et il y met d'utiles conseils littéraires: l'instinct du futur critique se retrouverait par ce coin-là. Nous ne citerons rien des vers mêmes: ils sont faciles et sensibles, de l'école de Lamartine; mais c'est plutôt l'ensemble de cette fraîche floraison qui m'a frappé, comme d'une de ces prairies émaillées au printemps où aucune fleur en particulier ne se détache au regard, et où toutes font un riant accord. Il y a aussi des surabondances de larmes que je ne saurais comparer qu'à celles des sources en avril. Les journées n'étaient pas rares pour lui où il pouvait écrire à son ami, après des pages toutes remplies d'effusions: «Je suis dans un jour où je vois tout idéalement et douloureusement, et enfin, s'il m'est possible de m'exprimer ainsi, lamartinement.» Faisant allusion à quelque projet de poème ou d'élégie, où il s'agissait de peindre un souvenir qui datait de l'âge de douze ans (ils en avaient seize), il écrivait à la date de juin 1832:

«Mais revenons au souvenir. Cette idée seule d'une tendresse enfantine (dont tu ris maintenant avec raison, et qui cependant pourrait servir de matière à de jolis vers) est gracieuse et vraie. Les souvenirs les plus doux de la vie sont en effet les souvenirs du coeur. Quand on ramène sa pensée à ses premières années et qu'on veut revenir sur les traces que l'on a déjà parcourues, il n'y a rien qui éclaire davantage ces époques flottantes et vagues qu'un amour d'enfant venu avant l'âge des sens. C'est un point lumineux dans ce demi-jour des premières années où tout est confondu, plaisirs, espérances, regrets, et où les souvenirs sont brouillés et incertains, parce qu'aucune pensée ne les a gravés dans la mémoire; amour charmant qui ne sait pas ce qu'il veut, qui se prend aux yeux bleus d'une fille comme le papillon aux roses du jardin par un instinct de nature, par une attraction dont il ne sait point les causes et dont il n'entrevoit pas la portée; innocent besoin d'aimer, qui plus tard se changera en un désir intéressé de plaire et de se voir aimé; passion douce et sans violence, rêve en l'air; première épreuve d'une sensibilité qui se développera plus tard ou qui plutôt s'éteindra dans des passions plus sérieuses; petite inquiétude de coeur qui tourmente souvent un jeune écolier, un de ces enfants aux joues roses que vous croyez si insouciant, mais qui déjà éprouve des agitations inconnues, qui étouffe, qui languit, qui se sent monter au front des rougeurs auxquelles la conscience n'a point part.»—La grâce facile où se jouera si souvent la plume de Charles Labitte se dessine déjà dans cette page délicate où je n'ai pas changé un mot.

Un caractère digne d'être noté honore en mille endroits ces premiers épanchements d'une vie naturelle et pure: ce sont les sentiments de croyance et de moralité, si familiers, ce semble, à toute jeunesse qu'on ne devrait point avoir à les relever, mais si rares (nous assure-t-on) chez les générations venues depuis Juillet, qu'elles sont vraiment ici un trait distinctif. Charles Labitte, à cet âge heureux, les possédait dans toute leur sève. Lui, dont plus tard les convictions politiques ou philosophiques n'eurent guère d'occasion bien directe de se produire et semblaient plutôt ondoyer parfois d'un air de scepticisme sous le couvert de l'érudition, il croyait vivement à l'amour, surtout à l'amitié, à l'immortalité volontiers, à la liberté toujours, à la patrie, à la grandeur de la France, à toutes ces choses idéales qu'il est trop ordinaire de voir par degrés pâlir autour de soi et dans son coeur, mais qu'il est impossible de sauver, même en débris, après trente ans, lorsqu'on ne les a pas aimées passionnément à vingt.

Il achevait sa philosophie à Abbeville en 1834, et faisait un premier voyage à Paris dans l'été de cette même année, pour y prendre son grade de bachelier-ès-lettres. Après un court séjour, il y revenait à l'entrée de l'hiver, sous prétexte d'y faire son droit, mais en réalité pour y tenter la fortune littéraire. Il arrivait cette fois pourvu de vers et de prose, de canevas de romans et de poëmes, de comédies, d'odes, que sais-je? de toute cette superfluité première dont il s'échappait de temps en temps quelque chose dans le Mémorial d'Abbeville, mais de plus muni d'articles de haute critique comme il disait en plaisantant, et surtout du fonds qui était capable de les produire. C'est dès lors que je le connus. Ce jeune homme de dix-huit ans, élancé de taille, et dont la tête penchait volontiers comme légèrement lassée, blond, rougissant, se montrait d'une timidité extrême; après une visite où il avait écouté longtemps, parlé peu, il vous écrivait des lettres pleines de naturel et d'abandon: plume en main, il triomphait de sa rougeur. Il vit beaucoup dans ces première temps Mme Tastu, à laquelle il adressa des vers. Il voyait aussi plus que tout autre son excellent parent et son patron naturel, M. de Pongerville, dont il était neveu à la mode de Bretagne, et qu'il se plaisait à nommer son oncle. Dans une visite qu'il fit à Londres dans l'automne de 1835, il lui adressait, comme au prochain traducteur du Paradis Perdu, une pièce de vers datée de Westminster et intitulée le Tombeau de Milton.

Mais c'était la critique qui le partageait déjà et qui allait l'enlever tout entier. Il s'était fort lié avec son compatriote M. Charles Louandre, fils du savant bibliothécaire d'Abbeville, et les deux amis avaient projeté de concert une Histoire des Prédicateurs du Moyen-Age. Cette seule idée était déjà d'une vue pénétrante: c'était comprendre qu'une telle histoire présenterait beaucoup plus d'intérêt qu'on ne pouvait se le figurer au premier abord. La prédication, en ces âges fervents, représentait et résumait à certains égards le genre d'influence qu'on a vue en d'autres temps se diviser entre la presse et la tribune. Les deux amis poussèrent vivement les préparatifs de leur commune entreprise; ils lurent tout ce qui était imprimé en fait de vieux sermonnaires, ils abordèrent les manuscrits, et, même lorsque l'idée d'une rédaction définitive eut été abandonnée, ils durent à cette courageuse invasion au coeur d'une rude et forte époque de connaître les sources et les accès de l'érudition, d'en manier les appareils comme en se jouant, et d'avoir un grand fonds par-de-vers eux, un vaste réservoir où ils purent ensuite puiser pour maint usage. Vers le même moment, Charles Labitte concevait, seul, un autre projet plus riant et qui eût été pour lui comme le délassement de l'autre, un livre sur le règne de Louis XIII et où devaient figurer Voiture, Balzac, Chapelain, l'hôtel Rambouillet, etc.; une grande partie des matériaux amassés ont paru depuis en articles dans la Revue de Paris et ailleurs. Tout ce confluent d'études se pressait dans les premiers mois de 1836 et avant que notre ami eût accompli ses vingt ans. Il avait à cette heure renoncé définitivement aux vers, et sa voie de curiosité critique était trouvée. En échangeant une veine pour l'autre, il porta aussitôt dans cette dernière une ardeur, un sentiment passionné et presque douloureux, qu'on n'est pas accoutumé à y introduire à ce degré. Il semblait étudier non pas pour connaître seulement et pour apprendre, mais pour échapper à un dégoût de la vie. Ce dégoût n'était-il que l'effet même et le contre-coup d'une excessive étude? n'était-il que cette satiété, cette lassitude incurable qui sort de toute chose humaine où l'on a touché le fond, quelque chose de pareil au medio de fonte leporum, admirable cri de ce Lucrèce tant aimé de notre ami? Quelle qu'en fût la cause, l'étude passionnée à laquelle se livrait Charles Labitte et d'où il tirait pour nous tant d'agréables productions, lui était à la fois un plaisir et une source de mort. Il étudiait sans trêve, à perte d'haleine, jusqu'à extinction de force vitale et jusqu'à évanouissement. Ses veux, qui lui refusaient souvent le service, ne faisaient qu'accuser alors l'épuisement des centres intérieurs et crier grâce, en quelque sorte, pour le dedans. Il en résulta de bonne heure des crises fréquentes, passagères, que recouvraient vite les apparences de la santé et les couleurs de la jeunesse; mais lui ne s'y trompait pas: «Je n'ai pas deux jours de bons sur dix (écrivait-il de Paris à M. Jules Macqueron, le 30 décembre 1835); mon pauvre ami, ma santé est à peu près perdue, et il est fort probable, du moins d'après les données de l'art, que mon pèlerinage sera court. Je dirais tant mieux, si je n'avais ni amis ni parents. Ne crois pas que je me drape ici en poitrinaire ou en malade languissant. J'ai ma conviction là-dessus, et il est bien rare que ces sortes de convictions trompent. Il y a ici pendant que je t'écris, vis-à-vis de moi, un jeune homme de Savoie, docteur en médecine, qui me donne tous ses soins. Si nous nous trouvons un jour réunis tous à Paris, j'espère te le faire connaître.»—Une telle tristesse était certainement disproportionnée aux causes appréciables; la science elle-même n'aurait pu trouver de quoi justifier ces pressentiments; c'était la lassitude de la vie qui parlait en lui.

Le premier article de quelque étendue par lequel il débuta véritablement dans les lettres est celui de Gabriel Naudé, qui parut dans la Revue des Deux Mondes le 15 août 1836. Il ne faisait là dès l'abord que se placer sous l'invocation de son véritable patron. Gabriel Naudé est bien le patron, en effet, de ceux qui avant tout lisent et dévorent, qui parlent de tout ce qu'ils ont lu, et chez qui l'idée ne se présente que de biais en quelque sorte, ne se faufile qu'à la faveur et sous le couvert des citations. L'article que Charles Labitte lui consacrait, et qui n'offrait encore ni l'ordre ni même toute l'exactitude auxquels il atteindra plus tard, ressaisissait du moins et rendait vivement la physionomie du modèle; le vieil esprit gaulois y débordait en jeune sève. On sentait que ce débutant d'hier s'était abouché de longue main avec ces hommes d'autrefois dont il parlait: il avait reçu d'eux le souffle, il avait la tradition.

Notre ami avait toujours ce grand passé littéraire devant les yeux; il aimait ces choses désintéressées en elles-mêmes et s'y absorbait avec oubli. Nous ne le suivrons point ici pas à pas dans la série d'articles qu'il laissa échapper durant les premières années, et qui n'étaient que le trop-plein de ses études constantes. Son fonds acquis sur les sermonnaires du Moyen Âge lui fournit matière à de piquantes appréciations de Michel Menot et des autres prédicateurs dits macaroniques. Il donna nombre de morceaux sur l'époque Louis XIII. En même temps, par ses portraits de M. Raynouard et de Népomucène Lemercier, il abordait avec bonheur ce genre délicat de la biographie contemporaine, et contribuait pour sa part à l'élargir.

Autrefois il existait deux sortes de notices littéraires: l'une toute sèche et positive, sans aucun effort de rhétorique et sans étincelle de talent, la notice à la façon de Goujet et de Niceron, aussi peu agréable que possible et purement utile; elle gisait reléguée dans les répertoires, tout au fond des bibliothèques: et puis il y avait sur le devant de la scène et à l'usage du beau monde la notice élégante, académique et fleurie, l'éloge; ici les renseignements positifs étaient rares et discrets, les détails matériels se faisaient vagues et s'ennoblissaient à qui mieux mieux, les dates surtout osaient se montrer à peine: on aurait cru déroger. J'indique seulement les deux extrémités, et je n'oublie pas que dans l'intervalle, entre le Niceron et le Thomas, il y avait place pour l'exquis mélange à la Fontenelle. Pourtant, chez celui-ci même, l'extrême sobriété faisait loi. On a tâché de nos jours (et M. Villemain le premier) de fondre et de combiner les deux genres, d'animer la sécheresse du fait et du document, de préciser et de ramener au réel le panégyrique. Ce genre, ainsi développé et déterminé, a parcouru en peu d'années ses divers degrés de croissance, et Charles Labitte, on peut le dire, l'a poussé au dernier terme du complet dans une ou deux de ses biographies, dans celle de Marie-Joseph Chénier particulièrement. Il était infatigable à féconder un champ qui, en soi, a l'air si peu étendu, et à en tirer jusqu'à la dernière moisson. Il ne se bornait pas aux simples faits principaux ni à l'analyse des ouvrages, ni même à la peinture de la physionomie et du caractère; il voulait tout savoir, renouer tous les rapports du personnage avec ses contemporains, le montrer en action, dans ses amitiés, dans ses rivalités, dans ses querelles; il visait surtout à ajouter par quelque page inédite de l'auteur à ce qu'on en possédait auparavant. Qu'il n'ait pas été quelquefois entraîné ainsi au delà du but et n'ait pas un peu trop disséminé ses recherches, au point d'avoir peine ensuite à les resserrer et à les ressaisir dans son récit, je n'essaierai nullement de le nier; mais il n'a pas moins poussé sa trace originale et vive, il n'a laissé à la paresse de ses successeurs aucune excuse; et il ne sera plus permis après lui de faire les notices écourtées et sèches que quand on le voudra bien. Pour montrer cependant à quel point dans son esprit tout cela se rapportait à des cadres élevés, et quel ensemble il en serait résulté avec le temps, je veux donner ici, tel qu'on le trouve dans ses papiers, le plan d'un ouvrage en deux volumes, où seraient entrés, moyennant corrections, plusieurs des morceaux déjà publiés. Le critique supérieur se fait sentir dans ce simple tracé où les détails ne masquent rien. Nous livrons le brillant programme à remplir à quelques-uns de nos jeunes vivants; mais nul, on peut l'affirmer, ne saura exploiter dans toute leur abondance les ressources que Charles Labitte y embrassait déjà.

LES POËTES DE LA RÉVOLUTION ET DE L'EMPIRE.

PREMIER VOLUME.

I.—Introduction.—Situation des Lettres sous Louis XVI,—De la poésie léguée à la génération de 89 par le XVIIIème siècle, ou les Jardins de Delille, les Odes de Le Brun et les Élégies de Parny.—Vue générale des Lettres pendant la Révolution et sous Bonaparte.—Influence réciproque des événements et des écrits.

II.—BEAUMARCHAIS, ou la transition de Voltaire à la Révolution. (Fragments inédits de Figaro.—Lettres autographes de Beaumarchais, etc.)

III.—MARIE-JOSEPH CHÉNIER, ou l'École de Voltaire en présence de la Révolution et de l'Empereur. (Lettres inédites, etc.)

IV.—MICHAUD, ou l'influence de Delille et le royalisme dans la presse. (Berchoux et la Quotidienne.)

V.—ANDRIEUX, ou la Comédie et le Conte pendant la Révolution. (Lettres inédites.)—Il y faudrait faire entrer Picard, Collin d'Harleville, dont Andrieux est l'Aristarque.

VI.—ÉTIENNE, ou la Comédie sous l'Empire.—Origine du Libéralisme de la Restauration. (Lettres inédites.)

SECOND VOLUME.

VII.—RAYNOUARD, ou la Tragédie nationale aboutissant à l'érudition, —les Templiers et les Troubadours. (Documents inédits.—Extraits de ses Mémoires autographes.—Vers manuscrits.)

VIII.—DUCIS, ou l'initiation au théâtre étranger. (Ducis grand épistolaire.—Ses poésies annoncent Lamartine.)—Originalité d'Abufar.—Shakespeare et les romantiques. (Lettres inédites.)

IX.—LEMERCIER, ou le précurseur des innovations.—Il est le prédécesseur de Victor Hugo, son successeur à l'Académie. (Pièces de théâtre inédites de sa jeunesse et du temps de la Révolution; lettres autographes.)

X.—ANDRÉ CHÉNIER, ou retour à l'Antiquité.—Influence sur l'école nouvelle par l'édition de 1819. (Vers inédits.—Documents nouveaux.)

XI.—MILLEVOYE, ou la transition à Lamartine. (D'après les manuscrits et papiers de sa famille.)

XII.—GEOFFROY, ou la Critique pendant la Révolution et sous l'Empire.—Histoire du Journal des Débats.

CONCLUSION.

Résumé sur l'ensemble de cette époque littéraire.—Bernardin de Saint-Pierre, Mme de Staël et Chateaubriand.—Les Méditations de Lamartine et l'Indifférence de Lamennais.—Les deux Poésies en présence.

Je ne puis m'empêcher d'abord de remarquer l'espèce de superstition ou de pédanterie (on l'appellera comme on voudra) qui devient une des manies de ce temps-ci: c'est de vouloir tout traiter et tout remettre en question à l'aide de pièces dites positives, de documents et de procès-verbaux. En réalité pourtant, on a beau chercher à se le dissimuler, plus on s'éloigne des choses, et moins on en a connaissance, j'entends la connaissance intime et vive; tous ces je ne sais quoi que les contemporains possédaient et qui composaient la vraie physionomie s'évanouissent; on perd la tradition pour la lettre écrite. On se met alors à attacher une importance extrême, disproportionnée, à certaines pièces matérielles que le hasard fait retrouver, à y croire d'une foi robuste, à en tirer parti et à les étaler avec une sorte de pédanterie (c'est bien le mot); moins on en sait désormais, et plus on a la prétention d'y mieux voir. Je prie qu'on veuille bien ne pas se méprendre sur ma pensée et n'y rien lire de plus que je ne dis: ce ne sont pas le moins du monde les estimables recherches en elles-mêmes que je viens blâmer; personne au contraire ne les prise plus que moi quand l'esprit s'y contient à son objet; je parle simplement des conclusions exagérées qu'on y rattache. Or, il n'y a qu'une manière de se tenir en garde contre l'abus, c'est de faire toujours entrer la tradition pour une grande part dans ses considérations, et de ne pas la supprimer d'un trait sous prétexte qu'on n'a plus de moyen direct et matériel d'en vérifier tous les éléments. L'éditeur des Procès-verbaux de 1593 s'étonne de ne pas les trouver d'accord avec la parodie de la Satyre Ménippée: s'il s'attendait à cette conformité dans le sens réel et légal, il avait là une prévention par trop naïve. La Satyre Ménippée nous rend l'esprit même des États, leur rôle turbulent et burlesque; elle simule une sorte de séance idéale qui les résume tout entiers. Certainement, cette séance-là, qu'Aristophane aurait volontiers signée comme greffier, n'a pu être relatée au procès-verbal; il n'y a donc rien de surprenant qu'on ne l'y trouve pas. Pour des séances plus précises et définies, ne sait-on pas d'ailleurs combien les procès-verbaux, en leur enregistrement authentique et sous leur sérieux impassible, ont une manière d'être inexacts et, dans un certain sens, de mentir? Assistez à telle séance de la Chambre des députés, ou écoutez celui qui en sort tout animé de l'esprit des orateurs et vous en exprimant l'émotion, les péripéties, les jeux de scène, et puis lisez le lendemain le procès-verbal de cette séance: cela fait-il l'effet d'être la même chose? lequel des deux a menti?

Mais la Satyre Ménippée ne vint qu'après les États; elle ne parut (sauf la petite brochure du Catholicon qu'on met en tête et qui a précédé en date), elle ne parut, objecte-t-on, qu'aussitôt après l'entrée de Henri IV à Paris, après le 22 mars 1594; on achevait de l'imprimer à Tours quand cette entrée eut lieu, elle partit sur le temps; ce fut une pièce du lendemain, les hommes de la Ménippée sont des hommes du lendemain. Que dirait-on de quelqu'un qui viendrait confondre la Parisienne avec la Marseillaise? Et voilà ce qu'on a fait pourtant au profit du trop célèbre pamphlet, lorsqu'on a complaisamment répété la phrase du président Hénault: «Peut-être la Satyre Ménippée ne fut guère moins utile à Henri IV que la bataille d'Ivry; le ridicule a plus de force qu'on ne croit.»

Quant aux noms des auteurs anonymes du généreux pamphlet, M. Bernard ne chercha pas moins querelle à notre ami, qui n'était coupable que d'avoir suivi, dans le partage des rôles, les données constamment transmises, et de s'y être joué, comme on fait en lieu sûr, avec quelque complaisance.—Mais qui nous prouve que Pithou a réellement écrit la harangue de d'Aubray, que Passerat et Nicolas Rapin ont fait les vers, que Florent Chrestien...? Oh! pour le coup, il y a le témoignage universel, la tradition consacrée. Que si M. Auguste Bernard exige absolument qu'on lui produise, après plus de deux siècles, un acte notarié et un procès-verbal authentique en faveur de ces noms, il peut se flatter d'avoir gain de cause; mais, faute de ce certificat, auprès de tous ceux qui entendent le mot pour rire, et qui savent encore saisir au vol la voix de la Renommée, cette chose jadis réputée divine et légère, la gloire de Pithou, de Rapin et de Passerat, n'y perdra rien.

C'est assez insister sur ce principal épisode de la vie littéraire de notre ami. Ainsi Charles Labitte trouvait moyen vers le même temps de faire excursion jusque par delà les sources mystiques de Dante, et de se rabattre en pleine Beauce, au coeur de nos glèbes gauloises. Pourtant cette vie de Rennes, loin de Paris, et malgré tous les dédommagements des amitiés qu'il s'était formées, coûtait à ses goûts; il ne tarda pas à désirer de nous revenir. Je trouve dans une lettre de lui, datée des derniers temps de son séjour à Rennes (fin de février 1842) et adressée à ce même ami d'enfance, M. Jules Macqueron, un touchant tableau de sa disposition intérieure. On en aimera la sincérité parfaite du ton, rien d'exagéré, une tristesse tempérée, si j'ose dire, de bonne humeur et de résignation: à vingt-six ans, cette tristesse-là compte plus que bien des violents désespoirs à vingt. On n'y sera pas moins frappé des nobles croyances qui subsistaient debout en lui, même en ses jours d'abattement:

«Quelques indulgentes et illustres amitiés qui me restent fidèles, écrivait-il à son ami en songeant sans doute à MM. Villemain et Cousin qui lui témoignaient un attachement véritable,—un peu de persévérance et d'amour des lettres, voilà les éléments de mon mince avenir. Quoi qu'il arrive d'ailleurs, mon cher Jules, mon ambition ne sera jamais déçue. Ce que j'en ai n'est pour moi qu'un moyen factice d'occuper les heures et de distraire le dégoût de toutes choses par l'activité. Il y a un mot de Bossuet (ou de Fénelon) qui dit: «L'homme s'agite, et Dieu le mène.» Tout le secret de la vie est là; il faut s'étourdir par l'action. De jour en jour, d'ailleurs, j'ai moins la peur d'être détrompé, et ma philosophie se fait toute seule. Je me suis aperçu que le bonheur, comme il faut l'entendre, n'est autre chose, quand on n'en est plus aux idylles, que le parti pris de s'attendre à tout et de croire tout possible. La vie n'est qu'une auberge où il faut toujours avoir sa malle prête. Cette théorie, qui est triste au fond, n'altère en rien ma bonne humeur. Elle me donne le droit de ne plus croire qu'à très-peu de choses, de me lier aux idées plutôt qu'aux hommes, de rire des sols, de mépriser les fripons de toute nuance, de me réfugier plus que jamais dans l'idéale sphère du vrai, du beau, du bien, et d'avoir à coeur encore les bonnes, les vieilles, les excellentes amitiés de quelques fidèles. La beauté dans l'art, la moralité en politique, l'idéalisme en philosophie, l'affection au foyer..., il n'y a rien après. Je ne donnerais pas une panse d'à de tout le reste.»

On voit qu'en faisant bon marché de bien des choses et en jetant à la mer une partie de son bagage, au moment où il entrait dans ce détroit de la seconde jeunesse, la noble nature de notre ami ne se dépouillait pourtant qu'autant qu'il le fallait: il savait garder au moral le plus essentiel du viatique.

M. Tissot, qui avait connu Charles Labitte chez M. de Pongerville et qui, sans préjugé d'école, sachant aimer le talent et la jeunesse, avait été gagné à cette vivacité gracieuse, lui ménagea un honorable motif de retour et de séjour à Paris, en l'adoptant pour son suppléant au Collège de France. C'est dans cette position que Charles Labitte a passé les deux ou trois dernières années. Des fonctions si nouvelles le rejetèrent à l'instant dans l'étude de l'antiquité; et comme il ne faisait rien à demi, comme il portait en toute veine son insatiable besoin de recherches et de lectures complètes, il devint en très-peu de temps un érudit classique des plus distingués; mais s'étonnera-t-on que la vie se consume à cette succession rapide de coups de collier imprévus, à ces entrées en campagne avant l'heure et à ces marches forcées de l'intelligence?

Que sera-ce si l'on ajoute qu'une fois présent à Paris, il redevint le plus utile et le plus fréquent à cette Revue, la ressource habituelle en toute rencontre, d'une plume toujours prête à chaque à-propos, innocemment malicieuse, et tout égayée et légère au sortir des doctes élucubrations?

Mors aeterna tamen nihilominus illa manebit; Nec minus ille diu jam non erit, ex hodierno Lumine qui finem vitaï fecit, et ille Mensibus atque annis qui multis occidit ante.»

Notre ami était donc en train d'attacher ses travaux à des sujets et à des noms déjà éprouvés, et les moins périssables de tous sur cette terre fragile; il voguait à plein courant dans la vie de l'intelligence; des pensées plus douces de coeur et d'avenir s'y ajoutaient tout bas, lorsque tout d'un coup il fut saisi d'une indisposition violente, sans siège local bien déterminé, et c'est alors, durant une fièvre orageuse, qu'en deux jours, sans que la science et l'amitié consternées pussent se rendre compte ni avoir prévu, sans aucune cause appréciable suffisante, la vie subitement lui fit faute; et le vendredi 19 septembre 1845, vers six heures du soir, il était mort quand il ne semblait qu'endormi.

1er mai 1846.

RÉCEPTION DE M. LE Cte ALFRED DE VIGNY À L'ACADÉMIE FRANÇAISE. M. ÉTIENNE.

Les discours de réception se ressentirent de la publicité dès le premier jour: «Mais j'élève ma voix insensiblement, disait Fléchier, et je sens qu'animé par votre présence, par le sujet de mon discours (l'éloge de Louis XIV), par la majesté de ce lieu (le Louvre), j'entreprends de dire foiblement ce que vous avez dit, ce que vous direz avec tant de force...» Dès ce moment, le ton ne baissa plus; la dimension du remercîment se contint pourtant dans d'assez justes limites, et la harangue, durant bien des années, ne passa guère la demi-heure. Le fameux discours de Buffon lui-même, qui fut une sorte d'innovation par la nature du sujet, n'excéda en rien les bornes habituelles. On commençait vers la fin du siècle à viser à l'heure. M. Daunou remarquait, à propos du discours de réception de Rulhière, que, succédant à l'abbé de Boismont, il avait voulu donner à son morceau une étendue à peu près égale à celle d'un sermon de cet abbé. Garat, recevant Parny, parut long dans un discours de trois quarts d'heure. Mais, de nos jours, les barrières trop étroites ont dû céder; les usages de la tribune ont gagné insensiblement, et l'on s'est donné carrière. En même temps que les compliments au cardinal de Richelieu, au chancelier Séguier et à Louis XIV, s'en sont allés avec tant d'autres choses, le fond des discours s'est mieux dessiné: celui du récipiendaire est devenu plus simple (plus simple de fond, sinon de ton); après le compliment de début et la révérence d'usage, le nouvel élu n'a qu'à raconter et à louer son prédécesseur. Quant à la réponse du directeur, elle est double: il reçoit, apprécie et loue avec plus ou moins d'effusion l'académicien nouveau, et il célèbre l'ancien. En devenant plus simples dans leur sujet, les discours sont aussi devenus plus longs; les hors-d'oeuvre, au besoin, n'y ont pas manqué: l'Empire et l'Empereur ont pourvu aux effets oratoires, comme précédemment avait fait Louis XIV; le plus souvent même, on n'a pu les éviter, et la biographie des hommes politiques ou littéraires est venue, bon gré, mal gré, se mêler à ce cadre immense. Ç'a été tout naturellement le cas aujourd'hui dans cette séance, l'une des plus remplies et des plus neuves qu'ait jusqu'ici offertes l'Académie française à la curiosité d'un public choisi; M. le comte Molé devait recevoir M. le comte Alfred de Vigny, lequel venait remplacer M. Étienne. On avait là, par le seul hasard des noms, tous les genres de diversité et de contraste dans la mesure qui est faite pour composer le piquant et l'intérêt. La séance promettait certainement beaucoup; elle a tenu tout ce qu'elle promettait.

Par suite de la loi de progrès que nous avons signalée tout à l'heure, le discours de réception du nouvel académicien se trouve être le plus long qui ait jamais été prononcé à l'Académie jusqu'à ce jour. Est-il besoin d'ajouter aussitôt qu'il a bien d'autres avantages? On sait les hautes qualités de M. de Vigny, son élévation naturelle d'essor, son élégance inévitable d'expression, ce culte de l'art qu'il porte en chacune de ses conceptions, qu'il garde jusque dans les moindres détails de ses pensées, et qui ne lui permet, pour ainsi dire, de se détacher d'aucune avant de l'avoir revêtue de ses plus beaux voiles et d'avoir arrangé au voile chaque pli. Dès le début de son discours, il a tracé dans une double peinture, pleine de magnificence, le caractère des deux familles, et comme des deux races, dans lesquelles il range et auxquelles il ramène l'infinie variété des esprits: la première, celle de tous les penseurs, contemplateurs ou songeurs solitaires, de tous les amants et chercheurs de l'idéal, philosophes ou poëtes; la seconde, celle des hommes d'action, des hommes positifs et pratiques, soit politiques, soit littéraires, des esprits critiques et applicables, de ceux qui visent à l'influence et à l'empire du moment, et qu'il embrasse sous le titre général d'improvisateurs. Cette dernière classe m'a paru fort élargie, je l'avoue, et dans des limites prodigieusement flottantes, puisqu'elle comprendrait, selon l'auteur, tant d'espèces diverses, depuis le grand politique jusqu'au journaliste spirituel, depuis le cardinal de Richelieu jusqu'à M. Étienne; mais certainement, lorsqu'il retraçait les caractères de la première famille, et à mesure qu'il en dépeignait à nos regards le type accompli, on sentait combien M. de Vigny parlait de choses à lui familières et présentes, combien, plus que jamais, il tenait par essence et par choix à ce noble genre, et à quel point, si j'ose ainsi parler, l'auteur d'Éloa était de la maison quand il révélait les beautés du sanctuaire.

M. Étienne, lui, n'était pas du tout du sanctuaire, et une illusion de son ingénieux panégyriste a été, à un certain moment, d'essayer de l'y rattacher, ou, lors même qu'il le rangeait définitivement dans la seconde classe, d'employer à le peindre des couleurs encore empruntées à la sphère idéale et qui ressemblent trop à des rayons. Pindare, ayant à célébrer je ne sais lequel de ses héros, s'écriait au début: «Je te frappe de mes couronnes et je t'arrose de mes hymnes...» Quand le héros est tout à fait inconnu, le poëte peut, jusqu'à un certain point, faire de la sorte, il n'a guère à craindre d'être démenti; mais quand il s'agit d'un académicien d'hier, d'un auteur de comédies et d'opéras-comiques auxquels chacun a pu assister, d'un rédacteur de journal qu'on lisait chaque matin, il y a nécessité, même pour le poëte, de condescendre à une biographie plus simple, plus réelle, et de rattacher de temps en temps aux choses leur vrai nom. Cette nécessité, cette convenance, qui est à la portée de moindres esprits, devient quelquefois une difficulté pour des talents supérieurs beaucoup plus faits à d'autres régions. On a dit de Montesquieu qu'on s'apercevait bien que l'aigle était mal à l'aise dans les bosquets de Gnide: nous sera-t-il permis de dire que l'auteur d'Éloa a souvent dû être fort empêché en voulant déployer ses ailes de cygne dans la biographie de l'auteur de Joconde et des Deux Gendres? De là bien des contrastes singuliers, des transpositions de tons, et tout un portrait de fantaisie. Nous avons beaucoup relu M. Étienne dans ces derniers temps; nous en parlerons très-brièvement en le montrant tel qu'il nous paraît avoir réellement été.

Il possédait, dit M. de Vigny, une qualité bien rare, et que Mazarin exigeait de ceux qu'il employait: il était heureux. C'est là un trait juste, et nous nous hâtons de le saisir. Oui, M. Étienne était heureux; il avait l'humeur facile, le talent facile, la plume aisée, une sorte d'élégance courante et qui ne se cherche pas. On a beaucoup parlé de la littérature de l'Empire, et on range sous ce nom bien des écrivains qui ne s'y rapportent qu'à peu près: M. Étienne en est peut-être le représentant le plus net et le mieux défini. Il a exactement commencé avec ce régime, il l'a servi officiellement, il y a fleuri, et s'il s'est très-bien conservé sous le suivant et durant les belles années du libéralisme, il a toujours gardé son premier pli. Né en 1778 dans la Haute-Marne, venu à Paris sous le Directoire, il était de cette jeunesse qui n'avait déjà plus les flammes premières, et qui, tout en faisant ses gaietés, attendait le mot d'ordre qui ne manqua pas. Attaché de bonne heure à Maret, duc de Bassano, il prêtait sa plume à ce premier commis de l'Empereur, en même temps qu'il amusait le public par ses jolies pièces; de ce nombre, le petit acte de Brueys et Palaprat, en vers, dénota une intention littéraire assez distinguée (1807). Le succès prodigieux de l'opéra-féerie de Cendrillon tenait encore la curiosité en éveil, lorsqu'on annonça quelques mois après (août 1810) la représentation des Deux Gendres, l'une de ces pièces en cinq actes et en vers qui, à cette époque propice, étaient des solennités attendues et faisaient les beaux jours du Théâtre-Français. La réussite des Deux Gendres mit le comble à la renommée de M. Étienne; l'attention publique au dedans n'était alors distraite par rien, et les journaux n'avaient le champ libre que sur ces choses du théâtre. À ce court lendemain du mariage de l'Empereur et dans les deux années de silence qui précédèrent la dernière grande guerre, il y eut là, en France, autour de M. Étienne, une vogue littéraire des plus animées, et finalement une mêlée des plus curieuses et des plus propres à faire connaître l'esprit du moment. Reçu à l'Académie française en novembre 1811, à l'âge de trente-trois ans; dans l'intime faveur des ministres Bassano et Rovigo; rédacteur en chef officiel du Journal de l'Empire, remplissant la scène française et celle de l'Opéra-Comique par la variété de ses succès, connu d'ailleurs encore par les joyeux soupers du Caveau et par des habitudes légèrement épicuriennes, on se demandait quel était l'avenir de ce jeune homme brillant, au front reposé, au teint vermeil; s'il n'était (comme quelques-uns le disaient) que le plus fécond et le plus facile des paresseux, un enfant de Favart; s'il ne faisait que préluder à des oeuvres dramatiques plus mûres, et où il s'arrêterait dans ces routes diverses qu'il semblait parcourir sans effort. Le temps d'arrêt n'était pas loin. M. Étienne devait à son bonheur même d'avoir des envieux et des ennemis: le bruit se répandit que la pièce des Deux Gendres n'était pas de lui, ou du moins qu'il avait eu pour la composer des secours tout particuliers, une ancienne comédie en vers. On exhuma Conaxa; c'était le titre de la pièce qui avait, disait-on, servi de matière et d'étoffe aux Deux Gendres. Ce que cette découverte excita de curiosité, ce que cette querelle enfanta de brochures, d'explications, de révélations pour et contre, ne saurait se comprendre que lorsqu'on a parcouru le dossier désormais enseveli; on en ferait un joli chapitre qui s'intitulerait bien: Un épisode littéraire sous l'Empire. Cette querelle et l'importance exagérée qu'elle acquit aussitôt est une des plus grandes preuves, en effet, du désoeuvrement de l'esprit public à une époque où il était sevré de tout solide aliment. C'est bien le cas de dire que les objets se boursouflent dans le vide. La discussion se prenait où elle pouvait.

Entre les innombrables brochures publiées alors, quatre pièces principales suffisent pour éclairer l'opinion et fixer le jugement: 1° la préface explicative que M. Étienne mit en tête de la quatrième édition des Deux Gendres; 2° la Fin du procès des DEUX GENDRES, écrite en faveur de M. Étienne, par Hoffman; 3° et 4° les deux plaidoiries adverses de Lebrun-Tossa, intitulées Mes Révélations et Supplément à mes Révélations. Toutes grossières et sans goût, toutes rebutantes que se trouvent ces dernières pièces, elles ne sont pas autant à mépriser qu'on est tenu de le faire paraître dans un Éloge public. Il résulte clairement du débat que M. Étienne avait reçu de M. Lebrun-Tossa, son ami alors et son collaborateur en perspective, non pas un projet de canevas, mais une véritable pièce en trois actes et en vers, presque semblable en tout à celle qui est imprimée sous le titre de Conaxa, et qu'il en tira, comme c'est le droit et l'usage de tout poëte dramatique admis à reprendre son bien où il le trouve, une comédie en cinq actes et en vers, appropriée aux moeurs et au goût de 1810, marquée à neuf par les caractères de l'ambitieux et du philanthrope, et qui mérita son succès. Le seul tort de M. Étienne fut de ne pas avouer tout franchement la nature de ce secours qu'il avait reçu, et de compter sur la discrétion de Lebrun-Tossa, dont l'amour-propre était mis en jeu: «Quoi! s'écriait celui-ci dans un apologue assez plaisant, vous ne me devez qu'un projet de canevas (le mot est bien trouvé), c'est-à-dire un échantillon d'échantillon, tandis que c'est trois aunes de bon drap d'Elbeuf que je vous ai données!» Je résume en ces quelques mots ce qui se noie chez lui dans un flot interminable de digressions et d'injures.

En esquissant sous ces traits l'idée que je me fais de M. Étienne, j'ai assez indiqué les points sur lesquels je me sépare, comme critique, des appréciations de M de Vigny. Je sais tout ce que permet ou ce qu'exige le genre du discours académique, même avec la sorte de liberté honnête qu'il comporte aujourd'hui: aussi n'est-ce point d'avoir trop loué son prédécesseur que je ferai ici un reproche à l'orateur-poëte; mais je trouve qu'il l'a par endroits loué autrement que de raison, qu'il l'a loué à côté et au-dessus, pour ainsi dire, et qu'il l'a, en un mot, transfiguré. Son élévation, encore une fois, l'a trompé; sa haute fantaisie a prêté des lueurs à un sujet tout réel; c'est un bel inconvénient pour M. de Vigny de ne pouvoir, à aucun instant, se séparer de cette poésie dont il fut un des premiers lévites, et dont il est apparu hier aux yeux de tous comme le pontife fidèle, inaltérable. Cet inconvénient (car c'en est un) a été assez racheté, dans ce discours même, par la richesse des pensées, par le précieux du tissu et tant de magnificence en plus d'un développement.

M. le comte Molé a répondu au récipiendaire avec la même franchise que celui-ci avait mise dans l'exposé de ses doctrines. C'est un usage qui s'introduit à l'Académie, et que, dans cette mesure, nous ne saurions qu'approuver. Une contradiction polie, tempérée de marques sincères d'estime, est encore un hommage: n'est-ce pas reconnaître qu'on a en face de soi une conviction sérieuse, à laquelle on sent le besoin d'opposer la sienne? Notre siècle n'est plus celui des fades compliments; la vie publique aguerrit aux contradictions, elle y aguerrit même trop: qu'à l'Académie du moins l'urbanité préside, comme nous venons de le voir, à ces oppositions nécessaires, et tout sera bien. Les peaux les plus tendres (et quelles peaux plus tendres que les épidermes de poëtes!) finiront peut-être par s'y acclimater.

Il y a toujours beaucoup d'intérêt, selon moi, à voir un bon esprit, un esprit judicieux, aborder un sujet qu'on croit connaître à fond, et qui est nouveau pour lui. Sur ce sujet qui nous semble de notre ressort et de notre métier, et sur lequel, à force d'y avoir repassé, il nous est impossible désormais de retrouver notre première impression, soyez sûr que cet esprit bien fait, nourri dans d'autres habitudes, longtemps exercé dans d'autres matières, trouvera du premier coup d'oeil quelque chose de neuf et d'imprévu qu'il sera utile d'entendre, surtout quand ce bon esprit, comme dans le cas présent, est à la fois un esprit très-délicat et très-fin.

Ce qu'il trouvera, ce ne sera pas sans doute ce que nous savons déjà sur la façon et sur l'artifice du livre, sur ces études de l'atelier si utiles toujours, sur ces secrets de la forme qui tiennent aussi à la pensée: il est bien possible qu'il glisse sur ces choses, et il est probable qu'il en laissera de côté plusieurs; mais sur le fond même, sur l'effet de l'ensemble, sur le rapport essentiel entre l'art et la vérité, sur le point de jonction de la poésie et de l'histoire, de l'imagination et du bon sens, c'est là qu'il y a profit de l'entendre, de saisir son impression directe, son sentiment non absorbé par les détails et non corrompu par les charmes de l'exécution; et s'il s'agit en particulier de personnages historiques célèbres, de grands ministres ou de grands monarques que le poëte a voulu peindre, et si le bon esprit judicieux et fin dont nous parlons a vu de près quelques-uns de ces personnages mêmes, s'il a vécu dans leur familiarité, s'il sait par sa propre expérience ce que c'est que l'homme d'État véritable et quelles qualités au fond sont nécessaires à ce rôle que dans l'antiquité les Platon et les Homère n'avaient garde de dénigrer, ne pourra-t-il point en quelques paroles simples et saines redonner le ton, remettre dans le vrai, dissiper la fantasmagorie et le rêve, beaucoup plus aisément et avec plus d'autorité que ne le pourraient de purs gens de lettres entre eux?

Et c'est pourquoi je voudrais que les éminents poëtes, sans cesser de l'être, tissent plus de frais que je ne leur en vois faire parfois pour mériter le suffrage de ce que j'appelle les bons esprits. Trop souvent, je le sais, la poésie dans sa forme directe, et à l'état de vers, trouve peu d'accès et a peu de chances favorables auprès d'hommes mûrs, occupés d'affaires et partis de points de vue différents. Aussi n'est-ce point de la sorte que je l'entends: gardons nos vers, gardons-les pour le public, laissons-leur faire leur chemin d'eux-mêmes; qu'ils aillent, s'il se peut, à la jeunesse; qu'ils tâchent quelque temps encore de paraître jeunes à l'oreille et au coeur de ces générations rapides que chaque jour amène et qui nous ont déjà remplacés. Mais sur les autres sujets un peu mixtes et par les autres oeuvres qui atteignent les bons esprits dont je parle, dans ces matières qui sont communes à tous ceux qui pensent, et où ces hommes de sens et de goût sont les excellents juges, prouvons-leur aussi que, tout poëtes que nous sommes, nous voyons juste et nous pensons vrai: c'est la meilleure manière, ce me semble, de faire honneur auprès d'eux à la poésie, et de lui concilier des respects; c'est une manière indirecte et plus sûre que de rester poëtes jusqu'au bout des dents, et de venir à toute extrémité soutenir que nos vers sont fort bons. Ainsi l'homme d'imagination plaidera sa cause sans déployer ses cahiers, et il évitera le reproche le plus sensible à tout ami de l'idéal, celui d'être taxé de rêve et de chimère.

Mais je m'éloigne, et le discours de M. Molé, où rien n'est hors d'oeuvre, me rappelle à cette séance de tout à l'heure, qui avait commencé par être des plus belles et qui a fini par être des plus intéressantes. On définirait bien ce discours en disant qu'il n'a été qu'un enchaînement de convenances et une suite d'à-propos. Les applaudissements du public l'ont assez prouvé. Le directeur de l'Académie a laissé tomber au début quelques paroles de douleur et de respect sur la tombe de M. Royer-Collard. «sur cette tombe qui semble avoir voulu se dérober à nos hommages;» puis il est entré dans son sujet. M. Étienne nous a été montré dès l'abord tel qu'on le connaissait, un peu embelli peut-être dans sa personne, selon les lois de la perspective oratoire, mais justement classé à titre d'esprit comme un élève de Voltaire. Puis sont venues les rectifications: M. Molé les a faites avec netteté, avec vigueur, et d'un ton où la conviction était appuyée par l'estime. Non, l'excès même du despotisme impérial n'amena point cette fuite panique des familles françaises dont avait parlé le poëte à propos de l'Intrigante; non, les familles nobles ne redoutaient point tant alors le contact avec le régime impérial, et trop souvent on les vit solliciter et ambitionner de servir celui qu'elles haïssaient déjà. M. Molé n'a point dit tout, il s'est borné à remettre dans le vrai jour. Ce n'est point, en effet, par des traits isolés et poussés à l'extrême que se peignent des époques tout entières; il faut de l'espace, des nuances, et considérer tous les aspects. Peu s'en était fallu que, dans le discours du récipiendaire, M. Étienne, à propos toujours de cette Intrigante si singulièrement agrandie, ne fût présenté comme un héros et un martyr d'indépendance, comme un frondeur de l'Empire, comme un audacieux qui exposait ses places: M. Molé a fait remarquer qu'heureusement, d'après M. de Vigny lui-même, il n'en perdit aucune, et que lorsqu'on 1814 il refusa de livrer sa pièce à ceux qui voulaient s'en faire une arme contre le prisonnier de l'île d'Elbe, il crut rester fidèle et non pas se montrer généreux.

C'est qu'en effet il est de ces choses qu'on ne peut entendre sans laisser échapper un mot de rappel: elles sont comme une fausse note pour une oreille juste. Oh! quand on a la voix belle, pourquoi ne pas chanter juste toujours?

Arrivant à l'éloge même du récipiendaire, et en se plaisant à reconnaître tout l'éclat de ses succès, le directeur a cru devoir excuser ou du moins expliquer les retards que l'Académie mettait dans certains choix, et l'espèce de quarantaine que paraissaient subir au seuil certaines renommées. M. de Vigny avait provoqué cette sorte d'explication, en indiquant expressément lui-même (je ne veux pas dire en accusant) la lenteur qui ne permettait à l'Académie de se recruter parmi les générations nouvelles qu'à de longs intervalles. Et ici il me semble qu'il n'a pas rendu entière justice à l'Académie. Depuis, en effet, que l'ancienne barrière a été forcée par l'entrée décisive de M. Victor Hugo, je ne vois pas que le groupe des écrivains plus ou moins novateurs ait tant à se plaindre; et, pour ne citer que les derniers élus, qu'est-ce donc que M. de Rémusat, M. Vitet, M. Mérimée, sinon des représentants eux-mêmes, et des plus distingués, de ces générations auxquelles M. de Vigny ne les croit point étrangers sans doute? Ce n'est donc plus à de grands intervalles, mais en quelque sorte coup sur coup, que l'Académie leur a ouvert ses rangs. Elle est tout à fait hors de cause, et on n'en saurait faire qu'une question de préséance entre eux.

Une omission éclatante s'offrait au milieu du tableau que M. de Vigny venait de tracer de notre régénération littéraire, il avait négligé M. de Chateaubriand; M. Molé s'en est emparé avec bonheur, avec l'accent d'une vieille amitié et de la justice; il a ainsi renoué la chaîne dont le nouvel élu n'avait su voir que les derniers anneaux d'or.

Il y a longtemps qu'on ne parle plus du cardinal de Richelieu à l'Académie, lui que pendant plus d'un siècle on célébrait régulièrement dans chaque discours: cette fois la rentrée du cardinal a été imprévue, elle a été piquante; Cinq-Mars en fournissait l'occasion et presque le devoir. M. Molé n'y a pas manqué; le ton s'est élevé avec le sujet; la grandeur méconnue du cardinal était vengée en ce moment non plus par l'académicien, mais par l'homme d'État.

Je ne veux pas épuiser l'énumération: le morceau sur l'Empereur à propos de la Canne de jonc, le morceau sur la Terreur à propos des descriptions de Stello, ont été vivement applaudis. L'éloge donné en passant à l'Histoire du Consulat de M. Thiers a paru une délicate et noble justice. En un mot, le tact de M. Molé a su, dans cette demi-heure si bien remplie, toucher tous les points de justesse et de convenance: son discours répondait au sentiment universel de l'auditoire, qui le lui a bien rendu.

En parlant avec élévation et chaleur du sentiment de l'admiration, de cette source de toute vie et de toute grandeur morale, M. Molé s'est appuyé d'une phrase que M. de Vigny a mise dans la bouche du capitaine Renaud, pour conclure, trop absolument, je le crois, que l'auteur était en garde contre ce sentiment et qu'il s'y était volontairement fermé. M. de Vigny, tel que nous avons l'honneur de le connaître, nous paraît une nature très-capable d'admiration, comme toutes les natures élevées, comme les natures véritablement poétiques. Seulement, de très-bonne heure, il paraît avoir fait entre les hommes la distinction qu'il a posée au commencement de son discours: il a mis d'une part les nobles songeurs, les penseurs, comme il dit, c'est-à-dire surtout les artistes et les poëtes, et d'autre part il a vu en masse les hommes d'action, ceux qu'il appelle les improvisateurs, parmi lesquels il range les plus grands des politiques et des chefs de nations. Or, son admiration très-réelle, mais très-choisie, il la réserve presque exclusivement pour les plus glorieux du premier groupe, et il laisse volontiers au vulgaire l'admiration qui se prend aux personnages du second. Il est même allé jusqu'à penser qu'il y avait une lutte établie et comme perpétuelle entre les deux races; que celle des penseurs ou poëtes, qui avait pour elle l'avenir, était opprimée dans le présent, et qu'il n'y avait de refuge assuré que dans le culte persévérant et le commerce solitaire de l'idéal. Longtemps il s'est donc tenu à part sur sa colline, et, comme je le lui disais un jour, il est rentré avant midi dans sa tour d'ivoire. Il en est sorti toutefois, il s'est mêlé depuis aux émotions contemporaines par son drame touchant de Chatterton et par ses ouvrages de prose, dans lesquels il n'a cessé de représenter, sous une forme ou sous une autre, cette pensée dont il était rempli, l'idée trop fixe du désaccord et de la lutte entre l'artiste et la société. Ce sentiment délicat et amer, rendu avec une subtilité vive, et multiplié dans des tableaux attachants, lui a valu des admirateurs individuels très-empressés, très-sincères, parmi cette foule de jeunes talents plus ou moins blessés dont il épousait la cause et dont il caressait la souffrance. Il a excité des transports, il a eu de la gloire, bien que cette gloire elle-même ait gardé du mystère. Une veine d'ironie pourtant, qui, au premier coup d'oeil, peut sembler le contraire de l'admiration, s'est glissée dans tout ce talent pur, et serait capable d'en faire méconnaître la qualité poétique bien rare à qui ne l'a pas vu dans sa forme primitive: Moïse, Dolorida, Éloa, resteront de nobles fragments de l'art moderne, de blanches colonnes d'un temple qui n'a pas été bâti, et que, dans son incomplet même, nous saluerons toujours.

Mais, quels que soient les regrets, pourquoi demeurer immobile? Pourquoi sans cesse revenir tourner dans le même cercle, y confiner sa pensée avec complaisance, et se reprendre, après plus de quinze ans, à des programmes épuisés? M. Molé, parlant au nom de l'Académie, a donné un bel exemple: «Le moment n'est-il pas venu, s'est-il écrié en finissant, de mettre un terme à ces disputes? À quoi serviraient-elles désormais?... Je voudrais, je l'avouerai, voir adopter le programme du classique, moins les entraves; du romantique, moins le factice, l'affectation et l'enflure.» Voilà le mot du bon sens. Le jour où le directeur de l'Académie, homme classique lui-même, proclame une telle solution, n'en faut-il pas conclure que le procès est vidé et que la cause est entendue? Dans toute cette fin de son discours, M. Molé s'est livré à des réflexions pleines de justesse et d'application: ce n'était plus un simple et noble amateur des lettres qui excelle à y toucher en passant, il en parlait avec autorité, avec conscience et plénitude. On avait plaisir, en l'écoutant, à retrouver le vieil ami de Chateaubriand et de Fontanes, celui à qui M. Joubert adressait ces lettres si fructueuses et si intimes, un esprit poli et sensé qui, dans sa tendre jeunesse, parut grave avant d'entrer aux affaires, et qui toujours se retrouve gracieux et délicat en en sortant.

1er février 1846.

RÉCEPTION DE M. VITET À L'ACADÉMIE FRANÇAISE.

Le discours de M. Vitet a été large, brillant, facile, d'une ordonnance lumineuse; les parties en sont aisément liées, et le tout semble disposé de telle sorte que l'air et le jour y circulent. L'orateur a été ample, ce qui n'est pas la même chose que d'être long; sous l'élégance de l'expression et le nombre de la période, il a fait entrer toutes les pensées essentielles, et la bonne grâce de la louange n'a mis obstacle dans sa bouche à aucune réserve sérieuse. Empêché par les lois mêmes de la célébration et de la transformation académique de serrer son sujet de trop près, l'ayant toujours en présence, mais à distance, il s'est élevé sans en sortir. Il a rassemblé et distribué ses remarques critiques par considérations générales, il les a laissées planer en quelque sorte. Dans son morceau sur l'influence méridionale, sur la sonorité harmonieuse et un peu vaine de la langue et de la mélopée des troubadours, dans les hautes questions qu'il a posées sur les conditions d'une véritable et vivante épopée, dans sa définition brillante et presque flatteuse du peintre exclusif et du coloriste, il s'est montré un juge supérieur jusqu'au sein du panégyrique, et en même temps la plus religieuse amitié n'a pas eu un moment à se plaindre; car s'il a eu le soin de maintenir et comme de suspendre ses critiques à l'état de théorie, il a mis le nom à chacun de ses éloges.

M. Soumet en méritait beaucoup en effet. Poëte d'un vrai talent, doué par la nature de qualités riches et rares, amoureux de la gloire immortelle et capable de longues entreprises, il ne lui a manqué peut-être au début qu'une de ces disciplines saines, et fortes qui ouvrent les accès du grand par les côtés solides, et qui tarissent dans sa source, et sans lui laisser le temps de grossir, la veine du faux goût. Je ne me risquerai pas à repasser en ce moment sur des traits qui ont été touchés à la fois avec discrétion et largeur. Il n'y aurait, après tout ce qui a été dit, qu'une manière de rajeunir le sujet, ce serait de le prendre d'un peu près et de l'étudier plus familièrement. Sans doute, et c'est là un des signes les plus distinctifs de M. Soumet, il était et il restait poëte en toute chose; cette noble passion des beaux vers, qu'on a si bien caractérisée en lui, ne le quittait jamais; elle faisait son enchantement au réveil, son entretien favori durant le jour, elle embellissait jusqu'à ses songes, et on aurait pu appliquer à cette vie toute charmée et enorgueillie des seules muses le vers de Stace, comme sa devise la plus fidèle:

Pieriosque dies et amantes carmina somnos.

Il avait un don qui aide fort au bonheur de qui le possède, et qui simplifie extrêmement ce monde d'ici-bas, la faculté de répandre et d'exhaler la poésie comme à volonté. Cette vapeur idéale des contours, qui d'ordinaire, pour naître et pour s'étendre, a besoin de la distance et de l'horizon, il la portait et la voyait autour de lui jusque dans les habitudes les plus prochaines. Entre la réalité et lui, c'était comme un rideau léger, mais suffisant, à travers lequel tout se revêtait aisément de la couleur de ses rêves. Il était de ceux enfin qu'il ne siérait pas, même pour être vrai, de vouloir trop dépouiller de ce manteau aux plis flottants dont il aimait à draper ses figures et dont lui-même on l'a vu marcher enveloppé. Tout cela reste juste, et pourtant dans la vie réelle, dans l'exacte ressemblance, les choses ne se passent jamais tout à fait ainsi: M. Soumet avait ses contrastes, et il serait intéressant de les noter. M. de Rességuier a dit de lui dans une épître:

Et c'est peu qu'ils soient beaux les vers, ils sont charmants.

Cela était plus vrai de l'homme même, aimable, imprévu, d'un sourire fin, parfois d'une malice gracieuse et qui n'altérait en rien l'exquise courtoisie ni la parfaite bienveillance. Il y aurait encore d'autres traits frappants, singuliers, où revivrait la personne du poëte: j'ai regret de n'y pouvoir insister. Martial a dit dans une excellente épigramme, en s'adressant au lecteur épris des belles tragédies et des poëmes épiques de son temps: «Tu lis les aventures d'Oedipe, et Thyeste couvert de soudaines ténèbres, et les prodiges des Médées et des Scyllas; laisse-moi là ces monstres... Viens-t'en lire quelque chose dont la vie humaine puisse dire: Cela est à moi. Tu ne trouveras ici ni Centaures, ni Gorgones, ni Harpies: nos pages à nous sentent l'homme:

Qui logis Oedipodem caligantemque Thyesten,... Hoc lege quod possit dicere vita: Meum est. Non hic Centauros, non Gorgonas Harpyiasque Invenies; hominem pagina nostra sapit.»

Confiteor: laudant illa, sed ista legunt.»

Ainsi, qu'a-t-on lu l'autre jour? qu'a-t-on récité? l'humble et touchante idylle de 1814. Le poëte eût-il été satisfait? Je n'ose en répondre: «Vous louez douze vers pour en tuer douze mille,» ne put-il s'empêcher de dire un jour à quelqu'un qui revenait devant lui avec complaisance sur cette idylle première; il disait cela avec sourire et grâce, comme il faisait toujours, mais il devait le penser un peu. Que son Ombre se résigne pourtant, qu'elle nous pardonne du moins si ces quelques vers de sa jeunesse sont restés gravés préférablement dans bien des coeurs.

Le fait est que M. Soumet a eu plus d'une manière: la première atteignit son plein développement dans Saül et dans Clytemnestre; la seconde, de plus en plus vaste et qui se ressentait des exemples d'alentour, qui y puisait des redoublements d'émulation et des surcroîts de veine, ne se déclara en toute profusion que par la Divine Épopée. On ne l'apprécierait exactement qu'en se permettant de détacher et de discuter quelques-uns des brillants tableaux dont elle est prodigue. Malgré les différences extrêmes dans le degré de croissance et d'épanouissement, une même remarque s'appliquerait toutefois aux deux manières. Saint François de Sales ne se hasardait jamais à dire d'une femme qu'elle était belle, il se contentait de dire qu'elle était spécieuse: mot charmant et prudent qui se pourrait détourner sans effort pour qualifier le genre de beauté propre à cette poésie séduisante.

Au discours du récipiendaire, l'un des plus élevés et des plus généreux qu'on ait entendus, M. le comte Molé a répondu, au nom de l'Académie, avec le goût qu'on lui connaît. Cette faveur du public à laquelle il est accoutumé et qui avait accueilli avidement son précédent discours, qui avait comme saisi ce discours au premier mot, si bien que c'était à croire (pour employer l'expression du moment) qu'on venait de lâcher l'écluse,—cette faveur ne lui a point fait défaut cette fois sur une surface plus unie et dans des niveaux plus calmes. M. Molé a cru qu'il était à propos de commencer par quelques considérations sur la puissance de l'esprit en France, et il a trouvé à cette puissance des raisons fines. Lorsqu'il a ensuite abordé son sujet, on a senti, à la façon dont il l'a traité, qu'il aurait pu même ne point chercher d'abord à l'élargir. Il a rendu au talent et aux oeuvres de M. Vitet une éclatante et flatteuse justice. À un moment, lorsqu'il a dit, par allusion à M. Soumet, qui avait été auditeur sous l'Empire: «L'Empereur n'eût pas manqué sans doute de vous nommer auditeur,» il a fait sourire le récipiendaire lui-même. On aurait à noter d'autres mots gracieux. M. Vitet a donné sur les jardins une théorie spirituelle et grandiose, qui les rattache à l'architecture encore; M. Molé ne trouverait à y opposer, a-t-il dit, que le «for intérieur du promeneur pensif et solitaire, auquel notre vie, notre civilisation active et compliquée fait chercher, avant tout, le calme, le silence et la fraîcheur.» Analysant avec détail le beau travail sur Lesueur et sur les révolutions de l'art, insistant sur l'accord mémorable avec lequel ces trois jeunes gens, Poussin, Champagne et Lesueur, se dégagèrent du factice des écoles et vinrent retremper l'art dans le sentiment intérieur et dans la nature, le directeur de l'Académie a fait entendre de nobles et bien justes paroles: «Constatons-le, a-t-il dit, ces trois hommes étaient de moeurs pures, d'une âme élevée; tout en eux était d'accord. C'est une source abondante d'inspiration que l'honnêteté du coeur, que le désintéressement de la vie. L'artiste ou l'écrivain n'ont, après tout, qu'eux-mêmes à confier à leur pinceau ou à leur plume. On ne puise qu'en soi-même, quoi qu'on fasse, et l'on ne met que son âme ou sa vie sur sa toile ou dans ses écrits.»

Cette dernière vérité a une portée plus grande et une application plus rigoureuse qu'on n'est tenté de se le figurer, lorsqu'on est artiste de métier et qu'on croit avant tout à la puissance propre du talent et à une certaine verve de la nature. La nature et son impulsion primitive sont beaucoup, j'admettrai même qu'elles sont tout en commençant; mais l'usage qu'on en fait et le ménagement de la vie deviennent plus importants à mesure qu'on avance vers la maturité, et, dans ce second âge, le caractère définitif du talent, sa forme dernière se ressent profondément de l'arriéré qu'on porte avec soi et qui pèse, même quand on s'en aperçoit peu. Il est assez ordinaire, on le sait, d'être bon dans la première partie de la vie; cette première bonté tient à la nature, à la jeunesse, à ce superflu de toutes choses qu'on sent au-dedans de soi; on a de quoi prêter et rendre aux autres. Ce qui est plus rare et plus méritoire, c'est la bonté dans la seconde moitié de la vie, une bonté active, éclairée, le coeur qui se perfectionne en vieillissant: cela prouve qu'on a fait bon usage de la première part et qu'on n'a pas mésusé du premier fonds. Cette seconde bonté qui est durable, définitive, qui tient au développement de l'être moral à travers les pertes des années, est à la fois une vertu et une récompense. De même, pour le talent de l'artiste et du poëte, je dirai qu'il y a une certaine générosité inhérente qui lui est assez ordinaire dans la jeunesse; mais le développement ultérieur qu'il prendra dépend étroitement de l'usage du premier fonds. Si l'artiste a mal vécu, s'il a vécu au hasard, au seul gré de son caprice et de son plaisir, qu'arrive-t-il le plus souvent lorsqu'il a dépensé ce premier feu, cette première part toute gratuite de la nature? Pour un ou deux peut-être, doués d'une élévation naturelle qui résiste et d'un goût à l'épreuve qui a l'air plutôt de s'aiguiser, qu'arrive-t-il de la plupart en ce qui est de l'oeuvre et de la production même? Ou bien le talent insensiblement s'altère, non point dans les détails du métier (il y devient souvent plus habile), mais dans le choix des sujets, dans la nature des données et des images, dans le raffinement ou le désordre des tableaux. S'il a conscience du mal secret qu'il enferme en soi, et de sa gestion mauvaise, aura-t-il la force, aura-t-il seulement la pensée d'y échapper? il est des talents jactancieux qui se font gloire d'étaler et de produire au jour les tristes objets dont ils ont rempli leur vie. Il en est de plus dignes en apparence, qui croient pouvoir dissimuler, et qui, pour cela, ne trouvent rien de mieux que de renchérir du côté de l'exagéré et de la fausse grandeur. Il en est de plus timorés, qui répugnent à mentir aussi bien qu'à se trahir, et qui arrivent bientôt à se taire, car ils n'ont plus rien de bon à dire ou à chanter. En un mot, la clef de bien des destinées poétiques, à ce second âge de développement, se trouverait dans celle relation étroite avec la vie. Qu'on se demande, au contraire, où n'irait pas un talent vrai, fortifié par des habitudes saines, et recueilli, au sortir de la jeunesse, au sein d'une vertueuse maturité. Manzoni le savait bien, lorsqu'il rappelait ce mot à Fauriel: «L'imagination, quand elle s'applique aux idées morales, se fortifie et redouble d'énergie avec l'âge au lieu de se refroidir.» Racine, après des années de silence, en sort un jour pour écrire Athalie.

Mais je m'aperçois que je m'éloigne, et que j'abuse de la permission de moraliser. On m'excusera du moins si j'y ai trouvé un texte naturel à l'occasion d'une séance littéraire aussi judicieuse, aussi régulièrement belle, et des plus honorables pour l'Académie.

1er avril 1846.

LETTRES DE RANCÉ ABBÉ ET RÉFORMATEUR DE LA TRAPPE

Recueillies et publiées par M. Gonod, bibliothécaire de la ville de Clermont-Ferrand.

Le clergé et la noblesse d'Auvergne se sont mis à guerroyer contre le livre, la noblesse surtout; car on se rappelle qu'elle ne fait pas une très-belle figure dans les Grands-Jours. De loyaux militaires, d'anciens officiers de cavalerie se sont piqués d'honneur; ils sont venus, plume en main, discuter le plus ou moins de convenance des historiettes racontées par le jeune abbé dans la société de Mme de Caumartin et s'inscrire en faux contre ses plus insinuantes malices. Ce serait à n'y pas croire, si nous n'avions sous les yeux une brochure par laquelle M. Gonod a jugé à propos de répondre à ces pauvretés qui ont fait orage dans le pays; nous ne savions pas que L'Auvergne fût si loin de Paris encore. Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est qu'on nous assure que l'éditeur, pour couper court à ces criailleries de chaque matin, a pris le parti de retirer le plus d'exemplaires qu'il a pu de la circulation. L'ensemble de cette petite tracasserie est un trait de moeurs locales au XIXe siècle. Nous savions bien que le succès des Mémoires de Fléchier avait été grand; nous ne nous doutions pas qu'il eût été tellement à point et de circonstance.

Tant il y a que M. Gonod nous procure aujourd'hui une lecture tout à fait irréprochable et sévère, en nous donnant les Lettres de Rancé. L'ouvrage de M. de Chateaubriand a ramené la curiosité publique sur ce grand et saint personnage; la publication de M. Gonod achèvera de la satisfaire. Qu'on ne s'attende ici à rien de brillant, à rien de flatteur ni même d'agréable, à rien de ce que le talent, ce grand enchanteur, va évoquer à distance et deviner ou créer plutôt que de s'en passer. On a dans ces lettres le véritable Rancé tout pur, parlant en personne, simplement, gravement, avec une tristesse monotone, ou avec une joie sans sourire qui ressemble à la tristesse elle-même et qui ne se déride jamais. On sent, en lisant ces paroles unies et en s'approchant de près du personnage, combien il y avait peu, dans la religion toute réelle et pratique de ce temps-là, de cette poésie que nous y avons mise après coup pour accommoder l'idée à notre goût d'aujourd'hui et pour nous reprendre à la croyance par l'imagination. Il y avait, même du temps de Rancé, de ces gens du monde curieux et assez zélés qui allaient volontiers passer vingt-quatre heures à la Trappe et qui s'en faisaient une partie de dévotion. On serait très-aisément disposé ainsi de nos jours; on irait faire volontiers un pèlerinage dont on parlerait longtemps ensuite, et dont on raconterait au public les moindres circonstances et les impressions; mais il y a dans l'idée de durée attachée à une telle vie quelque chose qui effraie, qui glace et qui rebute; or ce quelque chose, on le ressent inévitablement à chaque page des lettres du réformateur de la Trappe. Rien de moins poétique, je vous assure, rien de moins littéraire dans le sens moderne du mot, et j'ajouterai presque comme une conséquence immédiate, rien de plus véritablement humble et de plus sincère.

Les lettres recueillies par M. Gonod sont de différentes dates et adressées à plusieurs personnes; sauf un très-petit nombre, elles se divisent naturellement en trois parts: 1° celles à l'abbé Favier, l'ancien précepteur de Rancé; 2° celles à l'abbé Nicaise, de Dijon, l'un des correspondants les plus actifs du XVIIe siècle, et qui tenait assez lieu à Rancé de gazette et de Journal des Savants; 3° celles à la duchesse de Guise, fille de Gaston d'Orléans et l'une des âmes du dehors qui s'étaient rangées sous la direction de l'austère abbé.

Quoique les lettres adressées à l'abbé Favier soient, au moins au début, d'une date très-antérieure à la conversion et à la réforme de Rancé, on y chercherait vainement quelque trace de ses dissipations mondaines et de ses brillantes erreurs. Le jeune abbé se contentait, en ces années fougueuses, d'obéir à ses passions, sans en faire parade par lettres: ce sont d'ailleurs de ces choses qu'on n'a guère coutume d'aller raconter à son ancien précepteur. Celui-ci avait laissé le jeune abbé en train de fortes études et de thèses théologiques; il se le figurait toujours sous cet aspect: «Vous avez trop bonne opinion de ma vocation à l'état ecclésiastique, lui écrivait Rancé: pourvu qu'elle ait été agréable à Dieu, c'est tout ce que je désire...» On a beau relire et presser les lettres de cette date, on y trouve de bons et respectueux sentiments pour son ancien précepteur, un vrai ton de modestie quand il parle de lui-même et de ses débuts dans l'école ou dans la chaire, de la gravité, de la convenance, mais pas le plus petit bout d'oreille de l'amant de Mme de Montbazon.

Après la mort de cette dame et pendant les premiers temps de la retraite que fit Rancé à sa terre de Veretz, il se développe un peu plus et laisse entrevoir à son digne précepteur quelque chose de l'état de son âme: «Les marques de votre souvenir m'étant infiniment chères, lui écrit-il à la date du 17 juillet 1658, j'ai lu vos deux lettres avec tous les sentiments que je devois, quoique je me sois vu si éloigné de ce que vous imaginez que je suis, qu'assurément j'y ai trouvé beaucoup de confusion. Je vous supplie de ne me la pas donner si entière une autre fois, et de croire que, hors une volonté fort foible de m'attacher aux choses de mon devoir plutôt qu'à celles qui n'en sont pas, il n'y a rien en moi qui ne soit tout à fait misérable et qui ne soit digne de votre compassion bien plus que de votre estime.» C'est en ces termes voilés, mais significatifs pour nous, plus significatifs peut-être qu'ils ne l'étaient pour le bon abbé Favier, que Rancé donne les premiers signes de son repentir. Ce repentir de sa part est d'autant plus sérieux et plus sûr qu'il ne vient pas s'étaler en vives images, et qu'il ne se plaît point à repasser avec détail sur les traces des faiblesses d'hier. En général, Rancé coupe court aux paroles; il va au fait, et le fait pour lui, c'est l'éternité à laquelle il rapporte toutes choses. Cela rend les lettres qu'on écrit plus simples, mais ne contribue pas à les rendre variées. L'éternité est un grand fond sombre qui supprime sur les premiers plans toutes les figures.

Le temps de sa retraite à Veretz se marque par quelques traits plus adoucis et par quelques expressions de contentement, si ce mot est applicable à une nature comme celle de Rancé: «Je vis chez moi assez seul. Je ne suis vu que de très-peu de gens, et toute mon application est pour mes livres et pour ce que j'imagine qui est de ma profession. J'y trouve assez de goût pour croire que je ne m'ennuierai point de la vie que je fais...» Mais, après cette sorte d'étape et ce premier temps de repos, Rancé se relève et se met en marche pour une pénitence infatigable et presque impitoyable, à l'envisager humainement: «Je vous assure, Monsieur, écrit-il à l'abbé Favier (24 janvier 1670), que depuis que l'on veut être entièrement à Dieu et dans la séparation des hommes, la vie n'est plus bonne que pour être détruite; et nous ne devons nous considérer que tanquam oves occisionis.» A côté de ces austères et presque sanglantes paroles, on ne peut qu'être d'autant plus sensible aux témoignages constants de cette affection toujours grave, toujours réservée, mais de plus en plus profonde avec les années, qu'il accorde au digne vieillard, son ancien maître; les jours où, au lieu de lui dire Monsieur, il s'échappe jusqu'au très-cher Monsieur, ce sont les jours d'effusion et d'attendrissement.

Une pensée historique ressort avec évidence de la lecture de ces lettres de Rancé et jusque du sein de la réforme qu'il tente avec une énergie si héroïque: c'est que le temps des moines est fini, que le monde n'en veut plus, ne les comprend ni ne les comporte plus. Cela est vrai de l'aveu de Rancé lui-même, et il nous l'exprime à sa manière, quand il dit (lettre du 3 octobre 1675): «Puisque vous voulez savoir des nouvelles de notre affaire, je vous dirai, quelque juste qu'elle fût, qu'elle a été jugée entièrement contre nous; et, pour vous parler franchement, ma pensée est que l'Ordre de Cîteaux est rejeté de Dieu; qu'étant arrivé au comble de l'iniquité, il n'étoit pas digne du bien que nous prétendions y faire, et que nous-mêmes, qui voulions en procurer le rétablissement, ne méritions pas que Dieu protégeât nos desseins ni qu'il les fît réussir.» Il revient en plusieurs endroits sur cette idée désespérée; son jugement sur son Ordre est décisif: les ruines mêmes, s'écrie-t-il, en sont irréparables.

Et que ne dirait-il pas des autres Ordres s'il se permettait également d'en juger? Il avait résigné à l'abbé Favier son abbaye de Saint-Symphorien-lez-Beauvais, dont ce dernier ne savait trop que faire. Le peu de religieux qui y restaient vivaient avec scandale: «D'y en mettre de réformés, lui écrivait Rancé, cela n'est plus possible; les réformes sont tellement décriées, et en partie par la mauvaise conduite des religieux, qu'on ne veut plus souffrir qu'on les introduise dans les lieux où il n'y en a point. Ce sont nos péchés qui en sont cause.» (Lettre du 14 septembre 1689).—Ainsi le grand siècle, ce siècle de Louis XIV que nous nous figurons de loin comme fervent, était à bout des moines, et cela de l'aveu du plus saint et du plus pur des réformateurs monastiques du temps. La différence profonde qui, dans le sentiment de Rancé et d'après l'institution rigoureuse de l'Église, devait distinguer les moines proprement dits d'avec le corps du clergé séculier, s'effaçait de plus en plus dans les esprits et n'était plus parfaitement comprise, même des estimables Sainte-Marthe, même des vénérables Mabillon. Aussi on s'aperçoit, dans tout le cours de cette correspondance, à quel point Rancé fit scandale de sainteté à son époque.

«Nous vivons, écrivait-il encore (à l'abbé Nicaise), nous vivons dans des siècles plus prudents et plus sages, je dis de la sagesse du monde, et non pas de celle de Jésus-Christ.» Depuis tantôt deux siècles que cette prudence et cette sagesse tout humaines n'ont fait que croître, l'anachronisme du saint réformateur n'est pas devenu moins criant. C'est une réflexion qui ne se peut étouffer en le lisant, et qui en entraîne à sa suite beaucoup d'autres.

Les lettres de Rancé à l'abbé Nicaise, sans avoir un intérêt de lecture bien vif, en ont un très-réel pour l'histoire littéraire du temps. Cet abbé Nicaise, que Rancé avait connu durant son voyage de Rome, était, comme on sait, le plus infatigable écriveur de lettres, le nouvelliste par excellence et l'entremetteur officieux entre les savants de tous les pays; c'était un Brossette avec beaucoup plus d'esprit et de variété; il ne résistait pas à l'idée de connaître un homme célèbre et d'entretenir commerce avec lui. Une fois en relation suivie avec M. de la Trappe, il ne lâcha plus prise, et force fut bien au solitaire de continuer une correspondance où la curiosité faisait violence à la charité. Au reste, si l'abbé Nicaise attira plus d'une affaire à son grave et sombre correspondant par les indiscrétions qu'il commit, il lui rendait en revanche mille bons offices, et, pour peu que Rancé eût voulu informer le monde de ses sentiments véritables sur tel ou tel point en litige, il n'aurait eu qu'à s'en rapporter à lui. Ayant-fait un voyage à la Trappe dans le printemps de 1687, l'abbé Nicaise n'eut rien de plus pressé que d'en dresser une Relation pour la donner au public. Dès que Rancé fut informé de son dessein, il lui écrivit pour le prier de passer la brosse sur tout ce qui le concernait; cette lettre du 17 juillet est d'une humiliation de ton, d'un abaissement d'images qui sent plus l'habitué du cloître que l'homme de goût: non content de s'y comparer à un animal (sicut jumentum factus sum), Rancé trouve que c'est encore un trop beau rôle pour lui dans le paysage, et il descend l'échelle en ne voulant s'arrêter absolument qu'à l'insecte et à l'araignée. Si les esprits malins croyaient remarquer quelque contradiction entre cette première lettre et celle de septembre suivant, dans laquelle on donne à l'abbé Nicaise quelques notes et renseignements à l'avantage de la Trappe, il est bon de savoir (ce que M. Gonod a remarqué) que la fin de cette lettre n'est pas de Rancé, mais de son secrétaire, M. Maine; et si on recourt en effet à la Relation imprimée de l'abbé Nicaise, on y trouvera aux dernières pages les renseignements mêmes de cette lettre mis en oeuvre et rapportés à M. Maine, ce qui prouve que ce passage un peu glorieux de la correspondance est bien de lui. Au reste, quelque temps après, Rancé pris pour juge reçut la Relation manuscrite de son ami; il la lut sans dégoût, et il lui en écrivit agréablement et assez au long, non sans y insinuer quelques conseils qui ont probablement été suivis: «J'ai lu avec plaisir, disait-il, les marques de votre estime et de votre amitié; vous m'y faites, à la vérité, jouer un personnage que je ne mérite point, et on auroit peine à m'y reconnoître. Cependant, comme il est difficile de se voir peint en beau sans en prendre quelque complaisance, j'appréhende avec raison que je n'y en aie pris plus qu'il n'appartient à un mort, et que vous n'ayez en cela donné une nouvelle vie à mon orgueil et à ma vanité, et je vous en dis ma coulpe.» Voilà qui est de l'homme d'esprit resté tel sous le froc, de celui dont Nicole disait qu'il avait un style de qualité. Le reste de la lettre appelle pourtant sur les lèvres un sourire involontaire, lorsqu'on voit Rancé entrer assez avant dans le détail de ce que l'abbé Nicaise aurait pu dire. C'est toujours un rôle délicat de donner des conseils sur un ouvrage dans lequel on se trouve loué, soit que, comme M. de La Rochefoucauld, on revoie d'avance l'article que Mme de Sablé écrivait pour le Journal des Savants sur le livre des Maximes, soit qu'ici, comme Rancé, on soit simplement consulté par l'auteur sur la Relation d'un voyage à la Trappe, et qu'on lui suggère quelque idée de ce dont il serait plus à propos de parler: «Comme, par exemple, du nouvel air que vous respirâtes en arrivant dans la terre où habitent des gens qui font précisément et uniquement dans le monde ce qu'ils sont obligés d'y faire, etc., etc.; faire un petit éloge de la solitude et des solitaires, autant que le peu de moments que vous les avez vus vous ont permis de les connoître, etc., etc.»

Hâtons-nous de corriger ce que notre remarque semblerait avoir d'un peu railleur et enjoué, en déclarant qu'à part ce passage, rien dans cette correspondance n'accuse le moindre vestige subsistant d'amour-propre mondain ni de vanité. Rancé s'y montre aussi mort que possible à tous les mouvements et à tous les bruits du dehors, et aux disputes même où il est en jeu. C'est bien là véritablement celui qui a le droit de se rendre avec sincérité ce témoignage: «Ce que je puis vous dire, Monsieur, c'est qu'il y a longtemps que les hommes parlent de moi comme il leur plaît; cependant ils ne sont pas venus à bout de changer la couleur d'un seul de mes cheveux.» L'abbé Nicaise, toujours aux aguets et le nez au vent, met bien des fois la patience du saint à l'épreuve et agace en quelque sorte sa curiosité. La plupart des nouvelles qu'il commente, ou des ouvrages qu'il préconise (voulant toujours savoir le jugement qu'on en porte), n'arrivent point jusqu'à la Trappe; Rancé se tue à le lui dire avec douceur, avec tranquillité: «Nous n'avons vu ni même ouï parler d'aucun des livres dont vous m'écrivez. La république des lettres ne s'étend point dans des lieux où elle sait qu'elle n'a que des ennemis, occupés sans cesse à désapprendre ou à oublier ce que la curiosité leur avoit fait rechercher, pour renfermer toute leur application et leur étude dans le seul livre de Jésus-Christ.» Chaque fois que l'incorrigible Nicaise recommence, Rancé réitère cette profession d'oubli: «Tous les livres dont vous me parlez ne viennent point jusqu'à nous, parce qu'on les regarde comme perdus et comme jetés dans un puits d'où il ne doit rien revenir.» Le bon abbé Nicaise ne se décourage point pourtant; à défaut des ouvrages d'autrui, il enverra les siens propres, et il espère apprendre du moins ce qu'on en pense. Passe encore quand l'abbé archéologue soumet au saint homme l'explication d'un ancien tombeau et des symboles ou inscriptions qui le recouvrent; cela donne sujet du moins à son austère ami de moraliser en ces hautes paroles: «Les hommes, lui écrit Rancé à cette occasion, sont à plaindre en bien des choses, mais particulièrement dans la vanité de leurs tombeaux. Quel rapport entre ces enrichissements, cette sculpture si achevée, et cette cendre, cette poussière à laquelle tous ces ornements, quelque précieux qu'ils puissent être, ne donnent ni rehaussement ni valeur? Ces paroles du plus excellent de tous les livres après l'Écriture sainte me reviennent, et je ne puis m'empêcher de vous les dire: Disce humiliari, pulvis atque cinis. Voilà, Monsieur, la pensée la plus naturelle et la plus utile que puisse nous donner la vue du plus superbe de tous les tombeaux.» Sur quoi l'abbé Nicaise, en vrai littérateur qu'il est, s'empare des paroles mêmes de Rancé pour en faire un nouvel enrichissement à son tombeau et à sa dissertation; il n'a garde de laisser tomber de si magnifiques pensées sans en profiter comme auteur, sinon comme homme. C'est ainsi que Balzac, si l'on s'en souvient, profitait des paroles de Saint-Cyran. Mais il y a mieux: le même Nicaise ne s'avise-t-il pas, un autre jour, de composer une Dissertation sur les Sirènes, ou Discours sur leur forme et figure, et d'envoyer son écrit tout droit à la Trappe? Oh! pour le coup, Rancé ne put s'empêcher de sourire, et on surprend ce mouvement de physionomie, chez lui si rare, à travers les simples lignes de sa réponse: «J'ai jeté les yeux sur votre ouvrage des Sirènes, mais je vous avoue que je n'ai osé entrer avant dans la matière. Toutes les espèces fabuleuses se sont réveillées, et j'ai reconnu que je n'étois pas encore autant mort que je le devrois être. C'est une pensée qui a été suivie de beaucoup de réflexions; voilà comme quoi on profite de tout.»

Quoi qu'à la simple lecture ces lettres de Rancé, si on n'y prend pas garde, semblent uniformes, et toutes assez semblables entre elles, on en extrairait quantité de belles et grandes pensées; j'en ai déjà donné plus d'une et je les ai détachées ainsi à dessein, car, comme elles sont dans un fond sombre, il est presque nécessaire de les offrir à part pour les faire remarquer. Quelle plus haute pensée, par exemple, que celle-ci, qui pourrait servir comme d'épigraphe et de devise à la vie du grand réformateur: «Il faut faire de ces oeuvres et de ces actions qui subsistent indépendamment des passions différentes des hommes!»—Et quelle délicatesse encore dans cet autre mot qui décèle une tendresse d'âme subsistante sous la dure écorce: «Ce seroit une chose bien douce d'être tellement dans l'oubli, que l'on ne vécût plus que dans la mémoire de ses amis!» Remarquez que cet oubli profond de la part du monde, joint au souvenir fidèle de la part des amis, est la conciliation parfaite qu'embrasse le voeu du solitaire. L'amitié trouve moins son compte dans ce vers ancien si souvent cité:

Oblitusque meorum, obliviscendus et illis,

vers où il ne faudrait pas voir d'ailleurs la pensée d'Horace, mais une boutade d'un moment.

Les lettres à la duchesse de Guise sont toutes d'édification, nobles, assez développées, sobres pourtant. Ce dernier caractère se retrouve partout dans la correspondance de Rancé; même lorsqu'il prend la plume, je l'ai dit, il va sans cesse au but, il coupe court aux phrases. Parlant de la mort de M. de Nocé, pénitent de qualité et l'un des ermites voisins de la Trappe, il écrit à Mme de Guise, qui le questionnait: «Il n'y a point, Madame, de circonstances brillantes dans la mort du solitaire. Son passage a été paisible et tranquille... D'agonie, il n'en eut point, et on s'aperçut seulement qu'il cessoit de vivre parce qu'il ne respiroit plus. Dieu ne voulut pas qu'il dît rien de remarquable, parce que cela abrège les Relations.» Abréger, abréger les choses qui passent, c'est là le sentiment permanent de Rancé; il n'aperçoit aucune branche inutile sans y porter à l'instant la serpe ou la cognée.

Cela même nous avertit de ne pas trop prolonger en parlant de lui; il y aurait beaucoup à dire encore sur sa polémique avec Mabillon, dont on peut suivre ici toutes les phases, sur ses relations si constantes et si unies avec Bossuet; mais c'est assez indiquer l'intérêt sérieux de cette publication. Nous aurions voulu que les notes fussent plus fréquentes et plus courantes au bas des pages. Quand on a du goût comme M. Gonod, on se méfie de son érudition et on craint de trop dire. Il en est résulté qu'il n'a pas toujours dit assez; le lecteur a besoin d'être guidé à chaque pas plus qu'on n'imagine. Il est une foule d'allusions qui fuient et qu'on aurait pu atteindre par d'habiles conjectures. À certains endroits, sous des désignations un peu vagues, il me semblait entrevoir de loin Leibniz (pag. 105, 108, 113), à d'autres Bayle (pag. 152); M. Gonod aurait peut-être eu moyen d'éclaircir et de fixer ces aperçus lointains. Nous nous permettons de les lui recommander, si le recueil en vient à une seconde édition.

29 septembre 1846.

MÉMOIRES DE MADAME DE STAAL-DELAUNAY

PUBLIÉS PAR M. BARRIÈRE

Voilà, si je compte bien, la troisième fois depuis 1800 que la vogue et la publication se tournent aux Mémoires de ce temps-là. Le premier moment de reprise a été celui même de la renaissance de la société, sous le Consulat et aux premières années de l'Empire. C'est alors que le vicomte de Ségur publia les Mémoires de Bezenval, que M. Craufurd publia ceux de Mme du Hausset, et qu'on vit paraître cette suite de petits volumes chez le libraire Léopold Collin: Lettres de Mmes de Villars, de Tencin, de Mlle Aïssé, etc., etc. Le second moment a été sous la Restauration; ici l'intérêt historique et politique dominait. On vit de longues séries complètes de Mémoires sur le XVIIIe siècle et sur la Révolution française; M. Barrière y eut grande part comme éditeur. Aujourd'hui, dans ce retour de vogue, ce n'est plus que d'un intérêt de goût qu'il s'agit, et, selon nous, cette indifférence curieuse n'est pas la disposition la moins propice pour bien juger, pour rectifier ses anciennes impressions et s'en faire de définitives.

Mme de Staal méritait à bon droit d'ouvrir la série, car c'est avec elle que commencent véritablement le genre et le ton propres aux femmes du XVIIIe siècle. Un maître éloquent, M. Cousin, dans l'esquisse pleine de feu qu'il a tracée dès femmes du XVIIe, leur a décerné hautement la préférence sur celles de l'âge suivant; je le conçois: du moment qu'on fait intervenir la grandeur, le contraste des caractères, l'éclat des circonstances, il n'y a pas à hésiter. Qu'opposer à des femmes dont les unes ont porté jusque dans le cloître des âmes plus hautes que celles des héroïnes de Corneille, et dont les autres, après toutes les vicissitudes et les tempêtes humaines, ont eu l'heur insigne d'être célébrées et proclamées par Bossuet? Pourtant comme, en fait de personnes du sexe, la force et la grandeur ne sont pas tout, je ne saurais pour ma part pousser la préférence jusqu'à l'exclusion. Ni les femmes du XVIe siècle elles-mêmes, bien qu'elles aient eu le tort d'être effleurées par Brantôme, ni celles du XVIIIe, bien que ce soit l'air du jour de leur être d'autant plus sévère qu'elles passent pour avoir été plus indulgentes, ne me paraissent tant à dédaigner. De quoi s'agit-il en effet, sinon de grâce, d'esprit et d'agrément (je parle de cet agrément qui survit et qui se distingue à travers les âges)? Or l'élite des femmes, à ces trois époques, en était abondamment et diversement pourvue. Cette diversité me rappelle le charmant conte des Trois Manières, dont chacune, auprès des Athéniens de Voltaire, réussit à son tour; et s'il y avait une quatrième manière de plaire, il ne faudrait pas lui chercher querelle. Je pousserais même la licence jusqu'à ne pas exclure du concours tout d'emblée les femmes du XIXe siècle, si le moment de les juger était venu. Mais n'en demandons pas tant pour le quart d'heure, tenons-nous à Mme de Staal-Delaunay et à notre sujet.

En ce qui touche la personne, l'illustre critique s'est montré plus sévère; il a cru voir jusqu'à travers les peintures railleuses de la femme d'esprit ce qu'il appelle le pli de sa condition: «C'est une soubrette de cour, mais une soubrette.» Mlle Delaunay a-t-elle mérité ce piquant revers? et ce caractère indélébile de femme de chambre, comme elle le qualifie amèrement, est-il donc si indélébile qu'il la suive jusque dans les productions de sa pensée? Rien de moins fondé, selon moi, qu'un semblable jugement, rien de plus injuste. Nous avons vu qu'il était déjà tard pour elle lorsqu'elle entra chez la duchesse du Maine, et que ce n'était plus une si jeune fille ni si aisée à déformer. Sa première éducation avait été solide, recherchée, brillante; ce couvent de Saint-Louis à Rouen, où elle passa ses plus belles années, était «comme un petit État où elle régnoit souverainement.» Elle aussi, elle avait eu sa cour, sa petite cour de Sceaux dans ce couvent de Saint-Louis où M. Brunel, M. de Rey, l'abbé de Vertot étaient à ses pieds, et où ces bonnes dames de Grieu n'avaient d'yeux que pour elle: «Ce qu'on faisoit pour moi me coûtoit si peu, dit-elle, qu'il me sembloit être dans l'ordre naturel. Ce ne sont que nos efforts pour obtenir quelque chose, qui nous en apprennent la valeur. Enfin j'avois acquis, quoique infiniment petite, tous les défauts des grands: cela m'a servi depuis à les excuser en eux.» Ainsi élevée, ainsi traitée jusqu'à l'âge de vingt-six ans sur le pied d'une perfection et d'une merveille, lorsqu'elle tomba plus tard en servitude, ce fut comme une petite Reine déchue, et elle en garda les sentiments, «persuadée qu'il n'y a que nos propres actions qui puissent nous dégrader,» dit-elle; aucun fait de sa vie n'a démenti cette généreuse parole. L'inconvénient pour elle de sa première éducation et de cette culture exclusive, c'eût été plutôt, comme elle l'indique assez véridiquement, d'offrir une teinture scientifique un peu marquée, d'aimer à régenter, à documenter toujours quelqu'un auprès de soi, comme cela est naturel à une personne qui a lu l'Histoire de l'Académie des Sciences, et qui a étudié la géométrie. Encore faudrait-il observer, dans la plupart des passages qu'on cite à l'appui de ce défaut, que c'est elle-même qui s'y dénonce à plaisir et qui fait gaiement les honneurs de sa personne. Plus d'un lecteur, à ces endroits, n'a pas vu qu'il y a chez elle un sourire.

Notes in this chapter

Note 1 · Note 246: (retour) «Respondit Cornélius Tacitus eloquensissime et, quod eximium orationi ejus inest, σεμνως.» Ce que Pline dit là de Tacite Note 2 · Il est temps d'arriver au succès public le plus brillant, au jour de triomphe et de soleil de M. de Rémusat; je veux parler de son discours Note 3 · Note 247: (retour) M. de Rémusat voulut bien parler dans le Globe, en 1828, de mon premier ouvrage, le Tableau de la Poésie française au XVINote 4 · Une étude du genre de celle-ci a ses limites, et un portrait n'est pas un tableau. C'est encore moins une description à l'infini et un catalNote 5 · Note 248: (retour) Ce morceau a été écrit pour la Revue des Deux Mondes et pour acquitter en quelque sorte la dette commune.Note 6 · Le moment est venu de rendre ce que nous devons à la mémoire du plus regretté de nos amis littéraires et du plus sensiblement absent de nos Note 7 · Note 249: (retour) Il faut voir la même idée rendue comme les anciens savaient faire, c'est-à-dire en des termes magnifiques, au XIIe chapitNote 8 · La tradition! chose essentielle et vraiment sacrée en littérature, et qui serait en danger de se perdre chez nous, si quelques-uns, comme élNote 9 · Note 250: (retour) Revue des Deux Mondes, livraison du 1er septembre 1842.Note 10 · Note 251: (retour) J'emprunte ici les paroles de M. Charles Louandre, dans son article du Journal d'Abbeville (30 septembre 1845).Note 11 · Après avoir été chargé quelque temps d'un cours d'histoire au collège de Charlemagne et à celui d'Henri IV, Charles Labitte avait été envoyéNote 12 · Note 252: (retour) Celle-ci par exemple: «Il avait fallu répondre à la Ligue par de gros livres, comme le De Regno de Barclay; il suffit au Note 13 · Obligé, d'après les conditions universitaires, d'obtenir le grade de docteur-ès-lettres, Charles Labitte prit pour sujet de thèse une périodNote 14 · Note 253: (retour) Page 105.Note 15 · «Cette sage honnêteté, dit-il253, cette modération dont les politiques se piquaient, remontait jusqu'à Érasme, mais à Érasme modifié par L'HNote 16 · Note 254: (retour) Dans l'édition de la Bibliothèque-Charpentier, 1841.Note 17 · Voilà le vrai, le sens commun en pareille matière, et Charles Labitte l'a su rafraîchir de toutes sortes de raisons neuves et revêtir de texNote 18 · Note 255: (retour) Page 158.Note 19 · Note 256: (retour) Page XXXIV.Note 20 · Note 257: (retour) Dans la Revue de la Province et de Paris, 30 septembre 1842.Note 21 · Pendant que Charles Labitte écrivait son volume sur la Ligue, le gouvernement faisait imprimer pour la première fois (dans la collection desNote 22 · Note 258: (retour) Livraison du 15 octobre 1842.Note 23 · Ce dernier, sans répondre à ce qui lui était personnel, reprit en main la discussion et la mena vigoureusement dans un article de cette RevuNote 24 · Note 259: (retour) Voir ce qui est dit dans la Satyre même, ou du moins dans le Discours de l'imprimeur, contre les gens du lendemain: «J'enNote 25 · Je résume les objections que M. Auguste Bernard opposait à Charles Labitte. Sans entrer ici dans une discussion de dates qui avait déjà été Note 26 · Note 260: (retour) Voir de Thou, Histoire, livre CV, année 1593;—d'Aubigné, Histoire universelle, tome III, livre III, chapitre 13;—ChevernyNote 27 · Il y a plus: je me suis amusé à parcourir les historiens contemporains et auteurs de mémoires, de Thou, d'Aubigné, Cheverny, Le Grain260; toNote 28 · Note 261: (retour) Et si l'on trouvait que je vais bien loin, en appliquant cette gracieuse image à une production quelque peu rabelaisienneNote 29 · Au moment où Henri IV fit son entrée en ce Paris longtemps rebelle, à ce beau jour du printemps de 1594, il y eut un essaim de grosses abeilNote 30 · Note 262: (retour) Le Maheustre, ainsi nommé par une sorte de sobriquet, représente l'homme d'armes ou le noble sans conviction bien profondNote 31 · Note 263: (retour) Voir notamment les pages 556, 557 (au tome III, édition de la Ménippée de Le Duchat, 1709), dans lesquelles quelques bonnNote 32 · Viendra-t-on maintenant nous préconiser le Dialogue du Maheustre et du Manant, l'opposer rationnellement, comme on dit, à la Ménippée, lui sNote 33 · Note 264: (retour) Livraisons de la Revue du 1er août et du 1er octobre 1845.Note 34 · Son ardeur d'application à l'antiquité et à la poésie latine marque l'heure de la maturité de son talent, et elle contribua sans nul doute àNote 35 · Note 265: (retour) Lettre XI du livre V.Note 36 · Note 266: (retour) Lettre XXIII du livre VIII.Note 37 · «Il est mort, s'écriait Pline en pleurant un de ses jeunes amis265, et ce qui n'est pas seulement triste, mais lamentable, il est mort loin Note 38 · Note 267: (retour) Perrault était près de lui comme premier commis.Note 39 · C'est Patru, on le sait, qui le premier introduisit à l'Académie la mode du discours de réception. Il s'avisa, à son entrée (1640), d'adressNote 40 · Note 268: (retour) On en a retenu et l'on en cite encore quelques-uns dans les Deux Gendres: Ceux qui dînent chez moi ne sont pas mes amis..Note 41 · Le coup cependant était porté; la faculté d'invention devenait suspecte et douteuse chez M. Étienne; il essaya, en 1813, de poursuivre sa voNote 42 · Note 269: (retour) La Minerve, tome Ier, page 82.Note 43 · Note 270: (retour) La famille de M. Étienne s'est occupée depuis de publier le recueil de ses principales Oeuvres.Note 44 · La chute de l'Empire coupa court, ou à peu près, à la carrière dramatique de M. Étienne; la Restauration le fit publiciste libéral à la MineNote 45 · Note 271: (retour) C'est ce qui était arrivé pour la séance de réception de M. de Vigny; le public y avait supposé et mis, à l'instant même,Note 46 · Ce n'était pas seulement le souvenir si vif de la dernière séance et de ses piquantes péripéties qui avait attiré cette fois une affluence pNote 47 · Note 272: (retour) M. Soumet avait beaucoup de jolis mots, plus d'une épigramme sous air de madrigal. À son ami le poëte Guiraud qui faisaitNote 48 · Dans l'intérêt même des poëtes généreux et déçus qui, en des âges tardifs, ont visé à recommencer ces grandes gloires, une fois trouvées, deNote 49 · Note 273: (retour) Prenez épigrammes, non dans le sens particulier de Martial, mais dans le sens plus général de petites pièces, y compris lNote 50 · Puisque je viens de citer Martial, je le citerai encore; j'y pensais involontairement, tandis qu'on célébrait et (qui plus est) qu'on récitaNote 51 · Note 274: (retour) On sait les vers de Voltaire.—Voir encore sur lui le jugement de d'Alembert et ses propres lettres dans le volume intitulNote 52 · Mais à quoi bon repasser tout à côté sur ce que M. Vitet a touché avec tant de supériorité et d'aisance? Un bon sens élevé, éloquent, règne Note 53 · Note 275: (retour) Dans le Journal des Débuts. Voir aussi au tome III, page 239, des Portraits contemporains et divers.Note 54 · Est-ce pour faire amende honorable, pour faire pénitence d'avoir publié les charmants Mémoires inédits de Fléchier sur les Grands-Jours, queNote 55 · Note 276: (retour) Ce passage, lu dans le Journal des Débats par Mme Swetchine, a passé depuis dans ses Pensées et a été imprimé sous son noNote 56 · Les lettres à l'abbé Nicaise, à part ces éclairs passagers, sont d'ailleurs remplies de pensées graves, élevées, fondamentales, de fréquentsNote 57 · Note 277: (retour) J'avais déjà parlé de Rancé à propos de sa Vie par M. de Chateaubriand (Voir au tome Ier, page 36, des Portraits contempoNote 58 · Indépendamment de l'histoire littéraire, celle de la langue n'est pas sans avoir à profiter ou du moins à glaner dans les Lettres de Rancé. Note 59 · Note 278: (retour) Des lecteurs du Journal des Débats dans lequel écrit M. Barrière, et où cet article sur Mme de Staal-Delaunay fut d'abordNote 60 · Nous sommes décidément le plus rétrospectif des siècles; nous ne nous lassons pas de rechercher, de remuer, de déployer pour la centième foiNote 61 · Note 279: (retour) Cet Allemand, qui s'appelait Juste Zinzerling, a publié son voyage sous ce titre: Jodoci Sinceri Itinerarium Galliae..., Note 62 · Puisque, à propos de femmes, j'ai prononcé ce mot de siècle (terme bien injurieux), on me passera encore d'insister sur quelques distinctionNote 63 · Note 280: (retour) Journal de la Librairie, 1836, feuilleton n° 35, page 3.Note 64 · Mme de Staal commence donc le XVIIe siècle, dans la série des écrivains-femmes, aussi nettement que Fontenelle l'a fait dans son genre. ElleNote 65 · Note 281: (retour) Dans sa Notice sur Chaulieu.Note 66 · Un mot souvent cité de Mme de Staal donnerait à croire que ses Mémoires n'ont pas toute la sincérité possible. Je ne me suis peinte qu'en buNote 67 · Note 282: (retour) Tome VI, de l'année 1755, page 221.Note 68 · Une âme noble, élevée et stoïque jusqu'en ses faiblesses, un esprit ferme et délié s'y marquent en traits nets et fins. On y admire une sûre
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