Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 5)
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Une âme noble, élevée et stoïque jusqu'en ses faiblesses, un esprit ferme et délié s'y marquent en traits nets et fins. On y admire une sûreté d'idées et de ton qui ne laisse pas d'effrayer un peu; il y a si peu de superflu qu'on est tenté de se demander s'il y a tout le nécessaire. Le mot de sécheresse vient à l'esprit; mais, à la réflexion, on est réduit à se dire, dans la plupart des cas, que c'est tout simplement parfait et définitif. Jamais sa plume ne tâtonne, jamais elle n'essaie sa pensée; elle l'arrête et l'emporte du premier tour. Il y a bien de la force dans ce peu d'effort. Pline le Jeune a coutume, dans l'éloge qu'il fait de certains écrivains, d'unir ensemble, comme se tenant étroitement entre elles, deux qualités, vis, amaritudo, cette vigueur qui naît et se trempe d'une secrète amertume; Mlle Delaunay (on peut citer du latin en parlant de celle qui faillit devenir Mme Dacier) possédait cette vigueur-là. Fréron, rendant compte des Mémoires dans son Année littéraire 282, a très-bien remarqué qu'on peut lui appliquer à elle-même ce qu'elle a dit de la duchesse du Maine: «Son esprit n'emploie ni tours, ni figures, ni rien de tout ce qui s'appelle invention. Frappé vivement des objets, il les rend comme la glace d'un miroir les réfléchit, sans ajouter, sans omettre, sans rien changer.» Selon moi pourtant, la comparaison du miroir ne grave pas assez pour ce qui est de Mlle Delaunay; le trait des objets, dès qu'elle les a réfléchis, reste comme passé à une légère eau-forte. Grimm, dans sa Correspondance (15 août 1755), louant également ces Mémoires, dit que, «la prose de M. de Voltaire à part, il n'en connaît pas de plus agréable que celle de Mme de Staal.» C'est vrai; pourtant cette prose, bien que d'une netteté si agréable et si neuve, ne ressemble point à celle de Voltaire, la seule véritablement courante et légère. La simplicité de diction de Mme de Staal est tout autrement combinée. Mais que fais-je? A quoi bon m'aller inquiéter de Grimm et de ses à-peu-près, lorsque, dans les volumes de la plus délicate et de la plus délicieuse littérature qu'ait jamais produite la Critique française, nous possédons le jugement et la définition qu'a donnée M. Villemain de cette manière et de cette nuance de style dont Mme de Staal nous offre la perfection?