Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 5)
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Obligé, d'après les conditions universitaires, d'obtenir le grade de docteur-ès-lettres, Charles Labitte prit pour sujet de thèse une période fameuse de notre histoire politique, ou du moins un point de vue dominant dans cette période, et qui s'étendit aussitôt sous sa plume jusqu'à former le volume intitulé De la Démocratie chez les Prédicateurs de la Ligue (1841). En s'arrêtant à ce choix ingénieux et qui n'était pas sans à-propos dans le voisinage de la Sorbonne, l'auteur ne faisait qu'isoler et développer une des branches de cet ancien premier travail, resté inachevé, sur les sermonnaires. C'en était peut-être le plus piquant épisode, et notre ami l'a élevé aux proportions d'un ouvrage dont il sera tenu compte dorénavant par les historiens. L'esprit de la Ligue, pour être parfaitement saisi dans toute sa complication et démêlé dans ses directions diverses, avait besoin de s'éclairer du jour rétrospectif qu'y jette la Révolution de 89; il ne s'agit que de ne pas abuser des rapprochements. Si jamais la chaire s'est vue réellement l'unique ou du moins le principal foyer de ce qui a depuis alimenté la presse et la tribune aux époques révolutionnaires, ce fut bien alors en effet; c'est de la chaire que partait le mot d'ordre, que se prônait et se commentait, au gré de la politique, le bulletin des victoires ou des défaites; quand il fallut faire accepter aux Parisiens la désastreuse nouvelle d'Ivry, le moine Christin, prêchant à deux jours de là en fut chargé, et il joua sa farce mieux que n'aurait pu le plus habile et le plus effronté des Moniteurs. Il réussit bien mieux qu'aucun article du Moniteur n'a jamais fait, il laissa son public tout enflammé et résolu à mourir. Suivre les phases diverses de la chaire à travers la Ligue, c'est comme qui dirait écrire l'histoire des clubs ou des journaux pendant la Révolution française, c'est à chaque moment tâter le pouls à cette révolution le long de sa plus brûlante artère. Charles Labitte comprit dans toute leur étendue les ressources de son sujet, et s'il y avait une critique à lui adresser à cet endroit, ce serait de les avoir épuisées. Que de lectures ingrates, fastidieuses, monotones, il lui fallut dévorer pour nous en rapporter quelque parcelle! De tous les genres littéraires qui sont tous capables d'un si énorme ennui, le plus ennuyeux assurément est le genre parénétique, autrement dit le sermon; il trouve moyen d'ennuyer, même lorsqu'il est bon; ici il était relevé par les passions politiques, mais elles n'y ajoutaient le plus souvent qu'un surcroît de dégoût et des vomissements de grossièretés. Combien de fois, à propos de ce déluge d'oraisons, d'homélies, de controverses, sur lesquelles il opérait, et qui remontaient de toutes parts sous sa plume, l'auteur dut ressentir et étouffer en lui ce sentiment de trop-plein qu'il ne peut contenir à l'occasion des cent cinquante-neuf ouvrages du curé Benoît (de Saint-Eustache): C'est l'ennui même! Ce sont là de ces cris du coeur qui échappent parfois à l'érudit. Eh bien! l'esprit vif et léger de notre ami triompha le plus habituellement de l'épaisseur du milieu. Les vues neuves et perspicaces, les choses bien saisies et bien dites, abondent et viennent égayer le courant du détail à travers la juste direction de l'ensemble. Quelques assertions trop rapides et par-ci par-là contestables252 n'affectent point cette justesse générale du sens. On a, de nos jours, fort raisonné théoriquement de la Ligue, et ç'a été une mode, chez plus d'un historien paradoxal comme chez nos jeunes catholiques cavaliers, ou chez nos jacobins néo-catholiques, de se déclarer subitement ligueurs. Que vous dirai-je? on est ligueur en théorie, et on trouve les idylles de Fontenelle très-poétiques, comme on a la barbe en pointe; il ne faut pas disputer des goûts ni des dilettantismes. Charles Labitte, qui était un esprit resté naturel parmi les jeunes (qualité des plus rares aujourd'hui), dans le livre utile où il apporte toutes sortes de preuves nouvelles en aide à la saine tradition, fait justice de ces travers en sens opposé. Il ressort clairement de ce renfort de pièces à l'appui que si la Ligue recelait à certains égards quelques idées d'avenir, elle en représentait encore plus de fixement stupides et d'irrévocablement passées; que si, dans ses hardiesses de doctrine, elle anticipait quelques articles du catéchisme de 1793, elle en reproduisait encore plus de la théocratie du XIIème siècle; qu'enfin elle était fanatique en religion autant qu'anti-nationale en politique. La conclusion de Charles Labitte ne diffère donc en rien de la solution pratique qui a prévalu, de celle de la Satyre Ménippée et des honnêtes gens d'alors, parlementaires et bourgeois; il donne franchement dans cette religion politique des L'Hospital et des Pithou, qu'on peut bien se lasser à la longue de trouver toujours juste comme Aristide, mais qui n'en reste pas moins juste pour cela. Je veux citer le passage excellent où il la définit le mieux: