← Table of contents
Portraits littéraires, Tome III

Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 7)

Reading edition

M. de Beauvau, M. de Boisgelin, M. le prince de Condé, qui, par le manège de M. d'Aumont dont j'ai parlé, n'avaient pas encore pu voir le roi de la journée, le virent enfin à quatre heures; et quoiqu'ils le trouvassent très-affaissé, très-inquiet et très-plaignant, ils jugèrent son état moins inquiétant et moins douloureux qu'il ne le disait, toujours par la connaissance de sa pusillanimité. Cependant les voitures étaient arrivées, et le roi s'était laissé porter dans son carrosse, se plaignant toujours beaucoup de mal de tête, de maux de reins, de maux de coeur. Ses plaintes continuelles, ses inquiétudes, sa profonde tristesse, confirmèrent M. de Beauvau et les autres dans l'opinion qu'ils avaient de sa faiblesse et de sa peur; et il n'y avait personne à Trianon ou à Versailles qui imaginât encore que l'incommodité du roi pût être le commencement d'une maladie. Cependant tout Paris fut averti que le roi avait resté dans son lit jusqu'à quatre heures, qu'il était revenu en robe de chambre et au pas de Trianon, et qu'il s'était couché en arrivant. Tous les princes, tous les grands officiers arrivèrent; j'arrivai comme les autres, mais sans beaucoup d'empressement, parce que je voulais voir, avant de partir de Paris, une personne qui me tenait plus au coeur que le roi et toute la Cour, et que par parenthèse je ne vis pas313. Je trouvai à mon arrivée le roi couché. Lemonnier, que je vis, me dit qu'il espérait, comme tout le monde, que la fièvre du roi cesserait dans la nuit, mais que son affaissement lui faisait craindre que non, et qu'alors le lendemain matin il lui demanderait du secours et de choisir un renfort de médecins. J'appris aussi que la famille royale, qui était venue le voir à son arrivée, n'y était restée qu'un instant, et que le roi lui avait dit qu'il l'enverrait chercher quand il voudrait la voir. Tout cela était l'effet des persécutions de Mme Dubarry, qui, enragée du retour du roi à Versailles, voulait se renfermer avec lui autant qu'il serait possible, et en exclure ses enfants. Quand je dis que Mme Dubarry voulait, j'entends que M. d'Aiguillon voulait; car cette femme, comme les trois quarts de celles de son espèce, n'avait jamais eu de volonté. Toutes ses volontés se bornaient à des fantaisies, et toutes ses fantaisies étaient des diamants, des rubans, de l'argent. L'hommage de toute la France lui était à peu près indifférent. Elle était ennuyée de toutes les affaires dont son odieux favori voulait qu'elle se mêlât, et n'avait de plaisir qu'à gaspiller en robes et en bijoux les millions que la bassesse du contrôleur général lui fournissait avec profusion; soit crainte, soit goût, soit faiblesse, elle était entièrement livrée aux volontés despotiques de M. d'Aiguillon, qui, s'en étant servi quatre ans plus tôt pour se tirer des horreurs d'un procès criminel, l'avait employée depuis pour l'aider à se venger de tous ses ennemis, c'est-à-dire de tous les gens honnêtes, et pour se servir de tout le crédit qu'elle avait sur la faiblesse apathique du roi. Il lui avait conseillé de tenir le roi à Trianon; il la pressait actuellement de s'enfermer le plus souvent avec lui, et d'en écarter les princes et Mesdames. Il lui conseillait aussi de s'appliquer à ne faire appeler que tard ceux qui avaient droit d'entrer chez le roi et d'obtenir de lui qu'il les fit sortir de bonne heure. Il voulait qu'il ne fût livré qu'à elle et à ceux qu'elle y introduirait, te roi, comme je l'ai dit, avait déjà fait acte de soumission en disant à ses enfants de ne pas revenir sans qu'il les envoyât chercher. Il l'avait fait encore en n'appelant ses grands-officiers à Trianon qu'à quatre heures, et en les congédiant à neuf heures et demie; et voilà vraisemblablement ce qui se serait passé pendant le cours de la maladie du roi, si elle se fût prolongée sans devenir plus grave.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings