Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 7)
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Cependant il était trois heures, et personne n'avait encore pu pénétrer chez le roi. On n'en savait qu'imparfaitement des nouvelles, et par celles qui transpiraient on jugeait le roi seulement incommodé d'une légère indisposition. Mme Dubarry en avait fait part à M. d'Aiguillon, qui était à Versailles, et avait, d'après ses conseils, formé le projet de faire rester le roi à Trianon tant que durerait cette incommodité. Elle passait par ce moyen plus de temps seule auprès de lui, et plus que tout encore elle satisfaisait son aversion contre M. le Dauphin, Mme la Dauphine et Mesdames, en écartant le roi d'eux, et rendait vis-à-vis de lui leur conduite embarrassante. L'incertitude où était Lemonnier de la suite de cette incommodité, l'embarras dont était dans une chambre aussi petite le service du roi, le scandale et l'indécence dont ce séjour prolongé devait être, rien ne pouvait déranger Mme Dubarry de ce projet déraisonnable et indécent, conçu pour narguer la famille royale. M. d'Aumont s'y prêtait de toute sa bassesse, et n'avait même mandé à personne l'état du roi, pour faciliter à cette femme le parti qu'elle voudrait prendre. La famille royale n'en était même pas instruite par lui, mais elle l'était d'ailleurs; et n'osant pas venir, comme elle l'aurait voulu, pénétrer dans son intérieur pour savoir de ses nouvelles, elle se bornait à désirer qu'on le déterminât à revenir à Versailles. La Martinière312, sur la nouvelle de l'incommodité du roi, qui s'était répandue, avait accouru à Trianon, et y trouva le parti pris d'y faire rester le roi jusqu'à sa parfaite guérison, que l'on jugeait devoir être dans deux ou trois jours, cette incommodité n'étant alors jugée qu'une forte indigestion. Quelque désir qu'eût Lemonnier de faire revenir le roi à Versailles, il n'avait pas la force de s'opposer à la volonté de Mme Dubarry. Sa position, et plus encore son caractère, l'engageaient à tout ménager, et, ne voulant rien mettre contre lui, il ne pouvait pas avoir cette conduite franche et assurée, cette décision ferme et inébranlable qu'a l'honnêteté désintéressée. Le caractère brusque et décidé de La Martinière lui donnait cette force. Ce vieux serviteur du roi avait, depuis qu'il lui était attaché, pris l'habitude de lui parler avec une liberté qui tenait de la familiarité, et même souvent de l'indécence. Il ne s'était jamais adressé qu'au roi pour tout ce qu'il avait obtenu de lui, et avait pris sur son esprit un ascendant qui le faisait réussir dans tout ce qu'il lui demandait, et qui même l'en faisait craindre. Il s'était, quatre ans auparavant, opposé à l'arrivée de Mme Dubarry. Il savait qu'il lui déplaisait et, sans s'en embarrasser, il n'agissait pas plus contre elle qu'en sa faveur. La résolution où il trouva le roi de demeurer à Trianon ne l'empêcha pas de travailler fortement à l'en détourner, et il y réussit avec facilité; car le roi, qui n'avait jamais eu dans sa vie que la volonté des autres, n'avait pas plus la sienne dans ce moment. Il fut donc décidé, malgré le désir obstiné de Mme Dubarry, que le roi partirait pour Versailles dès que les carrosses qu'on avait envoyé chercher seraient arrivés. Pour donner une idée de la manière brusque et souvent grossière dont La Martinière parlait au roi, je rapporterai que le roi, déterminé à suivre son avis, lui disait, en lui parlant de sa maladie et de la diminution journalière de ses forces: «Je sens qu'il faut enrayer.»—-«Sentez plutôt, lui répliqua La Martinière, qu'il faut dételer.»