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Portraits littéraires, Tome III

Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 2)

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On sait bien peu de chose sur la vie du chevalier de Méré; la date de sa naissance est restée incertaine comme le fut longtemps celle de sa mort. Il était né, dit-on, vers la fin du XVIe siècle ou au commencement du XVIIe; mais je ne crois pas qu'il soit d'avant 1610, car il servait encore activement en 1664, et il ne mourut qu'en 1685, comme on l'apprend par hasard d'un mot échappé à la plume de Dangeau. Il était cadet d'une noble maison du Poitou. Son aîné, M. de Plassac-Méré, s'était aussi mêlé de bel-esprit, et il correspondait avec Balzac: c'est ce même M. de Plassac qui prétendait corriger le style de Montaigne. On a quelquefois confondu les deux frères30. Le chevalier ne commence à poindre dans les Lettres de Balzac qu'en l'année 1646; c'est bien à lui que ce grand complimenteur écrivait: «La solitude est véritablement une belle chose; mais il y auroit plaisir d'avoir un ami fait comme vous, à qui l'on pût dire quelquefois que c'est une belle chose31.» Et encore: «Si je vous dis que votre laquais m'a trouvé malade, et que votre lettre ma guéri, je ne suis ni poëte qui invente, ni orateur qui exagère; je suis moi-même mon historien qui vous rend fidèle compte de ce qui se passe dans ma chambre32.» Le chevalier, dans cette lettre, est traité comme un brave et comme un philosophe tout ensemble; il avait servi avec honneur sur terre et sur mer33. Avant même de s'être retiré du service et dans les intervalles des campagnes, il ne songeait qu'à vivre agréablement dans le monde, tantôt à la cour et tantôt dans sa maison du Poitou, par où il était assez voisin de Balzac. Celui-ci fut son premier modèle et son grand patron en littérature. En dédiant au chevalier ses Observations sur la Langue françoise, Ménage lui disait: «Quand je vins à Paris la première fois, vous étiez un des hommes de Paris le plus à la mode. Votre vertu, votre valeur, votre esprit, votre savoir, votre éloquence, votre douceur, votre bonne mine, votre naissance, vous faisoient souhaiter de tout le monde. Toutes ces belles qualités me furent un jour représentées par notre excellent ami monsieur de Balzac avec toute la pompe de son éloquence.» Cette pompe ne déplaisait pas au chevalier; il en tenait lui-même, et, sous ses airs d'homme du monde, il avait du collet-monté, comme disait de lui Mme de Sévigné. Entre Balzac et Voiture, le chevalier n'hésitait pas; il était pour le premier, et il se risqua souvent à critiquer le second, avec qui il était en commerce également. On peut conjecturer, par quelques passages des Lettres du chevalier, que Voiture, cet aimable badin, l'avait moins pris au sérieux que n'avait fait Balzac, et qu'il en était résulté quelque pique d'amour-propre entre eux. Balzac, dont les oeuvres subsistent bien plus que celles de Voiture, avait incomparablement moins d'esprit comme homme, et peu ou point de discernement des personnes. «Cet homme, qui faisoit de si belles lettres, dit quelque part le chevalier en parlant de Voiture, voulut être de mes amis en apparence; je voyois qu'il disoit souvent d'excellentes choses, mais je sentois qu'il étoit plus comédien qu'honnête homme; cela me le rendoit insupportable, et j'aimois Balzac de tout mon coeur, parce qu'il étoit tendre et plein de sentiments naturels34.» On devine, sous ces beaux mots, ce que l'amour-propre ne sait pas voir ou ne veut pas dire. C'est, au reste, à la suite de ces deux épistolaires que vient se classer le chevalier et qu'il mérite d'avoir rang dans notre littérature. Ses Lettres participent de la manière de tous deux; il a beaucoup plus de finesse d'esprit et plus d'observation morale que Balzac; il sait par moments le monde tout autant que Voiture; son analyse est des plus nuancées; mais sa déduction est lente, sans légèreté, sans enjouement. Il écrivait un jour à quelqu'un:

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