Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 2)
Reading edition
Le chevalier a marqué assez bien lui-même le ton de ses lettres dans un endroit où il discute la question de savoir s'il faut écrire comme on parle et parler comme on écrit36. Il remarque finement que les choses qu'on ne prononce jamais et qui ne sont faites que pour être lues des yeux, comme une histoire ou quelque composition d'un genre rassis, ne doivent pas s'écrire comme l'on ferait un conte en conversation; l'histoire est plus noble et plus sévère, la conversation est plus libre et plus négligée. Et après avoir touché les harangues, il en vient aux lettres, lesquelles, dit-il, ne se prononcent point: «Car, encore qu'on en lise tout haut, ce n'est pas ce qu'on appelle prononcer; on ne les doit pas écrire tout à fait comme on parle.» Pour preuve de cela, continue-t-il, si l'on voit une personne à qui l'on vient d'écrire une lettre, fût-elle excellente, on ne lui dira pas les mêmes choses qu'on lui écrivait, ou pour le moins on ne les lui dira pas de la même façon. «Il est pourtant bon, lorsqu'on écrit, de s'imaginer en quelque sorte qu'on parle, pour ne rien mettre qui ne soit naturel et qu'on ne pût dire dans le monde; et de même quand on parle, de se persuader qu'on écrit, pour ne rien dire qui ne soit noble et qui n'ait un peu de justesse.» Ainsi, premièrement, il n'écrit point ses lettres comme il cause, et de plus même quand il cause, il parle un peu comme un livre; on voit d'ici le renchérissement qu'en doit prendre son style. Il se plaît à citer à ce propos son ami et son modèle, le maréchal de Clérembaut, «qui cherchoit autant d'esprit avec une femme de chambre entre deux portes que lorsqu'il parloit à la reine au milieu de toute la cour37.» De même lui, quand il écrivait à un procureur, il ajustait son style comme quand il s'adressait à une duchesse. Cette manière d'écrire et cette manière de causer étaient celles qui eurent la vogue dans le meilleur monde, sous un certain régime de goût, entre l'Astrée et la Clélie; mais à quoi songeait-il de mener cela jusqu'après Mme de La Fayette et après Boileau?