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Les Romans de la Table Ronde (3 / 5)

LANCELOT DU LAC. (continued 4)

Reading edition

Il y avait un mois qu'ils étaient en Sorelois, quand la Dame du lac envoya vers Galehaut un jeune valet qu'elle le pria de nourrir, jusqu'au moment de l'armer chevalier. C'était Lionel, le fils aîné du roi Bohor de Gannes. Lancelot n'eut pas de peine à le reconnaître; il avait longtemps vécu avec lui chez la Dame du lac. Quand Lionel vint au monde, sa mère remarqua sur son sein une tache vermeille en forme de lion: de là le nom qu'elle lui avait donné. Quand elle avait voulu l'embrasser, il avait passé lui-même ses petits bras autour de son cou, en serrant comme s'il eût voulu l'étrangler. C'était le présage de sa prouesse, ainsi que le témoigne l'histoire de sa vie. La marque lui demeura jusqu'au jour où il combattit le lion couronné de Libye, dont il offrit la peau à messire Yvain de Galles. Mais ici le livre laisse Galehaut, Lancelot et Lionel, pour revenir au roi Artus et à messire Gauvain.

XXXVIII.

Après le départ de Galehaut, le roi Artus était revenu dans ses domaines, constamment occupé à redresser les torts, à rendre à tous bonne justice, à bien employer ses largesses. De Londres, de Kamalot, de Carduel, il était passé à Carlion, la ville qui lui agréait le plus. Il y tint cour enforcée pendant quinze jours.

Les fêtes touchaient à leur fin, et la reine, qui ne souhaitait rien tant que le retour de son ami, pensait avoir trouvé l'occasion d'une assemblée nouvelle, quand un incident inattendu vint rejeter à d'autres temps l'accomplissement de ses vœux les plus chers. Le roi Artus, assis un jour à table au milieu de ses chevaliers, était tombé dans une rêverie qui lui avait fait tout oublier, et les mets et les convives. La main appuyée sur l'ivoire de son couteau, il soupirait; des larmes coulaient de ses yeux. Keu le sénéchal s'en aperçut le premier, et le fit aussitôt remarquer à messire Gauvain, à messire Yvain, à Lucan le bouteiller, à Sagremor le desréé, à Giflet le fils de Do. Messire Gauvain appelant un valet: «Va, dit-il, à cette demoiselle qui verse devant le roi; prends de ses mains la coupe et dis-lui de venir me parler.»

Cette demoiselle était Laure de Carduel, fille d'un roi de Norvègue, jadis bouteiller du royaume de Logres, et d'une sœur du roi Artus. Elle était aimée de la reine, et le roi se plaisait à lui voir remplir l'office de son père.

Quand elle fut devant messire Gauvain: «Belle cousine, lui dit-il, allez dire au roi que nous le prions de nous apprendre pourquoi il rêve si longtemps, et quel conseil nous pourrions lui donner.» Laure revint au roi, bien empêchée de remplir ce message. Elle s'agenouilla, et, n'osant parler, saisit la nappe et la tira vivement devant elle. Le couteau échappa de la main d'Artus, qui, tout surpris, regarda la demoiselle: «Sire, dit-elle, messire Gauvain me charge de vous demander ce qui vous rend soucieux, et si vos hommes liges ne pourraient vous aider de leur conseil.

«—Retournez, et dites à ceux qui vous envoient qu'ils auraient mieux fait de ne pas vous donner ce message. Puisqu'ils veulent me faire parler, ils sauront que je pensais à leur honte.»

Laure rendit la réponse; les chevaliers, d'abord interdits, se levèrent de table et s'étant approchés du roi: «Sire, vous nous avez dit que vous pensiez à notre honte: nous vous prions, comme notre seigneur lige, de nous apprendre comment nous avons mérité un tel reproche.

«—Je vais vous le dire. Oui, c'est à vous grande honte d'avoir oublié le vœu que vous aviez fait de ne revenir céans qu'après avoir eu nouvelles du preux chevalier aux armes vermeilles qui, plus tard, fit ma paix avec Galehaut. Vous êtes revenus sans lui, et vous n'en savez rien encore. N'est-ce pas là le fait de parjures et de foi-mentis?

«—Sire roi, répond messire Gauvain avec un calme apparent, vous avez droit; mais vous seriez à votre tour à blâmer, si vous pouviez supporter dans votre maison des chevaliers parjures et foi-mentis. Vous donc, chevaliers, écoutez-moi.» Et s'avançant près d'une fenêtre d'où l'on découvrait un moutier: «Que Dieu ni les saints ne me protégent, si je rentre dans la maison de monseigneur le roi avant d'avoir trouvé le Chevalier vermeil. Que ceux qui avaient, une première fois, entrepris la même quête, me suivent, si tel est encore leur plaisir!» Cela dit, il sort: ceux qui l'entendent et l'avaient accompagné dans la quête précédente, s'engagent comme lui à ne pas revenir avant d'avoir recueilli des nouvelles du chevalier. Ils étaient quatorze dans la salle; les autres étaient dans leurs terres.

Le roi ne tarda pas à regretter ses paroles. En se levant de table, il va chez la reine et la prie de faire en sorte de retenir Gauvain. La reine court aussitôt à l'hôtel de messire Gauvain et le trouva déjà couvert de ses armes, sauf la tête et les mains. «Beau neveu, lui dit-elle, est-il vrai que vous recommenciez votre quête?—Rien n'est plus vrai, dame.—Je viens, par la foi que vous me devez, vous demander un don.—Dame, sachez auparavant que, pour tous les royaumes du monde, je ne consentirais à demeurer.—Comment! beau sire, se peut-il que pour vous enquérir d'un chevalier inconnu, vous laissiez votre oncle le roi Artus, accablé de douleur et du regret d'avoir trop légèrement parlé? Attendez au moins que vous ayiez réuni les quarante chevaliers, vos premiers compagnons.—Pour ceux-là, dit messire Gauvain, c'est leur affaire, non la mienne; qui voudra rester sous l'injure des paroles du roi, demeure! pour moi, je n'entends revenir qu'après avoir vu de mes yeux le chevalier auquel nous devons la paix.»

Il demande son heaume, et se dispose à monter à cheval. «Ah! beau neveu! lui dit encore la reine, vous ne savez quel chemin pourra vous mieux conduire au but de votre quête. Écoutez-moi, mais auparavant promettez de ne parler à personne de ce que je vais dire. Vous ferez sagement de joindre Galehaut; il doit vivre dans la compagnie du Chevalier vermeil, et celui-ci n'est autre que Lancelot du lac, le vainqueur de la Douloureuse garde.»

Elle s'éloigna, craignant d'en avoir trop dit, et laissant messire Gauvain satisfait de ce qu'il venait d'apprendre. On lui amena son cheval, il monta, pendit l'écu à son cou, prit une lance de la main de ses écuyers et s'éloigna, suivi de dix-neuf des quarante chevaliers qui s'étaient une première fois engagés à la même quête. Leurs noms étaient: Yvain de Galles, Brandelis, Keu le sénéchal, Sagremor le desréé, Lucan le bouteiller, Gosouin d'Estrangor, Giflet le fils Do de Carduel, Gladoalin de Kaermur, Galegantin le Gallois, Caradoc-Briebras, Caradigais, Yvain de Lionel, le duc Taulas, Conan de Kaert, Greu le roux chevalier, Adam le bel, Galeschaus, le valet de Nort et le roi Ydier.

Tous le promirent; en se séparant, ils eurent soin, pour n'être reconnus de personne et pour se reconnaître entre eux, de retourner leurs écus de façon qu'on ne distinguât pas les couleurs dont ils étaient peints et les attributs qui pouvaient y être tracés.

XXXIX.

Suivons d'abord les pas de messire Gauvain. Il chevaucha deux jours sans rien voir qui soit à redire. On était au mois de juillet, le ciel était pur, le temps serein, la terre verte et fleurie. Enfin, à la descente d'une montagne, il aperçoit d'assez loin quatre chevaliers armés. Un d'entre eux quitte ses compagnons, arrive au galop sur lui la lance en arrêt, sans prendre le temps de le défier. Messire Gauvain se prépare à bien le recevoir; mais l'autre se contente de saisir son cheval par le frein; le cheval se dresse, peu s'en faut qu'il ne se renverse en arrière, et messire Gauvain reconnaît Sagremor: «Eh quoi, Desréé, lui dit-il, c'est à moi que vous en voulez?—Ah! sire, pardonnez: je ne vous avais pas reconnu.—Je l'ai bien vu, de par Dieu! mais le mal n'est pas grand. Quels chevaliers étaient avec vous?—Vous allez les reconnaître; c'est messire Yvain, c'est Keu le sénéchal, c'est Giflet le fils Do. Après nous être séparés, nous nous sommes rencontrés hier, à l'issue d'un carrefour à sept voies.»

Les trois autres chevaliers en approchant furent ravis de se retrouver avec messire Gauvain; comme, sans le vouloir, ils s'étaient rejoints, ils convinrent de chevaucher quelque temps de compagnie.

De la même forêt, mais par une autre voie arrive presque aussitôt un chevalier entièrement armé qui regarde les lances rangées autour du pin, s'arrête, délace son heaume et descend: quand il voit l'écu suspendu aux branches, il gémit, soupire et verse des larmes. Un moment après, il semble consolé, relève gaiement la tête et donne les signes d'un vif contentement.

Keu cède en murmurant, et Sagremor arrive devant la fontaine: «Beau sire, dit-il, quatre chevaliers arrêtés à l'entrée de la plaine désirent savoir qui vous êtes, et pourquoi vous passez ainsi du deuil à la joie.—Beau sire, répond l'autre sans le regarder, vos quatre chevaliers n'ont rien à voir dans ce que je fais: je ne demande pas leur compagnie.—Cela ne peut passer ainsi.—Comment donc cela passera-t-il? Entendez-vous m'obliger à dire ce qui ne vous touche en rien?—Oui; vous parlerez, ou vous vous défendrez.»

L'inconnu lace aussitôt son heaume, remplace l'écu blanc au noir quartier qu'il portait, par celui qui était suspendu à l'arbre, non sans gémir et sans verser de nouvelles larmes: il empoigne la plus forte des lances que le valet avait apportées et attend Sagremor. Celui-ci rompt son glaive sur l'écu noir goutté d'argent, mais dès la première atteinte il est jeté des arçons. En même temps l'inconnu saisit le frein, frappe rudement le cheval, et le fait galoper à vide du côté de la forêt.

Rien ne se peut comparer au dépit, à la confusion de Sagremor. Keu, charmé de sa mésaventure, dit en riant à messire Gauvain: «Ne pensez-vous pas que Sagremor aurait pu ne pas tant se presser?» À son tour il broche des éperons, et raille encore en passant le pauvre Desréé: «Vous avez votre droit, Sagremor: êtes-vous content?»

«Je n'ai rien vu dans ma vie d'aussi étrange, dit messire Gauvain. Jamais tel prud'homme ne fut maltraité par une si vile pièce de chair. Je veux savoir quel est ce chevalier.—Avant tout, fait le sénéchal, veuillez, messire Gauvain, penser à nos chevaux et nous les renvoyer si vous les rejoignez; autrement nous sommes condamnés à rester ici.» Gauvain fait un signe de consentement, détache un des freins que le chevalier du Pin avait jetés sur les branches après avoir chassé les chevaux, et broche vers la forêt. Il rejoignit bientôt le cheval d'Yvain qu'il remit sur la trace de son maître en laissant aux deux autres chevaliers le soin de retrouver les leurs.

«D'un autre côté, ma nièce et ce chevalier étaient impatients du retard que je mettais à leur union. Je voulais au moins attendre le terme consenti par Segurade, pour savoir au juste si je deviendrais son homme lige; mais Hector eût donné un de ses yeux pour se mesurer avec lui, et ma nièce, qu'effrayaient les grands récits de la prouesse de Segurade, avait défendu à son ami de le défier, sans son exprès congé. Elle fit même ouvrer un écu noir goutté d'argent, qu'elle se réserva de garder, en lui recommandant de ne répondre à aucun défi avec un autre écu que celui-ci, lequel signifie douleur et larmes. Hector, de son côté, avait trop de confiance en sa prouesse, pour ne pas espérer de vaincre Segurade, s'il pouvait se rencontrer avec lui. Comme il était dans ces pensées, il lui arriva de songer qu'il était venu tout armé au pin de la fontaine où je le trouvai ce matin: que là devait se rendre Segurade, après y avoir convoqué une grande assemblée. Il en était ravi de joie, mais quand en levant les yeux vers les branches de l'arbre, il apercevait une nuée semée de petites étoiles sans clarté, il en ressentait une grande tristesse: et, cependant, il emportait le prix de l'assemblée. Hector alla raconter ce qu'il avait rêvé à son amie; elle lui soutint que tout songe était mensonge, et que le vainqueur de Segurade n'était pas encore né.—Cela, pensa-t-il, j'espère le savoir bientôt. Il se leva donc le lendemain au point du jour, comme j'étais déjà au moutier; car tu sauras que je n'ai pas manqué la messe une seule fois dans ma vie. Il prit ses armes et les fit porter du château où nous étions à la fontaine du Pin, sans m'en prévenir. Mais ma nièce l'avait vu sortir; elle accourut au moutier, et m'indiqua l'endroit où il ne devait pas manquer de se rendre, en mémoire de son rêve. Moi, ne voulant pas perdre ma messe, je fis avertir un de mes écuyers de monter mon meilleur coureur, et d'aller poser autour du pin un faisceau de lances, et sur une branche l'écu noir goutté d'argent. Car je prévoyais, qu'en voyant les lances et l'écu, Hector n'irait pas chercher plus loin Segurade, et qu'il se contenterait de l'attendre. L'écuyer arriva le premier, et quand Hector passa avec l'intention d'aller trouver Segurade, il remarqua le faisceau de lances de son rêve, et s'arrêta, persuadé que là devait avoir lieu l'assemblée qu'il attendait. Puis, en jetant les yeux sur l'écu goutté d'argent, il crut voir l'accomplissement du présage sinistre de la nue semée d'étoiles sans éclat, et il pleura d'avoir, en allant combattre Segurade, provoqué le courroux de son amie. Mais la victoire que la vision lui avait promise lui rendait l'espérance et sa première gaieté. Pour moi, dès que j'eus entendu la messe, je montai et j'arrivai à la fontaine où, l'ayant retrouvé, je l'ai châtié, battu, ramené comme tu as vu. Il n'avait garde de résister, car il sait que je puis décider de son malheur ou de sa joie.

«Voilà, je pense, continua le nain, ce que tu désirais savoir. Maintenant, tu as promis de combattre un chevalier plus fort que lui, c'est-à-dire Segurade, qui a le droit pour lui, puisqu'il ne fait que répondre au défi de chevaliers qui n'ont rien à lui reprocher. Mais je n'ai pas la moindre confiance dans ta prouesse; et je te crois plutôt le dernier et le plus vil des hommes.»

Messire Gauvain le laissa dire et le détacha du poteau, tout en ayant grand regret de son cheval. Un valet vint avertir que le souper était prêt: le nain se mit à table et fit signe à messire Gauvain de prendre place à son côté. Les nappes ôtées, et comme on allait se lever, une pucelle descendit de son palefroi à l'entrée du pavillon, et vint présenter des lettres au nain.

«En vérité,» dit-il après avoir brisé la cire et lu, «les femmes sont étranges. Ma dame ne m'ordonne-t-elle pas de courir sans délai à la recherche du roi Artus, et de lui amener messire Gauvain pour champion! Que j'aie le temps d'aller et venir, peu lui importe: que je trouve messire Gauvain qui ne vient pas dans l'année trois fois en cour, elle n'en fait pas le moindre doute. Par mon Dieu! au lieu de courir inutilement, je vais lui conduire ce chevalier, tout vil et méprisable qu'il soit.»

Gauvain souriait, Hector souffrait pour lui. On apporte les armes, la demoiselle et les pucelles en revêtent nos deux chevaliers. «Vous espérez apparemment séjourner, dit le nain à Gauvain, pour défaut de cheval; mais je vous en donnerai un meilleur que le vôtre.» Le cheval arrive, gros, fort et bien taillé. Tous montent; Gauvain, Hector, le nain, la demoiselle et ses pucelles; trois écuyers portent les écus et une liasse de lances.

Le château de Roestoc où ils se rendaient était éloigné de plusieurs journées. En passant un cours d'eau, ils voient avancer vers eux deux chevaliers armés et trois sergents portant haubergeon, hache et épée. «Voilà les gens de Segurade, dit le nain; ils gardent les marches de la terre de Madame. Défendez-nous, Hector: car, pour ce mauvais chevalier, il vaudrait bien autant qu'une chambrière.» Hector obtient l'agrément de son amie, prend de ses mains l'écu, saisit un glaive et attend au passage d'une haie les chevaliers de Segurade. Le combat ne fut pas long: le premier fut lancé rudement à terre; les autres, voyant Hector mettre la main à l'épée, prirent ensemble la fuite.

«Hector, dit alors le nain, vous êtes un prud'homme. Et que serions-nous devenus si nous n'avions eu que ce vil chevalier pour nous défendre!» Plus loin, devant une chaussée levée entre un marais et un plessis ou parc fermé de murs, le nain, qui chevauchait en avant, distingue trois chevaliers et trois sergents. «Voilà, dit-il, encore des hommes de Segurade: Hector, je vous en prie, défendez-nous.» Hector reprend son écu, son glaive, va au-devant des chevaliers et renverse le premier; les deux autres saisissent les rênes de son cheval, et les sergents le frappent à coups redoublés. D'un revers d'épée, Hector fait tomber la main qui retenait le frein, et fend la tête du troisième. Les sergents épouvantés reculent, et, quand il les a poursuivis assez loin, il s'arrête attendant ses compagnons, détache son écu, lève son heaume pour s'éventer, et reçoit de nouveau les félicitations du nain.

Ils croisèrent encore, un peu plus avant, un chevalier accompagné de trente sergents, armés, comme les vilains, d'haubergeons, de lances et d'épées. Hector ne soutint pas leur premier choc; il tomba, mais, bientôt relevé, il parvint à blesser le chevalier en se débarrassant de toute cette piétaille, à la grande satisfaction de Gauvain qui avait arrêté son cheval, et le lui présenta quand il voulut remonter. «Maudite l'heure, dit le nain, où naquit ce mauvais chevalier! Est-ce en tenant les chevaux, dans votre pays, qu'on acquiert honneur et louange? —Sire, au nom du ciel, dit Hector à Gauvain, ne lui répondez pas.»

Comme ils approchaient de Roestoc, et qu'ils dînaient auprès d'une belle fontaine, le nain appelle la pucelle qui lui avait apporté les lettres, et l'avertit d'aller prévenir la dame de Roestoc de leur prochaine arrivée. «Vous la prierez aussi de venir au-devant de nous, pour obtenir de ma nièce qu'elle laisse Hector combattre Segurade; car Madame n'aurait qu'une piteuse assistance du champion que je lui amène.»

La pucelle obéit, et la dame de Roestoc arriva sur un palefroi amblant, accompagnée de son sénéchal et de nombreux chevaliers. Grohadain le nain après l'avoir saluée dit: «Ma dame, j'ai honte de n'avoir pas mieux trouvé que ce chevalier.—Il n'y a pas grand mal, répond la dame, si votre belle nièce veut bien, pour l'amour de moi, permettre à son ami le preux Hector de prendre en main ma défense.—Pour cela, Madame, répond la nièce, ne l'espérez pas; ce serait envoyer mon ami à la mort, et j'aimerais mieux renier Dieu.—Ainsi, reprit la dame, me voilà chétive et délaissée!—Oh! Madame, dit le bon sénéchal, ne désespérez pas. Le champion qui consent à vous défendre est de haute mine, et s'il n'était prud'homme il ne vous offrirait pas de jouter contre Segurade. Pensez à le remercier.»

Devisant ainsi, ils arrivent à Roestoc. On désarme messire Gauvain et Hector; on les introduit dans une salle fraîchement jonchée. Plus Hector regarde son compagnon, plus il est frappé de sa haute mine et de sa noble tenue; mais il craindrait de faire acte de vilenie s'il lui demandait son nom.

Les tables sont dressées et le manger servi. Comme ils étaient assis, arrive un écuyer qui sans descendre de cheval approche assez près de la salle pour être entendu: «Dame, dit-il, Monseigneur apprend que vous avez trouvé champion. Il est prêt à le combattre, et lui accorde trois jours pour dernier délai.» Le sénéchal répond: «Vous direz à votre seigneur que notre chevalier, quoique fatigué du voyage, sera prêt au terme indiqué.—Comment! fait l'écuyer, votre champion est las pour si peu! Monseigneur Segurade ne le serait pas, après avoir mis à merci deux, trois ou quatre de vos meilleurs champions.—Dites ce qu'il vous plaira: tel demande aujourd'hui la bataille qui pourra bien regretter de l'avoir désirée.»

L'écuyer s'éloigne, on se remet au manger. Quand les tables sont levées, messire Gauvain voit dix lances réunies au bout de la salle. Il prend le bois le plus fort, en essuie le fer, en rogne le bois d'un grand pied. Il fait ensuite la revue de ses armes; l'écu, la guiche et la courroie étaient en bon état. Plus le sénéchal le suit des yeux, et plus sa confiance augmente dans le nouveau chevalier.

Alors trois hommes parurent: deux étaient couverts d'une chape à pluie, le troisième était entièrement armé, la ventaille abattue, les gantelets détachés, la cotte d'armes bandée d'or et d'azur. Il était grand et bien formé, les jambes longues et droites, les flancs grêles, les épaules larges, les poings carrés, la tête grosse et les cheveux noirs entremêlés de gris. C'était Segurade: il fendit la foule, s'approcha de la dame de Roestoc, et d'une voix haute: «Dame, nous sommes au dernier terme, et je pense que vous tiendrez vos conventions dès que j'en aurai fini avec votre champion.» La dame émue garde le silence; mais Gauvain: «Beau sire, dit-il, nous aurions besoin d'entendre de votre bouche quelles sont ces conventions.—Madame, reprend Segurade, les connaît, cela doit suffire.—Non; ceux qui tiennent le parti de Madame n'en sont pas informés; et il y aurait peu de courtoisie à refuser ce qu'ils demandent.—Chevalier, répond Segurade, je ne suis pas en jugement de cour, je dis et fais ce qu'il me plaît.—Ah! Segurade, si vous obtenez de force une des plus belles et des plus hautes dames du monde, vous aurez trouvé bonne aventure: j'en sais de mon pays plus d'un qui pourrait bien vous la disputer.—Qu'ils viennent donc, je les défie; eussent-ils avec eux Gauvain, le fils du roi Loth.» Messire Gauvain ne relève pas ces paroles; il laisse Segurade, et va rejoindre le groupe de ses amis.

Hector et le sénéchal le conduisent au château où la dame de Roestoc les avait précédés, oubliant messire Gauvain qui demeura presque seul en place. Un jeune valet du pays avait arrêté et retenu son cheval, au moment où les deux champions vidaient du même coup les arçons. Quand il le lui ramena, messire Gauvain s'aperçut qu'on l'avait laissé seul, et que la dame de Roestoc s'était éloignée sans le remercier. Il prit le chemin de la forêt. Le jeune valet croit devoir l'avertir que Roestoc est du côté opposé.—«Je le sais, frère; mais j'ai affaire au bois, je reviendrai bientôt.» Le valet resta quelque temps à l'attendre, puis, ne le voyant pas revenir, il suivit les éclos de son cheval et le rejoignit, comme il avait le genou posé sur un chevalier désarçonné, qu'on entendait crier merci. «Je vous l'accorde à une condition, disait messire Gauvain. Vous irez tenir la prison de la dame de Roestoc.» Le chevalier se releva et tourna vers le château; il y arriva comme la dame demandait où était passé le vainqueur de Segurade. «Madame, dit le chevalier de la forêt, je suis le neveu de Segurade, et je viens me mettre en votre prison, comme l'a ordonné celui qui a combattu pour vous. Dans l'espoir de venger mon oncle, j'avais suivi les traces de votre chevalier, et pour mon malheur je l'ai rejoint, j'ai rompu ma lance sur son écu; lui, sans daigner tirer l'épée, me saisit au corps, m'arracha le heaume de la tête, et me laissa la vie à la condition que je me rendrais votre prisonnier.»

«Hélas! dit la dame en pleurant, malheur à moi d'avoir laissé partir sans lui rendre grâces le plus preux des chevaliers!» Hector et le sénéchal, également désolés de l'avoir perdu de vue, montèrent, dans l'espoir de le rejoindre et de le ramener à Roestoc. Mais après avoir battu la forêt dans tous les sens, ils revinrent sans l'avoir retrouvé. Nous les laisserons à Roestoc pour nous attacher aux pas de messire Gauvain.

XL.

Le valet qui, de son côté, avait suivi messire Gauvain et qui avait pu voir comment avait été reçu le neveu de Segurade, s'avança jusqu'à lui: «Sire, lui dit-il, Dieu vous donne cette nuit bon gîte! vous l'avez assurément mérité. Je suis le valet qui gardai votre cheval: ma maison n'est pas très-éloignée; s'il vous plaisait y séjourner, vous y trouveriez qui prendrait soin de vos plaies, vous y seriez hébergé du mieux qu'il nous serait possible.—Ami, répond messire Gauvain, je vous remercie; mais la nuit n'est pas encore venue, et je puis mettre à profit le reste de la journée. Mes plaies ne sont pas dangereuses, mon cheval est encore en état de me porter.—Sire, Taningue, ma maison, est assez loin; vous y arriveriez à la nuit serrée, et ce serait à moi grand honneur d'y recevoir un aussi vaillant prud'homme.»

Gauvain céda aux instances du valet et se laisse conduire dans une maison forte, construite sur la rivière de Saverne. En arrivant, le valet demande à le désarmer, et lui présente une robe vermeille fourrée. Il avait une sœur belle et sage, qui savait guérir les plaies. La pucelle examina les blessures de messire Gauvain, les couvrit d'un onguent dont elle avait la recette, et qui devait en tempérer le feu. Après souper, le valet dit à messire Gauvain: «Sire, je vous prie de me donner un conseil: je suis fort, riche et désireux de prouesse; chacun me blâme de ne pas encore être chevalier, et la dame de Roestoc, dont ma terre dépend, m'en fait surtout de grands reproches. Or, vous saurez qu'il y a douze ans, je crus voir approcher de mon lit un grand et beau chevalier: il me tirait par le nez et je lui disais: Ah! sire, ce n'est pas à vous grand honneur de vous en prendre à un enfant.—Ne vous souciez, répondait-il, je réparerai cela plus tard en vous armant chevalier. Je suis Gauvain, le neveu du roi Artus.

«En m'éveillant, j'allai dire à ma mère ce que j'avais songé. Elle en fut ravie, et me fit promettre de ne recevoir mon adoubement que de la main de monseigneur Gauvain. Je suis allé depuis ce temps à la cour du roi Artus plus de cinq fois, espérant y trouver son neveu; j'y étais encore il y a trois jours; j'appris qu'il avait entrepris la quête d'un merveilleux chevalier. Et ma dame de Roestoc, m'ayant averti qu'elle ne voulait plus attendre plus longtemps ma chevalerie, je vous prie, sire, de consentir à m'adouber: je ne pourrais l'être assurément par un plus prud'homme.

—«Je ne voudrais pas vous refuser, répond messire Gauvain; mais vous êtes un riche baron, et je ne puis vous armer en ce moment comme il conviendrait: je n'ai le temps ni l'adoubement nécessaires.—Oh! sire, il n'est pour cela besoin de grande compagnie. J'ai bien ce qu'il faut ici, la chapelle, le chapelain, les robes et les armes.—Préparez-vous donc pour demain matin; je ne puis faire plus long séjour.»

Le valet se rendit aussitôt à la chapelle et commença la veille: messire Gauvain alla reposer, la sage demoiselle se tenant près de son lit jusqu'au moment où il s'endormit. Au matin, il n'eut plus aucun ressentiment de ses blessures; il se leva, alla entendre la messe, puis ceignit l'épée au valet et lui attacha l'éperon dextre. Le nouveau chevalier avait nom Helain de Taningue. Plus tard, il fut surnommé le hardi, à l'occasion d'une aventure qu'il mit à fin devant le roi Artus.

Messire Gauvain lui demanda congé. Helain, avant de le recommander à Dieu, lui dit: «Sire, vous m'avez fait chevalier, et je ne sais à qui je dois cet honneur: je n'insisterai pas, si votre volonté est de ne pas le dire, mais j'aurais grand regret de ne pouvoir nommer à ma dame de Roestoc le prud'homme qui m'aura donné l'adoubement.—Je vous dirai mon nom volontiers, beau sire, à la condition de n'en parler, vous ni votre sœur, avant trois jours. Quand on vous demandera qui vous a fait chevalier, vous répondrez que c'est le neveu du roi Artus, celui qu'on nomme messire Gauvain.—Ah! Dieu soit béni! s'écria Helain transporté de joie. Voilà mon songe accompli: et comment ne deviendrai-je pas prud'homme, armé de la main du meilleur chevalier du siècle! Sire, je vous prierais inutilement de séjourner; mais, comme chevalier nouvel, je vous réclame un don.—Je l'accorde d'avance.—Veuillez échanger les armes que vous avez revêtues à Roestoc contre les miennes.» Gauvain consentit à quitter ses armes et revêtit celles qu'Helain lui présenta. Le haubert était d'un riche travail: le heaume de bonne et forte trempe; mais Helain garda l'écu blanc, tel que devaient le porter les nouveaux chevaliers. De son côté, messire Gauvain offrit à la sœur d'Helain la ceinture et le fermail qu'il avait reçus quelques jours auparavant. «Demoiselle, dit-il, voilà ce que la dame de Roestoc me donna de bonne amitié; et ce que de bonne amitié je vous donne, comme à celle dont je serai toute ma vie le chevalier.» Cela dit, il demanda son cheval et prit congé de la sage demoiselle, convoyé par Helain jusqu'à l'autre rive de la Saverne. En cet endroit, Gauvain demanda quel était le plus court chemin pour gagner le Sorelois.—«Sire, dit Helain, je pense que vous devez traverser le royaume de Norgalles.» En ce temps-là, on ne connaissait guère les terres étrangères que par le récit des chevaliers errants, qui passaient d'un pays à un autre. Encore étaient-ils souvent mal informés des grandes voies, parce qu'ils aimaient à chevaucher par monts et par vaux, pour avoir plus de chances d'aventures.

Helain, quand il eut regagné Taningue, se hâta d'inviter ses amis à partager la joie de sa nouvelle chevalerie; et le troisième jour, il se rendit à Roestoc; mais il n'y trouva plus la dame: elle était partie depuis deux jours pour Kamalot, où nous l'accompagnerons dans son voyage, mais quand nous aurons suivi messire Gauvain dans sa quête de Lancelot.

XLI.

En quittant Helain de Taningue, il avait chevauché tout un jour sans trouver aventure. À l'entrée de la nuit, il alla prendre gîte dans une maison religieuse appelée le Bienfait, en souvenir des dons du duc Escans de Cambenic, qui d'ermitage en avait fait abbaye. Ce n'était pourtant pas des moines noirs qui l'occupaient, car on ne connaissait pas encore cet ordre en Grande-Bretagne; les religieux portaient le seul nom d'Abstinents. Messire Gauvain était sûr d'un bon accueil en disant qu'il était chevalier errant; car en ce temps-là, toutes les maisons s'ouvraient aux chevaliers; dans les profondes forêts, sur les hautes montagnes, il y avait toujours quelque ermitage où les voyageurs étaient assurés de trouver un gîte, un repas et de bons enseignements. Le plus souvent l'ermite était un ancien chevalier, qui, comme Alyer, le père d'Helain de Taningue, après avoir été preux avec les hommes, voulait se rendre preux envers Dieu. Nul ne compatit mieux aux prud'hommes que ceux qui prud'hommes furent eux-mêmes.

Gauvain dormit bien, se leva de grand matin, s'arma, remercia les Abstinents, et se remit à la voie. Il arriva à l'entrée d'une grande lande qui laissait voir à droite la belle et noble ville de Cambenic, siége du duc Escans; et devant lui la forêt de Brequelan. La rivière qui coulait déjà devant la maison du Bienfait la partageait en deux, et servait de limite d'un côté au royaume de Norgalles, de l'autre au duché de Cambenic.

Les dix chevaliers fondent alors ensemble sur lui. Il soutient leur choc sans désavantage; ils avançaient, reculaient, essayaient en vain d'entamer ses armes. Pendant qu'ils chamaillaient, le malade se réveille et entrevoyant la pucelle à l'épée: «Ah! s'écrie-t-il, je vous avais prié d'aller à la cour du roi Artus; seriez-vous déjà revenue?—Non, je ne suis pas allée si loin; mais j'ai ramené un chevalier qui pourrait bien être l'un des deux que je cherchais. Voyez plutôt.» Et elle souleva la tête du malade. Déjà, un des dix agresseurs était étendu sans vie; deux étaient navrés, les autres paraissaient incertains de ce qu'ils feraient. «Ah! les fils de putain, s'écrie le malade, qui ne peuvent à dix outrer un seul chevalier!» Et il laisse retomber sa tête sur l'oreiller, avec grands soupirs. Or messire Gauvain avait eu soin de prendre pour appui une porte fermée. Tout à coup il sent que la porte cède; la demoiselle à la chaire paraît, les chevaliers reculent de quelques pas. Elle prend Gauvain par le poing et veut lui ôter son épée.—«Que faites-vous, demoiselle? dit messire Gauvain, je n'eus jamais plus besoin de mon arme.» Et il ne la cédait pas. Elle fait signe aux chevaliers, qui recommencent une lutte ardente: ils frappent rudement sur le heaume et le haubert, tout en prenant garde de ne pas toucher la demoiselle qui retenait toujours la main de messire Gauvain. Celui-ci lui abandonne enfin l'épée, et, rassemblant toutes ses forces, frappe des poings et des pieds, terrasse un des sept qui restaient, lui arrache son arme et tient les autres en respect. Midi venait d'arriver, l'heure où ses forces étaient ordinairement doublées. La demoiselle le vient encore reprendre par le poing, pour lui ôter la deuxième épée: «Je vois, dit-il, que vous voulez me livrer sans défense à ces gloutons.—Donnez, sire, il le faut.» Elle dit ces mots en souriant; Gauvain ne résiste plus et abandonne encore son épée. La pucelle fait signe aux assaillants de vider la place, le prend par la main et le conduit dans la première salle: «Chevalier, dit-elle, vous êtes pris; j'ai votre épée: voyez s'il vous plaira de payer rançon.—De quelle rançon s'agit-il?—On vous l'a déjà demandé: plein heaume de votre sang.—Jamais! la honte en serait trop grande. J'aime mieux garder prison.—Allons! un prud'homme ne doit pas pourrir en chartre, et quand vous saurez ce que nous entendons faire de votre sang, vous ne le refuserez plus. Sachez que le chevalier que vous avez vu si malade, doit voir ses plaies se fermer quand les deux meilleurs chevaliers du siècle voudront bien lui donner une écuelle pleine de leur sang pour en oindre l'un son bras, l'autre sa jambe droite. Ne serait-ce pas à vous grand honneur d'être un de ces deux chevaliers?—Demoiselle, reprit Gauvain, je voudrais qu'il en fût ainsi; mais je sais que Dieu ne m'a pas fait si grande grâce. Je tenterai pourtant l'épreuve, pour témoigner de mon grand désir d'adoucir les souffrances de votre chevalier.»

Alors la pucelle à l'épée s'approche, et délace le heaume de messire Gauvain: l'autre demoiselle commence à soupçonner qu'il pourrait bien être messire Gauvain. Car elle avait ouï dire qu'il avait une cicatrice au sourcil droit, et une des dents de moins. On lui détache ensuite la chausse droite, on lui présente sa bonne épée, et il se frappe lui-même. Le sang jaillit de la cuisse en abondance et coule dans le heaume que tendait la pucelle.—«Assez! dit-elle;» et elle s'éloigne avec le beau sang qu'elle a recueilli.

L'autre demoiselle achève de désarmer messire Gauvain et visite les plaies: elles étaient vives et saignantes. Comme elle venait de les découvrir, et que le patient était étendu, pâle et sans mouvement, un jeune valet entre et n'a pas plutôt jeté les yeux sur le chevalier blessé qu'il s'éloigne en poussant des cris de désespoir. On court à lui, on l'avertit de faire moins de bruit, pour ne pas réveiller le chevalier alité. Il passe dans une autre chambre d'où ses cris perçants arrivent encore au lit du malade, qui se réveille et, voulant savoir d'où part le bruit, fait un mouvement, et se voit à sa grande surprise hors du lit. C'est que, grâce au sang dont l'avait arrosé la demoiselle pendant qu'il dormait, il avait retrouvé l'usage de sa jambe.—«Mon Dieu! serais-je guéri?» s'écrie-t-il; et tout joyeux, le bras en écharpe, il entre dans la chambre où le jeune valet pleurait et s'arrachait les cheveux. Quand l'enfant le voit arriver il n'en pleure que davantage: «Comment! petit vaurien, dit Agravain, êtes-vous affligé de me savoir guéri?—Je ne pense pas à vous; mais au dommage qui nous arrive, plus grand que le profit de votre santé. Ici près, monseigneur Gauvain se meurt.—Est-il possible?» Et le bonheur d'Agravain se change en deuil. Cependant la demoiselle apprenait le bon effet de l'onction; elle accourt, voit son ami pâmé de douleur, le prend dans ses bras. «Qui donc a tué mon frère Gauvain? dit Agravain, ouvrant les yeux.—Votre frère Gauvain! Serait-il ici?—Oui, dit l'enfant, je l'ai vu.—J'avais donc bien deviné qu'il lui serait donné, comme au plus preux des preux, de vous guérir. Mais consolez-vous, ses plaies ne sont pas mortelles.—Veuillez, dit Agravain, me conduire à lui.» Les valets approchent pour le soutenir; il refuse leur aide, il n'en a plus besoin. En le voyant, messire Gauvain reconnut bien le chevalier du lit, non son frère, tant la souffrance l'avait amaigri, décoloré. «Sire frère, dit Agravain, soyez mille fois le bien venu! je vous dois ma guérison.» Gauvain se lève à demi et l'embrasse; puis il veut savoir comment il avait été si cruellement blessé. «Je ne dois pas, dit Agravain, vous le cacher, à vous qui m'avez guéri.

«Vous n'avez pas oublié qu'après la dernière assemblée contre le prince Galehaut, vous aviez suivi la cour à Carduel: pour moi, je pris congé de vous et je vins en ce pays, où la demoiselle que j'aime m'avait mandé, pour empêcher son père, le roi Tradelinan de Norgalles, de la donner à un chevalier qu'elle n'aimait pas. J'arrivai, j'enlevai mon amie, et m'enfermai avec elle dans cette maison. À quelque temps de là, j'allai chasser en bois, c'était au mois d'août. Vers midi je me sentis tellement accablé par la chaleur, qu'après avoir chargé mon frère Mordret et un écuyer de rapporter céans deux grands chevreuils que j'avais abattus, je me mis à l'aise, ôtai mon surcot et ne gardai que ma chemise. Puis, étendu près d'une fontaine à l'ombre d'un sycomore, je m'endormis à quelque distance de mon second écuyer, chargé de veiller à nos chevaux. Deux demoiselles montées sur palefroi vinrent alors à passer, la guimpe levée, tenant en leurs mains chacune un sachet, ainsi que me le conta l'écuyer qui les prit pour mon amie et sa meschine. Elles descendirent; l'une posa sur ma tête un oreiller et m'oignit la jambe d'un certain onguent. L'autre en fit autant sur le bras gauche. Puis elles remontèrent et le valet les entendit dire en repassant devant lui: «En vérité, nous avons été bien dures; nous aurions dû lui laisser une chance de guérison.—Eh bien, dit l'autre, je destine qu'il retrouve l'usage de son bras, quand le meilleur chevalier du siècle vivant l'aura humecté de son sang.—Moi, j'entends que la plaie de sa jambe se referme, quand elle sera arrosée du sang du chevalier qui approchera le plus du meilleur.

«Elles se perdirent dans le bois, et mon valet, ne pouvant les suivre, revint à moi tout ému. Il voulut m'éveiller, mais l'oreiller me retenait endormi, et je n'ouvris les yeux qu'au moment où, sans le vouloir, je le dérangeai et le fis tomber. Aussitôt je sentis de cuisantes douleurs; ma jambe et mon bras étaient couverts de pus. Vainement j'essayai de remonter en selle; l'écuyer disposa une litière, des gens de la forêt m'y étendirent et me ramenèrent à la maison. Depuis ce temps, je ne me suis pas levé, jusqu'au moment où, grâce à votre prud'homie, j'ai retrouvé l'usage de ma jambe.»

Agravain se tut; mais la demoiselle à l'épée: «Je vous avais toujours dit qu'il fallait s'enquérir de monseigneur Gauvain, comme du premier des preux; vous ne vouliez pas me croire, et vous souteniez qu'il y en avait assez d'autres qui le valaient.» Agravain ne répondit pas, honteux d'avoir méconnu la bonté de son frère; et Gauvain voulant détourner le propos: «Cette maison, dit-il, à qui est-elle?—À moi, frère, répond Agravain. Je la tiens du duc de Cambenic qui l'a conquise sur le roi de Norgalles.» Ici messire Gauvain, surprenant un sourire sur les lèvres de l'amie d'Agravain, la pria de lui en dire l'occasion: «Mon Dieu! je ris des folles imaginations du siècle. Une sœur que j'ai, plus jeune que moi, n'a-t-elle pas fait vœu de vous garder sa virginité? Aussi le roi notre père, qui n'a pas d'autres enfants que nous, craignant que cette fantaisie ne mît obstacle à son mariage, la fait-il garder, pour l'empêcher de jamais vous voir.—En vérité, dit messire Gauvain, c'est prendre trop de précautions: j'ai toute autre chose à penser qu'à relever votre sœur de son vœu. Après tout, le temps et le lieu s'y prêtant, je ne laisserais pas échapper une occasion aussi agréable de la satisfaire.

«Ma sœur,» dit à son tour l'autre demoiselle, «avait chargé votre frère Agravain de vous la faire tenir, pour lui donner occasion de vous parler d'elle.—J'en sais beaucoup de gré à votre sœur, répond messire Gauvain. Quant au vainqueur des deux assemblées, c'est assurément le meilleur chevalier que j'aie vu de ma vie, et c'est de lui que je suis en quête. Si je puis le trouver, je vous l'amènerai, Agravain, car il lui est réservé d'achever votre guérison. Son nom est Lancelot du Lac, le fils du roi Ban de Benoïc.

«Maintenant, frère, me direz-vous encore quelles étaient ces dames qui vous ont ainsi maltraité?

«Il me reste à savoir, reprit messire Gauvain, pourquoi tant de gens armés voulaient me défendre l'entrée de cette maison.—Ces gens, dit Agravain, sont tous vassaux de la demoiselle mon amie. Quand le roi son père eut dessein de la marier, il la mit en possession de la terre qu'il lui devait céder, en ordonnant aux chevaliers de cette terre de faire hommage à leur nouvelle dame. Comme je devais attendre ma guérison des deux plus preux chevaliers du siècle, mon amie avait chargé plusieurs d'entre eux d'éprouver la valeur de ceux qui se présenteraient. Voilà pourquoi, quand après avoir abattu le premier vous fûtes sur le point de trancher la tête au second, mon amie ouvrit une fenêtre et vous pria de l'épargner. Le chevalier que ces fer-vêtus n'auraient pas empêché d'arriver jusqu'à mon lit devait nous donner volontairement de son sang, ou le voir prendre de force par les dix chevaliers qui l'attendaient dans la chambre. Vous aviez refusé la rançon demandée; voilà pourquoi mon amie vous enlevait votre épée, pour laisser à ses chevaliers le temps de faire couler votre sang dont nous avions besoin. Mais enfin, elle a interrompu le combat, dans l'espoir de vaincre votre résistance et de vous faire consentir à laisser prendre dans votre cuisse le sang qui me devait guérir. Si vous aviez refusé, je serais encore étendu sur mon lit de douleur.»

Nous ne suivrons plus messire Gauvain, à partir du moment où il prend congé de son frère et des deux demoiselles. Il suffit de dire en peu de mots qu'il rentra dans la forêt de Brequehan; qu'il arriva au carrefour des Sept-Voies, où il eut à combattre un chevalier qu'il chargea de porter à Hector l'épée de la demoiselle de Norgalles. Enfin il arriva à l'entrée du Sorelois. Avant qu'il ait retrouvé Lancelot, nous aurons le temps de revenir à la pauvre dame de Roestoc.

XLII.

Nous avons vu qu'Hector, pendant que Gauvain s'éloignait de Taningue, battait vainement la forêt dans l'espoir de le joindre. La dame de Roestoc ne pouvait se consoler d'avoir laissé partir le vainqueur de Segurade, sans lui avoir rendu grâces de ce qu'il avait fait pour elle, et quand Hector revint annoncer le mauvais succès de ses recherches: «Je vais me rendre à la cour,» dit-elle à Segurade, au sénéchal, à Hector et à son amie, «Groadain sera du voyage; car je ne veux pas laisser impunies les injures qu'il a vomies contre le meilleur des chevaliers. Avant d'entrer dans les villes que nous viendrons à traverser, on l'attachera par un licou à la queue de mon palefroi, dont je ne ralentirai pas l'amble. Je ne lui ferai grâce que si j'en suis priée par le bon chevalier qu'il a tant outragé.»

La reine se penchant alors à l'oreille du roi: «Ne serait-ce pas votre neveu Gauvain, qui nous a quittés pour la quête que vous savez?—Cela peut être, mais n'en disons rien, fait le roi. Vous savez qu'il tient à rester inconnu, pour ne pas être arrêté, soit par des amis, soit par ceux qui peuvent avoir à lui reprocher la juste mort d'un de leurs parents.»

La dame de Roestoc reprit: «Si le chevalier qui a combattu pour moi est messire Gauvain, je ne me consolerai jamais d'avoir si mal reconnu ce que je lui devais, et de l'avoir laissé maltraiter par un affreux nain tel que Groadain.» La dame voulait prendre aussitôt congé; mais elle céda aux instances de la reine et promit de demeurer au moins huit jours: d'ici-là, il pouvait arriver quelque nouvelle du chevalier qu'elle cherchait.

Elle se mit au lit, sans avertir les gens de sa compagnie du parti qu'elle avait pris de séjourner. Et le lendemain, le nain Groadain allait trouver le sénéchal pour le supplier de lui faire parler à la reine. Il fut introduit, et se jetant aux pieds de la reine: «Dame, ayez compassion du plus malheureux des hommes. Si j'ai dit et fait honte au bon chevalier, ce fut dans l'intention de l'encourager à bien faire. Quand je le vis supporter tranquillement mes injures, je supposai qu'il les méritait et je le traitai comme s'il eût été le dernier des chevaliers. Mais vous, madame, qui avez tout le sens, toutes les bontés du monde, veuillez intercéder pour moi: tout pauvre que je sois de corps, je suis gentilhomme, et je promets, sur le corps-Dieu, de ne plus jamais dire la moindre vilenie à chevalier.—Que puis-je faire pour vous, Groadain? demanda la reine.—Le voici: madame de Roestoc a résolu de ne s'arrêter qu'après avoir retrouvé son chevalier. Quand elle entre dans une ville, elle me fait attacher par un licou à la queue de son palefroi: je suis contraint de suivre à pied son amble; jugez de ma honte et de mon supplice. Je vous prie, par la pitié que Dieu ressentit pour sa digne mère, d'avoir compassion de moi.» La reine le promit; et le lendemain, quand la dame de Roestoc vint la voir, elle lui demanda un don: «Volontiers, madame; quel est-il?—Vous pardonnerez au nain.—Madame, j'ai moins encore à me plaindre du nain que de la nièce, qui ne voulut jamais permettre à son ami de combattre pour ma défense. En ce moment, je pense au chagrin que je lui causerais si, pour délivrer le nain, je l'obligeais à laisser partir son ami en quête de mon chevalier. Mais si je pardonne à l'oncle sans condition, ainsi que vous le souhaitez, vous m'ôtez les moyens de faire dépit à la nièce.—Confiez-vous à moi, dit la reine, et tout ira bien.»

Elle laisse sortir la dame de Roestoc et envoie chercher le nain: «J'ai, dit-elle, obtenu votre pardon, à la condition que votre nièce enverra son ami en quête du vainqueur de Segurade.—Madame, répond le nain, je l'en prierai, mais j'ai grand'peur qu'elle ne refuse.»

Il va trouver la demoiselle: «Nièce, je suis condamné à la mort, si vous ne me prêtez Hector et ne le priez d'aller en quête du chevalier.—Plutôt, reprend-elle, renier Dieu et mourir moi-même!» Le nain désespéré alla raconter aux deux dames le mauvais succès de son message: «Il faut, dit la dame de Roestoc, que ce soit le plus dur cœur du monde.—Savez-vous, dit la reine, ce que nous ferons? Vous direz à vos gens que vous m'avez refusé de séjourner ici; je vous demanderai un don, et vous me l'accorderez.»

La dame de Roestoc avertit ses gens de tout disposer pour le départ du lendemain. Dès que la reine la revoit, elle insiste, devant tous, pour la décider à demeurer, et la dame répond par un refus absolu. Elles se lèvent, vont voir le roi qui aussitôt prend courtoisement par la main la dame de Roestoc, pendant que la reine de son côté tire à l'écart la demoiselle: «Si, dit-elle, vous ne m'aidez à tromper la dame de Roestoc, je ne vous aimerai jamais.—Que faut-il faire pour cela, dame?—Le voici: elle refuse de séjourner, en disant que vous-même ne le voudriez pas et qu'elle ne devait pas vous laisser partir seule. J'entends lui requérir un don en votre présence, puis je vous en demanderai un autre. Elle croira que mon intention est de la faire consentir à demeurer, mais non: je ne veux que la forcer à pardonner à votre oncle Groadain.—Ah! madame, reprit la nièce, que vous êtes sage et bien avisée!»

Elles retournent alors vers la dame de Roestoc, de laquelle la reine réclame un don:—«Ma dame,» répond-elle, comme si elle devinait l'intention de la reine, «vous savez que je ne puis rester, si cette demoiselle tient à retourner.—Eh bien, reprend la reine, je lui demanderai aussi un don.» La demoiselle fait semblant d'hésiter, puis l'accorde. «Voilà donc votre foi engagée, toutes les deux. Écoutez ce que je demande: dame de Roestoc, vous pardonnerez au nain Groadain; vous lui rendrez vos bonnes grâces. Vous, demoiselle, vous prierez Hector votre ami d'entreprendre la quête du chevalier vainqueur de Segurade. N'ai-je pas trouvé moyen de satisfaire à ce que chacune de vous désirait?»

La nièce de Groadain ne put entendre la reine sans pâlir et sans une sorte de rage qui lui ôta pour un moment la parole. Quant à la dame de Roestoc, elle se contente de dire qu'après s'être engagée elle ne pouvait refuser la reine.—«À Dieu ne plaise que je m'y accorde jamais!» s'écrie enfin la demoiselle. «Madame la reine, il y a moins de bien en vous que je ne pensais. Bel honneur vraiment de tromper une pauvre demoiselle étrangère!—J'ai pourtant fait, répond la reine, ce que toutes deux vous désiriez? Au reste, si vous ne craignez pas de vous parjurer, c'est que vous êtes bien la nièce de Groadain.—Vous croyez m'adoucir en parlant ainsi, par tous les saints du paradis, vous n'y parviendrez pas.—Peut-être; et dans tous les cas, puisque vous manquez à la foi jurée, vous êtes indigne de tenir des terres en fief.—À votre volonté!—Sur la foi que doit au roi la dame de Roestoc, je lui demande de défendre au nain Groadain d'entrer jamais en possession du fief qui devait revenir à cette indigne parjurée.—J'obéirai à la reine,» répond la dame de Roestoc, pendant que la nièce sortait éplorée.

Après le départ d'Hector, la reine alla, comme elle avait promis, tenter de réconforter la nièce de Groadain, qui, dès qu'elle fut arrivée, lui dit froidement: «Madame, puisse Dieu vous donner de votre ami la même joie que me donne celui que vous avez fait partir!» Ces paroles firent tressaillir la reine qui ne devait pas tarder à les voir justifiées.

Comme la dame de Roestoc faisait ses préparatifs de départ, un valet était arrivé, portant un écu rompu, traversé de pointes de lances et de tranchants d'épée. L'écu était d'or au lion de sinople. Il demanda à voir la reine et la dame de Roestoc: «Madame, dit-il à la reine, je vous apporte bonnes nouvelles de monseigneur Gauvain; il est sain et joyeux.» Avant de le laisser continuer, la reine touche à l'écu, le baise et le rebaise comme elle eût fait de monseigneur Gauvain lui-même s'il eût été là. Le valet se tournant ensuite vers la dame de Roestoc: «Dame, dit-il, monseigneur Helain de Taningue vous salue et vous mande qu'il est enfin chevalier comme vous le désiriez.—Qui l'a armé? demande la dame.—Monseigneur Gauvain, après avoir combattu Segurade.» À peine la dame eut-elle la force d'écouter le valet, quand il raconta comment messire Gauvain avait échangé ses armes contre celles d'Helain de Taningue, et comment la sœur d'Helain avait su le guérir de ses plaies. La dame eût bien voulu retenir l'écu, mais le valet dit qu'il avait fait serment de le rapporter à son maître, et elle n'osa pas insister. Quand elle partit de la cour avec le valet, elle fit si bien que par surprise elle s'empara de cet écu, le même qu'elle avait présenté à messire Gauvain et que celui-ci avait donné à Helain de Taningue. De là des haines et des entreprises dont nous aurons peut-être à parler ailleurs.

En même temps que le valet d'Helain, arrivait à la cour une demoiselle portant un écu suspendu à son cou. Elle dit à la reine: «Madame, la plus sage demoiselle qui vive vous mande salut, et vous fait cet envoi; elle connaît le secret de toutes vos pensées, et vous avertit de garder cet écu pour guérir la plus grande douleur que vous ayez eue jusqu'à présent.—Voilà, répond la reine, de bonnes raisons de le conserver; bonne aventure à qui l'envoie! mais ne pourrai-je savoir quelle est cette sage demoiselle?—Madame, elle se nomme la Dame du lac.» La reine savait déjà combien elle devait à sa protection: elle embrasse la messagère, lui ôte de ses propres mains l'écu qu'elle regarde avec une inquiète attention. Il était fendu de la pointe au chef, la boucle seule en retenait les deux parties, entre lesquelles on pouvait aisément passer la main. Sur l'une était figuré un chevalier armé, sauf la tête; sur l'autre, une dame qu'on eût crue vivante, tant elle était bien peinte, approchait son visage de l'autre visage, et leurs joues se seraient touchées sans la fente qui les éloignait l'une de l'autre.

La reine, toute joyeuse de ces nouvelles, fit grande fête à celle qui lui apportait un si merveilleux présent; avant de lui donner congé, elle fit pendre l'écu aux parois de sa chambre, de façon à l'avoir constamment sous les yeux; et quand elle devait séjourner ailleurs qu'à Kamalot, elle avait soin de le faire porter dans sa nouvelle résidence.

XLIII.

Elle fait asseoir à sa place l'écuyer et lui pose sur les genoux la tête du chevalier navré. Hector l'aide à monter; ils se mettent à la voie. Chemin faisant, Hector demande quel est ce chevalier si cruellement blessé qu'elle soutenait sur ses genoux: «Près d'ici, répond-elle, habite un chevalier félon et outrageux, qui ne croit pas que personne puisse lutter contre lui: c'est le cousin germain de mon malheureux ami. Un jour ce chevalier félon chassait dans le bois: il entra dans un pavillon qui lui appartient; mon ami l'y avait précédé et, pour se reposer, s'était jeté sur un lit où dormait déjà l'amie de son cousin. Celui-ci les trouvant tous deux endormis supposa le mal auquel ils ne pensaient, lui ni la demoiselle; il perça mon ami de plusieurs coups d'épée, et s'éloigna croyant lui avoir donné la mort. La nouvelle de cette injuste violence étant venue jusqu'à moi, j'étais accourue et je bandais ses plaies quand vous êtes arrivé.»

Ainsi devisant, ils approchaient du pavillon où le meurtre avait été commis. Devant la porte, un chevalier assis dans un fauteuil faisait lacer ses chausses de fer, sans paraître ému de grands cris qui partaient du pavillon: «Sire, dit la demoiselle à Hector, voilà le traître dont je vous ai parlé: si vous ne consentez à me défendre, je vais retourner à mon chevalier.—N'avez-vous à craindre que lui?—Lui seul, tous ceux qui habitent ce pavillon me veulent du bien.—Rassurez-vous, demoiselle, je puis suffire à vous protéger; mais d'où viennent les cris que nous entendons?—C'est la pucelle qui dormait près de mon ami, et qui est accusée d'une faute qu'elle n'a pas commise: elle a beaucoup aimé et sans doute aime encore celui qui refuse de croire à sa fidélité.»

Hector s'avança plus près du chevalier: «Dites-moi, chevalier, la raison des cris qu'on entend.—Qu'en avez-vous à faire?—Je le désire savoir, et je vous prie de me l'apprendre.—Moi, j'entends ne le dire à vous ni à la putain qui vous accompagne.—C'est parler vilainement et plus à votre honte qu'à celle de ma demoiselle.—Je n'ai dit pourtant que la vérité.—Oh! s'écrie la demoiselle, Dieu sait que vous avez menti.»

En entendant ces mots, le chevalier se lève rouge de colère et s'élance vers la demoiselle; mais Hector a le temps de pousser son cheval entre les deux.—«N'avancez pas, lui dit-il; cette demoiselle est en ma garde, et vous penseriez mal de moi si je ne la défendais. Mais je suis armé et vous ne l'êtes pas; prenez votre temps,—Je n'ai pas besoin d'autres armes que mon écu pour t'abattre, l'enlever et l'attacher par les tresses au premier chêne.» Et tout en parlant, il essayait de détourner le cheval pour arriver à la demoiselle; mais Hector donne un bon coup d'éperon, le heurte du poitrail, le jette à terre et aurait passé sur son corps, s'il n'eût retenu le frein.—«Tu t'en repentiras,» crie en se relevant le chevalier furieux, «Dieu me damne, si j'entre au lit avant de t'avoir arraché la vie.—Nous verrons bien, dit tranquillement Hector; allez vous armer, et si vous en avez le meilleur, vous ferez votre volonté.—Oh! je ne te crains pas assez pour m'armer plus que je ne suis.»

Il demande un heaume à l'écuyer qui lui avait attaché les chausses, et quand on lui a lacé, il monte l'écu au cou, l'épée à la ceinture, une forte lance au poing. Ils prennent alors du champ, reviennent et se précipitent l'un sur l'autre. Le chevalier du pavillon brise son glaive; Hector, qui avait ôté le fer du sien, pour rendre le combat moins inégal, l'atteint en pleine poitrine et le lance rudement à terre. Il lui laisse tout le temps de se relever; mais alors il le frappe de la taille de l'épée, le rejette à terre et lui foule le bras. Le chevalier se relève encore, prend à deux mains son épée, et l'abat sur le heaume d'Hector qui répond en faisant sauter la lame et en forçant le chevalier à chercher un abri dans le pavillon où il pénètre après lui. L'autre, voyant sa vie en danger, se hâte d'ôter son heaume et de s'avouer outré: «J'étais mal armé, ajoute-t-il, et ce n'est pas à vous grand honneur de m'avoir vaincu. Si vous me donniez le temps de me couvrir, tous pourriez être fier de votre victoire.—Eh bien! si tu tiens à recommencer, va mieux t'armer, mais dis-moi d'abord d'où venaient les cris que j'ai entendus.—D'une pucelle que j'ai longtemps aimée: elle m'a honni, je ne veux pas le lui pardonner, et de là son chagrin, ses cris.—C'est pour elle apparemment que tu as navré ton cousin sans le défier?—Justement: l'outrage qu'il me faisait ne m'obligeait pas à le défier.» Pendant qu'il s'arme, la demoiselle reproche vivement à Hector de n'avoir pas profité de son premier avantage: «À votre place, il eût agi tout autrement.—Demoiselle, cela peut être, mais j'étais le mieux armé et j'aurais été blâmé dans toutes les cours d'avoir usé de rigueur envers lui.»

En ce moment, le chevalier revenait complètement armé: «Vous pourriez, lui dit Hector, éviter le combat, en faisant amende honorable à la demoiselle que je conduis.—À d'autres, de perdre l'occasion de me venger d'elle, aussi bien que de celui dont elle était concubine.» Le combat recommence; Hector lui fait encore mesurer la terre. Pour rendre la lutte égale, il descend et commence l'escrime; l'avantage reste plus longtemps indécis entre eux et la demoiselle, inquiète de l'issue du combat, s'enfuit dans le bois, pour ne pas tomber entre les mains d'un vainqueur détesté. Enfin Hector terrasse son adversaire: il lui arrache le heaume, et il allait lui trancher la tête quand le vaincu lui crie merci. La demoiselle était revenue: «Surtout ne l'épargnez pas!» criait-elle.—Votre vie, dit Hector, dépend de cette demoiselle.—Ha! je suis mort: à quoi me servira de reconnaître que j'ai mépris envers elle, et que son ami ne m'a pas outragé? Mais, sire chevalier, je n'ai rien fait pour mériter de vous la mort: voici mon épée, contentez-vous de m'avoir outré.—Demoiselle, que voulez-vous que j'en fasse?—Vengez la mort de mon ami.—Il faut donc vous satisfaire,» et il abattait la ventaille du chevalier, quand la pucelle du pavillon, voyant en tel danger l'homme qu'elle aimait en dépit de ses mauvais traitements, accourt échevelée et se précipite aux genoux d'Hector en lui criant merci. «Ce n'est pas à moi, demoiselle, c'est à celle-ci qu'il la faut demander.» Alors celle qui avait tant demandé la mort du chevalier s'attendrit, fond en larmes et se tournant vers Hector: «Sire chevalier, faites-en votre volonté, je m'y accorde d'avance.» Le vaincu, de son côté, offre de se rendre prisonnier de la demoiselle offensée, et Hector lui permet de remonter. Ils gagnent le moutier voisin; le vaincu lève la main, jure en présence de l'ermite de faire ce que la demoiselle exigera. «Et maintenant, leur demande Hector, suis-je encore loin du carrefour des Sept-Voies?—Vous en avez été détourné, répond le chevalier; mais si vous le trouvez bon, voici mon jeune écuyer qui vous servira de guide, et pourra vous conduire à la maison de son père.» Hector accepte, le chevalier le supplie de lui dire son nom: «On m'appelle Hector.—Et moi Guinas de Blaquestan.» Là dessus, ils se recommandent à Dieu. Guinas et les deux demoiselles vont rejoindre le chevalier navré, pendant qu'Hector se laisse conduire par l'écuyer.

XLIV.

Avant de passer du duché de Cambenic dans le royaume de Norgalles, Hector eut souvent occasion de montrer sa prouesse. D'abord, deux chevaliers nouvellement armés, neveux du duc de Cambenic, l'obligent à se mettre en garde; il les abat l'un après l'autre assez rudement pour leur apprendre à montrer moins d'outrecuidance. L'écuyer de Guinas le conduit à la porte d'une bretèche, en avant de la maison de son père; le vieillard l'accueille avec honneur, le fait entrer dans la plus belle de ses chambres, éclairée de nombreuses chandelles: on le désarme, les plaies qu'il a recueillies dans les rencontres précédentes sont visitées et pansées. Le lendemain il remercie ses hôtes, remonte et découvre enfin la Lande du carrefour. Deux poteaux étaient dressés au milieu de la voie; un clerc de rencontre lui apprend pourquoi on les avait posés: ils soutenaient naguère deux liasses de lances; le chevalier qui les avait dressées invitait les chevaliers errants à jouter, et pendant longtemps il abattit tous ceux qui répondaient au défi. Enfin, un chevalier de la maison du roi Artus, après l'avoir réduit à merci, lui avait ordonné d'aller trouver la reine Genièvre et la dame de Roestoc, pour remplir un double message auprès d'elles.

Hector reconnut dans ce chevalier vaincu celui qui lui avait remis l'épée lettrée de la demoiselle de Norgalles envoyée par messire Gauvain. Il venait de quitter la lande du carrefour, quand il aperçut sur un tertre un beau château. On distinguait aisément sur le chemin qui y conduisait la marque récente du fer des chevaux. Bientôt passèrent près de lui trois chevaliers poussant devant eux une demoiselle éplorée, montée sur palefroi. C'était, comme il l'apprit ensuite, la femme d'un preux chevalier. Hector commence par joindre les ravisseurs et les oblige à lâcher prise; il tue le premier d'entre eux, auquel les autres ne faisaient qu'obéir, escorte la dame jusqu'à l'entrée du château, et sur l'avis qu'elle lui donne du besoin qu'avait son époux de secours, il chevauche du côté que lui indique un écuyer, et se jette au milieu de quatre gloutons qui pressaient vivement l'époux de la châtelaine et deux de ses chevaliers. Grâce à son intervention, les assaillants furent tués, navrés ou mis en fuite. Plein de reconnaissance et d'admiration pour les prouesses de son libérateur, le châtelain le pria de l'accompagner jusqu'au château, et, chemin faisant, il le mit au courant de ce qui venait d'arriver.

XLV.

Après avoir chevauché tout le jour, Hector, à la nuit tombante, se trouva devant un château fortement situé, mais dont les alentours n'offraient que des ruines et des débris. La roche escarpée qu'il dominait était fermée de l'autre côté par une profonde et large rivière qui mettait le château à couvert d'un assaut et de la disette.

Hector descendit au pied de la roche qu'il se mit à gravir, en tenant son cheval par la bride. Avant d'atteindre la moitié de la montée, il sentit une telle lassitude qu'il prit le parti de se remettre en selle et d'avancer ainsi lentement jusqu'à la porte de la ville.

Elle était ouverte; il s'engagea dans les rues: mais, à son approche, il vit les habitants rentrer avec précipitation dans leurs maisons et s'y enfermer; de sorte que, sans avoir pu joindre âme vivante, il traversa la ville et atteignit la porte opposée. Celle-ci était fermée: il heurte, il appelle, nulle réponse. «Maudite soit, dit-il, l'engeance de ce château! si Dieu l'aimait autant que moi, il serait renversé de fond en comble. Que faire cependant, sinon revenir sur mes pas, et redescendre la roche par la première porte?» Il retourne son cheval, et rebrousse chemin jusqu'à ce qu'il aperçoive un vilain qui rentrait au moment même où l'on fermait cette première porte. Ce vilain revenait la cognée sur l'épaule; à l'approche d'un étranger, il s'enfuit vers une maison voisine; Hector l'arrête: «Donne-moi, lui dit-il, les moyens de sortir d'ici, ou tu es mort.—Ah! seigneur, vous seriez le roi Artus qu'il vous faudrait demeurer.—Pourquoi fuyez-vous tous à mon approche?—Sire, parce qu'il nous est défendu d'héberger ni de recevoir aucun étranger, sous peine de mort; tout chevalier qui s'aventure ici doit passer la nuit au château.—Comment! on voudra me retenir malgré moi?—Assurément,—Au moins faudra-t-il d'autres bras que les tiens; donne-moi ta cognée.» En même temps, il la prenait et allait droit à la porte. «Ma cognée! criait le vilain, rendez ma cognée.—Va-t'en, vilain, ou je te fends la tête.» Le vilain ne le fait pas répéter et se sauve. Hector descend, attache son cheval à l'entrée de la maison, et va donner de la cognée sur la porte. Comme il s'escrimait de son mieux, un valet arrive: «Arrêtez, sire, lui dit-il, vos efforts sont inutiles; vous feriez bien mieux d'aller demander un gîte pour votre cheval et pour vous au seigneur du château.» Hector soupçonnait quelque trahison, quand il voit le valet enfourcher rapidement son cheval et piquer des deux; il court après lui, mais il comprend aisément qu'il ne pourra le joindre, jette la cognée et se résigne à monter au palais. Au milieu du degré, des chevaliers viennent à lui. «Sire, lui dit le plus âgé en lui rendant son salut, les chevaliers de votre pays sont-ils charpentiers, pour dépecer les portes?—Sire, répond Hector, j'ai grand intérêt à ne pas faire séjour; veuillez ordonner qu'on me rende le cheval qu'un valet de la ville vient de me larronner.—Volontiers; mais faites-moi d'abord raison de la porte que vous avez endommagée.—Je l'aurais rompue, si j'en avais eu loisir, tant j'ai trouvé de mauvais vouloir dans les gens de la ville.» Le vieillard sourit et demanda qui il était, «Un des chevaliers de la reine Genièvre.—Alors, soyez le bienvenu! Je pardonne le méfait, sauf les droits du château; vous allez vous laisser désarmer, mais vous seriez le roi Artus, qu'il vous faudrait passer ici la nuit» ainsi le veut la coutume.»

Les valets approchent pour le désarmer; Hector veut savoir auparavant quelle est cette coutume, et le sire du château, le voyant si beau et de si doux parler, consent à le satisfaire.

—«En vérité, dit Hector, voilà une méchante coutume. Quel intérêt peut avoir un chevalier étranger à défendre votre Étroite marche?—Telle qu'est la coutume, je suis tenu de la faire observer. Il peut ici nous arriver un chevalier assez preux pour mériter ma fille avec l'honneur de ce château, le plus fort de toute la Bretagne. Huit jours ne sont pas encore passés que deux vassaux du roi Artus ont été faits prisonniers par Marganor, pour n'avoir pas suivi mes recommandations: l'un est messire Yvain, l'autre Sagremor. Ils m'avaient dit, en arrivant, qu'ils allaient, de concert avec messire Gauvain, en quête du meilleur chevalier qui jamais ait porté écu. Sagremor refusait de devenir mon homme d'un jour; mais messire Yvain lui représenta que j'étais moi-même vassal du roi Artus, et que mes ennemis étaient aux portes. Ils jurèrent donc tous les deux. Quand ils furent armés, ils me prièrent de les laisser faire montre de prouesse. Je mis à leur demande une condition: c'est qu'ils ne dépasseraient pas le ponceau jeté sur les mares à l'extrémité de la chaussée, et qu'ils ne jouteraient que contre un seul chevalier. Ils avancèrent, et Marganor fut averti d'envoyer deux de ses meilleurs champions: messire Yvain abattit le premier, Sagremor rompit quatre lances contre le second, mais fut porté à terre à la cinquième passe. Au retour, messire Yvain nous avoua qu'il n'avait pas encore rencontré d'aussi forts jouteurs, si ce n'est un chevalier qu'ils avaient, naguère provoqué devant une fontaine, comme il se laissait frapper par un misérable nain. Ce chevalier, ajoutaient-ils, avait, en présence de messire Gauvain, abattu quatre des compagnons de la Table ronde.»

Après ce récit on s'assit à table, et quand les nappes furent levées, on conduisit Hector dans une belle chambre où il se mit au lit. Il dormit peu la nuit, toujours cherchant comment il pourrait délivrer les deux bons chevaliers qu'il ne connaissait pas encore, mais dont il avait souvent ouï vanter les prouesses.

On ouvre la barbacane, Hector prie les chevaliers du château de demeurer en arrière: «Laissez-moi, dit-il, leur courir sus: s'il en tombe, vous viendrez les prendre et les conduirez dans la barbacane.—Mais surtout,» dit le seigneur châtelain, «ne passez pas outre le ponceau.»

Cependant arrivent sur la chaussée un, deux, trois chevaliers de Marganor. Hector court sur eux, passe la pointe de son glaive dans la mâchoire du premier, abat le second, homme et cheval; son glaive vole en éclats, il tire l'épée et étourdit le troisième en le couchant sur le cou de son cheval. Ceux de la barbacane viennent saisir les désarçonnés; Hector leur demande un second glaive: mais le seigneur de l'Étroite marche trouve qu'il en a fait assez, et ne lui permet pas de demeurer sur le pont. Cependant on allait dire à Marganor qu'un preux chevalier nouvellement arrivé dans le château avait démonté et retenu deux de ses hommes: «Il serait encore plus preux, dit Marganor, qu'il trouvera meilleur que lui.» Et il fait avancer tous ses chevaliers sur le pont, en dépit des flèches, des pierres et des épieux tranchants que les chevaliers du château faisaient pleuvoir. Hector obtient du seigneur de l'Étroite marche une seconde permission de sortir de la barbacane; mais aux mêmes conditions. À peine a-t-il poussé son cheval sur la chaussée qu'il vise un chevalier de Morganor et lui fiche dans le bras la pointe de son glaive. Resté maître de la chaussée, il avance sur le pont; un deuxième chevalier lui fait de l'autre côté signe de venir à lui: «Je ne puis, dit Hector; j'ai promis de m'arrêter ici: passez vous-même.—Oh! ce n'est pas la crainte du parjure qui vous retient.» Ces mots font monter la rougeur au front d'Hector: «Attendez au moins, répond-il, que j'aille dégager ma promesse,—Je le veux bien; mais je doute que vous reveniez.»

Tout ce qu'Hector put obtenir, c'est qu'il ne passerait pas si Marganor refusait de s'engager à ne lui opposer qu'un seul chevalier, et à le laisser librement retourner à la barbacane. Marganor promit; mais, pour donner le change, il avertit ses sergents de dépecer le ponceau, dès que le chevalier du château aurait passé de l'autre côté.

Hector passe le ponceau en toute confiance: les deux champions s'entre-éloignent, puis reviennent de toute la vitesse de leurs chevaux. La rencontre est rude: hommes et chevaux roulent à terre. Hector, le premier relevé, entend le bruit de planches qu'on dépèce: il remonte et furieux va frapper les sergents du plat et de la pointe de son épée; il tue les uns, navre ou met en fuite les autres. Marganor accourt: «Vous avez méfait, lui dit-il, en allant battre mes gens.—C'est vous qui avez faussé nos conventions, en laissant dépecer le ponceau, pour m'ôter tout moyen de retour.—Mes sergents n'ont pas mis la main sur vous; le ponceau ne vous appartient pas.—Beau sire, dit Hector, laissez-moi finir ma joute; si vous avez ensuite à réclamer, je vous ferai droit.—À la bonne heure.—Vous m'assurerez contre vos gens et vous me laisserez emmener votre chevalier si je parviens à l'outrer.—Soit!» répond Marganor. Et, pendant ce devis, le chevalier qu'Hector avait abattu s'était relevé. La seconde rencontre ne lui fut pas plus favorable; il fut de nouveau rudement jeté à terre, et, comme il se relevait, Hector le saisit par la pointe du heaume et le lui arrache en le faisant tomber lui-même sur les dents. Sans descendre de cheval, il jette au loin le heaume, et de son épée frappe le chevalier qui, le visage tout inondé de sang, essaye encore de se relever. «Avouez-vous vaincu, ou je vous tranche la tête.» L'autre était pâmé et ne pouvait répondre. Hector descend, abat la ventaille et allait lui donner le coup mortel, quand Marganor intervient, la tête nue, pour ne pas laisser douter de son intention: «Sire, dit-il, ne le tuez pas: je crie merci pour lui.» Mais le vaincu, revenant à lui, se soulevait et tentait de résister. «Assez! lui dit Marganor, vous êtes outré; j'ai demandé pour vous merci.—Je ne puis qu'obéir à mon seigneur.—Mais vous,» reprend Marganor, en s'adressant à Hector, «vous me ferez droit pour avoir maltraité mes gens, quand la lutte devait être seulement entre vous deux.—C'est à vous de me faire droit; car ces gens-là voulaient rendre mon retour impossible.—Vous n'en avez pas moins outre-passé nos conventions et je vous appelle de foi-mentie, prêt à le prouver de mon corps contre le vôtre.—Il n'est pas de cour où je ne m'en défende.—Et moi, où je ne vous accuse.—Eh bien! qui nous empêche de vider tout de suite la querelle?»

Pendant ce temps, le seigneur de l'Étroite marche s'était approché: «Hector, dit-il, si vous combattez contre Marganor, faites que la rencontre ait lieu sur la chaussée; dès qu'il sera passé, nous dépècerons le ponceau.» La proposition est soumise à Marganor:—«Quelle assurance aurai-je du sire de l'Étroite marche, si le retour m'est fermé?—Je jure, dit le châtelain, de ne pas intervenir, ni mes hommes; si vous êtes vainqueur, vous pourrez emmener votre prisonnier.» Tout fut ainsi convenu. Marganor lace son heaume et franchit le ponceau; Hector sort de la barbacane, ils s'élancent l'un contre l'autre. Dès la première rencontre les deux glaives volent en éclats. Marganor vide les arçons; Hector se maintient, mais tellement étourdi qu'il a peine à se reconnaître. Quand il a retrouvé son haleine, il pousse si violemment sur le cheval de Marganor étendu près de son maître, que le sien bronche et le fait tomber; il se relève, met la main à l'épée, et revient sur Marganor dont le cheval effrayé retournait au galop vers le ponceau, et enfonçait les pieds de devant dans les mares: les gens de Marganor eurent grand'peine à le dégager. Hector, voyant à pied son adversaire, descend, donne à garder son cheval, et, l'écu serré contre la poitrine, va à Marganor, qui compte bien reprendre l'avantage au jeu de l'escrime.

Tous deux couverts de leurs écus se frappent longtemps à coups menus et pressés. Marganor pourtant se hâtait moins de jeter que de bien atteindre. Hector, plus confiant dans ses forces, faisait tomber une grêle continue de coups sur les armes de son adversaire, jusqu'à ce que son haubert fendu, sa chair sanglante et découverte, son bras alourdi, tout lui fît une nécessité de parer au lieu de pousser en avant. Enfin vers midi il reprend l'offensive. Marganor, inquiet, étonné de ce retour, recule et se défend comme il peut: «Sire chevalier, dit-il, je reconnais votre prouesse: mais, puisque nous combattons sans raison sérieuse, ne serait-il pas dommage qu'un de nous laissât ici la vie? Croyez-m'en, posons les armes: j'aimerais mieux perdre dix de mes hommes que d'avoir à me reprocher votre mort.—Si vous voulez cesser, chevalier, confessez-vous outré.—Jamais, s'il plaît à Dieu! et puisque vous refusez mes offres, que l'honneur soit à qui Dieu le donnera!»

Le combat fut long encore. Hector enfin, d'un effort suprême, lève à deux mains son épée qui retombe sur le heaume, l'entr'ouvre et fait ployer à genoux le sénéchal. Il arrache ensuite aisément le heaume et le jette dans les mares: «Criez merci!—Non!» répond Marganor en se débarrassant de son étreinte; «ce heaume m'échauffait trop.» Et la tête à demi couverte des lambeaux de son écu, il veut reprendre l'offensive: mais il est repoussé jusqu'à l'ouverture du ponceau. «Prends garde, Marganor,» dit Hector; et il va se placer entre lui et la marge du ponceau: «Rends-toi!—Non! plutôt mourir.—Tu mourras donc.» Marganor recule encore; le pied va lui manquer, quand Hector l'avertit une seconde fois du danger où il est de tomber dans la mare. Étonné de tant de générosité, Marganor se dit qu'il eût été moins courtois. Un nouveau coup sur sa tête le force à reculer d'un pied; il tombe, il enfonce dans la fange jusqu'à la ceinture: «À Dieu ne plaise, dit alors Hector, qu'un si bon chevalier finisse d'une façon aussi honteuse!» Il se baisse, le saisit par les mains et le tire à grande peine sur la chaussée. «Comment vous trouvez-vous? lui dit-il.—Assez bien, Dieu merci, pour confesser que vous êtes le premier des preux. Voici mon épée, je vous crie merci.» Hector lui tend la main et le soutient jusqu'à la barbacane. On vient à leur rencontre, on les accueille avec des transports de joie. La fille du châtelain arrive, moins désireuse de voir Marganor que le vainqueur de Marganor. Elle délace elle-même le heaume d'Hector: «Bien soit venu le chevalier le plus digne d'être aimé de la meilleure!» dit-elle, en le baisant.

Rentrés au château, elle conduit Hector à sa chambre et le désarme, sans permettre de le toucher à d'autres qu'à ses demoiselles. Elle lui lave les mains, le cou, le visage. Elle passe sur ses épaules un riche manteau, et plus elle le regarde, plus elle est émue, enivrée. «Ah!» pensait-elle, «combien de bontés, combien de beautés! Dieu pouvait-il se montrer envers homme plus débonnaire?» Mais le premier soin d'Hector est de rappeler à Marganor qu'il doit rendre les deux chevaliers de la maison d'Artus. Le sénéchal donne ordre de les amener; Sagremor et messire Yvain arrivent et demandent quel est celui qui les a délivrés; on leur nomme Hector, ils paraissent surpris de n'avoir pas encore entendu parler d'un chevalier de ce nom. Mais quand il leur dit qu'il vient de Roestoc, ils échangent un sourire d'intelligence qui n'échappe pas à l'attention d'Hector: «Nous songeons, disent-ils, à un chevalier qui nous a naguère assez durement traités, moi, Giflet et Keu, en présence de messire Gauvain, tout en se laissant lui-même assez malmener par un nain.—Eh bien! dit Hector, mieux ne lui valait-il pas supporter les coups du nain que jouter contre messire Gauvain?» Cette réponse accrut encore la haute estime qu'ils faisaient du chevalier. «Sire, dit Yvain, vous nous avez dit que vous étiez à la reine Genièvre; l'avez-vous quittée depuis longtemps?—Non, j'ai pris congé de ma dame la reine, pour commencer la quête d'un preux chevalier dont je ne sais pas le nom d'une manière assurée. J'ai pourtant quelque raison de croire que c'est messire Gauvain, et je donnerais un de mes doigts pour que ce fût un autre, tant je lui ai fait peu d'honneur et de compagnie, quand il m'arriva de le rencontrer.»

Le soir même, Hector fit la paix du seigneur de l'Étroite marche et de Marganor, celui-ci s'engageant au nom de son seigneur le roi des Cent chevaliers. Comme ils étaient au manger, un valet entre dans la salle et demande à parler à Hector. «Sire, dit-il, Sinados de Windesore vous salue. Il a su que vous aviez été retenu dans l'Étroite marche et il a mandé ses chevaliers pour venir à votre aide. Mais je vois que vous n'avez aucun besoin de secours.» Le valet raconte ensuite comment Sinados et sa dame ont été délivrés de leurs ennemis. La nouvelle de cet autre exploit d'Hector arrive aux oreilles de la demoiselle, déjà surprise d'amour. «Belle fille, va lui dire le père, prendrais-tu volontiers pour mari le vainqueur de Marganor?—Si volontiers, que je ne veux entendre parler de nul autre.» Le père prend alors Hector à part et lui demande s'il voudrait épouser sa fille en recevant l'honneur du château?—«Sire, je ne suis pas à moi: j'ai trop à faire pour prendre femme ou tenir terre. Non que je refusa votre fille et qu'on puisse à mon avis lui préférer une autre demoiselle.» La demoiselle, à laquelle on rapporte la réponse d'Hector, jure de n'avoir jamais d'autre époux que lui; et le père, approuvant sa résolution, revient entretenir Hector jusqu'à l'heure qui invite au sommeil.

Hector ensuite demanda ses armes, ainsi firent messire Yvain et Sagremor. Tous trois prirent congé de la demoiselle, du seigneur châtelain, de Marganor et des autres chevaliers qui les convoyèrent jusqu'au chemin qui conduisait en Norgalles.

XLVI.

Hector, Sagremor et messire Yvain recommandèrent à Dieu les chevaliers de l'Étroite marche et s'en séparèrent à l'entrée d'une ancienne forêt qu'il fallait traverser avant d'arriver dans une vaste lande. Ils aperçurent alors, à leur droite, une pucelle qu'un chevalier emmenait de force; à leur gauche, un autre chevalier qui, vivement poursuivi par deux fer-vêtus, cherchait un refuge dans la forêt. «Voilà, dit Sagremor, deux aventures: il en manque une troisième pour que nous ayons chacun la nôtre.» En ce moment un grand bruit de plaintes et de malédictions part de la forêt: «Vraiment, dit Hector, je crois que Dieu a entendu Sagremor: c'est la troisième. Prenons chacun la nôtre.» Sagremor dit: «J'irai au chevalier poursuivi.» Messire Yvain: «Je suivrai la demoiselle.—Et moi, dit Hector, je verrai d'où part le grand bruit.»

Nous pourrons savoir plus tard ce qu'il advint de Sagremor et de messire Yvain. Pour Hector, il chevaucha du côté des voix et joignit bientôt une grande assemblée de gens qui escortaient une bière avec de grandes démonstrations de douleur. Un nain monté, sur un maigre cheval fermait le cortége: «Pourquoi ce grand deuil?» lui demande Hector. Le nain ne répond pas.—«Je te demande pourquoi ce grand deuil.»—Même silence.—«Tu es bien vilain de ne pas répondre, et tu mériterais une buffe.—Frappe, et je répondrai.—Le diable te frappe! moi, je ne daignerais. Parle de ton plein gré. —Je ne dirai rien.—Demande ce que tu voudras et parle.—Je demande que tu me frappes, si tu veux me faire parler.» En même temps, il saisit le frein du cheval d'Hector et le tire avec violence. Hector perd patience et donne de son pied sur le nain qu'il abat de son roncin. «Maudite l'heure, dit Hector, où je te rencontre, chétive pièce de chair! il faut que les nains soient nés pour mon malheur.—Tu n'en as pas fini avec eux,» reprit le nain en se relevant, «et tu ferais bien de me tuer, car ma vie sera la fin de la tienne.—Je me soucie peu de tes menaces; je voudrais seulement savoir pourquoi ces gens-là pleurent?—Pour un chevalier dont ils sauront bien venger la mort.» Et il fait un récit qui ne laisse pas douter à Hector que celui qu'on porte en bière ne soit le chevalier qu'il avait lui-même tué pour délivrer la dame de Windesore.

La crainte des parents de la victime ne l'arrête pas: il pousse en avant du convoi et salue la compagnie qui ne semble pas le voir. Mais, en passant près de la bière, les plaies du mort se rouvrent et le sang jaillit. Et le nain de crier: «Arrêtez le meurtrier!» Un des vingt chevaliers qui entouraient la bière regarde les armes d'Hector et reconnaît par elles le chevalier venu au secours de Sinados. Il avertit les autres; tous s'élancent sur Hector qui porte le premier à terre, puis un second, un troisième; et quand il a rompu son glaive, il tient en respect les autres avec son épée. «Surtout, criait le nain, gardez bien qu'il ne vous échappe!» Hector allait être écrasé sous le nombre, quand surviennent un chevalier et une demoiselle. C'était précisément Sinados, celui qu'il avait vengé de Guinas de Blaquestin. «Ah! cher sire,» disait à Sinados la demoiselle, «hâtez-vous; c'est le chevalier qui nous a sauvé l'honneur. Si vous tardez, c'en est fait de lui.»

Sinados s'avance et, d'un air d'autorité, avertit les assaillants de baisser les armes; mais on lui dit que le chevalier dont il prend la défense est le meurtrier de son frère; il hésite et pâlit. «Sire, dit-il à Hector, vous avez tué mon frère; et vous avez tant fait pour moi que je ne puis me joindre à ceux qui veulent nous venger. Vous n'avez ici rien à craindre; mais je ne pourrais ailleurs me rendre votre garant.»

En ce moment la porte s'ouvre pour laisser entrer ceux qui avaient escorté la bière. Sinados reconnaît Hector auquel il devait tant, et il essaye de lui venir en aide. «Sire père, dit-il, n'épargnerez-vous pas ce chevalier, auquel je dois l'honneur et la vie?—Qu'il commence par se mettre en notre merci.» Sinados joignant ses instances à celles du père, Hector remet son épée et se laisse conduire dans une chambre éloignée. Cependant on transporte la bière dans le milieu de la salle: on mande les clercs et les prêtres, pour faire le service du mort, et le lendemain il est enseveli dans l'intérieur du château en grande pompe et douleur. Hector en voyant passer le corps gémit d'être la cause de tant de deuil. Nous le laisserons dans la chambre où on le tient enfermé, mais où la dame de Windesore vient souvent lui faire compagnie. Lancelot nous réclame, et on pourrait nous accuser de l'oublier trop longtemps.

FIN DU TROISIÈME VOLUME DES ROMANS DE LA TABLE RONDE.

ADDITIONS ET CORRECTIONS.

P. 7, l. 14, si je pouvais le croire, lis. en douter.

P. 9, l. 21, Banin, lis. Ban.

P. 32, l. 26, la reine Hélène. Méprise: Hélène était le nom de la reine de Benoïc, mère de Lancelot.

P. 52, l. 13, la ville de Logres, lis. Londres. (Le nom de Logres appartient au royaume; celui de Londres à la ville.)

P. 54, l. 13, Uren, lis. Urien.

P. 56, l. 1re, n'avait pas oublié, lis. savait tout.

P. 159. Le mot belic, obliquus, répond encore mieux peut-être aux bandes en forme de chevron.

P. 167, l. 1re, frrée, lis. frère.

P. 169, de nombreuses lames que le seigneur du château avait couvertes d'inscriptions fausses. Méprise: ce sont les chevaliers captifs qui, pour mieux inviter le roi à venir les délivrer, avaient tracé ces fausses inscriptions sur les tombes encore vides.

P. 305. Elle en tira une courroie à rainures d'or, un fermail ciselé en or d'Arabie. Les présents de ce genre étaient assez de mode au douzième siècle, date de la composition de notre Lancelot. Girold ou Giraud de Barri, pour capter la bienveillance d'un chancelier de la cour de Rome, lui envoie, une première fois, deux de ses livres avec deux onces d'or pour les faire dorer, cum duobus unciis auri quibus deaurari possent; la seconde fois, une très-belle ceinture dorée, zonam pulcherrimam auro et argento egregie distinctam; la troisième fois, une autre ceinture à membres d'argent doré, avec un couteau garni de deux anneaux d'argent aux bouts d'un manche d'ivoire, zonam membris argenteis sed deauratis non indecenter ornatam, cum cnipulo duobus circulis argenteis ad capita manubrii eburnei signato. (Giraldi Cambrensis opera, London, 1861, t. I, epistol. XXX.)

TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LES LAISSES OU CHAPITRES.

I. Siége de Trebes. Départ du roi Ban. P. 3.

II. Trahison d'Aleaume: il est vaincu et tué par Banin. P. 7.

III. Mort du roi Ban. La Dame du lac emporte Lancelot. La reine de Benoïc au monastère de Moutier-Royal. P. 13.

IV. Mort du roi Bohor. La reine de Gannes confie ses deux fils à Pharien et rejoint sa sœur au Moutier-Royal. P. 19.

V. Histoire de la Dame du lac et de Merlin. P. 22.

VI. Pharien, le roi Claudas et Lambègue. P. 27.

VII. Portrait du roi Claudas. P. 34.

VIII. Lancelot chez la Dame du lac. P. 37.

IX. Voyage d'Adragain à la cour d'Artus. P. 48.

X. Lionel et Bohordin invités à la fête du roi Claudas. P. 56.

XI. Lionel et Bohordin à la fête de Claudas. P. 63.

XII. Lionel et Bohor chez la Dame du lac. P. 67.

XIII. Claudas attaqué par les barons et bourgeois de Gannes. P. 68.

XIV. Visite de Lambègue aux enfants de Bohor. P. 83.

XV. Suite de la guerre de Claudas contre les barons et bourgeois de Gannes. Dévouement de Lambègue. P. 94.

XVI. Départ de Lancelot pour la cour d'Artus. P. 111.

XVII. Lancelot armé chevalier. Le Chevalier navré. P. 120.

XVIII. Le Beau valet. La dame de Nohan. Lancelot prend congé de la reine. P. 133.

XIX. Le gué de la reine. P. 151.

XX. La Douloureuse garde. P. 154.

XXI. Annonce à la cour de la prise de la Douloureuse garde. Messire Gauvain prisonnier de Brandus des îles. P. 167.

XXII. La Prison douloureuse. P. 170.

XXIII. Messire Gauvain et les autres prisonniers de Brandus. P. 172.

XXIV. Lancelot délivre messire Gauvain. P. 177.

XXV. Le Chevalier traîné. P. 186.

XXVI. Messire Gauvain en quête de Lancelot. P. 189.

XXVII. La Douloureuse garde devient la Joyeuse garde. P. 194.

XXVIII. Le Chevalier à la Bretèche. P. 199.

XXIX. Les deux géants. P. 204.

XXX. Lancelot chez la dame de Malehaut. P. 214.

XXXI. Assemblées de Galore. P. 216.

XXXII. Lancelot aimé de la dame de Malehaut. P. 222.

XXXIII. Nouvelles assemblées de Galore. P. 230.

XXXIV. La dame de Malehaut à la cour d'Artus. Galehaut, pour l'amour de Lancelot, s'humilie devant Artus. P. 233.

XXXV. Premières entrevues de Lancelot avec la reine Genièvre. P. 253.

XXXVI. Accord de Galehaut avec la dame de Malehaut. P. 270.

XXXVII. Lancelot en Sorelois. P. 278.

XXXVIII. Nouvelle quête de Lancelot par messire Gauvain. P. 282.

XXXIX. Le Chevalier qui pleure et rit. La dame de Roestoc. P. 287.

XL. Messire Gauvain chez Helain de Taningue. P. 312.

XLI. Suite de la quête de Lancelot par messire Gauvain. Guérison d'Agravain. P. 316.

XLII. La dame de Roestoc à la cour d'Artus. Le nain Groadain. P. 333.

XLIII. L'écu fendu. Aventures d'Hector. P. 345.

XLIV. Hector chez Sinados. P. 348.

XLV. Hector au château de l'Étroite marche. P. 358.

XLVI. Hector prisonnier au château des Mares, P. 380.

Notes in this chapter

Note 1 · : Saint-Graal, p. 349. 2: Merlin, p. 41. Les deux fils du roi Constant, Uter et Uter-Pendragon, se réfugient vers Orient, c'est-à-dire en BrNote 2 · La reine voit bien que rien ne lui ferait changer de résolution: «Dites au roi, fit encore messire Gauvain, que je ne renoncerai à la quête Note 3 · Arrivé devant une borne qu'on appelait le Perron Merlin, où Merlin avait occis les deux enchanteurs[60], messire Gauvain dit à ses compagnonNote 4 · Les voilà devisant, riant, gabant; mais étonnés de tant cheminer sans aventures. Enfin, à la descente d'un tertre, dans une grande plaine liNote 5 · «En vérité, dit le sénéchal, si ce chevalier n'est pas fou, je ne crois pas qu'il y en ait au monde.—La chose est étrange en effet, dit messNote 6 · Mais il allait être payé de la même monnaie. Le chevalier du Pin, qu'il interrogea et défia de même, répondit en lui faisant mesurer la terrNote 7 · Il reconnut les éclos[64] du chevalier et du nain: mais la nuit vint, il cessa de les voir, descendit et s'endormit au pied d'un chêne. Le lNote 8 · Le nain alors: «Ce chevalier se nomme Hector, et sa prouesse est déjà bien éprouvée. Laissez votre miroir, pucelle, et allez le quérir.» La Note 9 · La dame essuya ses larmes, et s'avançant vers messire Gauvain: «Chevalier, soyez le bienvenu!—Et à vous, Madame, Dieu donne bonne aventure[6Note 10 · Messire Gauvain, le troisième jour, se rendit de grand matin au moutier, avant le service de Notre-Seigneur. La dame de Roestoc arriva avec Note 11 · Hector et le sénéchal armèrent eux-mêmes messire Gauvain, à l'exception des mains et de la tête; une chape à pluie[71] fut jetée sur son hauNote 12 · Un moment après, la dame de Roestoc s'éloigne et va attendre à quelque distance avec les autres dames[72]. Gauvain attache ses gantelets et Note 13 · En avançant dans cette lande, Gauvain crut entendre à main droite la voix d'une femme qui chantait. Il prend de ce côté, et bientôt arrive àNote 14 · Il chevauche derrière elle dans un étroit sentier qui les conduit dans la forêt, puis devant un tertre hérissé de rochers: au milieu s'élevaNote 15 · «Maintenant, demoiselle à l'épée, me direz-vous quels sont les deux prud'hommes dont vous m'avez parlé?—Il est aisé de voir, répond-elle, quNote 16 · —«Oui, car je crois bien le savoir. Un jour j'avais combattu et mortellement navré un chevalier qui avait en garde une demoiselle. Outrée deNote 17 · Agravain était en effet le plus orgueilleux, le plus violent des chevaliers; et la leçon qu'il avait reçue ne le rendit pas, dans la suite, Note 18 · La dame arriva à Caradigan où séjournait la cour[80]. Le roi et la reine lui firent le plus gracieux accueil. Elle dit, en présentant SeguraNote 19 · Avant de rentrer dans ses chambres, elle rencontre Hector: «Pour Dieu, lui dit-il, qu'avez-vous, demoiselle?—Je suis trompée par celle qui tNote 20 · «Il n'y aurait qu'à louer dans cet écu, dit la reine, si les d'eux tranches n'en étaient pas séparées; et cependant, il paraît avoir été faiNote 21 · Suivons maintenant le bon Hector dans la quête qu'il a entreprise. Il savait, par le chevalier qui lui avait remis l'épée de la demoiselle dNote 22 · «Vous êtes, dit-il, dans un pays désolé par la guerre: parents, voisins, tous sont armés les uns contre les autres; je suis moi-même sur la Note 23 · Hector dit son nom et demanda celui du châtelain; on l'appelait Sinados, et le château qu'il tenait de par sa dame épousée était Windesores[Note 24 · «Ce château est, vous le voyez, de grande force; la possession m'en est disputée par mes trois voisins, le roi Tradelinan[87] de Norgalles, Note 25 · Hector rougit à ces dernières paroles[88]. «Mais, dit-il, comment furent pris Sagremor et messire Yvain?—À peine revenus, Sagremor dit qu'ilNote 26 · Au point du jour, il entendit le cri qui annonçait l'approche des ennemis, et il demanda ses armes. Mais, avant tout, le seigneur du châteauNote 27 · La demoiselle prépare le lit de celui qu'elle aime dans une chambre isolée, et quand tout le monde est endormi, elle se rend dans cette chamNote 28 · Elle rentra dans sa chambre, et le lendemain elle alla, toute joyeuse, conter à son père ce que lui avait promis Hector. «Avant la fin de l'Note 29 · Hector le remercie et revient sur ses pas. Le nain, dès qu'il le voit s'éloigner, appelle un valet et lui glisse à l'oreille quelques parole
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