LANCELOT DU LAC. (continued 2)
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Cela dit, il broche son cheval des éperons et s'éloigne à toute bride: plus de vingt chevaliers le poursuivent, les glaives tendus. Il allait être atteint comme il touchait aux portes de la ville, quand il entendit la voix de Lambègue: «Bel oncle, rentrerez-vous sans donner une leçon à ces ribauds?» Pharien se retourne alors vers celui qui le suivait de plus près; d'un revers de glaive il plonge dans son corps le bois avec le fer, et le jette mort sous les pieds de son cheval. Il met ensuite la main à l'épée et s'élance sur ceux qui accouraient à lui. Les portes de la ville s'ouvrent; cent chevaliers conduits par Lambègue lui viennent en aide, tandis que, du coté opposé, Claudas armé d'un bâton criait aux siens: «Mauvais garçons! avez-vous juré de me déshonorer? qui vous a permis d'attaquer un messager?» Il n'avait que son épée à la ceinture, et sur la tête un léger haubergeon. Lambègue le reconnaît, accourt à lui le glaive tendu, comme il rebroussait chemin en ramenant ses gens. «Claudas! Claudas! lui criait Lambègue, vous fuyez: vous ne voulez pas savoir comment est forgée mon épée.» Ainsi menacé par un ennemi bien armé, quand lui-même n'avait ni haubert, ni glaive, ni heaume, Claudas sentit un frisson le parcourir; il pressait jusqu'au sang les flancs de son cheval: «Traître! parjure! lâche! criait toujours Lambègue, ose donc m'attendre! ne t'enfuis pas comme le dernier des couards!» Le roi ne put supporter tant d'outrages; et, la mort lui paraissant préférable à la honte de fuir, il lève la main droite, fait le signe de la croix sur son visage et sur son corps, puis, l'épée en main, il retourne son cheval: «Lambègue, dit-il, ne te presse pas; on sait assez que je ne suis pas traître, et tu vas voir si je mérite d'être appelé couard.» Jamais Lambègue ne ressentit tant de joie. Il atteint, le premier, Claudas de son long épieu, sur le haut de la poitrine. Un peu plus bas, c'en était fait de lui. Le roi, fortement blessé, chancelle sur son cheval, puis se remet, et, comme Lambègue passait, sans avoir encore eu le temps de tirer l'épée pour remplacer le glaive brisé, Claudas l'atteint de la sienne en plein visage; la pointe pénètre à travers les mailles de la ventaille et le renverse sur l'arçon de derrière. Ses yeux se troublent; mais Claudas, après ce suprême effort, s'affaisse pâmé sur l'avant de la selle. Lambègue reprend ses esprits le premier, et, voyant Claudas immobile, les deux mains crispées sur la crinière de son cheval, il lui assène un coup d'épée pour lui trancher la tête, au moment où le cheval se dressait sur ses jambes de derrière; de sorte que le coup porta sur le sommet du haubergeon. Le roi tomba lourdement à terre; il allait recevoir le coup de grâce, quand arrivèrent ses gens qui, faisant un rempart à leur seigneur, forcèrent Lambègue à ramener son écu sur sa poitrine. Il ne fuyait pas cependant; dans sa rage, il se serait aveuglément jeté au milieu d'eux; mais Pharien survint, mit la main au frein de son cheval et le fit rebrousser vers la ville. Ils rentrèrent, fermèrent les portes, baissèrent les herses et se hâtèrent de remonter dans la tour pour se débarrasser de leurs écus en lambeaux, de leurs hauberts démaillés et de leurs heaumes déchiquetés. On pouvait, au sang ruisselant ou caillé de leurs blessures, voir qu'ils ne revenaient pas d'une partie de fête.
Pharien rentre dans la ville, et sur-le-champ avertit Léonce de Paerne et neuf des plus hauts barons de se rendre à la litière de Claudas. Le roi, dès qu'il les vit: «Vous êtes, leur dit-il, mes hommes; si je rendais bonne justice, je ne remettrais pas à la ville l'injure qu'elle me fait. Mais je n'entends pas user envers elle de la dernière rigueur, bien que vous sachiez comme moi que toutes vos défenses seraient inutiles. Pharien est venu me parler de paix; mais il n'est plus mon homme, et je n'ai pu m'entendre avec lui. Or voici les conditions que je veux bien vous accorder: par les saints de votre ville! si vous les refusez, vous n'obtiendrez de moi aucune merci. Jurez que vous n'avez pris aucune part au meurtre de mon fils Dorin, et livrez-moi un seul des vôtres, pour en faire ma volonté.»
Les barons, en entendant parler ainsi Claudas, furent émus de joie et de douleur: de joie, par l'espérance d'un prochain accord; de douleur, en pensant qu'il fallait l'acheter par le sacrifice d'un des leurs. «Sire, dit Léonce de Paerne, nous avons entendu vos paroles, et peut-être nous y accorderons-nous, quand nous saurons le nom du chevalier qui doit vous être livré.—Je vais vous le dire: c'est Lambègue.—Ah! Sire, cela ne peut être; nous ne livrerons pas le meilleur chevalier de ce royaume. À Dieu ne plaise que la paix soit achetée si chèrement! Quand tous y consentiraient, je refuserais encore.—Et vous autres, reprit Claudas, laisserez-vous renverser votre ville de fond en comble et mettre à mort tous les habitants, chevaliers et bourgeois, pour ne pas livrer un seul homme?—Nous suivrons tous, répondent-ils, le conseil de Léonce de Paerne.—Retournez donc d'où vous êtes venus, et n'attendez de moi paix ni trêve.»
Ils rentrent à Gannes pénétrés de la plus vive douleur. «Quelles nouvelles?» leur demande Pharien.—«Mauvaises. Nous n'aurons pas la paix si nous ne consentons à livrer Lambègue.—Et qu'avez-vous répondu?—Que je ne serai jamais, dit Léonce, d'un conseil où l'on s'accorderait à sacrifier le chevalier qui nous a le mieux défendus.» Pharien assemble alors les bourgeois de la ville, et tous, sans hésiter, approuvent le refus de Léonce de Paerne. «On ne nous blâmera jamais d'avoir acheté notre salut à si haut prix. Il faut aller attaquer l'ost de Claudas; que Dieu nous soit en aide, et qu'au moins nous vendions chèrement nos vies!»
Pharien, touché de tant de loyauté, les remercie et remonte à la tour. Là, tristement appuyé sur les créneaux, en face de la prairie couverte des pavillons de Claudas, il comprend mieux encore que la résistance sera vaine, que les hommes de la cité sont en trop petit nombre, et cependant trop nombreux encore pour les faibles provisions qui leur restent. Ses larmes coulent en abondance, les soupirs gonflent sa poitrine. Au même instant Lambègue qui, le voyant gémir penché sur les créneaux, craint de le troubler, approche doucement pour l'entendre sans être vu. «Ah! disait Pharien, «bonne cité si longtemps honorée, hantée de tant de prud'homes; siége et chambre de roi; repaire de liesse, hôtel de justice, si riche en preux chevaliers, en bons et vaillants bourgeois! Comment voir sans douleur votre ruine! Ah! pourquoi Claudas n'a-t-il pas demandé ma vie plutôt que celle de Lambègue: j'ai déjà tant vécu que je pouvais donner sans regret le reste de mes jours; car un vieillard peut-il souhaiter une plus belle mort que celle qui devient le salut de ses compagnons, de ses frères?»
Les sanglots l'empêchaient de continuer. Lambègue approchant brusquement: «Sire oncle, ne vous désolez pas ainsi. Par la foi que je vous dois, il ne tiendra pas à moi que la ville ne soit sauvée, et j'y gagnerai grand honneur. J'irai me rendre à Claudas sans regret, sans crainte.—Lambègue, dit Pharien, je vois que tu m'as écouté; mais tu ne m'as pas compris. Tu es jeune, tu n'es pas à la fin de tes prouesses, et je n'entends pas que tu meures. Dieu nous aidera, sans doute: nous tenterons une sortie, et peut-être tromperons-nous toutes les espérances de Claudas.—Non, bel oncle, il n'est plus question de cela; la ville peut avoir la paix de par moi, il ne faut pas laisser un autre que moi mourir pour elle.—Comment! Lambègue, serais-tu décidé à te rendre à Claudas?—Assurément, bel oncle; je vous l'ai entendu dire: si vous étiez à ma place, vous seriez heureux de vous livrer. Puis-je craindre d'être honni, en faisant ce que vous auriez voulu faire?—Hélas! Lambègue, je vois que tu vas à la mort, et que rien ne pourra te garantir; mais, au moins, chevalier ne mourra-t-il jamais à plus grand honneur, puisque ta mort sera le salut de tout un peuple.»
Il fallait maintenant avoir raison de la résistance de tous les barons et des bourgeois de la ville, qui ne voulaient à aucun prix racheter leur vie par celle de leur plus vaillant chevalier. Enfin, Lambègue leur persuada de le laisser partir, et Pharien en l'embrassant lui dit: «Beau neveu, vous allez à la mort la plus glorieuse que chevalier puisse souhaiter; mais il faut vous y préparer devant Dieu, aussi bien que devant les hommes. Avant de rendre votre belle âme à notre Seigneur Dieu, vous vous confesserez.—Ah! sire oncle, répond Lambègue, je ne crains pas de mourir; je sais trop que, si Dieu vous prête vie, ma mort sera vengée. Mais savez-vous ce qui me déchire et me tourmente? c'est, en me confessant, la nécessité d'accorder le pardon à mon plus mortel ennemi. Voilà une angoisse plus insupportable que tous les supplices.—Il le faut, beau neveu.—Si vous le voulez, je dois y consentir, car je veux, en vous recommandant à Dieu, bel oncle, demeurer en sa grâce et en la vôtre.»
Alors on appelle l'évêque, et, d'une voix claire, Lambègue découvre tout ce qui pouvait lui peser sur la conscience. Puis il demande ses armes. «Quel besoin en avez-vous? lui dit Pharien; ne vaudrait-il pas mieux réclamer merci?—À Dieu ne plaise que je réclame merci de celui qui ne l'aurait pas de moi! J'irai vers lui, non comme un ribaud devant son baron, mais comme chevalier, le heaume lacé, l'écu au cou, l'épée au poing que je lui rendrai. Ne craignez rien de moi, bel oncle; je n'entends ni le frapper, ni l'empêcher de me frapper.»
Dès qu'il est revêtu de ses armes, il monte et les recommande à Dieu en s'éloignant, d'un visage calme et serein. Il est bientôt arrivé devant le pavillon de Claudas. Le roi de Bourges, qui connaissait son cœur indomptable, s'était lui-même armé, et l'attendait au milieu de ses barons. Lambègue approche, regarde Claudas et ne dit pas un mot; il tire lentement son épée du fourreau, soupire profondément et la jette aux pieds de Claudas. Il détache ensuite son heaume, son écu tout bosselé, et les laisse aller à terre. Le roi relève l'épée, la regarde et la hausse comme pour la faire retomber sur la tête de Lambègue. Tous ceux qui le voient frémissent; Lambègue seul reste insensible; il ne fait pas un geste, il ne donne pas le moindre signe d'émotion. «Qu'on lui ôte son haubert et ses chausses de fer!» dit Claudas. Valets aussitôt de l'entourer, de lui enlever les dernières pièces de son armure. Le voilà en simple cotte d'isembrun, sans barbe ni grenons, mais taillé merveilleusement de corps, et beau de visage. Il est devant le roi, mais il ne daigne pas le regarder. À Claudas de rompre le silence:
«Lambègue, comment as-tu bien la hardiesse de venir ici? Tu sais que je ne hais personne au monde autant que toi.—Et toi, Claudas, ne sais-tu pas que je ne te crains guère?—Tu me menaces encore, au moment où ta vie m'appartient!—Je n'ai aucune peur de la mort; je savais bien, en me livrant à toi, qu'elle me prendrait.—Avoue-le: tu croyais avoir affaire à un ennemi compatissant.—Non, mais au plus cruel qui fut jamais.—Et pourquoi aurais-je de toi la moindre pitié? Est-ce que tu m'épargnerais si j'avais le malheur de tomber entre tes mains?—Dieu n'a pas voulu m'accorder tant de grâce; mais, pour te voir mourir de ma main, j'aurais donné tout dans ce monde, et ma part dans l'autre.»
Claudas jeta un ris, et, avançant la main gauche, il prend Lambègue par le menton: «Lambègue,» dit-il après un moment de silence, «qui vous a pour compagnon peut se vanter d'avoir près de lui le plus dur de cœur, le plus indomptable fils de femme qui soit sorti du lit ce matin. Oui, si tu vivais ton âge, tu serais assurément le plus hardi des chevaliers. Dieu ne me soit jamais en aide, si je consentais, pour la couronne du monde, à te donner la mort! Il est bien vrai que ce matin je n'avais rien autant à cœur que ma vengeance; je l'ai sentie tomber; ma première résolution s'est évanouie en te voyant, toi si jeune encore, donner ta vie pour sauver tes compagnons, tes amis. Et quand même je voudrais me délivrer d'un aussi furieux ennemi, je devrais encore me garder de le faire, pour l'amour de Pharien, ton oncle, qui m'a sauvé la vie quand tu allais me la ravir.»
Il fait alors apporter une de ses robes les plus riches et la présente à Lambègue, qui refuse de la prendre. «Soyons amis, lui dit le roi; consens à demeurer près de moi, à recevoir de mes fiefs.—Non, Claudas; au moins attendrai-je pour devenir ton homme que mon oncle le redevienne.» Le roi envoie alors un chevalier vers Pharien, qui se tenait à la porte de Gannes, le heaume lacé, le glaive au poing, l'épée à la ceinture, résolu d'attendre Claudas et de le tuer, dès qu'il apprendrait que son neveu avait cessé de vivre.
Le messager l'ayant amené: «Pharien,» lui dit Claudas, «je viens de m'acquitter envers vous: j'ai pardonné à Lambègue. Votre compagnie me serait assurément plus chère que tout au monde. Vous ne me la refuserez pas; renouvelez donc votre hommage et reprenez les terres que vous teniez de moi: sachez que je compte les accroître de tout ce qu'il plaira à vous et à Lambègue de demander.
—«Sire roi, répond Pharien, je vous rends grâce, comme à l'un des meilleurs rois, pour ce que vous avez fait et voulez faire. Je ne refuse ni votre service ni vos dons; mais j'ai juré sur les saintes reliques que je ne recevrais des terres de personne avant d'avoir bonnes enseignes des enfants de mon seigneur le roi Bohor.—Eh bien! reprend Claudas, reprenez votre terre sans m'en faire hommage; allez tant qu'il vous plaira en quête des enfants: si vous les trouvez, ramenez-les ici, et je vous saisirai de leur héritage jusqu'à ce qu'ils soient en âge d'armes porter. Ils m'en feront hommage, me reconnaîtront pour leur suzerain, et vous suivrez leur exemple.
—«Je ne dois pas, dit Pharien, y consentir; je pourrais me trouver obligé d'entrer dans vos terres, et, bien que mon hommage fût réservé, ce serait manquer à mon devoir de tenancier. Je vous fais une autre offre: que les enfants soient ou non retrouvés, je vous promets de ne pas faire hommage à autre que vous, sans vous en donner avis.—Oh! reprend Claudas, je vois maintenant pourquoi vous ne voulez plus être mon homme; vous m'avez en effet déclaré que vous ne m'aimiez pas et ne pourriez jamais m'aimer.—Sire, sire, répond Pharien, je ne vous ai dit que la vérité. Vous avez cependant fait plus pour moi que je n'ai pu faire pour vous; ainsi, en quelque lieu que vous soyez, votre corps n'aura pas à se garder de moi ou de mon neveu. Laissez-nous donc prendre congé de vous et commencer notre quête.»
Claudas, voyant qu'il ne gagnerait rien à insister, leur accorda le congé qu'ils demandaient. Lambègue reprit ses armes; quand il fut monté, le roi lui présenta lui-même un glaive au fer tranchant, au bois dur et solide; car il était venu sans épieu. L'oncle et le neveu rentrèrent ainsi dans la ville qui leur devait la paix désirée; mais ils n'y restèrent même pas une nuit, et après avoir recommandé chevaliers et bourgeois à Dieu, ils commencèrent la quête de leurs jeunes seigneurs.
La Dame du lac avait attaché un de ses valets au service de Lambègue. Ils arrivèrent donc aisément dans l'agréable asile où se trouvaient déjà le fils du roi Ban, et ses cousins, les fils du roi Bohor.
Ici le conte passe assez rapidement sur le bon accueil que reçurent les nouveaux hôtes. Pharien cessa de vivre à quelque temps de là, et les derniers jours de sa femme furent marqués par le repentir de ses anciennes amours avec le roi Claudas. Aiguis et Tharin, leurs deux fils, devinrent de preux et loyaux chevaliers, et les deux bonnes reines de Gannes et de Benoïc achevèrent leur pieuse vie dans les deux monastères où elles s'étaient retirées. Des songes et des révélations leur avaient appris la glorieuse destinée de leurs enfants; si bien que leur seul regret en montant dans le Paradis fut de n'avoir pu revoir, avant de fermer les yeux, Lancelot, Lionel et Bohordin.
XVI.
Il s'éloigne, va prendre son arc, le passe à son cou, resserre son carquois, pose la selle et le mors à son coursier, et l'amène dans la cour. Cependant la dame qui l'aimait éperdument, craignant de l'avoir affligé, se lève, essuie ses yeux gonflés, et arrive dans la cour au moment où il mettait le pied à l'étrier. Elle se jette au frein du cheval: «Valet, dit-elle, où voulez-vous aller?—Dame, au bois.—Descendez, vous n'irez pas.» Il se tait, descend, et le cheval est reconduit à l'étable.
Elle le prend alors par la main, le mène dans ses chambres, et le fait asseoir auprès d'elle sur une couche ou lit de repos. «Dites-moi, par la foi que vous me devez, où vouliez-vous aller?—Dame, vous paraissez fâchée contre moi; vous refusez de me parler; j'ai pensé que je n'avais plus rien à faire ici.—Mais, où vouliez-vous aller, beau fils de roi?—Dans un lieu où j'aurais pu trouver à me consoler.—Et ce lieu?—La maison du roi Artus, qu'on m'a dite le rendez-vous de tous les bons. Je me serais mis au service d'un de ses prud'hommes qui plus tard m'eût fait chevalier.—Comment! fils de roi, voulez-vous donc être chevalier?—C'est la chose du monde que je désire le plus.—Ah! vous en parleriez autrement si vous saviez tout ce que chevalerie exige.—Pourquoi donc? Les chevaliers sont-ils d'autre nature que les autres hommes?—Non, fils de roi; mais si vous connaissiez les devoirs qui leur sont imposés, votre cœur, si hardi qu'il soit, ne pourrait se défendre de trembler.—Enfin, dame, tous les devoirs de la chevalerie ne sont pas au-dessus d'un cœur d'homme?—Non, mais le Seigneur Dieu n'a pas fait un égal partage de la vaillance, de la prouesse et de la courtoisie.—Il faut avoir bien mauvaise idée de soi pour trembler de recevoir chevalerie: car nous devons tous viser à devenir meilleurs; la paresse seule arrête en nous les bontés du cœur; elles dépendent de notre volonté, et non pas les bontés du corps.»
«—Quelle est donc cette différence entre les bontés du cœur et celles du corps?
«—Dame, il me semble que nous pouvons tous être sages, courtois et larges; ce sont les vertus du cœur: mais nous ne pouvons nous donner la grandeur de taille, la force, la beauté, les belles couleurs du visage; ce sont les vertus du corps. L'homme les apporte au sortir du ventre de sa mère; les dons du cœur sont à qui veut fortement les avoir: tous peuvent devenir bons et preux, mais on ne le devient pas quand on écoute les conseils de l'indolence et de la paresse. Vous m'avez dit souvent que le cœur faisait le prud'homme; dites-moi, s'il vous plaît, quels sont ces devoirs de la chevalerie que vous dites si terribles.
«—Volontiers, reprit la dame; non pas tous, mais ceux qu'il m'a été donné de reconnaître.
Ce ne fut pas un jeu que la chevalerie à son commencement: on n'eut pas alors égard à la noblesse ou gentillesse de lignage, car tous nous descendons du même père et de la même mère; et au moment où l'envie et la convoitise firent leur entrée dans le monde aux dépens de la justice, il y avait parfaite égalité de race entre tous. Quand les plus faibles commencèrent à tout craindre des plus forts, on établit des gardiens et défenseurs, pour prêter appui aux uns et arrêter la violence des autres.
«On élut, à cet effet, ceux qui semblaient les plus forts, les plus grands, les plus adroits, les plus beaux; quand ils joignaient à ces dons ceux du cœur, la loyauté, la bonté, la hardiesse. On les nomma chevaliers, parce qu'ils montèrent les premiers à cheval. Ils durent être courtois sans bassesse, bienveillants sans réserve; compatissants aux malheureux, généreux aux indigents; toujours armés contre les meurtriers et les larrons; toujours prêts à juger sans haine et sans amour, à préférer la mort à la moindre souillure. Ils durent s'attacher à défendre Sainte Église, qui ne peut maintenir son droit par les armes et doit tendre la joue gauche à celui qui la frappe sur la joue droite.
«Les armes que porte le chevalier ont toutes une intention particulière. L'écu suspendu à son cou lui rappelle qu'il doit se placer entre mère Sainte Église et ceux qui veulent la frapper. Le haubert qui couvre entièrement son corps l'avertit d'opposer un rempart vigilant aux ennemis de la Foi. Le heaume étincelle sur sa tête parce qu'il doit se tenir toujours au premier rang parmi les défenseurs du droit, comme la guérite abrite sur les murs la sentinelle vigilante. Le glaive, assez long pour donner la première atteinte, lui fait entendre qu'il doit remplir d'effroi les méchants, toujours prêts à fouler les innocents. L'épée est la plus noble de toutes les armes. Elle a deux tranchants; elle frappe de l'estoc et de la taille les impies, les violents, les ennemis de la justice.
«Quant au cheval, il représente le peuple, qui doit soutenir et porter le chevalier, lui fournir tout ce qui peut lui être nécessaire. Le chevalier, à son tour, doit le conduire et le ménager autant que lui-même.
«Le chevalier doit avoir deux cœurs: l'un dur comme l'aimant à l'égard des félons et déloyaux; l'autre mol et flexible comme cire, à l'égard des bonnes gens, des affligés et des pauvres.
«Voilà les devoirs auxquels engage la chevalerie. On ne les oublie pas sans perdre le bon renom dans le siècle et l'âme dans l'autre monde. Car en devenant chevalier on fait serment de défendre Sainte Église et maintenir loyauté; et les prud'hommes du siècle ne sauraient garder parmi eux celui qui se montre parjure envers son créateur. Ainsi, quiconque veut être chevalier doit être plus simple de cœur et plus pur de conscience que ceux qui n'ont pas aspiré à si haute dignité. Mieux vaudrait au valet vivre sans chevalerie toute sa vie, qu'être honni sur terre et perdu dans le ciel, pour en avoir oublié les devoirs.»
«—Eh bien, dit Lancelot, puisque tant d'hommes ont été pleins de tous les genres de prouesses, ne serait-ce pas grande vilenie à celui qui n'oserait aspirer à chevalerie, parce qu'il croirait ces vertus trop hautes pour lui? Je ne blâme pas ceux qui n'ont pas dans le cœur la force d'y aspirer; mais pour ce qui me regarde, si je trouve quelqu'un qui consente à m'adouber, je ne le refuserai pas par crainte de voir en moi chevalerie mal assise. Dieu peut m'avoir donné plus de bonté que je ne sais, ou bien pourra-t-il m'accorder plus tard le sens et la valeur qui me feraient aujourd'hui défaut.
«—Beau fils de roi, puisque votre cœur ressent toujours même désir d'être chevalier, votre vœu sera accompli avant peu, vous serez satisfait. Oh! je le devinais bien: de là les pleurs que je versais tout à l'heure. Cher fils de roi, j'ai mis en vous tout l'amour qu'une mère pourrait avoir pour son enfant: je prévois à grande douleur que vous me quitterez bientôt; mais j'aime bien mieux souffrir de votre absence que vous faire perdre l'honneur de la chevalerie: il y sera trop bien employé. Prochainement, vous serez armé de la main du plus loyal et du meilleur prince de notre temps, j'entends le roi Artus. Nous partirons cette semaine même, et nous arriverons au plus tard le vendredi avant le dimanche de la Saint-Jean.»
Lancelot entendit ces paroles avec une joie sans égale. Aussitôt la dame réunit tout ce que demandait le voyage: un haubert blanc, fort et léger; un heaume plaqué d'argent; un écu blanc comme neige, avec la boucle d'argent; une épée grande, tranchante et légère; un épieu ou fer aigu, à la hampe grosse, roide et de blancheur éclatante; un cheval grand, rapide et infatigable. Puis, pour sa chevalerie, la cotte de blanc satin, la robe de cendal blanc, et le manteau fourré d'hermine.
On se mit en route le mardi de la semaine qui précédait la Saint-Jean. La compagnie se composait de cinq chevaliers et trois demoiselles, de Lionel, Bohor et Lambègue, de nombreux écuyers et valets, vêtus de blanc et montés sur blancs chevaux.
XVII.
Comme l'apprenait la Dame du lac, Artus séjournait à Kamalot, où il devait célébrer la Saint-Jean. Le vendredi, avant-veille de la fête, il était sorti de la ville par la porte Galloise, pour aller chasser au bois avec son neveu, monseigneur Gauvain, Yvain fils d'Urien, Keu le sénéchal, et plusieurs autres.
À trois portées d'arc de la forêt, ils virent avancer une litière doucement conduite par deux palefrois. Dans la litière était un chevalier armé de toutes pièces, hors le heaume et l'écu. Son corps était traversé de deux fers de lance auxquels tenaient encore les tronçons; une épée rougie de sang était fichée dans sa tête, et cependant il ne semblait pas vouloir de sitôt mourir.
La litière s'arrêta devant le roi; le chevalier navré se dressant un peu: «Dieu te sauve, dit-il, sire roi, le meilleur des princes, le recours des déconseillés!—Et vous, répond Artus, Dieu vous rende la santé dont vous semblez avoir défaut!—Sire, je venais à vous pour vous demander de me déferrer de cette épée et de ces pointes de lance qui me mettent au supplice.—De grand cœur,» dit le roi en avançant la main vers les tronçons:—«Oh! s'écrie le chevalier, ne vous hâtez pas: ce n'est pas ainsi que vous me délivrerez. Il faut commencer par jurer de me venger de tous ceux qui déclareront aimer mieux que moi celui qui m'a navré.
«—Sire chevalier, répond Artus, vous demandez un trop dangereux service: celui qui vous a navré peut avoir tant d'amis qu'on n'ait pas lieu d'espérer d'en jamais finir. Avant eux viendront les parents; et le moyen de composer avec eux? Mais ce que je puis accorder, c'est de vous venger autant qu'il dépendra de moi de celui qui vous a frappé: s'il est de mes hommes, assez d'autres chevaliers dans ma cour vous offriront leur bras, à défaut du mien.—Sire, ce n'est pas là ce que je demande d'eux et de vous: j'ai tué moi-même l'ennemi qui m'avait navré.—Cette vengeance devrait vous suffire, et je n'entends pas engager aucun de mes chevaliers à vous promettre davantage.
«—Sire, je pensais trouver dans votre maison aide et secours: je suis trompé dans mon attente. Cependant, je ne perds pas toute espérance: peut-être un chevalier, désireux de louange, aura-t-il assez de prouesse pour consentir à me guérir.—J'en doute, repartit le roi; mais suivez la voie qui conduit au palais, et séjournez-y, en attendant le chevalier que vous demandez.»
Le chevalier fit signe à ses écuyers de le mener à Kamalot; introduit dans le palais, il choisit la salle le plus fréquemment traversée; car personne, à la cour d'Artus, n'eût osé refuser l'entrée de l'hôtel à un chevalier; personne n'eût trouvé mauvais qu'il y choisît le meilleur des lits qui n'étaient pas occupés.
Le roi entrait cependant dans la forêt, en s'entretenant de la singulière rencontre qu'ils venaient de faire. «Peut-être, disait Gauvain, le chevalier navré trouvera-t-il à Kamalot le hardi champion qu'il cherche.—Je ne sais, reprenait le roi, mais je ne louerais pas celui qui entreprendrait une aussi folle besogne.»
Après avoir chassé jusqu'à la chute du jour, Artus regagnait le chemin ferré, quand il vit poindre devant lui une belle et nombreuse compagnie. D'abord deux garçons, chassant deux sommiers blancs: l'un portait une tente ou pavillon blanc très-léger, l'autre deux robes de nouveau chevalier. Sur chaque sommier était un coffre dans lequel le blanc haubert et les chausses de fer. Après ces valets, deux écuyers également vêtus de blanc, montés sur blancs roncins. L'un portait un écu d'argent, l'autre un heaume éclatant de blancheur. Puis deux autres, l'un tenant un glaive blanc de fer et de bois; une épée enfermée dans un blanc fourreau retenu par un blanc ceinturon: l'autre conduisant un bel et grand cheval en dextre. Suivaient de nombreux écuyers et sergents, tous vêtus de cottes blanches; trois blanches demoiselles, les deux fils du roi Bohor, enfin la Dame du lac et son cher Fils de roi, avec lequel elle semblait converser doucement. Elle était vêtue d'un merveilleux samit blanc, avec cotte et manteau fourré d'hermine. Son palefroi blanc, vif et bien dressé, avait un frein de pur argent, le poitrail, les étriers et la selle subtilement ouvragés d'images de dames et de chevaliers; la blanche sambue traînait jusqu'à terre comme le bas du samit qui enveloppait la dame. En apercevant Artus, elle pressa le pas de sa blanche haquenée, et, s'avançant au premier rang du cortége, elle répondit au salut que le roi lui avait fait d'abord, et après avoir abaissé la guimpe qui couvrait son visage: «Sire, Dieu vous bénisse, comme le meilleur roi du monde! Je viens de très-loin vous demander un don que vous pourrez m'accorder sans dommage. «—Demoiselle, quand il devrait m'en coûter beaucoup, encore ne seriez-vous pas éconduite. Quel est le don que vous réclamez?—C'est de vouloir bien adouber ce beau valet de son harnois et de ses propres armes, quand il vous le demandera.—Grand merci, demoiselle, de nous amener un tel jouvenceau: assurément l'adouberai-je quand il le demandera; mais vous m'avez dit que le don ne serait pas à mon dommage; cependant j'aurais grande honte de manquer à mon habitude de fournir d'armes et de robes ceux qui reçoivent de moi leur chevalerie. À moi le don du harnois et des armes, à Dieu d'y mettre le surplus: j'entends la prouesse et la loyauté.
Alors messire Yvain prenant la parole: «Sire, accueillez la demande de cette demoiselle; il ne faut pas éconduire un jouvenceau de si belle apparence.» Artus promit donc, et la dame après l'avoir remercié avertit le beau valet de retenir les deux sommiers, un superbe palefroi, et les quatre écuyers; puis, prenant congé du roi, elle retourna sur ses pas, malgré les instances qu'on lui fit de demeurer. «Pour Dieu! dit Artus, veuillez au moins nous apprendre comment nous devons vous appeler.—Sire, on m'appelle la Dame du lac.» Le roi n'avait jamais entendu prononcer ce nom. Il reçut les adieux de la noble inconnue que le beau valet convoya assez longtemps. Avant de le quitter: «Fils de roi, lui dit-elle, vous venez de la meilleure race du monde. Montrez-vous digne de votre naissance. Soyez aussi haut de cœur que vous êtes beau de corps: ce serait trop grand dommage si la prouesse était en vous au-dessous de la beauté. Dès demain soir vous demanderez la chevalerie au roi Artus: une fois armé, ne vous arrêtez pas une seule nuit à son hôtel; allez en tout pays chercher aventures; c'est le moyen de monter en prix. Demeurez en place le moins que vous pourrez, et défendez-vous de dire votre nom jusqu'à ce que d'autres que vous le fassent connaître. Si l'on vous presse, répondez que vous l'ignorez et que vous avez été nourri dans cette ignorance par la dame qui vous a nourri. Enfin, soyez toujours prêt à toutes les aventures et ne laissez jamais à d'autres l'honneur d'achever une entreprise que vous aurez commencée.»
La dame tira ensuite de son doigt, pour le passer dans celui du valet, un anneau qui avait la vertu de rompre les enchantements. «Qu'ajouterai-je encore, Fils de roi, dit-elle? vous êtes appelé à mettre les plus merveilleuses aventures à fin, et celles que vous laisserez ne seront achevées que par un chevalier encore à naître. Je vous recommande à Dieu: mon cœur me fait défaut avec la parole. Adieu, le beau, le gracieux, le désiré, le bien-aimé de tous et de toutes!»
Le valet la suivit des yeux en pleurant et regrettant les amis qu'il avait laissés dans la maison du lac, Lionel et Bohordin sur tous les autres. Il fut aussitôt mis par le roi Artus sous la garde de monseigneur Yvain de Galles, qui le conduisit à son hôtel. Le lendemain, en se réveillant, le valet pria monseigneur Yvain de demander de sa part au roi de le faire chevalier, ainsi qu'il avait promis.—«Comment! bel ami, voulez-vous donc être si tôt armé? Mieux vous serait d'apprendre d'abord le métier des armes.—Non, sire, je n'entends pas être plus longtemps écuyer.—Soit donc ainsi que vous le souhaitez.» Yvain va trouver Artus: «Sire, votre valet vous mande de le faire chevalier.—Quel valet?—Celui qui vint hier soir, et dont vous m'avez confié la garde.» En ce moment la reine Genièvre entrait dans la salle, avec monseigneur Gauvain. «Comment! dit le roi, veut-il être déjà chevalier?—Oui, sire, et dès demain.—Vous entendez, Gauvain, dit le roi; ce valet d'hier soir veut que demain je l'arme chevalier.—Sire, répond Gauvain, ou je me trompe, ou chevalerie y sera bien assise. Il est beau, tout en lui semble annoncer une haute origine.—De quel valet parlez-vous? demanda la reine.—Madame, répond Yvain, du plus beau que vous ayez jamais vu.—Je serais curieuse de le voir.—Soit! dit Artus, allez le quérir, Yvain, et faites-le vêtir du mieux qu'il pourra; il paraît ne pas avoir défaut de robes.»
Messire Yvain vient au valet: il l'avertit de se parer d'une robe des plus belles et l'emmène à la cour, en traversant un nombreux populaire, avide de voir le bel enfant dont on avait annoncé l'arrivée et qui allait recevoir les robes et l'adoubement de chevalier.
Ils descendent devant le degré de la salle d'honneur: le roi et la reine qui les attendaient vont au-devant de messire Yvain, qu'ils prennent de l'une et de l'autre main; ils le font asseoir sur une belle couche, tandis que le valet s'arrête devant eux sur l'herbe verte dont la salle était jonchée. Tous prenaient à le regarder grand plaisir, son beau costume relevant encore l'agrément répandu sur sa personne. «Dieu, dit aussitôt la reine, le fasse prud'homme! car pour la beauté il a tout ce que mortel peut en avoir.»
La reine le regardait autant qu'elle le pouvait sans être remarquée, et lui ne se faisait faute de glisser les yeux sur elle, ne comprenant pas qu'une femme pût réunir une si merveilleuse beauté. Jusque-là, dans sa pensée, nulle ne pouvait soutenir la comparaison avec la Dame du lac; quelle différence pourtant entre elle et la reine! En effet, madame Genièvre était bien la Dame des dames, la fontaine d'où semblait couler tout ce qui pouvait enchanter les yeux: et s'il eût connu toute sa noblesse de cœur, toute sa bonté d'âme, il en eût encore été plus émerveillé. «Comment, dit-elle, a nom ce beau valet?—Dame, répondit messire Yvain, je ne sais rien de lui. Je devine seulement qu'il est de la terre de Gaule, car il en a la parlure.» Alors la reine se penche vers le valet, le prend par la main et lui demande de quelle terre il est né. En entendant cette douce voix, en sentant cette main toucher la sienne, le valet tressaille, comme si on l'eût subitement éveillé. Il n'est plus à ce qu'on lui demande et il ne songe pas à répondre. La reine voit sa grande émotion dont peut-être elle soupçonne déjà quelque peu la cause; mais, pour le mettre plus à l'aise, elle se lève et sans trop penser elle-même à ce qu'elle dit: «Ce jouvenceau, fait-elle, semble assez pauvre de sens, ou du moins peut-on croire qu'il a été mal enseigné.—Dame, reprend messire Yvain, qui sait s'il ne lui a pas été défendu de dire son nom?—Cela peut être après tout,» dit la reine; et elle passe dans ses chambres.
À l'heure de vêpres, messire Yvain conduisit le valet chez elle; ils descendirent ensemble au jardin qui s'étendait jusqu'au rivage de la mer: il fallait passer pour y aller dans la grande salle où gisait le chevalier navré. Dans le jardin ils retrouvèrent le roi, les barons et ceux qui devaient être adoubés le lendemain.
En remontant, il fallut encore traverser la grande salle. Des plaies du chevalier navré s'exhalait une telle puanteur que tous, en approchant, couvraient leur nez du pan de leurs manteaux, et se hâtaient de passer outre. «Pourquoi, dit le valet, ceux-là qui sont avant nous couvrent-ils leur nez?—C'est, dit Yvain, pour un chevalier durement navré dont les plaies répandent une odeur infecte.» Et il conte comment ce chevalier était venu réclamer ce qu'on ne pouvait guère lui accorder.—«Je le verrais volontiers, dit le valet; approchons.
Mais, après la messe, le valet, au lieu de suivre le roi comme les autres, se rendit dans la grande salle et dit au chevalier navré: «Je suis prêt à faire le serment que vous demandez, et à tenter de vous déferrer.» Sans même attendre la réponse, il ouvre une fenêtre, tend sa main vers l'église, et jure, sous les yeux du chevalier, qu'il le vengera de tous ceux qui diront mieux aimer celui qui l'a navré. «Beau sire, dit le navré transporté de joie, soyez le bienvenu! vous pouvez me déferrer.» Le valet alors met la main sur l'épée enfoncée dans la tête du chevalier et l'en arrache sans effort; il se prend ensuite aux tronçons qu'il enlève avec la même facilité.
Un écuyer court aussitôt dans la chambre où le roi commençait à ceindre les épées aux nouveaux chevaliers; il conte à messire Yvain comment le navré se trouve déferré. Messire Yvain tout hors de lui arrive dans la grande salle au moment où le navré s'écriait: «Ah! beau chevalier, Dieu te fasse prud'homme!—Comment, dit messire Yvain, est-il vrai que vous l'ayez déferré?—Sans doute; pouvais-je ne pas compatir à qui devait tant souffrir?—Vous n'avez pas fait que sage, reprend messire Yvain, et personne ne vous en louera. Vous ne savez encore de quoi rien monte, et vous vous engagez dans une entreprise devant laquelle avaient reculé les plus preux et les mieux renommés! Vous courez à la mort, au lieu d'attendre de meilleures occasions de faire bien parler de vous.»
Tout en le reprenant ainsi, messire Yvain le ramenait dans la chambre du roi qui jetant sur le fils d'Urien un regard sévère: «Comment avez-vous souffert que ce valet remis en votre garde ait fait une telle imprudence? N'est-ce pas grand dommage de voir un aussi jeune homme affronter de pareils dangers?—Ah! sire, dit le valet, mon jeune âge doit plaider pour moi. N'aimerez-vous pas mieux apprendre ma mort que celle d'un chevalier éprouvé? Qu'ai-je encore fait et que puis-je valoir?» Le roi ne répondit pas, et baissa la tête. La reine, à son tour, apprenant la grande aventure dans laquelle le Beau valet venait de s'engager, en gémit secrètement; et quant au roi, le regret qu'il en eut lui fit oublier qu'il ne lui avait pas ceint l'épée, comme aux autres nouveaux adoubés.
XVIII.
Le jour de la Saint-Jean, le roi Artus était assis au dais de la grande table, entouré des jeunes adoubés de la veille. À peine eut-on servi, qu'un chevalier armé de toutes pièces, à l'exception du heaume, la ventaille du haubert abattue sur l'épaule, entra dans la salle et s'avançant jusqu'au roi: «Sire, Dieu te sauve, et toute la compagnie! Je suis envoyé par ma dame, la dame de Nohan, pour t'apprendre que le roi de Northumberland lui a déclaré la guerre et tient le siége devant un de ses châteaux. Ce roi réclame l'effet d'une promesse que ma dame lui aurait faite et dont elle ne garde aucun souvenir. Les deux partis s'en sont remis au jugement de clercs et chevaliers; ils ont décidé que si le roi ne se désistait pas, ma dame pourrait charger de soutenir son droit un, deux ou trois chevaliers, contre ceux de Northumberland. Le combat serait d'un contre un, de deux ou de trois contre deux ou trois, ainsi qu'elle même en déciderait. Madame a donc recours à toi, son seigneur lige, pour te demander un chevalier capable de la défendre.—Chevalier, répondit Artus, je suis en effet tenu de porter aide à la dame de Nohan, et, quand sa terre ne dépendrait pas de ma couronne, elle a trop de gentillesse et de courtoisie pour ne pas être soutenue envers et contre tous ceux qui lui feraient une guerre injuste.»
Le chevalier en sortant de la salle fut conduit devant une autre table dressée pour lui. Les nappes ôtées, le Beau valet s'avança vers le roi et pliant le genou: «Sire, dit-il, vous m'avez adoubé hier, et je vous en rends grâce; maintenant je vous requiers un don: c'est de me charger du soin de porter secours à la dame de Nohan.—Bel ami, dit le roi, vous ne savez pas ce que vous demandez: votre jeunesse ne pourrait porter un si grand faix. Le roi de Northumberland est fourni de chevaliers éprouvés, et le meilleur de tous sera chargé de soutenir sa querelle. Je ne voudrais pas confier le soin de le combattre à celui qui la veille était encore un simple valet. Non qu'un jour vous ne puissiez égaler en prouesse les plus renommés; mais, croyez-moi, l'âge seul vous donnera ce qui doit encore vous manquer de force et de résolution. Et puis, vous avez déjà pris un engagement dont vous aurez assez de peine à vous tirer.—Sire, reprit le Beau valet, c'est la première demande que je vous adresse depuis ma chevalerie. Votre refus peut nous couvrir tous deux de honte; car on dira que vous avez donné les armes à celui que vous n'estimiez pas capable d'entreprendre ce qu'un autre pouvait mettre à fin.»
Messire Gauvain et Yvain de Galles engagèrent alors le roi à ne pas persister dans son refus: «Puisque tel est votre avis, dit Artus, approchez, bel ami: je vous charge de porter aide à la dame de Nohan; Dieu fasse que vous en retiriez honneur et louange!»
Pendant que le Beau valet retourne à l'hôtel de monseigneur Yvain, pour faire ses apprêts de voyage, le messager de la dame de Nohan vint prendre congé du roi. «J'envoie à votre dame, lui dit Artus, un bien jeune chevalier, et, s'il eût dépendu de moi, j'aurais fait choix d'un autre mieux éprouvé. Mais il a réclamé cet honneur comme don de premier adoubement, et je n'ai pu refuser. J'ai cependant bon espoir d'avoir remis en vaillantes mains la cause qu'il s'engage à défendre. D'ailleurs, si ma dame craignait l'issue d'un combat trop inégal, je serai toujours prêt à lui envoyer un, deux ou trois autres chevaliers, quand elle les réclamera.»
Le Beau valet s'armait cependant: «Ah! monseigneur Yvain!» s'écria-t-il tout à coup, comme s'il eût oublié quelque chose, «j'ai commis une grande faute. Je n'ai pas pris congé de la reine.—Eh bien! dit Yvain, il est temps encore de le faire. Allons-y tout de suite.—C'est fort bien dit. Vous, mes écuyers, prenez les devants avec le chevalier en message; je vous rejoindrai à l'entrée de la forêt.»
Ils reviennent lui et messire Yvain au palais, traversent la chambre du roi, arrivent à celle de la reine. En approchant, le Beau valet se mit à genoux, muet, les yeux baissés. Messire Yvain vit bien qu'il fallait parler pour lui: «Madame, voici le valet que le roi fit hier chevalier; il vient prendre congé de vous.—Comment! il nous quitte déjà!—Madame, il a été choisi pour le secours de la dame de Nohan.—Oh! le roi n'aurait pas dû le désigner; il n'a déjà que trop entrepris.—Assurément; mais monseigneur le roi n'a pu refuser le premier don de nouvel adoubement.»
La reine alors le prit par la main: «Relevez-vous, beau sire: je ne sais qui vous êtes; peut-être d'aussi bonne ou de meilleure race que nous, et je suis vraiment peu courtoise de vous avoir souffert à genoux devant moi.—Madame, répond-il à demi-voix, pardonnez la folie que j'ai faite.—Quelle folie?—Je suis sorti du palais avant de vous en demander congé.—Oh! bel ami, à votre âge, il est permis de commettre un aussi gros méfait.—Madame, si vous y consentiez, je me dirais, à compter de ce jour, votre chevalier.—Assurément je le veux bien.—Madame, grand merci! Maintenant je vous demande congé.—Je vous le donne, beau doux ami; à Dieu soyez-vous recommandé!»
La reine en disant ces derniers mots lui tend la main, et, quand cette main vient à toucher sa chair nue, il ne sent plus, à force de trop sentir. Il se relève pourtant, sort en saluant, sans regarder les dames et demoiselles qui se trouvaient à l'autre bout de la chambre; il revient ainsi à l'hôtel avec monseigneur Yvain qui achève de l'armer. Mais quand il ne reste plus à ceindre que l'épée: «Par mon chef! dit messire Yvain, vous n'êtes pas chevalier; le roi ne vous a pas ceint l'épée. Hâtons-nous d'aller la lui demander.—Messire Yvain, répond le Beau valet, j'ai laissé la mienne aux mains de mes écuyers, je vais aller la reprendre avant de me présenter au roi; car je ne veux pas en recevoir d'autre.—Comme il vous plaira; je vous attendrai chez le roi.»
Mais il aurait attendu longtemps: ce n'est pas au roi que le valet voulait la demander. Yvain, après plus d'une heure d'attente, dit enfin au roi: «Sire, le valet nous a trompés. Il aura suivi le chemin qui conduit à Nohan sans attente que vous lui ayiez ceint l'épée.—Peut-être, ajouta messire Gauvain, aura-t-il senti quelque dépit de ne l'avoir pas reçue en même temps que les autres chevaliers.» L'avis de Gauvain fut partagé par la reine et ceux qui entouraient le roi.
Le Beau valet avait, à l'entrée du bois, rejoint ses écuyers et le chevalier messager de Nohan. Ils chevauchèrent longtemps ensemble, et, comme la chaleur était grande, il ôta son heaume, le tendit à un écuyer, et donna librement cours à ses pensées. Il s'y complut même au point de ne pas demander pourquoi le chevalier de Nohan leur faisait laisser le droit chemin pour suivre un étroit sentier, et il ne s'en aperçut qu'en sentant une branche d'arbre le frapper au front. «Qu'est-ce, dit-il à son guide, et pourquoi avons-nous quitté la voie droite?—Parce qu'elle était moins sûre.—Pourquoi?—Je n'entends pas vous le dire.—Je le veux savoir.—Vous ne le saurez pas.» Le valet va prendre son épée aux mains d'un écuyer et revenant au chevalier: «Vous le direz, ou vous êtes mort.—Mort? répond l'autre en riant, oh! je ne suis pas si facile à tuer. Mais je pense que vous devez vous réserver pour ma dame. Reprenons, puisque vous le voulez, le droit chemin, et vous verrez bientôt si j'avais mes raisons pour ne pas le suivre.»
Le valet va et vient en attendant; il approche d'une loge galloise devant laquelle étaient deux demoiselles parées: «Voilà, dit la première, un beau chevalier!—Oui, dit l'autre, mais il faut qu'il soit bien couard, quand la peur du grand chevalier lui fait manquer l'occasion de voir la plus belle dame du monde.—Vous avez peut-être raison, demoiselles, dit le valet, de parler ainsi.» Et il revient sur ses pas, mais le chevalier n'était plus dans sa chaire. Le pavillon étant défermé, il entre et ne trouve dame ni demoiselle: tout était silencieux autour de lui.
Plein de dépit, il reprend le chemin du perron où il avait laissé ses gens.—«Qu'avez-vous fait et vu? lui demande le messager de Nohan.—Rien; la pucelle m'est échappée, mais je ne quitterai pas avant de l'avoir trouvée.—Oubliez-vous donc le service de madame de Nohan?—Non; j'y penserai quand j'aurai vu la pucelle: j'ai du temps de reste, puisque le jour de la bataille n'est pas encore fixé. Continuez votre chemin si tel est votre plaisir, vous saluerez de ma part votre dame et vous lui direz qu'elle peut compter sur moi.»
Le messager de Nohan s'éloigna, laissant le Beau valet avec les écuyers. À la chute du jour, un chevalier armé de toutes armes s'arrête et lui demande où il va.—«À mes affaires.—Quelles affaires?—Que vous importe?—Oh! je sais que vous désirez voir une belle demoiselle gardée par le grand chevalier. Eh bien, je puis vous satisfaire; non pas ce soir, mais demain matin. D'ici là, je vous conduirai, si vous voulez, vers une autre demoiselle non moins belle. Mais, il faut tout vous dire: la demoiselle repose sur une pelouse au milieu d'un lac, un sycomore la défend des rayons du soleil. À l'entrée de chaque nuit deux chevaliers arrivent, passent le lac, l'emmènent et le lendemain matin la ramènent où ils l'avaient prise. Pour la délivrer il faut que deux chevaliers osent défier ceux qui la retiennent et qui sont d'une vaillance éprouvée. Voulez-vous tenter l'aventure? Je m'offre pour votre second.»
Le Beau valet n'hésite pas à suivre l'inconnu. Ils arrivent devant le lac à l'entrée de la nuit, et ne tardent pas à entendre le pas des deux chevaliers. «Les voici, dit l'inconnu, hâtez-vous de prendre épée et glaive, et de vous couvrir d'écu.» Le Beau valet lace son heaume, et saisit un épieu de la main de ses écuyers. Il n'avait pas d'épée, dans son impatience il oublia même de prendre un écu. Le défi fut jeté aux deux gardiens de la demoiselle. Du premier choc, un d'eux atteignit le Beau valet en plein haubert; celui-ci, tout rudement ébranlé qu'il fût, vise et frappe assez vigoureusement de l'épieu pour abattre son adversaire. Mais le fer resta dans les mailles du haubert: alors l'inconnu qui lui servait de second se rapproche et lui offre son propre glaive. «Je le prendrai à une condition, c'est que vous me laisserez le soin de les combattre tous deux.
—«Il n'est pas nécessaire, dit alors le chevalier désarçonné: voici mon épée, bel ami, prenez-la, nous n'entendons pas continuer.—Vous nous laissez donc la belle demoiselle?—Assurément. Vous êtes blessé, le repos vous est nécessaire; une nouvelle lutte pourrait mettre en danger votre vie, et vous avez si grand cœur qu'il y aurait dommage à votre mort.»
Ce disant, le chevalier tire une clef, la lance vers la pelouse et crie: «Demoiselle, vous êtes conquise. Détachez la nacelle et conduisez-la vous-même à bord.» La pucelle obéit: elle entre dans la barque, détache la chaîne qui la retenait au sycomore et arrive devant les chevaliers. Ceux qui l'avaient jusque-là gardée la présentent au Beau valet, saluent et s'éloignent. Alors les sergents du chevalier inconnu étendent un beau pavillon sous les arbres, et le couvrent de mets succulents. Après manger, la demoiselle avertit les sergents de disposer trois lits.—«Pourquoi trois? demande en souriant le Beau valet.—Pour vous l'un, pour ce chevalier l'autre, pour moi le troisième.—Mais ne vous ai-je pas conquise, demoiselle?—Oui, je vous appartiens: il en sera ce que vous exigerez.—Ah! demoiselle, je vous tiens quitte.» Et tous trois dormirent séparément jusqu'au lendemain matin.
Au point du jour le Beau valet vint au chevalier inconnu: «Allons où vous savez.—Volontiers; mais promettez-moi de me laisser la dame, si vous venez à la conquérir.—Soit!» Ils montent en selle et reviennent au premier pavillon. L'inconnu lui dit: «Ceignez votre épée et n'oubliez pas comme hier votre écu.—Je prendrai l'écu et la lance; quant à l'épée, je ne puis la ceindre avant d'en avoir reçu le commandement d'autre que vous.—Mais ne vous ai-je pas averti que votre adversaire était des plus redoutables?—Nous verrons bien.» Aussitôt, l'écu sur la poitrine, la lance au poing, le Beau valet s'avance à portée du grand chevalier.—«Tiendrez-vous, lui dit-il, la promesse que vous m'avez faite de me montrer la belle demoiselle?—Oui, mais après combat.—Je le veux bien: armez-vous sans délai, j'ai grande affaire ailleurs.—Mon Dieu! quel grand besoin de m'armer contre vous?» Cependant il prend écu, épée et glaive. Lancés l'un contre l'autre, ils échangent plusieurs rudes coups; mais l'épieu éclate dans la main du grand chevalier, qui sent en même temps celui du Beau valet pénétrer rudement dans ses côtes et le jeter hors des arçons.—«Verrai-je maintenant la demoiselle? dit le valet.—Oui, et que maudite soit l'heure où je la pris en garde!» Le pavillon s'ouvre, la demoiselle en sort et vient tendre la main au vainqueur qui, la présentant à son compagnon: «Vous voilà, lui dit-il, maître de ces deux belles demoiselles.—Non; elles méritent mieux que moi: vous les avez seul conquises, elles sont à vous seul.—Vous oubliez nos conventions.—Eh bien! que souhaitez-vous que je fasse d'elles?—Vous les conduirez à la cour du roi Artus, et vous les présenterez à madame la reine, de la part du valet parti pour secourir la dame de Nohan. Puis vous la prierez de m'envoyer une épée, pour me donner le droit d'être appelé chevalier.»
Grande fut la surprise de l'inconnu, en apprenant que le vainqueur des deux chevaliers du pavillon et du lac était si nouvellement adoubé.—«Où vous retrouverai-je, pour vous rendre compte de mon message?—À Nohan.»
Arrivé à la cour, l'inconnu apprit à la reine tout ce qu'il avait vu faire au Beau valet. Madame Genièvre en ressentit grande joie et s'enquit aussitôt d'une excellente épée qu'elle enferma dans un riche fourreau, et qu'elle garnit de renges richement émaillées. L'inconnu, après avoir reçu le don, se hâta de revenir à Nohan. Il ne faut pas demander si le Beau valet saisit avec joie l'épée de la reine; il la ceignit aussitôt et remit au chevalier qui la lui apportait celle que la Dame du lac lui avait donnée. «Dieu merci, s'écria-t-il, et madame la reine! je suis maintenant chevalier.» À partir de ce moment l'histoire ne doit plus l'appeler le Beau valet; mais, en raison de l'éclatante blancheur de ses armes, elle le désignera sous le nom du Blanc chevalier.
Grâce aux récits qu'avait déjà faits de lui le messager de la dame de Nohan, il en avait reçu le meilleur accueil en arrivant, sans penser même à remarquer sa grande beauté, «Monseigneur le roi, lui dit-il, m'a envoyé pour défendre votre droit, Je suis prêt à le faire.» Mais la dame, voyant son haubert faussé, lui fit avouer qu'il avait reçu une blessure grave à l'épaule. «Sire chevalier, dit-elle, ne faut-il pas avant tout panser vos plaies?—Oh! Madame, elles ne sont pas assez fortes pour m'empêcher de vous rendre mon service.—Au moins faut-il vous laisser désarmer et nous permettre d'en juger.» La blessure s'était envenimée pour n'avoir pas été recouverte. Un bon mire fut appelé et la dame lui confia le Blanc chevalier, en déclarant qu'elle ne songerait pas à prendre jour pour le combat, avant que la plaie ne fût entièrement fermée. On le conduisit dans une chambre écartée d'où il consentit à ne pas sortir avant sa parfaite guérison.
Cependant la nouvelle s'était répandue à la cour que la dame de Nohan n'était pas encore délivrée. Keu s'en alla dire au roi: «Sire, comment avez-vous pu confier une telle besogne à si jeune chevalier? C'est un prud'homme qu'il fallait choisir. Si vous le voulez bien, j'irai.—J'y consens.» Et Keu de partir, d'arriver à la hâte, comme la dame de Nohan conversait avec le Blanc chevalier dont la plaie était enfin cicatrisée. «Dame, lui dit messire Keu, monseigneur le roi m'envoie pour être votre champion. Il eût, dès l'abord, désigné quelque prud'homme; mais ce nouvel adoubé avait réclamé en premier don l'honneur d'être choisi. Et quand le roi a su que vous n'étiez pas délivrée, il a compris le besoin que vous aviez de moi.—Grand merci, répondit la dame, à mon seigneur le roi et à vous; mais, loin de refuser de me défendre, le nouveau chevalier voulait combattre dès le premier jour. Je ne l'ai pas permis, avant de le savoir guéri d'une blessure dont il ne prenait pas assez de soin. Aujourd'hui il est prêt à soutenir mon droit.—Dame, reprit Keu, cela ne peut être. Puisque je suis venu, c'est à moi de vous défendre; autrement j'en aurais quelque honte, et monseigneur le roi assez peu d'honneur.»
Le Blanc chevalier intervint alors: «Sire Keu, madame a dit vrai, j'étais prêt dès le premier jour; et comme je suis venu le premier, c'est à moi de combattre le premier.—Cela ne peut être, bel ami, dit Keu, puisque je suis arrivé.—Il est vrai que le meilleur chevalier doit être le champion de madame.—Vous parlez sagement, dit Keu.—Eh bien, combattons d'abord l'un contre l'autre; madame de Nohan choisira qui aura le mieux fait.—Oh! j'y consens.—Il est, dit la dame de Nohan, un autre moyen de vous accorder. Je puis proposer un combat d'un contre un ou deux contre deux. Il me suffira de mander au roi de Northumberland qu'il ait à choisir deux chevaliers; ainsi pourrez-vous tous deux montrer ce que vous savez faire.»
Les conditions agréées de part et d'autre, la dame désigna la journée, et le combat eut lieu dans la plaine de Nohan. Keu et le premier chevalier de Northumberland rompirent leurs lances en même temps, et continuèrent le combat l'épée à la main. Le Blanc chevalier reçut la pointe de son adversaire dans le haut de son écu, et d'un coup mieux asséné il atteignit sur la boucle l'écu opposé, le traversa, le cloua au bras, à la poitrine de celui qui le portait, et le fit sauter rudement par-dessus la croupe de son cheval. Mais son glaive éclate comme il le voulait tirer à lui; et, tandis que le chevalier abattu se relève à grand'peine, le Blanc chevalier se rapproche de Keu: «Prenez ma place, messire Keu, et laissez-moi la vôtre.» Keu ne répond pas et soutient comme il peut le combat commencé. Le Blanc chevalier revient à celui qu'il avait désarçonné, l'épée en main, l'écu sur la tête; il ménage ses coups pour ne pas vaincre le premier. Cependant il gagnait du terrain, et ceux qui le suivaient des yeux voyaient bien qu'il ne tenait qu'à lui d'en finir. Une seconde fois il retourne à messire Keu, comme il se relevait furieux d'avoir été jeté à terre: «Cédez-moi, criait-il, votre place et prenez la mienne.»—Honteux de l'offre, Keu répondait: «Restez où vous êtes, je n'ai pas besoin d'aide.» Le Blanc chevalier n'en tardait pas moins, et volontairement, à réduire son adversaire à merci. Enfin le roi de Northumberland, témoin du double combat, se hâta de prévenir la défaite inévitable de ses champions en demandant la paix. Il jura de ne plus rien réclamer de la dame de Nohan, et retourna dans ses terres avec tous les hommes d'armes qu'il avait amenés.
Ainsi délivré des réclamations de son puissant ennemi, la dame de Nohan rendit grâce aux deux chevaliers qu'Artus lui avait envoyés. Messire Keu reçut ces témoignages de reconnaissance comme s'il les eût seul mérités, et reprit le chemin de Logres pour aller conter au roi Artus ce qu'il avait fait, sans toutefois oublier ce qu'avait fait le Blanc chevalier. Celui-ci consentit à demeurer quelques jours à Nohan, et quand enfin il prit congé, la dame qui n'avait pu le retenir le fit convoyer par plusieurs de ses hommes, au nombre desquels se trouva le chevalier qui avait rapporté l'épée de la reine. «Veuillez me pardonner,» dit-il au Blanc chevalier, en s'humiliant devant lui. «—Et pourquoi?—Sire, c'est moi qui vous avais ménagé les dangers du voyage dont vous vous êtes si bien tiré. Vous avez combattu deux chevaliers, parce que j'avais pressé madame de Nohan de vous soumettre à des épreuves qui témoigneraient de ce que vous pouviez faire. Il en avait été de même de la rencontre du grand chevalier, qu'on renommait tant pour sa prouesse. Son nom est Antragais; le premier, il avait offert à madame de prendre en main sa défense: avant d'y consentir, madame avait souhaité qu'il se mesurât avec le champion qu'enverrait le roi Artus. De là les épreuves auxquelles vous avez été soumis.—Je ne vois en cela, reprit le Blanc chevalier, aucune offense, et s'il y en eut, je ne vous en sais pas mauvais gré.—Grand merci! sire; et puisqu'il en est ainsi, permettez-moi à l'avenir de dire que je vous appartiens.—J'y consens. À Dieu soyez recommandé!» Et ils se séparèrent les meilleurs amis du monde.
XIX.
Il passa la nuit dans cette abbaye, et, comme il voulait chevaucher sans compagnons pour être plus sûr de rester inconnu, il laissa dans ce lieu ses écuyers, en leur recommandant de l'attendre un mois durant.
Il descendit, s'assit sur l'herbe fraîche et déjà se perdait en rêveries, quand de l'autre bord accourt un chevalier qui pousse dans le gué son coursier et fait jaillir l'eau jusque sur lui. «Sire chevalier, dit le Blanc chevalier, vous m'avez fait deux ennuis. Vous avez mouillé mes armes et vous m'avez tiré de pensées où je me plaisais.—Et que m'importent vos armes et vos pensées?» Sans daigner répliquer, le Blanc chevalier remonte et pousse son cheval dans le gué. L'autre l'arrête: «On ne passe pas! Je le défends de par la reine.—Quelle reine?—La femme du roi Artus.»
C'était Alibon, le fils au Vavasseur du Gué de la reine. En rendant les armes, il pria de nouveau et vainement le vainqueur de lui dire son nom: «Au moins permettez-moi d'aller m'en enquérir auprès de ceux qui ne peuvent l'ignorer.—Comme il vous plaira.»
XX.
À quelques jours de là, le Blanc chevalier voit venir à lui une demoiselle éplorée. «Dieu vous sauve, demoiselle! lui dit-il; qui peut vous affliger ainsi? «—Ah! sire, la mort de mon ami, un des plus beaux chevaliers du monde. Il a été tué à la porte d'un château dont il voulait abattre les mauvaises coutumes. Maudite l'âme de celui qui les établit!—Ne pourrait-on, demoiselle, tenter de les abolir?—Oui, si l'on venait à triompher de toutes les épreuves; mais pour cela il faudrait mieux valoir que tous ceux qui l'ont jusqu'à présent essayé.—Et quelles sont donc ces épreuves?—Si vous tenez à le savoir, prenez ce chemin, il conduit au château.»
La demoiselle s'éloigna en continuant son deuil, et le Blanc chevalier arriva devant le château. Il était bâti sur une roche naturelle, plus longue et plus large que la portée d'une excellente arbalète. La rivière d'Hombre coulait d'un côté de la roche; de l'autre, un courant était formé de la réunion de plus de quarante sources très-rapprochées. Le château avait nom la Douloureuse garde, en raison du mauvais accueil qu'y recevaient tous ceux qu'on y retenait.
Il était construit entre deux murailles, et chacune de ses portes était défendue par dix chevaliers. Avant d'y pénétrer, il fallait les combattre l'un après l'autre. Quand le premier était las, il en appelait un second; celui-ci un troisième, et ainsi des autres. On voit s'il était aisé de sortir victorieux de luttes aussi répétées. Sur la porte de la seconde enceinte était posée par enchantement une énorme figure de chevalier levant dans ses mains une grande hache. Cette figure devait tomber au moment où celui qui voulait gagner le château aurait, après avoir tué ou réduit à merci les dix premiers défenseurs, atteint la seconde muraille. Mais avant de dissiper les sorts dont les prisonniers étaient victimes, il fallait rester quarante jours et quarante nuits dans le château. Sur la rivière d'Hombre s'étendait le bourg, où le voyageur pouvait trouver un gîte agréable et commode.
Le Blanc chevalier faisait de vains efforts pour défermer la première porte, quand une demoiselle cachée sous sa guimpe et son long manteau parut et vint le saluer. «Demoiselle, lui dit-il, m'apprendrez-vous les coutumes de ce château?—Au moins vous en dirai-je une partie. Avant de songer à les abattre, il faut vaincre et avoir raison des dix premiers chevaliers; si vous m'en croyez, ne tentez pas l'aventure.—Oh! je ne suis pas venu pour m'éloigner sans coup férir. Je saurai le secret de ce château, ou, si je ne l'apprends pas, je partagerai le sort de tant de prud'hommes qu'on y retient prisonniers.—Dieu vous soit donc en aide!» reprit la demoiselle; et elle fit semblant de s'éloigner.
Le jour commençait à baisser quand, sur le haut de la porte, parut un homme qui demanda au Blanc chevalier ce qu'il voulait.—«L'entrée du château.—Vous ne savez pas ce qu'il vous en coûterait pour y entrer.—Non; mais ouvrez-moi cependant, car le jour avance.»
On entend le son d'un cor. Le guichet de la porte laissa passer d'abord un chevalier armé, qui se hâta de monter un grand destrier qu'on lui amenait. «Sire, dit-il au Blanc chevalier, nous ne serions pas à l'aise ici; descendons le tertre pour mieux nous escrimer.»
Ils arrivent au bas du tertre sur un terrain plus uni: tout aussitôt, l'écu en avant, l'épieu tendu, ils courent l'un sur l'autre. La pointe des glaives porte sur les écus; celle du champion de la Douloureuse garde se détache du bois; le Blanc chevalier garde son arme entière et, frappant sur la boucle de l'autre écu, il en ouvre la cuirée, écartelle les ais et fausse le haubert. Les mailles se détendent, le fer pénètre dans les chairs et le champion est jeté hors des arçons pour ne plus se relever: il était mort.
Dès que le jour reparut, le Blanc chevalier réclama ses armes et son cheval. Un homme armé de toutes pièces, à l'exception du heaume, l'attendait au bas du tertre pour lui demander ce qu'il voulait.—«Je veux tenter l'aventure du château.—Avant tout, vous devez rendre les prisonniers de la veille.—Qu'à cela ne tienne! mais puis-je me confier en vos paroles?—Sire chevalier, nous sommes tenus de vous disputer l'entrée; mais, sans les serments qui nous obligent, nous serions les premiers à vous venir en aide: il y a déjà trop longtemps que ces mauvaises coutumes durent.»
Les prisonniers furent rendus et le cor retentit. Pendant qu'un premier champion descendait le tertre, le Blanc chevalier avait le temps de se préparer à le recevoir. Ils s'élancèrent de toute la force des chevaux; l'homme du château atteignit de son premier coup le haut de l'écu, dont le cercle alla violemment frapper les tempes du Blanc chevalier. Il fut, à son tour, touché de telle vigueur que le haubert fut traversé, et le glaive pénétrant dans le milieu de l'épaule lui fit abandonner les rênes; il roula à terre. Pendant qu'il demandait à voix basse merci, neuf chevaliers se rangeaient devant la porte du château, et l'un d'eux descendait le tertre pour prendre la place du premier. Les épieux volent en éclats, mais les jouteurs n'abandonnent pas l'étrier. «Maudit soit, dit le Blanc chevalier, qui inventa les glaives! ils font défaut quand on a le plus besoin d'eux.» Et comme il mettait l'épée au vent, celui qu'il venait d'abattre se relève et cherche à gagner le large. «Non pas!» lui crie le Blanc chevalier, en courant sur lui et l'abattant une seconde fois d'un coup d'estoc. «Mais, dit le second arrivé, en voulez-vous combattre deux à la fois?—J'en défie deux, trois, tous les autres ensemble; faites ainsi que vous l'entendrez, et défendez-vous comme vous pourrez.»
Revenu vers le second, il le jette à terre, après lui avoir coupé le visage en deux. Il descend, lui demande s'il veut fiancer prison, et, à défaut de réponse, il lui donne le coup mortel. Cependant il commençait à sentir la fatigue: son écu troué de tous côtés ne tenait plus aux ais: «Sire,» dit en courant vers lui la demoiselle du lac, «prenez cet écu à la bande vermeille.» Et elle le lui passe au cou. À peine en est-il couvert qu'il se sent dispos comme au point du jour. Impatient de mettre à profit ce retour de force, il lance son cheval vers le haut du tertre, sans attendre qu'un nouveau champion se détache pour remplacer le dernier vaincu. Il frappe d'un bras vigoureux sur les heaumes qu'il fend, sur les hauberts qu'il démaille, sur les écus qu'il écartelle. Les chevaliers qu'il affronte reculent ou descendent le tertre pour éviter sa terrible épée; les uns le suivent en arrière pendant qu'il presse les autres. Sexte était déjà passée, on était près de None; alors la demoiselle reparaît et lui jette au cou, sans qu'il s'en aperçoive, l'écu d'argent aux deux bandes. À mesure qu'il sent redoubler sa vigueur, celle des chevaliers qu'on lui oppose s'amoindrissait: il fait voler une tête, écrase un second sous les pieds de son cheval, les autres crient merci et se rendent sans condition. Du haut des murs de la ville, les bourgeois accompagnaient de leurs acclamations ses prouesses, et le sire du château, témoin douloureux de la déroute de ses chevaliers, eût bien voulu descendre aussi le tertre et se joindre à eux; mais la coutume établie, qu'il ne pouvait enfreindre sans détruire la force des enchantements, l'obligeait à se contenir et à ne pas leur venir en aide. Au moment de la fuite du dernier champion, on entendit un bruit formidable; la porte du château s'ouvrit avec fracas, et le Blanc chevalier aperçut devant cette première porte dix nouveaux chevaliers armés de toutes pièces. Alors il sent que la demoiselle du lac lui délace le heaume et le remplace par un autre moins bosselé, moins fendu; puis détache le second écu et passe à son cou le troisième. «Voulez-vous, disait-il, abaisser l'honneur de ma victoire? Votre deuxième écu était déjà de trop.—Non pas, beau chevalier; il faut que la seconde porte soit vivement conquise. L'heure avance et vous n'avez pas de temps à perdre. Prenez ce glaive dont la hampe est plus solide et le fer plus tranchant. Nous savons comment vous travaillez de l'épée, nous voulons vous réconcilier avec la lance. Mais regardez maintenant cette première porte.» Il obéit et voit la grande figure de cuivre s'ébranler, fléchir et tomber enfin, écrasant de son poids un des nouveaux champions qui devaient l'arrêter. Le Blanc chevalier s'élance sur eux; il abat le premier, frappe le second à mort, et les autres, remplis d'épouvante par la chute de l'image, ne l'attendent pas et cherchent un abri sous la seconde porte. Ils y sont poursuivis, les uns crient merci, les autres s'écartent, glaives baissés, sans essayer de résister. Et dès que le Blanc chevalier a franchi la porte, il se voit salué par une foule de bourgeois, de dames et de pucelles, qui d'un visage riant, disent: «C'est assez! pour le moment, vous n'avez plus d'ennemis à vaincre.» Une demoiselle lui présente les clefs du château: «Ai-je à faire autre chose pour achever l'aventure? demande-t-il.—Oui; le seigneur du château tentera sans doute un dernier combat.—Je suis prêt à le recevoir; mais où le trouver?—Sire, dit un valet accourant, il ne viendra pas. Il s'est enfui à toutes brides, la rage et le désespoir au cœur.»
Cette nouvelle affligea les habitants du château. Le seigneur châtelain avait seul le secret des enchantements, et seul pouvait arracher ses prisonniers aux tourments, aux terreurs qui, jour et nuit, leur rendaient la vie pire que la mort. Cependant ils conduisirent le Blanc chevalier au cimetière ménagé dans la direction opposée. Il entre et voit attachés sur le haut des murs un grand nombre de heaumes fermés, et sous chaque heaume, au bas de ces murailles, une tombe sur laquelle des lettres étaient tracées disant: Ci gît un tel, et vous voyez plus haut sa tête. Les tombes qui ne répondaient pas à des têtes ne contenaient que les premiers mots: Ci gîra ... Parmi les autres, il y avait nombre de chevaliers de la cour d'Artus. Au milieu du cimetière, une grande lame de métal enrichie d'émaux et de pierres précieuses portait: Cette lame ne sera levée par l'effort d'aucun homme, si ce n'est par celui qui aura conquis le château; il y trouvera son nom.
Maintes fois on avait tenté et toujours en vain de soulever la lame; le sire du château, surtout, eût désiré connaître la nom de celui dont il avait tant à craindre. Le Blanc chevalier vit l'inscription et n'eut pas de peine à la lire, car il avait été mis aux lettres chez la Dame du lac. Après avoir regardé en tout sens la lame si fortement scellée que quatre hommes des plus forts n'auraient pu l'ébranler, il posa les mains du côté le plus lourd et la leva facilement. Il aperçut alors au fond les lettres qui disaient:
CI REPOSERA LANCELOT DU LAC, LE FILS AU ROI BAN DE BENOIC.
Il lut, et se hâta de laisser retomber la pierre: mais la demoiselle du lac, demeurée à ses côtés, avait aussi lu les lettres. Elle demanda ce qu'il avait vu.—«Ah! demoiselle, ne le demandez pas.—Volontiers, car je l'ai vu aussi bien que vous.» Et elle lui glissa le nom à l'oreille. Pour le consoler elle lui promit de ne le dire à personne.
Du cimetière, les gens du château le menèrent dans la partie qu'habitait le seigneur de la Douloureuse garde. C'était un pavillon bien fourni de tout ce qui pouvait agréer à cœur de prud'homme. La demoiselle voulut elle-même le désarmer, le baigner et demeurer auprès de lui. Mais il fallait encore attendre longtemps avant de voir tomber tous les enchantements qui retenaient tant de vaillants chevaliers et tant de belles et nobles dames. Nous pouvons donc aller voir ce qui se passe à la cour d'Artus.
XXI.
Un valet, frère de messire Aiglin des Vaux chevalier de la maison d'Artus, était là quand fut prise la Douloureuse garde; il pensa que le roi en apprendrait volontiers la nouvelle et fit diligence pour arriver à Carlion où se trouvait la cour: «Sire, dit-il en abordant le roi, Dieu vous sauve! J'apporte la nouvelle la plus étrange qu'on ait encore ouïe dans votre maison: la Douloureuse garde est conquise; les portes en ont été franchies par un chevalier dont personne ne sait le nom.—Voilà, dit le roi, ce que tu ne feras pas aisément croire.—Sire, je dis ce que j'ai vu de mes yeux.»
En ce moment entra messire Aiglin des Vaux qui, voyant son frère agenouillé devant le roi, demanda ce qui pouvait l'amener à la cour.—«Aiglin, dit Artus, ce valet serait-il votre frère?—Oui, sire roi.—Je suis donc tenu de le croire; car on ne ment pas dans votre race. Quelles armes portait cet heureux chevalier?—Sire, des armes blanches; son cheval était également blanc.—Sire, dit Gauvain, n'en doutez pas; c'est le chevalier nouvel, celui que vous avez adoubé de ses propres armes.»
Il y eut parmi les barons un grand mouvement, chacun demandant à partir sur-le-champ pour la Douloureuse garde. Gauvain fut d'avis que le roi ferait bien d'envoyer avant lui dix chevaliers pour savoir comment la chose était arrivée. Voici le nom de ceux qui furent désignés: Gauvain, Yvain le grand, Galegantin le Gallois, Galesconde, le fils Aré, Karadoc Briebras, Yvain l'avoutre (ou le bâtard), Gosoin d'Estrangor, Meraugis et Aiglin des Vaux.
En chemin, ces chevaliers rencontrèrent un frère convers monté sur un mulet et affublé d'une chape bleue. «Savez-vous, lui dirent-ils, le chemin de la Douloureuse garde?—Oui. Pourquoi le demandez-vous?—Nous y voulons aller. Vous plairait-il de nous accompagner?» Le frère convers avait reconnu Gauvain, il consentit à les guider. Ils arrivent au tertre et le gravissent. La porte de la Douloureuse Garde était ouverte; personne n'en défendait l'entrée. Mais la seconde était fermée, et sur la guérite était un gardien qui voulut savoir le nom de ceux qui demandaient à passer. «Je suis Gauvain, le neveu du roi Artus; ces chevaliers sont de la Table ronde.—Sire, dit la guette, il faut vous résigner à passer la nuit dans le bourg: revenez demain.»
Gauvain n'insista pas, et, pendant qu'ils se dirigent vers le bourg, la guette s'en va dire au Blanc chevalier que monseigneur Gauvain, lui dixième, s'était présenté devant la seconde porte. Le Blanc chevalier ne voulait pas que personne y entrât avant la reine; il défendit de leur ouvrir sans en recevoir de lui la permission.
Le lendemain, de grand matin, voilà monseigneur Gauvain qui revient à la seconde porte. «Je ne puis vous ouvrir encore, dit la guette; mais, si quelqu'un de vous avait été mis aux lettres, vous feriez bien de voir ce que la première enceinte contient.» Gauvain répond en montrant le frère convers, et la guette descendant aussitôt sort de la seconde enceinte par la poterne et revient introduire les chevaliers dans le cimetière. Là se trouvaient de nombreuses lames que le seigneur du château avait couvertes d'inscriptions fausses, afin que, la nouvelle en arrivant au roi Artus, ce prince vînt se faire prendre en essayant de venger ses amis. Le convers lut à plusieurs reprises: Ci-gît tel, et voici son image. Sur le mur qui abritait les rangées de tombes, il leur était aisé de voir autant de heaumes, apparemment ceux des chevaliers dont les corps reposaient plus bas. Ces chevaliers étaient de la maison du roi; mais la plupart vivaient encore.
Pendant que les dix chevaliers les regrettaient, le frère convers s'arrêtait devant une dalle posée au milieu du cimetière. Les lettres disaient: Ci-gît le meilleur des bons, celui qui conquit la Douloureuse garde. «Ah! dit Gauvain, c'est le nouvel adoubé, dont le frère d'Aiglin des Vaux nous a raconté les prouesses.» Et ils répandirent de nouvelles larmes sur la funeste destinée d'un chevalier qui, s'il eût vécu, aurait, pensaient-ils, effacé la renommée de tous ceux de la Table ronde.
XXII.
Gauvain ne pouvait douter de la mort du chevalier vainqueur de la Douloureuse garde. Il rentrait tristement avec ses compagnons, quand il fait rencontre d'un baron entre deux âges et de haute mine, qui leur demande qui ils étaient. «Pourquoi, dit Gauvain, tenez-vous à le savoir?—Pour vous être peut-être de bon secours.—Eh bien, j'ai nom Gauvain, le neveu du roi Artus.—Qui vous donne l'air si désolé?—La mort de plusieurs de nos amis que nous venons d'apprendre.—Le pays en effet est loin d'être sûr, depuis que le châtelain de la Douloureuse garde a été contraint d'abandonner la place. Il a juré de faire payer son malheur au monde entier: mais venez héberger chez moi; mon château ne redoute aucune attaque, vous y serez en pleine sécurité. D'ailleurs je dois vous dire que vous avez été trompés et, que je pourrai vous rejoindre aux amis dont on vous a montré la tombe.—Pour les revoir, s'écrie Gauvain, j'irais volontiers au bout du monde.—Suivez-moi donc.»
Ils côtoyèrent pendant quelque temps la rivière d'Hombre et arrivèrent en face d'une île sur laquelle se dressait un château. Une nacelle attachée au rivage les transporta; le baron inconnu les conduisit dans une tour où des écuyers vinrent les désarmer en leur présentant de belles robes fourrées. On leur proposa ensuite de visiter le château: ils montèrent au solier ou étage supérieur. Tout à coup ils se voient entourés de chevaliers armés de toutes pièces qui les avertissent, en levant les épées, de ne pas résister. Comment se seraient-ils défendus? ils étaient désarmés. Gauvain se laissa lier les mains; mais Galegantin le Gallois, moins patient, s'élança sur un des fer-vêtus, le renversa et lui prit son épée. Vingt autres fondent sur lui, le terrassent et lui font de larges blessures. Ainsi tous furent liés et poussés au bas des degrés, jusqu'à l'entrée de la cuisine où le seigneur châtelain hâtait le manger. «Traître! lui cria Yvain l'avoutre, est-ce l'hôtel que vous nous aviez promis?—Assurément, répond le châtelain; n'êtes-vous pas dans une des plus fortes maisons de la Grande-Bretagne? Je vous ai parlé des compagnons que vous croyez déjà dans l'autre monde; vous allez les revoir.» Il donne ordre à ses gens de conduire et enfermer ses nouveaux prisonniers dans un souterrain profond où depuis longtemps gémissaient le roi Ydier, Guiffrey de Lamballe, Yvain de Lionel, Caradoc de Karmesin, Kaeddin le petit, Keu d'Estraus, Giflet fils de Do de Carduel, Dodinel le sauvage, le duc Talas, Madot de la Porte et Lohos, le fils du roi Artus et de la belle Lisamor de Caradigan. Ce fut un grand sujet de joie et de douleur pour tous ces bons chevaliers; heureux de se retrouver, dolents de se voir tous à la merci du plus félon des hommes.
XXIII.
Revenons au Blanc chevalier. Il avait conquis la Douloureuse garde, mais n'avait pas le secret des enchantements qui en maintenaient les mauvaises coutumes. Il s'était installé dans les salles d'honneur, avec la demoiselle du lac qui lui avait apporté les trois écus. Comme il était assis devant une table couverte d'un excellent manger, il entend les gémissements d'une autre demoiselle qui, passant rapidement sous les murs, prononçait en pleurant les noms de Gauvain, d'Yvain et de leurs compagnons: elle suivait la route de Galles. Le Blanc chevalier repousse la table et demande ses armes. «Où voulez-vous aller? dit la demoiselle du lac; ne faut-il pas que vous demeuriez ici quarante jours?—Je veux aller en quête de monseigneur Gauvain et de monseigneur Yvain, mon maître.—Je vous suivrai.—Non, demoiselle; au nom de votre dame qui est aussi la mienne, veuillez attendre ici mon retour qui ne devra pas, je l'espère, tarder beaucoup.»
Cela dit, il presse son cheval et rejoint la demoiselle éplorée. Après l'avoir saluée: «Pour Dieu! que parliez-vous de monseigneur Gauvain?—Ah! s'écrie-t-elle, je vous reconnais; soyez le bien venu, Fils de roi! J'avais un message à fournir auprès de vous; mais à l'entrée du château on m'annonça votre mort, on m'indiqua votre sépulture; je revenais fort affligée, quand, pour comble de deuil, j'appris que monseigneur Gauvain, lui dixième, était prisonnier de Brandus. Le traître les a conduits dans son châtelet des Îles, à bon droit surnommé la Prison douloureuse, et vous seul pourrez les en tirer.—Dites-moi, demoiselle, quel était votre message?—Ma dame m'avait chargée de vous recommander de garder votre cœur d'un amour indigne de vous; car il vous empêcherait de monter en prix. La valeur des chevaliers grandit ou diminue en raison de la bonté, de la valeur de la dame qu'ils font vœu d'aimer.»
Le Blanc chevalier ne répond pas, mais se laisse conduire en vue de l'île où Brandus retenait les dix chevaliers. Sur le conseil de la demoiselle, il s'arrête dans le bois qui touchait à la rivière d'Hombre, pour voir sans être vu ceux qui entraient dans l'île. Bientôt d'une nef descendent quinze fer-vêtus, qui prennent le chemin de la Douloureuse garde. Le Blanc chevalier, la poitrine couverte de l'écu aux trois bandes vermeilles, lance son cheval; les hommes de Brandus s'effrayent, rebroussent chemin, se pressent à qui rentrera plus vite dans la nef. Le Blanc chevalier jette morts sanglants les plus attardés; mais Brandus en fut quitte cette fois pour la peur, regagna la nef et se mit au large.
La guette obéit en tremblant de tous ses membres. On vit alors arriver barons, chevaliers, dames et demoiselles, en même temps que la reine et le roi. Le cimetière attire d'abord leur attention. Artus y entre et fait lire à ses clercs les mots tracés sur les tombes: Ci-gît messire Yvain, Ci-gît messire Gauvain, et les autres. Quel sujet de douleur! Il jure de venger son cher neveu, sort de ce lieu funeste et arrive à la seconde porte qu'il pensait trouver également ouverte. Mais celui qui la gardait lui déclare que le nouveau seigneur du château ne lui avait pas donné ordre d'ouvrir, et qu'il devait attendre cet ordre. Artus retourne donc à son camp, assez mécontent de délais dont il ne peut comprendre la raison.
XXIV.
C'est que notre Blanc chevalier, afin d'apaiser le ressentiment de la reine, avait repris le chemin de la Prison douloureuse. En sortant du bois, il vit descendre d'une nacelle un ermite lisant ses heures. C'était un prud'homme, autrefois bon chevalier, que le chagrin de la mort de ses enfants avait éloigné du siècle. «Mon frère, lui dit-il en le saluant, d'où venez-vous?—De la Prison douloureuse où je suis allé porter le calice à deux chevaliers en danger de mort. L'un est Galegantin, l'autre Lohos, le fils du roi Artus et le plus malade des deux. C'est vous, je pense, qui avez conquis la Douloureuse garde, et qui venez tenter de délivrer messire Gauvain? Or, j'ai entendu que Brandus devait, cette nuit, tenter de surprendre le camp du roi, avec cent cinquante de ses hommes. Vous pouvez sauver le roi en allant le prévenir du danger qui le menace; Brandus sera facilement vaincu, et, pour conserver la vie, il rendra volontiers ses prisonniers.» Le Blanc chevalier remercia l'ermite, et le suivit jusqu'à sa demeure. C'était une forte maison, nommée le Plessis, construite sur un monticule entouré de fossés à la Galloise. Après avoir reconnu qu'elle pourrait lui être de grand secours, il revint aux abords de l'île, décidé à déjouer lui-même les projets de Brandus, sans en avertir le roi. Quand la nuit fut serrée, il entendit un léger bruit de gens armés débarquant et prenant le chemin de la Douloureuse garde. Il les suivit jusqu'à la sortie du bois; et comme ils avaient mis pied à terre pour resserrer la sangle des chevaux, il fondit sur eux en criant: «À mort! à mort les traîtres!» Ils se croient prévenus par toute la chevalerie du roi, et, saisis d'épouvante, courent çà et là, les uns à pied, les autres à cheval. Nul ne songe à se défendre, et, le bruit arrivant aux sentinelles posées devant les pavillons, l'alarme est donnée au camp. Les gens de Brandus, entendant les cris et le mouvement des chevaux, se rejettent dans le bois. Un rayon de lune permet au Blanc chevalier de reconnaître Brandus, qu'il atteint d'un revers d'épée et renverse sur la crinière de son cheval. D'un second coup, il le jette à terre et le foule aux pieds: il allait lui trancher la tête et avait déjà délacé le heaume, quand Brandus lui crie: «Merci! ne me tuez pas si vous aimez le roi Artus!—Vous rendez-vous?—Oui, si vous ne me donnez pas pour prison la Douloureuse garde.—C'est là précisément que j'entends vous retenir.—Eh bien, je préfère la mort, et vous perdrez, en me frappant, tout moyen de délivrer monseigneur Gauvain.—Pour délivrer messire Gauvain, il n'est rien que je ne fasse: montez en croupe derrière moi; nous irons, non pas à la Douloureuse garde, mais à l'ermitage du Plessis.»
Brandus eut grande peine à se soulever et à monter sur le cheval du Blanc chevalier. Mais, avant de gagner le Plessis, ils firent rencontre des chevaliers du roi, qui revenaient de la poursuite des gens de Brandus. Messire Keu fut le premier à les apercevoir, et s'adressant au Blanc chevalier: «Au nom de monseigneur le Roi, j'entends savoir qui vous êtes.—Je suis un chevalier; cela doit vous suffire, et celui que je mène en croupe est mon prisonnier.» Keu regarde et reconnaît l'ancien et le nouveau maître de la Douloureuse garde: «Oh! oh! dit-il, c'est vous, chevalier, qui avez hier fermé la porte au nez de madame la reine. Celui que vous menez en croupe est l'ennemi de notre sire le roi Artus. Comme homme du roi, je serais parjure de ne le réclamer pas; laissez-moi le conduire à monseigneur Artus.» Le Blanc chevalier répond: «Celui-là n'est pas encore né qui me l'enlèvera.—Ce sera moi, pourtant.—Ne le touchez pas, ou je fais un tronçon de votre bras.—Eh bien! que votre prisonnier descende, nous verrons qui méritera de le garder.—Il n'est pas besoin; je le défendrai bien sans le mettre à terre.» Ils prennent alors du champ, reviennent l'un sur l'autre le glaive en arrêt. Mais Keu brise le sien sur l'écu du Blanc chevalier; celui-ci l'atteint au-dessous de la selle, lui met le fer dans la cuisse et le jette lourdement à terre. Avant de s'éloigner: «Messire Keu, dit-il, vous pourrez dire si le champion de la dame de Nohan avait besoin de vous pour la défendre.»
Les gens du roi, qui avaient été témoins de la rencontre, relevèrent messire Keu et le transportèrent sur leurs écus dans sa tente. Pour le Blanc chevalier, il arrivait au Plessis et faisait jurer à Brandus, sur les saints de l'autel, qu'il lui rendrait les prisonniers. Brandus envoya aussitôt vers son sénéchal, avec ordre d'amener à l'ermitage tous les chevaliers retenus dans l'île. Dès qu'ils furent arrivés: «Sire, dit-il au Blanc chevalier, je vous rends ces prisonniers, et je vous somme à mon tour de tenir votre promesse.—Brandus, répond le Blanc chevalier, vous êtes libre.—Eh quoi! dit l'ermite, vous laissez échapper Brandus?—Oui; j'en avais pris l'engagement.—Malheureux engagement! Brandus seul pouvait abattre les mauvaises coutumes de la Douloureuse garde et vous aurez peine à retrouver la même occasion de les conjurer.»
Le Blanc chevalier ne voulait pas cependant que les prisonniers de Brandus pussent paraître devant le roi Artus avant l'entrée de la reine dans la Douloureuse garde. Il les pria de rester dans l'ermitage jusqu'à son prochain retour, et revint à la Douloureuse garde. Dans la partie du palais qu'il avait choisie étaient demeurées les deux pucelles envoyées par la Dame du lac: l'une qui lui avait remis les trois écus, l'autre qui l'avait conduit à la Prison douloureuse. «Sire chevalier, dit la première en le revoyant, vous vous êtes fait longuement désirer.—Belle douce amie, patientez encore, je ne vous donnerai congé qu'après avoir délivré monseigneur Gauvain. Je ne tarderai guère.»
Cela dit, il va demander à la guette de la seconde porte si le roi s'y était présenté. «—Oui, sire.—Eh bien, la défense est levée. Laissez entrer le roi, la reine et tous ceux qui le demanderont.» Artus, sortant de ses habituelles rêveries, venait d'envoyer un chevalier à la seconde porte. Quand on lui annonça que la défense était levée, il monta à cheval ainsi que la reine et leur nombreuse compagnie. Messire Keu fut transporté en litière, les blessures qu'il avait reçues en voulant reprendre Brandus ne lui permettant pas de chevaucher.
La seconde porte s'ouvrit avec fracas. Devant eux se dressaient de vastes et superbes constructions, de belles et nombreuses maisons. Ce qu'on appelait alors château était en même temps une ville, construite autour ou à la suite d'un château. Ils virent le double rang des loges, ou galeries extérieures, peuplées de dames, chevaliers, demoiselles et bourgeois, tous pleurant amèrement, mais sans dire un seul mot. Le roi entra, parcourut les salles; partout le même silence. «Nous voyons assurément ici, dit-il à la reine, les victimes d'un enchantement, et nous ne pouvons deviner qui les en délivrera.»
Mais quand le Blanc chevalier sortait du château pour aller reprendre messire Gauvain, il entendit les prisonniers pousser un immense cri: Roi, arrêtez-le! Roi, arrêtez-le! À ce bruit imprévu, le roi, la reine paraissent à une fenêtre; ils sont aperçus par le Blanc chevalier qui s'arrête involontairement à les regarder, et s'incline. Le roi en lui rendant son salut: «Me direz-vous, chevalier, pourquoi ces gens me crient de vous arrêter?—Non, sire, car je ne le sais pas non plus: mais demandez-leur ce qu'ils me veulent; je ne pense pas qu'ils aient rien à me reprocher.» Le roi va vers eux et leur demande ce qui les engage à vouloir retenir le chevalier. «C'est que par lui doivent être abattues les mauvaises coutumes de céans.» Mais quand il revint sur ses pas, le chevalier avait déjà passé la première porte, et, désolé de n'avoir rien compris aux cris qu'il entendait, le roi demeura plus troublé que jamais.
Le Blanc chevalier fut bientôt arrivé à l'ermitage où il avait laissé Gauvain et les autres prisonniers de Brandus. «Vous pourrez, leur dit-il, entrer demain matin dans la Douloureuse garde; vous saluerez de ma part monseigneur le roi et madame la reine. Mais ne demandez pas qui je suis, il vous suffit de savoir que je suis un chevalier.»
Il prit congé d'eux, se rendit de ce pas à la maison religieuse de la Tombe-Lucan, où il avait averti ses écuyers de l'attendre, avant d'entreprendre la conquête de la Douloureuse garde. Cependant arrivait dans ce fameux château monseigneur Gauvain, monseigneur Yvain et les autres prisonniers de Brandus. Grande fut la joie du roi Artus, en baisant son cher neveu et tous ses compagnons. «Que vous est-il donc arrivé? demanda-t-il.—Sire, nous ne le savons pas bien. Un chevalier félon nous a conduits dans son château et nous a retenus prisonniers, après nous avoir fait déposer nos armes. Un chevalier inconnu nous a délivrés en nous recommandant de saluer de sa part le roi et la reine. Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il porte un écu d'argent à trois bandes vermeilles.—C'est donc, dit la reine, le chevalier qui sortit hier du château et que les gens qui sont retenus ici vous criaient d'arrêter. L'avez-vous vu désarmé?—Non, madame; il ne voulut pas ôter son heaume, sans doute afin de n'être pas reconnu.
XXV.
Nous avons vu que le Blanc chevalier, quand il avait laissé Gauvain chez l'ermite du Plessis, était allé reprendre ses écuyers qui l'attendaient à la Tombe-Lucan. Il chevaucha quelques jours sans trouver aventure: enfin, dans une épaisse forêt où il s'était engagé, il entendit un grand bruit, puis vit un chevalier qui traînait à la queue de son cheval un homme en chemise, les yeux bandés, les mains liées derrière le dos: à son cou était nouée par les cheveux la tête sanglante d'une femme. Il se sentit ému de grande pitié: «Qui êtes-vous?» demande-t-il au malheureux qu'on traînait ainsi.—«Je suis à la reine de la Grande-Bretagne.—Sire, dit aussitôt le Blanc chevalier à celui qui tenait les rênes, est-ce là le traitement qu'on doit infliger à chrétien?—On lui ferait, dit l'autre, pis encore, si on lui rendait justice. Il m'a honni dans ma femme épousée, celle dont il soutient la tête.—N'en croyez rien, chevalier. Jamais je n'eus telle pensée à l'égard de sa femme.—Puisqu'il nie, chevalier, au lieu de vous venger de vos propres mains, que ne l'accusez-vous en cour? ne redoutez-vous pas la reine, à laquelle il appartient?—Il n'y a pas de reine qui m'empêche de venger ma honte.—C'est donc moi qui le protégerai: je le prends sous ma garde.» En même temps, il débande les yeux du patient; l'autre recule, revient et reçoit dans les reins une pointe de lance qui l'abat mort aux pieds de son cheval. Ceux qui l'accompagnaient prennent la fuite et le Blanc chevalier présentant le cheval conquis à celui qu'il venait de venger: «Montez, dit-il, et suivez-moi.—Sire chevalier, si vous le trouviez bon, je gagnerais mon logis, pour me saigner et ventouser avant de retourner près de la reine. Et comment lui nommerai-je mon libérateur?—Vous lui deviserez mon écu, cela suffira.» Ils se quittèrent, et quand la reine, à quelques jours de là, apprit de la bouche du chevalier ce qui lui était arrivé, elle n'eut pas de peine à deviner que le libérateur était encore le vainqueur de la Douloureuse garde.
On était au mois d'août, la sécheresse était grande. Chemin faisant, le Blanc chevalier rêvait profondément, et nous n'avons pas besoin de dire quel était le sujet de sa rêverie. Son cheval, qu'il ne dirigeait plus, entre dans un bourbier nouvellement desséché, pose les pieds dans une profonde crevasse, bronche, tombe et l'entraîne sous lui. Les écuyers accourus le trouvent embarrassé sous les flancs de l'animal. On le dégage avec peine, on relève le cheval, et, comme il venait de remonter, il fait rencontre d'un homme de religion auquel il demande la voie de la maison la plus voisine. «Écoutez, dit le saint homme, un bon conseil. Ne chevauchez jamais après les Nones du samedi; autrement il vous arrivera plus de mal que de bien.» Il les mène dans l'abbaye où lui-même était reclus; le Blanc chevalier y resta dix jours, baigné, ventousé, mais non guéri. En quittant cette maison, il échangea l'écu d'argent à trois bandes vermeilles pour un autre de sinople à la bande blanche de belic; ne voulant plus rien devoir aux vertus surnaturelles du premier écu.
Le jour même, il rencontre un chevalier armé qui lui demande à qui il est.—«Au roi Artus.—Dites alors au plus vain des rois. Sa maison est le rendez-vous de tous les vaniteux. L'autre jour un chevalier navré avait fait jurer à l'un de ceux qui vivent à cette cour, qu'il le vengerait de quiconque dirait mieux aimer que lui celui qui l'avait navré: c'était un engagement bien déraisonnable; Gauvain lui-même n'en serait pas venu à son honneur.—Seriez-vous, sire chevalier, de ceux qui aiment moins le navré que celui qui l'avait navré?—Oui, sans doute.—Et moi, je suis celui qui fit le serment dont vous parlez. Confessez que vous aimez mieux le navré.—Je ne mentirai pour rien au monde.—Défendez-vous donc.»