Note 35 — LANCELOT DU LAC. (continued 2)
Reading edition
Le Blanc chevalier revint tristement dans la Douloureuse garde par une fausse poterne[35]. À son retour il apprit que la reine et le roi, impatients de savoir si la Douloureuse garde était réellement conquise, étaient arrivés dans le bourg, et ne comprenaient pas qu'on s'obstinât à tenir les portes fermées[36]. Il se hâta d'avertir la guette de laisser entrer le roi et la reine. Mais Artus tombait fréquemment dans une rêverie dont on n'osait le tirer. Ce jour-là, au commencement de Tierce, il était dans son pavillon, la tête inclinée, l'esprit perdu en imaginations qui lui firent oublier d'envoyer à la Douloureuse garde. Vainement les gens du château, qui espéraient aussi de lui leur délivrance, criaient du haut des murs: «Roi Artus, l'heure passe, l'heure passe!» Il n'entendait rien. La reine dont l'oreille était plus éveillée, voulant savoir quelle était la raison de ces cris, arriva devant la porte, comme le Blanc chevalier, après avoir été visiter les pavillons tendus dans le bourg, revenait au château; il la reconnut, et fut assez maître de lui pour dire: «Dame, Dieu vous bénisse!—Vous aussi, répond-elle.—Voulez-vous entrer ici?—Assurément, sire chevalier.—Ouvrez!» crie-t-il à la guette: mais, ne sachant plus ce qu'il fait, il pousse son cheval sous la voûte; la guette laisse retomber derrière lui les battants, et la reine reste à la porte. Pour lui, sans mot dire il monte à la guérite et regarde avec une sorte d'extase la reine qui ne comprend rien à l'insulte qu'on lui a faite. Enfin, au bruyant retentissement de la porte qu'on referme, le roi Artus sortit de sa rêverie, et appelant messire Keu: «Sénéchal, dit-il, allez voir si l'on veut enfin ouvrir.» Keu rencontre la reine encore émue de ce qui lui était arrivé. Elle lui conte son aventure, et le sénéchal apercevant à la guérite le Blanc chevalier: «Sire chevalier, dit-il, c'est à vous grande vilenie d'avoir ainsi gabé la reine.» L'autre n'entendait rien, mais la demoiselle du lac qui l'avait conduit à la Prison douloureuse arrivant à lui: «Êtes-vous sourd? dit-elle; n'entendez-vous pas les reproches de ce chevalier?—Quel chevalier?—Là, devant vous.—Ah! sénéchal, que voulez-vous?—Je vous blâme d'avoir fait deux hontes: à madame la reine en la laissant dehors, à moi en ne me répondant pas.» Ces mots navrent de douleur le Blanc chevalier, et s'en prenant à la guette: «Malheureux! ne t'avais-je pas commandé d'ouvrir à madame la reine? Sans tes cheveux blancs je te clouerais de cette épée contre la porte. Ouvre désormais à tous ceux qui se présenteront.»