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Les Romans de la Table Ronde (3 / 5)

LANCELOT DU LAC.

Reading edition

I.

Mais, après la mort d'Uter-Pendragon, Artus eut à répondre à tant d'ennemis qu'il ne put protéger ses grands vassaux du continent. Les deux royaumes de Gannes et Benoïc, d'abord réunis sous le sceptre du roi Lancelot, avaient été partagés entre les deux fils de ce prince. Claudas profita de l'éloignement des Bretons insulaires pour réclamer une seconde fois l'appui des Gaulois et des Romains. Il rentra dans la Déserte, envahit les terres de Benoïc, et saisit peu à peu toutes les bonnes villes du roi Ban. Il offrait bien de les rendre à la condition d'en recevoir l'hommage; mais, pour rien au monde, Ban n'eût manqué à la foi qu'il devait au roi Artus.

Il ne restait plus au roi de Benoïc que le château de Trebes, qui, par l'avantage de sa situation entre une rivière et de fortes murailles, défiait tous les assauts: toutefois il n'était pas à l'abri de la disette ou de la trahison. Ban y avait conduit la reine Hélène et leur fils, le petit Lancelot. Claudas arriva bientôt devant les barrières; tout moyen de sortir et de communiquer avec le dehors fut enlevé aux assiégés. Ban était décidé à mourir plutôt que de céder aux conditions de Claudas; mais il prenait en pitié les souffrances de la reine et de ses chevaliers. Claudas ne cessait de lui représenter que rien ne le mettrait à l'abri de la faim; qu'Artus ne viendrait pas à son aide; que son frère le roi Bohor était trop malade pour le seconder. Un jour il offrit de le laisser sortir pour se rendre en Grande-Bretagne, à la condition que, si dans quarante jours il n'était pas de retour, ou revenait sans avoir obtenu de secours, le château serait rendu. Ban hésitait, et Claudas, qui pratiquait volontiers les traîtres, tout en ne les aimant pas, parvenait à gagner Aleaume, le sénéchal de Benoïc, en s'engageant à l'investir de ce royaume, dont il lui ferait l'hommage. Un jour le roi Ban prit en conseil un loyal chevalier, nommé Banin, son filleul, et le sénéchal: il leur exposa les offres de Claudas: le sénéchal insista fortement pour en montrer les avantages. «Artus, disait-il, bien que fort occupé des Saisnes et de ses hauts barons, ne refusera pas de vous venir en aide. La garnison de Trebes tiendra jusqu'à votre retour, et Claudas, à l'approche des Bretons, lèvera le siége, trop heureux de regagner la Déserte.»

Ban se rendit à ces raisons: il avertit la reine, et, suivi de deux écuyers, l'un pour tenir l'enfant, l'autre pour conduire les sommiers chargés du trésor de Benoïc, ils passèrent la porte, franchirent le pont abaissé, et ne trouvèrent personne qui tentât de les arrêter.

II.

Mais à peine étaient-ils entrés dans la forêt qui s'étendait le long de la rivière, que le traître sénéchal allait avertir Claudas de faire avancer ses gens vers la porte qu'ils trouveraient défermée. Malheureusement pour lui, Banin, toujours aux aguets, le vit rentrer. «—Comment! sénéchal, dit-il, à cette heure sur pied! D'où venez-vous donc?—J'ai voulu m'assurer que Claudas ne tenterait rien contre nous, pendant l'absence du roi.—Vous avez choisi singulièrement votre heure, pour parlementer avec l'ennemi.—Eh quoi! douteriez-vous de ma loyauté?—Non, car, si je pouvais en douter, je vous défierais aussitôt.»

Banin eut alors à redouter un ennemi plus terrible que Claudas; c'était la faim. La rivière qui baignait un côté de la tour étanchait leur soif, mais leur donnait à de trop rares intervalles quelque petit poisson qu'ils se partageaient avidement. Le troisième jour, ils découvrirent entre deux pierres un chat-huant dont la chair leur parut délicieuse. Comment cependant tenir pendant un mois? Un matin Claudas demanda à parler: «Banin, je reconnais en toi un loyal et preux chevalier. Mais de quoi servira ta prud'homie? Veux-tu laisser mourir ici de faim tes compagnons? Fais mieux: prends quatre de mes bons chevaux, et sortez ensemble de la tour en toutes armes; vous chevaucherez où il vous plaira; ou, si tu consentais à rester avec moi, je prends Dieu à témoin (il tendait la main droite vers une chapelle voisine) que je t'aimerais plus que nul de mes anciens amis.»

Banin repoussa les offres à plusieurs reprises, mais à la fin il trouva moyen de sauver son honneur en cédant aux prières de ses trois compagnons, mourants de faim. «Je consentirai, leur dit-il, à rendre la tour, à des conditions qui ne nous feront pas honte.» Lors revenant à Claudas: «Sire, j'ai pris conseil de mes amis; nous sortirons de la tour, et, comme je vous tiens à prud'homme, je veux bien demeurer avec vous, mais sous une condition: vous ferez droit, pour nous ou contre nous, sans autre égard que la justice.» Claudas consentit; les Saints furent apportés, la convention jurée et les portes de la tour ouvertes.

Banin demeura plusieurs jours auprès du roi, dont il recevait le meilleur accueil; le traître sénéchal du roi Ban était, de son côté, impatient de recevoir le loyer de sa félonie. Le roi Claudas cherchait à gagner du temps; non qu'il voulût se parjurer, mais dans l'espoir de trouver moyen de se dégager. Un jour, Aleaume, en présence des barons de Claudas, rappela la promesse qui lui avait été faite, et, le roi ne se pressant pas de répondre, Banin se leva en pieds et demanda à parler.

«Roi Claudas, dit-il, vous m'avez promis de faire droit contre moi, pour mes accusateurs, et pour moi contre ceux que j'accuserais. Je vous demande raison de l'ancien sénéchal de Benoïc, que j'accuse de parjure et de trahison. S'il me dément, je suis prêt à faire preuve, les armes à la main, au jour et lieu qu'il vous plaira d'assigner.»

Claudas sentit une joie secrète en écoutant Banin:

«Aleaume, dit-il, vous entendez ce qu'on avance contre vous. Aurais-je donné ma confiance à un traître?

«—Sire, répond Aleaume, je suis prêt à prouver contre le plus fort chevalier du monde que jamais je n'eus envers vous pensée vilaine.»

Et Banin: «Voici mon gage. Je montrerai que j'ai vu de mes yeux la trahison dont il s'est rendu coupable envers son seigneur lige.

«—Voyons, sénéchal, reprit Claudas, que pensez-vous faire?

«—Mais, sire, cette cause est vôtre plus que mienne. Mon seul crime est de vous avoir bien servi.»

«—Si vous n'êtes pas coupable, défendez-vous. Vous êtes aussi fort, aussi hardi champion que Banin, vous avez droit: que pouvez-vous craindre?»

Tant dit le roi Claudas que le sénéchal fut contraint de se soumettre à l'épreuve. Les gages furent mis entre les mains du roi, qui dit en les recevant: «Sénéchal, je vous tiens pour chevalier loyal envers moi, comme vous l'avez été envers votre premier seigneur. Je vous investis du royaume de Benoïc, avec les rentes et revenus qui en dépendent. Et, dès que vous aurez convaincu de fausseté votre accusateur, je recevrai votre hommage. Mais s'il arrive que vous soyez mis hors des lices, c'est Banin qui devra tenir, au lieu de vous, le royaume de Benoïc.»

Le combat eut lieu à quatre jours de là dans la prairie de Benoïc, entre Loire et Arsie. Banin eut raison de la trahison du sénéchal, dont il fit voler la tête sur l'herbe sanglante. Quand il vint reprendre son gage, Claudas l'accueillit avec honneur; car, s'il pratiquait volontiers les traîtres, il ne leur accordait jamais sa confiance. Il offrit donc au vainqueur l'honneur du royaume de Benoïc.

«Sire, répondit Banin, je suis resté près de vous jusqu'à présent, dans l'espoir de satisfaire au droit, et de punir le traître qui vous livra le château de Trebes. J'ai, grâce à Dieu, rempli ce devoir; rien ne doit plus me retenir près de vous. Je n'ai pas cessé d'être au roi Ban et je ne puis voir en vous qu'un ennemi; l'hommage que je vous rendrais ferait sortir mon cœur de ma poitrine.—J'ai, dit Claudas, grand regret de votre résolution, mais je vous accorde le congé que vous souhaitez.» Banin, sur cette réponse, demanda son cheval et s'éloigna de Trebes, sans attendre la fin du jour.

III.

Ces paroles dites, le bon roi se frappa la poitrine en pleurant de contrition; il arracha trois brins d'herbe, et les mit dans sa bouche au nom de la Sainte Trinité; puis il eut un dernier serrement de cœur, ses yeux se troublèrent, il s'étendit, les veines du cœur se rompirent, et il expira, les mains en croix, les yeux au ciel et la tête tournée vers Orient.

Cependant le cheval, effrayé du bruit qu'avait fait le roi dans sa chute, s'était mis à fuir jusqu'au bas de la montagne. La reine, le voyant revenir seul, dit à l'écuyer chargé de tenir en selle le petit Lancelot de lui apporter l'enfant et d'aller voir ce qui pouvait retarder le roi. Tout-à-coup elle entend les cris perçants de l'écuyer, quand il arrive à l'endroit où son seigneur était étendu sans vie. Tout effrayée, la reine dépose l'enfant sur l'herbe, et se met à gravir le tertre. Elle a bientôt croisé l'écuyer, qui la conduit devant le corps de son cher époux. Quelle douleur! Elle se jette sur lui, déchire ses habits, frappe son beau corps, égratigne son visage; la montagne, la vallée, le lac voisin, tout retentit de ses gémissements et de ses cris.

Puis la pensée lui revint de l'enfant laissé aux pieds des chevaux: «Ah! mon fils!» et elle redescend tout échevelée au bas de la montagne; elle cherche les chevaux, ils s'étaient rapprochés du lac pour s'y abreuver. Sur la rive, elle voit son fils entre les bras d'une demoiselle qui le serre tendrement sur son sein, en lui baisant la bouche et les yeux. «Belle douce amie,» lui dit la reine, «pour Dieu! rendez-moi mon enfant. Il est assez malheureux d'avoir perdu son père et son héritage.» À toutes ses paroles, la demoiselle ne répond mot; mais, quand elle voit la reine avancer de plus près, elle se lève avec l'enfant, se tourne, vers le lac, joint les pieds et disparaît sous les eaux.

«Laquelle que je sois, reprit Hélène, faites-moi nonne, je ne désire que cela.—Volontiers, madame, mais dites-nous la cause de vos douleurs.» La reine, rassemblant toutes ses forces, raconta comment ils étaient sortis de Trebes, comment le roi n'avait pu soutenir la vue de l'embrasement de son château; comment on l'avait retrouvé sans vie, et comment enfin un démon sous la forme d'une demoiselle avait enlevé son cher enfant. «Vous voyez maintenant, ajouta-t-elle, si j'ai raison de haïr le siècle. Faites prendre le grand trésor d'or, d'argent et de vaisselle que porte ce cheval, et employez-les à faire un moutier dans lequel on ne cessera de chanter pour l'âme de monseigneur le roi.

«Ah! madame, dit l'abbesse, vous ne savez pas combien il est difficile de vivre en religion. C'est le travail des corps et le péril des âmes. Demeurez avec nous, sans revêtir l'habit; soyez toujours madame la reine; notre maison est vôtre, les ancêtres de monseigneur le roi l'ont fondée.—Non, non; le siècle ne m'est plus rien: je vous prie de me recevoir comme nonne, et si vous refusez, je m'enfuirai dans ces forêts sauvages et j'y perdrai bientôt et le corps et l'âme.—S'il est ainsi, je rends grâce à Dieu qui nous donne la compagnie d'une si bonne et si haute dame.» Et, sans attendre davantage, l'abbesse trancha les tresses de ses cheveux; il était aisé de voir, malgré sa profonde affliction, qu'Hélène était la plus belle femme du monde. On tira des sommiers que conduisaient les sergents de l'abbaye les noirs draps et le voile qu'elle ne devait plus quitter. Et quand l'écuyer de Trebes vit la reine ainsi rendue, il dit qu'il n'entendait pas l'abandonner; on le revêtit de la robe de frère convers. Avant de suivre leur chemin, le chapelain, les deux convers et les deux écuyers se chargèrent de transporter le roi à l'abbaye, qui n'était pas éloignée. Le service fut digne d'un roi; on mit honorablement le corps en terre, jusqu'au moment où fut construit, sur la montagne où il avait expiré, le moutier que la reine avait demandé. Le corps y fut transporté, et la reine voulut demeurer dans un logis qui en dépendait, avec deux autres nonnains, deux chapelains et trois convers. Tous les matins, après la messe, elle se rendait au bord du lac où son fils lui avait été ravi, elle y lisait le psautier avec abondance de larmes. Quand on sut que la reine avait pris les draps de nonne, les gens du pays l'appelèrent le Moutier-royal, et l'on vit s'y rendre les plus gentilles dames de la contrée, pour l'amour de Dieu et de la reine.

IV.

Cependant Claudas soumettait le pays de Gannes comme il avait fait celui de Benoïc. Bohor n'avait survécu que de quelques jours à son frère, et laissait deux enfants encore au berceau, Lionel et Bohor. Les barons du pays résistèrent aussi longtemps qu'ils purent; la reine était enfermée dans Monteclair, son dernier château, quand elle apprit que Claudas allait l'attaquer. Dans la crainte de tomber entre ses mains, elle sortit de la forteresse, passa la rivière qui en baignait les murs et gagna, avec ses deux enfants et quelques serviteurs dévoués, une forêt assez voisine de l'abbaye où sa sœur la reine Hélène avait pris le voile.

La dame, après s'être un instant recueillie, dit au chevalier qu'elle avait confiance dans sa loyauté et qu'elle laissait en sa garde ce qui lui restait de plus cher au monde. Il ordonna à son sergent de conduire les deux enfants à sa maison, et pour lui, après avoir guidé la reine jusqu'à l'extrémité de la forêt, où se trouvait une abbaye qui la recueillit, il prit congé d'elle et revint vers Claudas, au moment où un message annonçait que Monteclair ne pouvait tenir longtemps. Claudas prit aussitôt le chemin du château, et les portes lui en furent ouvertes.

À compter de là, il fut maître incontesté des anciens domaines des rois Ban et Bohor.

Le moutier où la reine de Gannes venait d'être conduite était assez voisin de celui que la reine de Benoïc avait choisi. Les deux sœurs furent bientôt réunies, et l'on peut comprendre leur joie et leur douleur en se revoyant, en écoutant le récit mutuel de leurs récentes infortunes. L'abbesse, arrivée près de la reine de Gannes, lui coupa ses longs cheveux et lui donna le voile qu'elle avait demandé, pour se mettre entièrement à l'abri des entreprises et des inquiétudes de Claudas. Nous laisserons les deux sœurs dans leur pieuse retraite, pour nous informer de ce que devient le petit Lancelot.

V.

À cinq mois de là, elle sentit qu'elle avait conçu, et, quand le terme arriva, elle mit secrètement au monde un enfant qu'on appela Merlin, comme l'avait recommandé celui qui l'avait engendré. On ne le baptisa pas; et il avait douze ans quand il fut conduit à la cour d'Uter-Pendragon, ainsi que le témoigne l'histoire de sa vie.

Après la mort du duc de Tintagel, quand Uter-Pendragon eut appris les moyens de tromper la duchesse, Merlin s'en alla demeurer dans les forêts profondes. Il avait les inclinations déloyales et trompeuses de son père, et comme lui possédait tous les secrets de la science humaine. Or, sur les marches de la Petite-Bretagne, était une demoiselle de grande beauté, nommée Viviane; Merlin conçut pour elle un violent amour, il vint aux lieux qu'elle habitait, et la visita de jour et de nuit. Elle était sage et bien apprise; tout en se défendant de ses entreprises, elle sut lui arracher l'aveu de sa science. «Je suis prête, lui dit-elle, à faire ce que vous demanderez de moi, si vous m'apprenez une partie de vos secrets.» Merlin, que l'amour rendait aveugle, consentit à lui dire de bouche tout ce qu'elle voudrait savoir. «Enseignez-moi d'abord, dit-elle, comment, par la vertu des paroles, je pourrais fermer une enceinte que personne n'apercevrait, et dont on ne pourrait sortir.—Ensuite, comment je pourrais tenir un homme aussi longtemps endormi qu'il me plairait.—Mais, dit Merlin, quel besoin avez-vous de pareils secrets?—Pour en user envers mon père; car, s'il venait jamais à découvrir que vous ou tout autre eût partagé mon lit, il me tuerait. Vous voyez combien il m'importe de connaître un moyen de l'endormir.»

Merlin lui enseigna l'un et l'autre secret qu'elle se hâta d'écrire en parchemin; car elle avait été mise aux lettres. Puis elle parut céder aux désirs de Merlin; mais, toutes les fois qu'il venait vers elle, elle lui posait deux noms de conjuration sur les genoux; il s'endormait et perdait tout moyen de lui ravir le doux nom de pucelle. Quand venait le point du jour et qu'elle l'éveillait, il croyait avoir obtenu tout ce qu'il avait désiré; car ce qu'il tenait de sa nature d'homme le laissait exposé aux mêmes méprises que nous autres, et la dame n'eût pu le tromper s'il avait été tout à fait démon. Les démons, on le sait, veillent toujours; ils ne connaissent pas le sommeil, et c'est un de leurs plus grands supplices.

Enfin la dame apprit encore tant de choses de Merlin qu'elle finit par l'enfermer dans une grotte de la périlleuse forêt de Darnantes, qui confine à la mer de Cornouaille et au royaume de Sorelois. Depuis ce temps Merlin ne fut plus jamais vu, et personne ne put dire l'endroit où il était retenu.

Or la dame qui trompa Merlin fut celle qui venait d'emporter Lancelot dans le lac; jamais, on peut le dire, mère ne fut plus tendre et ne donna plus de soins à son enfant. Elle n'était pas isolée dans le séjour qu'elle avait choisi; chevaliers, dames et demoiselles lui faisaient compagnie. D'abord elle s'enquit d'une bonne nourrice, et, quand l'enfant fut en âge de s'en passer, elle choisit un maître pour lui apprendre ce qu'il devait savoir afin de bien se contenir dans la vie du monde. On l'appelait tantôt le Beau trouvé, tantôt le Riche orphelin; mais la dame ne lui donnait pas d'autre nom que celui de Fils de roi. Il eut à huit ans la vigueur et le sens d'un adolescent, et témoignait déjà d'une grande passion pour les violents exercices. Il ne sortait pourtant jamais de la forêt, qui se prolongeait du point où le roi Ban avait rendu le dernier soupir jusqu'aux rivages de la mer. Pour le lac dans lequel la dame avait paru se plonger, ce n'était qu'une illusion et l'effet d'un enchantement. Dans la forêt s'élevaient de belles maisons, serpentaient des ruisseaux peuplés de poissons savoureux; le tout interdit aux yeux des étrangers par cette apparence de lac qui en occupait toute l'étendue.

Ici l'histoire laisse la Dame du lac et le petit Lancelot, pour parler des deux cousins, Lionel et Bohor, fils du roi Bohor de Gannes.

VI.

Il prit congé de Pharien, sans témoigner de ressentiment. Dans le nombre de ses barons, il comptait le proche parent d'un chevalier que Pharien avait mis à mort, au temps du roi Bohor, et c'est pour cela qu'il avait été dépouillé de ses fiefs. Claudas le fit venir: «Je veux bien, lui dit-il, vous donner moyen de vous venger de Pharien. Il nourrit en secret les enfants de Bohor; accusez-le de trahison, et, s'il nie, demandez à le prouver de votre corps contre le sien. Je vous promets après le combat la charge de sénéchal.»

Il n'en fallait pas tant pour décider le chevalier. Quand Pharien reparut en cour accompagné de Lambègue, ils reçurent du roi bon accueil. Mais le lendemain, au sortir de la messe, le chevalier aborde Claudas et lui dit assez haut pour être entendu de tous: «Sire, je demande raison de Pharien votre sénéchal. Je l'accuse de trahison. S'il me dément, je prouverai qu'il a recueilli secrètement les deux enfants du roi Bohor de Gannes.»

Claudas se tournant alors vers Pharien: «Sénéchal, vous entendez ce que ce chevalier avance contre votre honneur. Je ne puis croire que vous ayez ainsi répondu à ma confiance.

«—Je demande, répond Pharien, le temps de prendre conseil.

«—Quand on est atteint de félonie, on n'a pas, dit le chevalier, à demander conseil. On prend une hart, on la met à son cou, ou bien on dément l'accusation. Êtes-vous innocent, qu'avez-vous à craindre? Loyauté donne cœur à qui n'en aurait pas: et le meilleur chevalier se montre le pire de tous, quand il n'a pas le droit pour lui.»

Lambègue s'élançant alors: «Je me porte garant et champion de l'honneur de mon seigneur oncle.

«—Non, Lambègue, reprit froidement Pharien, je ne laisserai personne prendre un écu pour défendre mon droit en ma place. Voici mon gage: je suis prêt à prouver que je ne fis jamais trahison.

«—Vous n'avez donc pas nourri secrètement les fils de Bohor?

«—Eh! qu'importe, dit Lambègue, qu'il les ait ou non recueillis? Nourrir deux enfants, est-ce un cas de trahison?

«—C'est là pourtant ce qui le fait accuser, dit Claudas. Il faut qu'il le nie ou le reconnaisse.

«—Eh bien! reprit Lambègue, si l'on dit que ce soit un cas de trahison, je suis prêt à le démentir. Voyons, est-il ici quelqu'un prêt à soutenir que recueillir les fils d'un ancien seigneur soit forfaiture?»

Le chevalier, voyant l'assemblée applaudir à ces paroles de Lambègue, ne répondait pas: «Comment! dit Claudas, pensez-vous ne pas aller plus loin?» Alors le chevalier déposa son gage, Pharien tendit le sien, et ils allèrent s'armer. Mais, avant d'entrer dans la lice, le sénéchal avertit Lambègue de regagner sa maison sans perdre de temps, et de conduire les deux enfants à l'abbaye où la reine Hélène leur mère avait revêtu les draps de religion. Lambègue obéit, et déjà suivait avec les deux enfants le chemin de Moutier royal, quand Pharien combattit le chevalier accusateur et lui arracha la vie.

Comme il sortait victorieux des barrières, on vint apprendre à Claudas que les deux enfants n'étaient plus dans la maison de Pharien. Il fit approcher le sénéchal: «Rendez-moi, lui dit-il, les fils du roi Bohor: j'en prendrai soin, et je veux bien promettre sur les saints, dès qu'ils seront en âge de recevoir l'adoubement, que je les mettrai en possession de tout leur héritage. J'y joindrai le royaume de Benoïc, car, ainsi qu'on me l'a dit, le fils du roi Ban a cessé de vivre, et j'en ai grand regret; à mon âge, il est temps de penser à sauver son âme. J'ai dépouillé les pères parce qu'ils ne voulaient pas tenir de moi: les enfants, auxquels je rendrai leur héritage, ne me refuseront pas l'hommage.»

Les saints furent apportés, et sur les reliques Claudas, devant tous ses barons, jura de garder et protéger les fils du roi Bohor, et de les remettre en possession de leur patrimoine quand ils seraient en âge de chevalerie. Pharien, après avoir entendu le serment de Claudas, ne perdit pas un moment pour aller au-devant de son neveu. Il le rejoignit comme il était déjà en vue de l'abbaye de Moutier royal, et revint avec eux à Benoïc, où Claudas fit aux enfants la plus belle chère du monde. Toutefois il prit le parti de les enfermer dans une tour de son palais, sans les séparer de leurs deux maîtres Pharien et Lambègue. «Car, disait-il, on pourrait attenter à leur vie; il est à propos de les tenir sous bonne garde, jusqu'au jour où nous les armerons chevaliers et les investirons de leur ancien héritage.»

VII.

Ainsi Claudas, redouté de tous ses voisins, tint longtemps en paix les trois royaumes de Bourges, de Gannes et de Benoïc. Il avait un fils âgé de quinze ans, beau de visage, mais violent, orgueilleux et de si mauvais naturel que le roi tardait à le faire chevalier, pour ne pas lui laisser une liberté dont il aurait abusé.

Claudas était le prince du monde le plus outrageux, le plus inquiet et le moins large. Il ne donnait jamais ce qu'il pouvait retenir. De sa personne, il était de grand air, de haute taille; le visage gros et noir, les sourcils épais, les yeux enfoncés et très-éloignés l'un de l'autre; le nez court et retroussé, la barbe rousse, les cheveux entre noir et roux, la bouche large, les dents mal rangées et le cou épais. Des épaules et du tronc, aussi bien formé que possible. C'était un mélange de qualités bonnes et mauvaises. Par inquiétude, il se défiait de tous ceux qui pouvaient se comparer à lui en puissance: il recherchait ceux qui parmi ses chevaliers étaient les plus pauvres, leur demandant plutôt conseil. Il allait volontiers au moutier, mais sans faire plus de bien aux gens besoigneux. Il se levait et déjeunait de grand matin, jouait assez rarement aux échecs et autres jeux de table. Mais il aimait à chasser en bois, à voler en rivière avec le faucon plutôt que l'épervier. Lent à tenir ses engagements, il espérait toujours que sans parjure il pourrait s'en affranchir. Une seule fois dans sa vie, il avait aimé d'amour: quand on lui demandait pourquoi il y avait renoncé: «Par ce, disait-il, que je veux vivre longtemps. Il faut qu'un cœur amoureux vise toujours à surmonter en prouesse tous les autres, et qu'il passe sa vie à défier la mort. Mais si le corps pouvait satisfaire à tout ce que le cœur peut demander, je ne cesserais pas d'aimer un jour de ma vie, et je voudrais passer tout ce qu'on raconte des meilleurs chevaliers.»

Ainsi parlait Claudas entre les gens, et il disait vrai: au temps de son amour, il avait été merveilleux en prouesses; on avait chanté ses louanges jusque dans les pays lointains. Il y avait deux ans qu'il tenait paisiblement les deux royaumes de Gannes et de Benoïc, quand la pensée lui vint de passer en Grande-Bretagne, pour y voir si tout ce qu'on disait de la largesse, des prouesses et de la courtoisie du roi Artus était véritable. Si la renommée lui paraissait mensongère, si le roi Artus n'était pas entouré de tous ces intrépides chevaliers dont le monde s'entretenait, il était résolu de lui déclarer la guerre et de réclamer l'hommage de la Grande-Bretagne. Il entra dans une nef, arriva dans Londres et y resta plusieurs mois sous le costume d'un soudoyer étranger. C'était au temps de la guerre d'Artus contre le roi Rion, contre Aguisel d'Écosse, contre le roi d'outre les marches de Galone. Claudas vit Artus triompher de tant d'ennemis, à l'aide de Notre-Seigneur et des preux qui sur le renom de sa largesse et de sa valeur accouraient à lui de toutes les contrées. Chaque jour, pour l'amour d'Artus, des païens, des Sarrasins, venaient réclamer le baptême et faisaient à ses yeux assaut de prouesses. Claudas eut tout le temps de voir sa noble contenance, sa cour magnifique, la puissance dont il disposait. Il retourna dans les Gaules entièrement persuadé que le fils d'Uter-Pendragon était un souverain sans pair, et qu'il y aurait autant de folie que de déloyauté à tenter de le réduire à la condition de roi feudataire. Mais revenons maintenant à Lancelot.

VIII.

Il apprit les jeux de tables et d'échecs, et s'y rendit en peu de temps des plus habiles. Donnons maintenant une idée de sa personne à ceux qui volontiers entendent parler de beauté d'enfants.

Il avait la chair de son visage heureusement entremêlée de blanc, de brun et de vermillon. La teinte rouge s'étendait et s'affaiblissait sans disparaître sur un fond de blancheur de lait, qui en tempérait l'éclat trop vif et l'ardeur trop grande. Sa bouche était fine et bien faite, ses lèvres fraîches et épaissettes, les dents petites, blanches et serrées, le nez légèrement aquilin, les yeux bleus, riants, si ce n'est quand il avait sujet d'être courroucé, car alors ils semblaient charbons embrasés et le sang paraissait jaillir des joues, il fronçait du nez, soufflait comme un cheval, serrait les dents et broyait ce qu'il tenait en main. Il avait le front élevé et bien tracé, les sourcils bruns et fournis, les cheveux fins, blonds et naturellement lustrés. En avançant en âge, ils changèrent de nuance et devinrent fauves sans cesser d'être luisants et bouclés. Ses bras étaient longs et nerveux, ses mains blanches comme d'une dame, sinon que les doigts en étaient moins effilés et plus charnus. Jamais buste ne fut mieux pris, jambes plus solides et mieux formées. Que dire maintenant de son cou gracieusement posé sur ses larges épaules? La poitrine seule était plus ample, plus gonflée peut-être que n'eût voulu la perfection de l'ensemble. Au moins était-ce le seul point où l'on pût, à tort ou raison, trouver à reprendre. Bien des gens, en rendant justice à son incomparable beauté, disaient qu'elle eût été plus complète s'il avait eu l'avant du corps moins fourni. Mais la vaillante reine Genièvre, à laquelle on en demanda plus tard le jugement, dit que Dieu avait dû commander à dame Nature de prendre sur l'ampleur du cœur mesure de la poitrine; car, dans la proportion ordinaire, ce cœur eût nécessairement crevé. Elle ajoutait: «Si j'avais été Notre Seigneur céleste, je n'aurais su rien mettre de plus ni de moins dans Lancelot.»

Il chantait bien quand il voulait, mais l'envie lui en prenait assez rarement, car il était de nature sérieuse et calme. Cependant, quand il avait juste occasion d'être gai, personne ne l'égalait en paroles vives, enjouées, plaisantes. Sans jamais penser à se faire valoir et à vanter ses prouesses, il n'hésitait pas à dire qu'il croyait pouvoir obtenir de son corps tout ce que pouvait demander un grand cœur. Et cette confiance lui permit d'accomplir les hauts faits que nous aurons à raconter. Il est vrai que maintes gens, l'entendant ainsi parler, penchaient à l'accuser d'orgueil et d'outrecuidance, mais non: cela venait de ce qu'il connaissait mieux que personne la force de son bras et la puissance de sa volonté.

Il n'avait pas seulement droit au prix de la beauté du corps; vous ne trouverez jamais d'enfant ordinairement plus doux et plus débonnaire, bien qu'à l'égard des félons il fût passe-félon. Sa largesse ne connaissait pas de bornes: il donnait bien plus volontiers qu'il ne recevait. Prévenant, affectueux pour les gentils hommes, il témoignait une bienveillance naturelle pour tous ceux qu'il n'avait pas de bonnes raisons de mépriser. Il savait discerner les choses et les hommes; il voyait juste, et cette sûreté de sens lui faisait tenir à ce qu'il avait une fois entrepris, en dépit de tout ce qu'on pouvait dire pour l'en détourner.

Un jour il était allé en chasse à la poursuite d'un chevreuil: il dépassa bientôt ceux qui l'accompagnaient. Le maître voulut le rejoindre, mais son cheval trop pressé des éperons finit par le jeter à terre. Lancelot cependant chevauche à travers bois, atteint le chevreuil et le perce d'une flèche, au passage d'une voie ferrée. Puis il descend, lève le gibier en trousse et remonte, tenant sur le devant de la selle le brachet qui l'avait conduit sur les pistes. Comme il revenait sur ses pas et vers ses compagnons, il fait rencontre d'un valet marchant à pied et tenant en laisse un roncin épuisé de lassitude. C'était un jouvenceau de prime barbe, le bliaud serré dans la ceinture, le chaperon rejeté sur l'épaule, les éperons rougis du sang de son cheval. Confus d'être rencontré en si mauvais point, le valet baisse la tête en passant devant l'enfant. «Qui êtes-vous? demande Lancelot; où comptez-vous aller?—Beau sire, répond l'inconnu, Dieu vous croisse honneur! Je suis un malheureux, près de l'être plus encore, à moins que Dieu ne se lasse de m'éprouver. Je suis pourtant de ma mère et de mon père gentil de race; mais je n'en ai que plus de regrets: un vilain souffre sans être malheureux, par son habitude de souffrir.»

Lancelot se sentit ému de compassion. «Comment! dit-il, vous êtes gentil homme et vous vous désolez pour mauvaise fortune! Sauf la perte d'un ami, ou la honte qu'on n'aurait pas moyen d'effacer, cœur d'homme doit-il mener grand deuil?»

Le valet comprit à ces mots que l'enfant était de haut lieu. «Sire, répondit-il, je ne pleure pas de bien perdu ou de honte que j'aie reçue: mais je suis ajourné à la cour du roi Claudas, où je dois combattre un traître qui pour une affaire de femmes a surpris dans son lit et tué sans défense un preux chevalier de ma parenté. J'étais parti hier soir de mon logis, accompagné de plusieurs amis: le traître me fit épier dans le bois où je devais passer; des gens armés sortirent d'une embuscade, nous attaquèrent à l'improviste et blessèrent mon cheval auquel il resta cependant assez de vie pour me tirer de ce guet-apens. Un prud'homme que je rencontrai me donna celui-ci; mais je l'ai si vivement éperonné pour arriver à temps, qu'il refuse maintenant d'avancer. Ainsi, j'ai vu mourir ceux qui m'accompagnaient sans les venger, et je ne serai pas demain à la cour du roi.

«—Mais, fait Lancelot, si vous aviez un bon cheval, pourriez-vous arriver à temps?—Assurément, quand bien même je ferais à pied le dernier tiers de la route.—Vous ne serez donc pas honni, faute d'un cheval.»

Il descend, et donne au valet son bon roncin. Le valet consolé, ravi, monte et s'éloigne en prenant à peine le temps de remercier. Pour Lancelot, il replace le chevreuil sur la croupe de son nouveau cheval qu'il suit à pied, tenant le brachet en laisse.

Il n'avait pas fait grand chemin quand vient à passer un vavasseur sur un palefroi, la verge en main, et devant lui deux lévriers en laisse. C'était un homme déjà sur le retour d'âge; aussi Lancelot s'empressa-t-il de le saluer. «Que Dieu, beau sire, vous maintienne et fasse croître! répond le vavasseur; qui êtes-vous?—De ce pays.—Mon enfant, vous êtes aussi beau que bien enseigné. Voulez-vous bien me dire d'où vous venez?—De chasser, comme vous voyez; je vous ferais part de ma venaison, si vous le souhaitiez; elle ne saurait, je pense, être mieux employée.—Cher et bel enfant, grand merci! une offre faite de si bonne grâce ne doit pas être refusée. D'ailleurs, le don vient bien à propos: j'ai marié ma fille aujourd'hui, j'étais allé chasser dans l'espoir de rapporter de quoi réjouir ceux qui sont de la noce; mais je revenais sans avoir rien pris.» Le vavasseur alors descend, détache le chevreuil et demande à l'enfant quelle part il entend lui faire. «Sire, dit Lancelot, n'êtes-vous pas chevalier? emportez le chevreuil tout entier, il ne peut être mieux employé que pour les noces d'une demoiselle.»

Le vavasseur est charmé de si généreuses paroles: «Ah! bel enfant, ne viendrez-vous pas avec moi? Ne me laisserez-vous aucun moyen de reconnaître tant de courtoisie?—Mes compagnons, reprit Lancelot, s'inquiètent en ce moment de ce que je suis devenu. À Dieu soyez-vous recommandé!» Et il s'éloigna du vavasseur, qui tout en le suivant des yeux cherchait à se rendre compte de ce que les traits du jeune chasseur lui rappelaient. «Oh! oui, se dit-il tout à coup, c'est au roi Ban qu'il ressemble.» Et revenant sur ses pas, il rejoint bientôt Lancelot que son mauvais chasseur avait peine à traîner. «Bel enfant, lui dit-il, veuillez me dire qui vous êtes: vous m'avez remis en mémoire un noble prud'homme autrefois mon seigneur.—Quel était ce prud'homme?—C'était le roi Ban de Benoïc, et ce pays dépendait de sa terre. Il en a été dépouillé et son jeune fils déshérité.—Et qui donc l'en déshérita?—Un roi voisin nommé Claudas de la Terre déserte. Oh! si vous êtes le fils du roi Ban, au nom de Dieu, ne me le cachez pas. Vous trouverez en moi le sergent le plus fidèle, le chevalier le plus désireux de vous garder.—Sire, fait Lancelot, fils de roi ne suis-je pas; cependant il m'arrive souvent d'être ainsi nommé, et je vous aime pour me l'avoir rappelé.» Le vavasseur reprit: «Enfant, qui que vous soyez, vous venez assurément de bonne race. Voyez ces deux lévriers, il n'en est pas de meilleurs au monde. Prenez un des deux, je vous prie.» Lancelot regardant les lévriers: «Je le veux bien et je vous en rends grâces; mais donnez-moi le meilleur.» Le vavasseur sourit et lui met aux mains la chaîne qui retenait le lévrier. Puis ils se séparèrent en se recommandant à Dieu.

«—Madame, répond Lancelot, il n'a pas rempli sa charge, car il s'est avisé de me reprendre d'avoir bien fait. J'ai souffert qu'il me frappât, mais je n'ai pu voir frapper mon beau lévrier. Le maître a fait plus encore; il m'a empêché de tuer une belle biche que j'aurais eu grande joie à vous rapporter.» La dame l'écoute avec un plaisir secret; mais elle le voit sortir en jetant au maître un regard menaçant et elle le rappelle: «Comment avez-vous pu donner un roncin, une venaison qui ne vous appartenaient pas; comment n'avez-vous pas hésité à frapper le maître auquel vous deviez obéir en tout?—Dame, je le sais: tant que je serai sous votre garde, il me conviendra de prendre beaucoup sur moi. Un jour, peut-être, s'il plaît à Dieu, recouvrerai-je ma liberté. Cœur d'homme, je le sens, est mal à l'aise en restant trop longtemps sous la garde des autres; il doit renoncer parfois à ce qui le ferait monter en prix. Je ne veux plus avoir de maître; je dis maître, non seigneur ou dame. Mais malheur à fils de roi qui, donnant volontiers ce qu'il a, ne peut donner ce qui est aux autres!—Comment! reprend la dame, pensez-vous que j'aie dit la vérité, en vous appelant fils de roi?—Oui, dame, je suis fils de roi et j'entends pour tel être tenu.—Enfant, qui vous a dit que vous étiez fils de roi s'est apparemment mépris.—J'en ai grand regret, car je sens bien à mon cœur que je serais digne de l'être.»

Il s'éloignait tristement; la dame le rappelle encore, et, l'ayant tiré à l'écart, elle lui baise les yeux, la bouche, avec la tendresse d'une mère. «Consolez-vous, beau fils, dit-elle; je vous permets de donner à l'avenir roncin, venaison, tout ce qu'il vous plaira. Vous auriez quarante ans au lieu de douze, qu'encore seriez-vous à louer d'avoir fait abandon largement de ce que vous aviez. Soyez maintenant votre seigneur et maître; vous êtes en état de choisir entre le bien et le mal. Si vous n'êtes pas fils de roi, au moins avez-vous le cœur d'un roi.»

Ici le conte laisse un peu Lancelot pour revenir à la reine sa mère et à sa tante la reine de Gannes, qui sont demeurées tristes et résignées dans le Moutier-Royal.

IX.

Chaque jour, après la messe, la reine Hélène de Benoïc allait prier sur la montagne où le roi Bohor avait rendu son âme à Dieu; puis elle revenait s'asseoir tristement devant le lac où son enfant lui avait été ravi. Un jour que ses yeux noyés dans les larmes demeuraient attachés sur cette grande plaine liquide, un homme de religion, qui chevauchait accompagné d'un seul sergent, vint à l'apercevoir. Il était vêtu d'une longue robe serrée et recouverte d'une chape noire. La dame, perdue dans sa douleur, ne le vit ni ne l'entendit approcher. Mais lui, rejetant son chaperon sur les épaules: «Madame, dit-il, Dieu vous rende la joie que vous avez perdue!» Hélène, d'abord un peu troublée, rendit le salut, car tout dans le religieux annonçait un prud'homme; la taille haute, les cheveux noirs entremêlés de blancs, les yeux grands et noirs, les épaules larges, les poings gros, carrés et gonflés de veines, la tête, le visage traversé de cicatrices. «Veuillez bien m'apprendre, Madame, reprit-il, comment, étant au service de Notre-Seigneur, vous pouvez démener un tel deuil. On ne doit plus, une fois en religion, se désoler de rien, sinon des péchés qu'on a commis dans le siècle.—Sire, répondit la reine, ce ne sont pas les pertes terriennes qui m'affligent, toute reine de Benoïc que l'on m'ait longtemps nommée; mais c'est la perte du roi mon seigneur, et celle de mon jeune enfant que je vis emporté de ce lieu même au fond de ce lac, par une dame ou, peut-être, un démon. Je viens ici tous les jours prier pour la moitié de ma chair, ainsi que dit Sainte Église, et j'espère que mes larmes me rendront plus favorable la bonté divine. Quand je me représente que Dieu, dans la même heure, a voulu me séparer de mon seigneur et de mon fils, je tremble de lui avoir donné, sans le vouloir, sujet de me haïr.»

Le prud'homme répondit: «Je vois, Madame, que vous avez grande raison de pleurer: mais vous ne devez pas vous affliger sans mesure. Puisque vous avez pris les draps de religion, vous feriez mieux de mener votre deuil dans l'abbaye, en vous contentant de pleurer dans votre cellule. Dieu pardonne au roi que vous avez perdu! Mais rassurez-vous sur le sort de votre fils; il est vivant et en santé.—Sire, que me dites-vous là?» s'écria la reine, en se jetant à ses pieds.—«J'atteste mon manteau, que votre fils Lancelot est en aussi bon point que possible.—Et comment le savez-vous?—Par ceux qui sont de sa compagnie. Il serait avec vous, et vous seriez encore dame de Benoïc qu'il n'aurait pas un meilleur hôtel.—Mais, sire, cet hôtel, où est-il? Si je ne dois plus penser à rejoindre mon enfant, ne pourrai-je au moins tourner les yeux vers les lieux qui le retiennent?—Non, dame, j'ai promis de garder le secret qu'on m'en a confié, et vous ne voulez pas que je me parjure.» La reine n'insista pas, mais invita le prud'homme à l'accompagner jusqu'à l'abbaye. Là trouverait-il peut-être des dames dont le nom lui serait familier. Le prud'homme y consentit.

Arrivés au Moutier-Royal, plusieurs dames le reconnurent et lui firent fête. C'est qu'après avoir longtemps marqué parmi les bons chevaliers du siècle, il avait enfin laissé la gloire terrienne pour se consacrer au service de Dieu dans un ermitage, transformé en monastère de la règle de Saint-Augustin. Les dames le prièrent de partager leur repas; mais il était, dit-il, trop matin; car, suivant la règle de son ordre, il ne mangeait qu'une fois le jour.

«Cette noble dame, leur dit-il, m'a fait compassion et je remercie Dieu de m'offrir l'occasion de reconnaître ses anciennes bontés. Un jour d'Épiphanie, le roi Ban, Dieu ait son âme! tenait grande cour. Il y eut belle distribution de robes aux chevaliers; et il n'en restait plus à donner quand j'arrivai, la veille de la fête. La reine, m'ayant aperçu, dit qu'un prud'homme tel que je semblais ne devait pas être moins bien traité que les autres. Elle avait commandé pour elle un surcot de riche tissu de soie; elle le fit ajuster à ma mesure et me le présenta, si bien que je fus le plus richement vêtu de l'assemblée. N'était-ce pas là grande courtoisie de sa part? Aussi voudrai-je la servir de mon corps et de ma parole. Je me suis fait écouter plus d'une fois de grands princes, je veux aller encore parler à ceux qui peuvent servir la cause de son fils et de ses neveux. C'est grande pitié de voir les terres de Gannes et de Benoïc aux mains de Claudas; les droits héritiers en ont le dommage et le suzerain la honte. Dès demain j'entends passer la mer et faire ma clameur au roi Artus.»

Avant de prendre congé, le prud'homme vit la reine de Gannes et lui apprit qu'elle n'avait rien à craindre pour la vie de ses deux enfants; qu'ils étaient, il est vrai, chez le roi Claudas avec leurs maîtres, mais que Claudas se garderait d'attenter à leurs jours, par la crainte des nombreux amis qui leur étaient demeurés. Il fut, à quelques jours de là, dans la ville de Londres où il trouva le roi Artus revenant de combattre Aguisel, roi d'Écosse, après l'avoir contraint à demander la paix. Artus était aussi convenu avec le roi d'Outre les marches d'une trêve qui devait se prolonger jusqu'à Pâques. Comme il était assis au manger, entouré de ses barons et chevaliers, le prud'homme entra dans la salle, et, s'avançant au pied de la grande table, il dit d'une voix haute et assurée: «Roi Artus, Dieu te sauve! comme le plus preux et le meilleur des rois, fors un seul point.—Sire rendu, répond le roi, que je mérite ou non votre blâme et votre louange, Dieu vous bénisse! Dites au moins ce qui m'empêche d'être un bon roi.—Volontiers, sire. Oui, tu maintiens noblement chevalerie; tu as conquis grand honneur devant Dieu et le siècle; mais tu tardes trop à venger les injures qu'on te fait; jusqu'à toi remonte la honte qu'on inflige à tes hommes. Tu oublies ceux qui t'ont servi noblement de leur corps, et qui ont perdu leur terre pour n'avoir pas voulu prendre un autre suzerain.»

Beduer demeura confus; le roi Artus invitant Adragain le brun à continuer: «Sire, dit le vieux chevalier, je dis qu'un seul point est à blâmer en vous. Vous n'avez pas pris en main la cause du roi Ban de Benoïc, qui mourut comme il était en chemin pour réclamer votre aide. La bonne reine Hélène est déshéritée; son fils, le plus bel enfant du monde, lui a été ravi. Et votre négligence est tellement coupable que je ne sais comment vous pouvez sans rougir regarder un prud'homme en face. Quoi de plus honteux que l'abandon d'un fidèle vassal à la merci de ses ennemis? Je viens plaider la cause de la noble reine de Benoïc qui, pour sauver son honneur, est entrée dans une maison de religion. Car telle est la crainte que le roi Claudas de la Déserte inspire, que nul autre dans le pays n'a le courage de venir rappeler ici les droits de ceux qu'il a dépouillés.»

Artus répondit: «Adragain, votre clameur est juste: je savais que le roi Ban était mort, mais je n'ai pu trouver jusqu'à présent le temps de venir en aide à son fils. J'ai eu de grands et nombreux ennemis à combattre, qui menaçaient ma propre couronne. Mais croyez-moi, je sais à quels devoirs engage le nom de suzerain; aussi, dès que je le pourrai, soyez bien assuré que je passerai la mer et viendrai en aide aux fils des rois Ban de Benoïc et Bohor de Gannes.»

Adragain prit alors congé et repassa la mer, heureux d'aller apprendre aux reines ce que le roi Artus avait promis. Mais il devait s'écouler encore bien du temps avant que le roi Claudas rendît aux enfants leur héritage. Ici nous laissons Adragain le brun, et nous revenons aux deux fils du roi Bohor, enfermés dans la tour de Gannes.

X.

Sarayde partit avec deux écuyers tenant en laisse deux lévriers. Vers tierce (neuf heures du matin), elle sortit de la forêt, et l'un des écuyers envoyé à la découverte lui rapporta que le roi Claudas venait de prendre place à table. Montée sur un riche palefroi, la demoiselle arriva aux portes du palais; elle recommanda aux deux écuyers de l'attendre, et elle avança, tenant ses lévriers avec une chaîne d'argent. Claudas était assis au milieu de ses barons; en face de lui Dorin son fils qu'il venait enfin d'adouber. À cette occasion, contre son ordinaire, il avait fait de grandes largesses; car son voyage à la cour d'Artus lui avait fait sentir les avantages de la libéralité.

Tout-à-coup entre dans la salle la demoiselle du lac. Elle traverse les rangs qui la séparaient du fauteuil de Claudas: «Roi, dit-elle, Dieu te sauve! La plus grande dame du monde m'envoie vers toi; elle t'estimait jusqu'à présent à l'égal des plus grands princes; mais je serai forcée de lui dire qu'il y a plus à blâmer en toi qu'à louer, et que tu n'as pas moitié du sens, de la prouesse et de la courtoisie qu'elle supposait.

«—Soyez, demoiselle, la bienvenue! répondit Claudas. La dame qui vous envoie peut avoir entendu dire de moi plus de bien qu'il n'y a; mais, si je savais en quoi elle s'est méprise, je travaillerais à m'amender. Dites-moi, par la chose que vous aimez le mieux, pourquoi je devrai perdre ses bonnes grâces.

«—Vous m'avez conjurée de façon à me contraindre à parler. Oui, l'on avait dit à ma dame que nul ne vous surpassait en sens, débonnaireté, courtoisie; elle m'avait envoyée pour juger de la vérité de ce rapport, et je vois que vous manquez des trois grandes vertus du prud'homme: le sens, la débonnaireté, la courtoisie.

«—Si je ne les ai pas, vous avez, demoiselle, juste raison de tenir faible compte du reste. Il peut m'être arrivé d'agir en fou, en félon, en vilain; mais je n'en ai pas gardé le souvenir.

«—Il faut donc vous le rappeler. N'est-il pas vrai que vous retenez en prison les deux enfants du roi Bohor? pourtant, tout le monde sait qu'ils ne vous ont jamais fait dommage. N'est-ce pas une manifeste félonie? Les enfants réclament surtout les soins, la douceur, l'indulgence: comment serait débonnaire celui qui les traite avec rudesse et injustice? Vous n'avez pas plus de sens que de bonté; car, si l'on parle des fils du roi Bohor, vous donnez à penser que votre intention est d'abréger leurs jours: on les prend en pitié, et l'on vous hait, à cause d'eux. Est-il sage de donner sujet à tous les gens honnêtes de vous accuser de déloyauté? Si vous aviez en vous la moindre courtoisie, ces deux enfants, dont la naissance est plus haute que la vôtre, seraient ici, à la première place et traités en fils de roi. On vanterait alors la gentillesse qui vous ferait tenir les orphelins en honneur, tant qu'ils ne sont pas en âge de recueillir leur droit héritage.

«—Dieu me garde! fait Claudas, je reconnais que j'ai suivi jusqu'à présent un mauvais conseil, et j'entends faire mieux désormais. Allez, mon connétable, à la maison des deux fils du roi Bohor, et conduisez-les ici avec leurs maîtres, dans la compagnie de chevaliers, valets et sergents. Je veux qu'on les traite en fils de roi.»

Le connétable obéit; il arrive à la chambre des deux enfants, comme ils étaient encore émus d'un grand trouble causé par Lionel. Lionel était le cœur d'enfant le plus démesuré que l'on pût voir; aussi Galehaut, le vaillant seigneur des Îles foraines, le surnomma-t-il Cœur sans frein, le jour qu'il fut armé chevalier.

La veille, les deux enfants assis au souper mangeaient de grand appétit et, suivant leur habitude, à la même écuelle, quand Lionel, jetant les yeux sur Pharien son maître, vit qu'il se détournait pour cacher ses larmes. «Qu'avez-vous, beau maître, à pleurer? lui demanda-t-il.—Ne vous en souciez, répond Pharien, il ne servirait à rien de le dire.—Je le veux pourtant savoir, et, par la foi que vous me devez, je vous demande de me l'apprendre.

«—Pour l'amour de Dieu, répond Pharien, ne me contraignez pas à parler d'une chose qui ne pourrait que vous affliger.—Eh bien! je ne mangerai pas avant de le savoir.

«—Je vous le dirai donc: je pensais à l'ancienne grandeur de votre lignage; à la prison où vous êtes enfermés; à la grande cour qu'on tient, en ce moment, où vous devriez tenir la vôtre.

«—Quel homme ose tenir sa cour où je devrais tenir la mienne?—C'est le roi Claudas de la Déserte; il porte aujourd'hui la couronne dans cette ville, la première de votre héritage. Il vient d'armer chevalier son fils, et c'est pour moi grand sujet de deuil, de voir tant abaissé le noble lignage que Dieu jusqu'alors avait tant protégé.»

En écoutant Pharien, l'enfant sent son cœur gonfler; il donne du pied contre la table, la renverse et se lève, les yeux rouges, le visage ardent, comme si le sang allait crever ses joues. Pour mieux ruminer sa douleur il sort de la chambre, monte plus haut et va s'accouder à une fenêtre donnant sur les prairies. Pharien l'a bientôt rejoint: «Sire, au nom de Dieu, dites ce que vous avez: pourquoi nous laisser ainsi? Revenez à la table, vous avez besoin de manger; faites au moins semblant de le faire, pour votre jeune frère qui ne touchera pas seul à votre écuelle.—Non, laissez-moi, je n'ai pas faim.—Eh bien, nous ne mangerons pas non plus.—Quoi! n'êtes-vous pas à moi, mon frère, son maître et vous? J'entends que vous retourniez à table, et pour moi, je ne mangerai pas avant d'avoir fait ce que j'ai en pensée.—Dites-moi quelle est cette pensée: vous devez la confier à ceux qui pourraient y mettre conseil.—Je ne la dirai pas.—Et moi, je quitte votre service; dès que vous ne nous demandez plus conseil, nous sommes devenus inutiles.» Pharien fait un pas en arrière, et Lionel qui l'aimait tendrement lui crie: «Ah! maître, ne me quittez pas: vous me feriez mourir: je vais tout vous dire. Je ne veux pas m'asseoir à table avant d'être vengé de ce roi Claudas.—Et comment pouvez-vous espérer de le faire?—Je lui manderai de venir me parler, et quand il sera venu je le tuerai.—Et quand vous l'aurez tué?—Les gens de ce pays ne sont-ils pas mes hommes? Ils me feront secours, et, s'ils me manquent, j'aurai la grâce de Dieu qui vient en aide au bon droit. Bien soit venue la mort, si je la reçois pour mon droit défendre! Ne vaut-il pas mieux mourir à honneur que d'abandonner à d'autres son héritage? Mon âme n'en sera-t-elle pas mieux à l'aise, et qui déshérite fils de roi ne lui enlève-t-il pas plus que la vie?

«—Non, beau sire, dit Pharien, vous ne ferez pas cela: vous y perdriez la vie avant celui que vous tenteriez de frapper. Attendez que vous soyez en âge; alors vous aurez des amis, des soutiens de votre droit.» Tant le prie Pharien que Lionel consent à remettre à un autre temps ses projets de vengeance. «Faites seulement, dit-il, que je ne voie pas Claudas ni son fils; je ne pourrais me contenir en leur présence.»

Il se mit au lit, et Pharien ne dormit pas, car il savait que rien ne pouvait distraire Lionel de sa résolution. Le lendemain il fallut de nouvelles instances des maîtres pour décider les deux enfants à rompre le jeûne. Ils étaient à table, quand arriva le connétable du roi Claudas. En preux et courtois chevalier, il s'agenouilla devant Lionel et lui dit: «Sire, monseigneur le Roi vous salue. Il mande et prie vous, votre frère et vos maîtres de venir voir sa cour; il entend vous y recevoir comme il convient de recevoir fils de rois.»

«—J'irai!» dit aussitôt Lionel, en se levant le visage illuminé de joie. «Beau maître, faites compagnie à ces nobles seigneurs, pendant que je passerai un instant dans la chambre voisine.» Il sort, appelle un chamberlan et lui demande un riche couteau qu'on lui avait donné pour joyau. Comme il le passait sous sa robe, Pharien, inquiet de ce qu'il était allé faire, entrevoit la lame et l'arrache de ses mains. «Alors,» dit Lionel, «je ne sortirai pas; vous me haïssez, je le vois, puisque vous m'enlevez ce qui est à moi, ce qui ferait ma joie.—Mais, sire, reprend Pharien, y pensez-vous? Pourquoi voulez-vous emporter cette arme? Laissez-la moi prendre, je saurai la cacher mieux que vous.—Me la donnerez-vous quand je la demanderai?—Oui, si vous ne vous en servez que par mon conseil.—Je n'entends rien faire qui soit à blâmer ni qui puisse tourner à dommage pour vous.—Le promettez-vous?—Écoutez-moi, beau maître, vous avez le couteau, gardez-le; peut-être en aurez-vous besoin plus que moi.»

XI.

Ils rentrent dans la salle et bientôt se mettent à la voie; les enfants sur deux palefrois, leurs maîtres en croupe. À leur approche, tous les gens du palais sortent pour les voir. On les regarde avec intérêt, on pleure, on prie Dieu de les rétablir un jour dans leurs honneurs: les écuyers se disputent à l'envi le soin de les descendre. Ils montent les degrés en se tenant par la main. Parmi les chevaliers du roi Claudas, il en était beaucoup qui avaient été les hommes des rois de Gannes et de Benoïc, et qui ne voyaient pas sans crainte ces beaux enfants en puissance du roi de la Déserte. Lionel avançait la tête haute, promenant fièrement sa vue de tous les côtés de la salle, comme jouvenceau de haut et noble parage.

Pour Claudas, il était assis sous un dais et sur un faudesteuil de grande richesse. Il portait la robe dans laquelle il avait été sacré roi de Bourges. Devant lui, sur un soc d'argent, brillait la couronne royale; et, sur un autre soc en forme de candélabre, une épée claire et tranchante, un sceptre d'or garni de pierres précieuses.

Il fit bel accueil aux enfants du roi Bohor et parut surtout frappé du noble semblant de Lionel. Il lui fit signe d'approcher; l'enfant s'avança près de l'épée et de la couronne. Le roi pour lui faire honneur tend sa coupe en l'invitant à la vider. Lionel ne paraît pas l'entendre: ses yeux ne se détournent pas de la belle épée luisante. «Heureux, pensait-il, qui pourrait donner un coup de cette épée!» Claudas suppose que la timidité l'empêche seule de prendre la coupe, et, dans le même instant, la demoiselle du lac qui s'était approchée des enfants presse de ses mains les joues de Lionel: «Buvez, beau fils de roi, et comptez sur moi!» Ce disant, elle ceint la tête des deux enfants d'un chapelet de fleurs odorantes, et passe à leur cou un fermail d'or garni de pierres précieuses. «Et maintenant, dit-elle à Lionel, buvez, beau fils de roi.—Oui, mais un autre paiera le vin.» Aussitôt les voilà pris tous les deux d'un violent transport; car la vertu des fleurs, la force des pierres les pénétrait d'une ardeur dévorante. Lionel avait pris la coupe: «Brise-la, frère, contre terre,» dit Bohor. Lionel la lève à deux mains et la fait retomber de toute sa force sur le visage de Claudas, qu'il frappe et refrappe sur les yeux, le nez, la bouche. Du tranchant de la coupe, il lui entr'ouvre le front, puis, tirant à lui les deux candélabres, il renverse le sceptre et l'épée, jette la couronne sur le pavé, la foule aux pieds, en fait jaillir les pierreries. Aussitôt le palais retentit de cris, tous se lèvent de table, les uns pour arrêter les enfants, les autres pour les défendre.

Le roi avait glissé de son siége, pâmé, couvert de sang et de vin. Dorin s'était élancé pour le venger, Lionel avait saisi l'épée, et Bohor, le grand sceptre à la main, lui venait en aide. Sans l'intérêt que bien des chevaliers présents portaient aux enfants, leur vaillance eût servi de peu; déjà même, épuisés de fatigue, ils allaient être mis sans défense, et Claudas, en revenant à lui, jurait qu'ils ne lui échapperaient pas. Alors Sarayde, la sage demoiselle, les entraîne vers la porte; Dorin les y poursuit. Lionel se retourne, rassemble toutes les forces qui lui restent et le frappe à deux mains de sa tranchante épée. Dorin veut parer le coup du bras gauche, la lame tranche le bras, descend sur la joue, entame la gorge; et Bohor, levant le sceptre dont il s'est emparé, lui fait une large ouverture au front. Dorin tombe, pousse un dernier cri et meurt. Alors on n'eût pas entendu Dieu tonner. Claudas s'élance sur les enfants; Sarayde se souvient à propos des enseignements de la Dame du lac, prononce un mot, et, par l'effet d'un enchantement, les enfants prennent l'apparence des deux lévriers, et les lévriers celle des deux enfants. Claudas que la fureur aveugle hausse l'épée devant lui; Sarayde se jette en avant et couvre les enfants, si bien que la pointe de l'acier l'atteint et lui fend le visage, au-dessus de l'œil droit. Le sourcil en garda toujours la cicatrice. À la vue du sang qui l'inonde, elle s'effraie et pousse un cri: «Ah! roi Claudas, vous me faites bien regretter d'être venue dans votre cour; que vous ont pu faire les beaux lévriers qui m'accompagnaient?»

Claudas regarde et ne voit plus devant lui que les lévriers. Les enfants lui paraissent s'enfuir; il court vers eux, les joint, lève l'épée tranchante qui retombe sur la barre de la porte et éclate en morceaux. «Dieu soit loué! se dit-il alors, mon arme s'est brisée avant d'avoir touché les enfants du roi Bohor de Gannes. Je n'aurais trouvé personne en cour pour me justifier de les avoir frappés. Ils mourront, mais après avoir été jugés, et sans qu'on puisse me blâmer.» Alors, jetant le tronçon de l'épée, il saisit les deux enfants et les donne à garder à ses plus fidèles serviteurs.

Et si le roi Claudas regrette son fils, les deux maîtres, Pharien et Lambègue, ne sont pas moins affligés que lui. Ils croient leurs deux jeunes seigneurs aux mains de leur ennemi et ne doutent pas qu'ils ne soient jugés à mourir. Mais il faut ici revenir à la demoiselle du lac.

XII.

Sarayde ne tint pas grand compte de sa blessure, toute profonde qu'elle fût. Elle s'enveloppa le visage d'une large bandelette, et rejoignit les écuyers demeurés à la porte de Gannes. Les deux enfants, toujours sous la forme de lévriers, la suivaient. Mais, avant d'arriver au bois où l'attendaient les écuyers, elle rompit l'enchantement, et Lionel et Bohor reparurent tels qu'ils étaient réellement.

Sarayde reçut les compliments de la Dame du lac à laquelle elle amenait les deux enfants. Lancelot, quand elle arriva, était à la chasse, et, quand il revint, la Dame du lac lui annonça qu'elle lui avait trouvé deux gentils compagnons. Il les regarda, leur tendit la main et se sentit pris d'une amitié vive pour eux. Dès le premier jour tous les trois mangèrent à la même écuelle, et reposèrent dans le même lit.

XIII.

Claudas cependant rendait les derniers honneurs au corps de son fils. Il prononçait sur lui une longue et douloureuse complainte, sans prendre souci du nouvel orage qui allait fondre sur lui.

Toute la ville de Gannes s'était en effet émue en apprenant que les deux fils de leur droit seigneur étaient retenus et qu'ils allaient être jugés par la cour des barons de la Déserte. Les chevaliers de Gannes, les bourgeois de la ville avaient pris les armes, et Pharien, dès qu'il fut rentré dans la tour avec son neveu Lambègue, l'implacable ennemi de Claudas, avait mandé tous ses amis pour tenir conseil avec eux. Ils avaient tous juré de mourir avant de laisser à Claudas le temps de frapper les deux enfants. La tour était à eux; ils en fermèrent les issues et la munirent de provisions. Quand ils surent que Claudas avait mandé les hommes de la Déserte, dans la crainte d'un prochain soulèvement des hommes de Gannes, ils prirent les devants et allèrent l'assiéger dans son palais. «Nous avons, dit Pharien, plus de gens que le roi Claudas ne peut en réunir. Nous avons pour nous le droit, puisqu'il s'agit de la vie de nos seigneurs; nous gagnerons, en les défendant, honneur dans le siècle, bon loyer dans le ciel; car on doit, pour garder le corps de son droit seigneur, mettre le sien en péril. Mourir pour lui, c'est comme si l'on mourait pour les Sarrasins.»

Chevaliers, sergents, bourgeois et fils de bourgeois entourèrent le palais au nombre de plus de trente mille. Le roi Claudas, à leur approche, demanda froidement ses armes. Il endossa le haubert, laça le heaume, pendit l'écu à son cou et ferma l'épée acérée à son flanc gauche. Puis il se montra aux fenêtres, tenant en main sa grande hache de combat. «Pharien,» demanda-t-il au sénéchal qu'il aperçut dans la foule, «qu'y a-t-il, et que veulent toutes ces gens?

«—Ils redemandent leurs droits seigneurs, les fils du roi Bohor.

«—Comment, Pharien! ne sont-ils pas comme vous mes hommes?

«—Sire roi, nous ne sommes pas venus ici pour tenir plaids. J'avais en garde les deux fils du roi Bohor; il faut que vous nous les rendiez. Demandez ensuite ce qu'il vous plaira, vous nous trouverez prêts à y faire droit: mais, si vous refusez de nous rendre les enfants, nous saurons bien les reprendre; il n'est pas un seul de ceux que vous voyez ici qui ne soit prêt à mourir pour les défendre contre vous.

«—Chacun fasse donc comme il pourra. Sans vos menaces, j'aurais peut-être accordé de plein gré ce que je refuse maintenant.»

L'assaut commença aux arcs, aux arbalètes, aux frondes tortillées. Pierres, flèches et carreaux volent par milliers. Le feu est ensuite allumé et lancé par les frondes. Claudas fait ouvrir la grande porte et sort la lourde hache en mains. Les dards pleuvent sur lui, pénètrent dans son haubert; il tient bon, et malheur à ceux qui s'aventurent trop près de lui! Mais, à la fin, Lambègue fend la foule, arrive à lui et lui coule le fer de son glaive dans le haut de l'épaule. Le roi tombe de cheval; pour ne pas mesurer la terre il s'adosse au mur, et d'un suprême effort arrache l'arme sanglante. Lambègue revient à la charge; si bien qu'après une longue défense, Claudas fléchit et tombe sans connaissance. L'autre pose un genou sur lui, délace son heaume, et levait déjà le bras pour lui trancher la tête, quand Pharien accourt, assez à temps pour lui arracher des mains sa victime. «Que vas-tu faire, beau neveu? Veux-tu tuer le roi qui a reçu ton hommage? S'il t'avait déshérité, encore le devrais-tu défendre de mort.—Comment! fils de mauvaise mère, répond Lambègue, voudrez-vous garantir le traître infâme qui vous a honni, qui menace aujourd'hui la vie de nos seigneurs liges?—Neveu, écoute-moi: il n'est jamais permis de pourchasser la mort de son seigneur, avant de lui avoir rendu la foi. Quelque chose qu'ait fait Claudas ou qu'il veuille faire, nous sommes ses hommes et tenus de garantir sa vie. Nous ne nous sommes levés contre lui que pour le salut des enfants de notre premier seigneur que nous avions en garde.» Ce disant, Pharien saisissait le nazal du heaume de Claudas et découvrait son visage à demi. Et le roi qui avait bien entendu ce qu'il avait dit: «Ah! Pharien, soyez loué! Prenez mon épée, je la rends au plus loyal des chevaliers. Je vous remettrai les deux enfants; mais ils n'auraient eu rien à craindre, quand même je les eusse tenus dans la tour de Bourges.»

Pharien aussitôt donna l'ordre de cesser l'assaut. Il apprit aux gens de Gannes que le roi Claudas consentait à rendre les enfants, et qu'ils ne devaient pas tarder à les revoir. Puis il entra dans le palais avec Claudas; les deux lévriers, que tout le monde croyait reconnaître pour les fils de Bohor, furent amenés et remis aux mains de leurs maîtres. Pharien, après les avoir montrés au peuple assemblé devant les murs du château, les reconduisit dans la tour. Beaucoup le blâmaient d'avoir préservé de mort le roi Claudas, et Lambègue surtout frémissait de rage en songeant à l'occasion qu'il avait perdue. Mais, dans la tour, tout respirait la joie causée par la délivrance et le retour des deux enfants.

Quand vint la nuit, à l'heure où la demoiselle Sarayde détruisait l'enchantement, les lévriers reparurent à la place de Lionel et Bohor. Qu'on se représente l'étonnement, la douleur, l'indignation des chevaliers de Gannes! «Claudas,» crient-ils, «nous a trompés. Il faut retourner vers lui, le déchirer en mille morceaux, mettre tout à feu et à sang.» De toutes les douleurs, la plus grande fut celle de Pharien. Il tordait ses poings, déchirait ses vêtements, égratignait son visage, sanglotait et poussait des cris qu'on entendait à distance. Le bruit fut alors si général que Claudas finit par en distinguer les échos. Il demande d'où provenaient ces éclats de voix.—«De la grande tour.» Il envoie un sergent, qui revient bientôt épouvanté. «Ha! sire,» dit-il, montez à cheval, fuyez. Tout le peuple arrive pour abattre le palais et vous arracher la vie. Ils disent que vous avez tué les deux fils de leur ancien roi, et que vous n'avez donné que deux lévriers à leur place.» Claudas ne comprend rien à ce qu'on lui réclame: il demande cependant ses armes, quoique tout meurtri des blessures reçues dans le précédent combat. «Ah!» s'écrie-t-il douloureusement, «royaumes de Gannes et de Benoïc, combien vous me donnez de tourment! et quel grand péché commet celui qui déshérite les autres! Pour lui plus de paix, plus de sommeil. Est-il une tâche plus dure que de gouverner le peuple dont on n'a pas le cœur? Hélas! dame nature reprend toujours le dessus, les hommes reviennent toujours à leur droit seigneur. D'ailleurs il n'est pas supplice pareil à celui de voir un autre jouir de ses propres honneurs, régner où l'on devrait régner soi-même: nulle douleur comparable à celle de l'exil et du déshéritement.»

Ainsi parlait et pensait Claudas, entouré de tous ses chevaliers armés, devant les portes de son palais. La nuit venait de tomber, les rues voisines étaient tellement éclairées de torches et de lanternes qu'on eût pu se croire en plein midi. Pharien, au premier rang, avant de donner le signal, prononçait à haute voix la complainte funèbre des enfants, quand le roi Claudas demanda à lui parler: «Pharien, dites-moi, que veulent toutes ces gens? Est-ce pour mon bien ou mon dommage qu'ils se sont assemblés?—Sire,» dit Pharien, «vous deviez nous rendre les deux fils du roi Bohor, et vous avez à leur place livré deux chiens. Le nierez-vous? Les voici devant vous.»

Claudas regarde, paraît surpris, interdit. Après avoir un peu pensé: «Voilà bien, dit-il, les lévriers que la demoiselle avait amenés ce matin. C'est elle qui en aura fait l'échange contre les enfants. Mais, beau doux ami Pharien, ne m'accusez pas: devant tous vos amis, je suis prêt à jurer que j'ai tenu ce que j'avais promis, et que le blâme de ce qui arrive ne peut retomber sur moi. Je consens à garder même votre prison jusqu'au moment où l'on saura ce que les enfants sont devenus.»

Pharien ajoute foi aux paroles de Claudas; car il avait vu la demoiselle mener en laisse les lévriers et couronner de fleurs les deux enfants. Mais l'offre que lui fait le roi Claudas de tenir sa prison le met dans une autre crainte. Il connaît la haine furieuse de son neveu Lambègue, et la vie de Claudas lui paraît en grand danger, s'il vient à le prendre en sa garde. Lambègue le défiera ou le frappera sans le défier, et, dans les deux cas, il aura une vengeance à poursuivre: contre Claudas, en raison de l'injure qu'il lui a faite en lui enlevant l'amour de sa femme; contre Lambègue, meurtrier de celui qui se sera confié à sa garde. Il répond donc au roi que, tout en ajoutant foi à ses paroles, il ne peut promettre que les gens de Gannes soient aussi faciles à persuader. «Laissez-moi leur parler, avant de rien décider.»

Il revient aux barons et bourgeois de Gannes qui l'attendaient avec impatience, les heaumes lacés, les écus pendus au cou: «Le roi Claudas,» leur dit-il, «se défend de trahison; il a cru livrer les enfants du roi, et il offre de tenir votre prison, jusqu'à ce qu'on découvre le secret de cette aventure. C'est à moi qu'il veut se confier; mais je ne consentirai à le garder que si vous me promettez de ne rien tenter contre lui, avant de savoir ce que les enfants sont devenus.

«—Beau neveu, je ne suis pas étonné de t'entendre ainsi parler; on ne peut demander un grand sens dans un cœur d'enfant. Tu as maintes fois témoigné de ta prouesse, mais tu as encore besoin de consulter le miroir de parfaite prud'homie. Laisse-moi te donner un peu du sens qui te manque. Tant que tu compteras parmi les jeunes, use de discrétion dans les conseils; ne parle pas avant que les anciens n'aient donné leur avis. En bataille, tu ne dois attendre ni vieux ni jeune; élance-toi des premiers, fais si tu le peux le plus beau coup. Mais, dans le conseil, c'est aux enfants à attendre les hommes d'âge; et, s'il est beau de mourir en combattant, il est honteux de parler avant son tour pour dire une folle parole. Tous ceux qui m'écoutent savent mieux que toi distinguer quel est sens, quelle est folie. Peut-être quelques-uns vont-ils cependant demander la tête de Claudas: mais alors comment échapperons-nous à la honte d'avoir immolé sans jugement notre seigneur lige? De bon ou de mauvais gré, ne lui avons-nous pas fait hommage et prêté serment de fidélité, à mains jointes? Une fois engagés, ne sommes-nous pas tenus de garder son corps envers et contre tous? La plus grande félonie est, nous le savons, de porter la main sur son seigneur. S'il a mépris envers son homme, l'homme doit en porter plainte devant la cour, qui l'ajournera à quinzaine pour montrer son droit. Le seigneur refuse-t-il de réparer le méfait ou de le reconnaître, l'homme doit lui rendre son hommage, non pas secrètement, mais en pleine assemblée de barons.

«Et l'homme en renonçant à l'hommage ne reprend pas encore le droit de frapper son ancien seigneur, à moins qu'il n'en soit le premier frappé. Maintenant, vous, seigneurs et bourgeois, si vous me donnez sûreté que le roi Claudas n'ait rien à craindre de vous tant qu'il sera sous ma garde, je consentirai à le tenir en ma prison; et, si vous refusez, chacun alors fasse de son mieux! Mais au moins ne perdrai-je pas mon âme, ni dans ce monde mon honneur, en consentant à la mort sans jugement de celui qui fut mon seigneur lige.»

Pharien s'éloigna afin de leur laisser toute liberté de se conseiller. Les plus jeunes barbes, animées par Lambègue, l'emportèrent en décidant qu'ils ne désarmeraient pas si Claudas ne se rendait sans conditions et sans recours à d'autres juges. Ils le déclarent à Pharien, qui va retrouver aussitôt le roi Claudas: «Sire, défendez-vous le mieux que vous pourrez: ils ne veulent pas entendre raison, ils demandent que vous vous rendiez à eux sans condition.—Et vous, Pharien, que me conseillez-vous?—De combattre jusqu'à la mort; le droit les quitte pour venir à vous, et chacun de vos hommes vaudra, croyez-le, deux des leurs. Comme votre homme, je me sépare de ceux qui veulent votre mort: mais, Sire, jurez-moi sur les saints que vous n'avez rien tenté contre les fils du roi mon ancien seigneur, qu'ils vivent tous deux et que vous n'avez pas en pensée de les faire mourir. Non que je soupçonne votre loyauté; mais parce que votre serment me mettra le cœur plus à l'aise, et me permettra de soutenir en toutes les cours que je suis revenu vers vous uniquement par devoir.»

Claudas lui tendit la main gauche, et dressant la main droite vers le moutier qu'on apercevait à petite distance: «Par les saints de ce moutier, dit-il, les enfants du roi Bohor de Gannes n'ont été tués ni blessés de ma main; j'ignore ce qu'ils sont devenus, et, s'ils étaient à Bourges, ils n'auraient encore rien à craindre de moi, bien qu'ils m'aient causé le plus grand deuil du monde.»

L'assaut du palais fut une seconde fois commencé. Claudas se défendit comme un lion; Pharien ne voulut tendre son glaive contre nul chevalier de la terre de Gannes; mais il se contentait de défendre le corps du roi, en désarmant ceux qui le serraient de trop près. La nuit força les assiégeants à se retirer avant d'avoir fait la moindre brèche aux murailles. Un chevalier d'assez mince prud'homie, le châtelain de Hautmur, proposa de revenir au conseil de Pharien, en promettant de ne pas attenter aux jours de Claudas, tant qu'il garderait la prison de Pharien. «Lambègue et moi, dit-il, ne prendrons pas d'engagement; nous éviterons de nous trouver au milieu de ceux dont Claudas recevra la promesse. Ainsi resterons-nous libres de nous venger tous de ce méchant roi.»

Si les chevaliers et les bourgeois de Gannes ne voulaient pas se parjurer, ils n'étaient pas fâchés d'en voir d'autres éviter de s'engager comme eux. Ils envoyèrent vers Pharien pour lui dire qu'ils consentaient à promettre de ne pas attenter aux jours de Claudas, si Claudas consentait à tenir prison. Pharien porta leurs paroles au roi, tout en prévoyant que Lambègue et le châtelain de Hautmur auraient grande peine à maîtriser leur mauvais vouloir. «Sire,» lui dit-il, «je vous porte les offres des hommes de la ville: mais il faut, en tous cas, nous prémunir contre la trahison: une fois en ma garde, c'est moi qui serais à jamais honni s'il vous arrivait malheur. Ce n'est pas, vous le savez, que je vous aime: je vous hais au contraire, et n'attends qu'une occasion légitime de venger ma propre injure; mais je n'entends donner à personne le droit d'accuser ma prud'homie. Mon conseil est que vous revêtiez de vos armes un des deux chevaliers qui voudront bien consentir à partager votre prison.—Pharien,» répond Claudas, «j'ai confiance en vous, je ferai tout ce qu'il vous plaira de me conseiller.»

Pharien, accompagné du roi, alla trouver les gens de la ville: «Seigneurs, j'ai parlé à notre seigneur le roi. Il consent à tenir ma prison, sur la promesse que vous m'avez faite de ne pas tenter de l'arracher de ma garde. Approchez, sire roi Claudas: vous allez vous engager à tenir ma prison, dès que je vous avertirai de le faire.» Le roi lève la main et prend l'engagement qui lui est demandé.

«—Je veux aussi que vous soyez accompagné des deux plus hauts barons de vos domaines, tels que les sires de Châteaudun et de Saint-Cyr. Un roi couronné ne doit pas avoir pour compagnons de captivité des ribauds ou de pauvres sergents.»

Claudas retourne sur ses pas et décide aisément à le suivre les deux barons proposés par Pharien: il revient avec eux, après avoir changé d'armes avec le seigneur de Saint-Cyr. Pharien leur fait promettre de ne pas sortir de prison sans qu'il leur en ait donné congé; puis revenant à ceux de Gannes: «Bonnes gens,» leur dit-il, «vous allez jurer de ne rien tenter contre la vie ou la sûreté de mes trois prisonniers.» Tous ceux qui l'entendent prononcent le serment, et la foule se dissipe avec une satisfaction apparente. Claudas et ses deux compagnons sont conduits dans la grande tour de Gannes par Pharien et douze chevaliers, au nombre desquels se trouvèrent Lambègue et le sire de Hautmur. Comme ils passaient le dernier degré, Lambègue approche du chevalier revêtu des armes de Claudas et lui enfonce son épieu dans la poitrine. Le chevalier, frappé d'un coup mortel, tombe aux pieds de Pharien qui, frémissant d'indignation, prend une hache appendue aux parois de la salle et s'élance sur son neveu. «Comment!» crie Lambègue, «voulez-vous me tuer pour m'empêcher de punir l'odieux Claudas? Laissez-moi au moins le temps de l'achever.» Pharien ne répond qu'en laissant tomber sa hache sur lui: malgré l'écu dont se couvre Lambègue, le tranchant traverse le cuir sous la boucle, descend sur le bras gauche, entre dans les chairs jusqu'à l'os de l'épaule. Lambègue tombe couvert de sang, et Pharien montrant une lance et une épée posées sur le râtelier: «Défendez-vous, sire roi; je suis avec vous contre ces félons; tant que j'aurai un souffle de vie, ils ne vous toucheront pas.»

Des dix chevaliers qui étaient venus avec Lambègue et Hautmur, nul ne voulut faire mine de les seconder: Pharien d'un second coup de hache eut raison du sire de Hautmur; il revenait à son neveu, résolu de lui arracher la vie, quand celle qui avait le plus vrai sujet de haïr Lambègue, la femme épousée de Pharien, sortit tout échevelée de la chambre où elle était depuis si longtemps retenue, et se jetant entre l'oncle et le neveu: «Ah! gentil Pharien, cria-t-elle, ne tuez pas le meilleur chevalier du monde, le fils de votre frère! vous en auriez à jamais honte et regret. S'il hait tant le roi Claudas, c'est, vous le savez, pour l'amour de vous dont il voulait venger la honte. C'est moi seule que vous devez tuer; je l'ai mieux mérité que lui.» À la vue de cette femme accourant défendre son implacable accusateur, Pharien s'était arrêté; puis, sans répondre, s'était rejeté sur le sire de Hautmur qui venait de se relever. Les dix autres chevaliers de leur côté défendirent leur compagnon, fondirent sur le sénéchal et l'eurent bientôt couvert de sang. C'en était fait de lui, si Lambègue ne se fût redressé et n'eût aussitôt pris le parti de son oncle. De part et d'autre on baisse les épées, les glaives: les dix chevaliers descendent les degrés de la tour, et la dame ne perd pas un seul moment pour étancher le sang et bander les plaies de Pharien. Lambègue mêlait ses larmes au sang qui l'inondait; peu à peu, Pharien sent apaiser son ressentiment, il regarde tour à tour sa femme, son neveu; il leur tend en pleurant ses deux mains. Lambègue apprit de lui que ce n'était pas Claudas qu'il avait frappé, et se repentit sincèrement de sa déloyale agression. Ici l'histoire laisse Pharien et les prisonniers, pour revenir aux enfants que la Dame du lac a recueillis.

XIV.

Le bon accueil que les enfants du roi Bohor avaient reçu de la Dame du lac et de Lancelot ne leur avait pas fait oublier Pharien et Lambègue. Ils pleuraient, perdaient leurs couleurs et paraissaient maigrir à vue d'œil. La dame s'en aperçut et voulut savoir ce qu'ils pouvaient désirer; à toutes les demandes, ils opposaient un silence farouche. Lancelot fut plus heureux: il apprit ce qu'ils étaient, ce qu'ils avaient fait, leur séjour dans la tour de Gannes, leur arrivée chez Claudas, le danger auquel ils avaient échappé, grâce à la demoiselle aux deux lévriers; le grand coup d'épée que Dorin avait reçu, enfin leur inquiétude du sort des deux maîtres. Lancelot sentit en les écoutant qu'il les en aimait plus: comme il avait pris sur eux, sans le vouloir, une grande autorité: «Soyez toujours,» leur dit-il, «ce que vous avez été chez Claudas: fils de roi doit être sans pitié pour ceux qui l'ont dépouillé; fils de roi doit passer en prouesse tous les autres.»

Pour la Dame du lac, elle jugea qu'il était temps de réunir les maîtres et les deux enfants. Mais Pharien avait à se défendre des bourgeois de Gannes qui le tenaient à son tour assiégé, l'accusant d'avoir pris contre eux le parti de Claudas, et d'avoir sacrifié les fils du roi Bohor. La Dame du lac donna mission à l'une de ses demoiselles de se rendre à Gannes, et d'en ramener Pharien. Lionel, quand elle partit, lui confia sa ceinture et celle de son frère: «En les reconnaissant, lui dit-il, ils n'hésiteront pas à vous suivre. Mais, ajouta la Dame du lac, contentez-vous, demoiselle, de ramener les deux maîtres. Il ne faut pas laisser deviner à d'autres le secret de ma demeure.»

En arrivant à Gannes, la demoiselle s'enquit de celui qui parmi les habitants avait le plus d'autorité. On lui désigna Léonce de Paerne, proche parent du roi Ban, qui ne tenait rien de Claudas et demeurait fidèle aux héritiers des deux rois de Gannes et de Benoïc. Sans éveiller la défiance des bourgeois, Léonce entra dans la tour où Pharien et Lambègue étaient assiégés. Qu'on se représente la joie des deux maîtres en reconnaissant aux mains de la demoiselle la ceinture de leurs élèves qui, leur dit-on, ne désiraient rien tant que de les revoir! «Ma demoiselle, dit Pharien, vous connaissez les mauvais sentiments des gens de la ville: ils nous accusent de félonie et ne me croiront pas quand je leur dirai que les deux jeunes princes sont en pleine, sûreté; ils voudront les voir.—En cela, dit la demoiselle, je ne saurai les satisfaire. Je ne puis que vous conduire vers eux et sans compagnie.»

Pharien parla aux gens et bourgeois de Gannes: «Bonnes gens, apprenez d'heureuses nouvelles de nos seigneurs, les fils du roi Bohor. Ils ne sont pas chez Claudas. Si vous ne m'en croyez, choisissez le plus sûr d'entre vous; il sera conduit avec Lambègue dans la maison où les enfants font séjour. Quand ils vous auront dit qu'ils ont vu nos seigneurs Lionel et Bohor, et qu'ils les ont laissés en bonnes mains, vous reconnaîtrez le peu de fondement de vos soupçons, et vous nous permettrez de sortir.» Quoique suspendus entre la joie de cette nouvelle et la crainte de quelque tromperie, les gens de Gannes accueillirent l'offre de Pharien et choisirent Léonce de Paerne pour accompagner Lambègue.

Léonce suivit ces instructions et prit la direction de Tarasque, tandis que Lambègue était conduit en vue du lac. L'onde, à mesure qu'ils avançaient, parut s'éloigner, jusqu'à ce qu'ils se trouvèrent devant une grande porte qui s'ouvrit devant eux, sans que Lambègue pût deviner ce que le lac était devenu.

Bohordin reçut avec des transports de joie son cher maître; mais Lionel, ne voyant pas Pharien, ressentit un violent dépit et passa sans dire mot dans une autre chambre. Il y trouva la demoiselle qui les avait ramenés de Gannes. Sarayde faisait bander la plaie qu'elle avait reçue en se jetant entre Claudas et Lionel. Il parut surpris de la voir défigurée, car il était nuit quand ils étaient sortis de l'hôtel du roi, et il ne s'était alors aperçu de rien.

«Hé, demoiselle,» dit-il, «voilà une plaie qui vous a bien enlaidie!—Vraiment, Lionel? Et pensez-vous que puisse m'en savoir gré celui pour lequel je l'ai reçue?—Vous devez lui être plus chère que son propre corps. Il doit vous accorder tout ce qu'il vous plaira demander.—Mais si j'étais ainsi défigurée pour vous?—Alors, je vous aimerais, je vous écouterais mieux que personne au monde.—Me voilà donc bien heureuse, car ce coup vient de l'épée de Claudas, quand je me jetai entre elle et vous, au sortir de son hôtel.—Ah! demoiselle, vous pouvez compter sur moi: vous méritez bien mieux d'être ma maîtresse que Pharien, lui que j'aimais tant et qui n'est pas venu me voir, tout en devinant le chagrin que son éloignement me causait. Oui, j'aurais été le seigneur du monde entier, qu'il en eût été le maître aussi bien que moi. Maintenant, c'est vous seule que je veux aimer et écouter, vous qui avez mis en danger votre corps pour épargner le mien.»

La demoiselle attendrie ne peut retenir ses larmes. Elle prend l'enfant dans ses bras, le baise au front, aux yeux, à la bouche. En ce moment, Lambègue ouvrait la porte, et se mettant à genoux devant Lionel: «Cher sire, comment vous êtes-vous tenu, depuis que nous vous avons perdu de vue?—Mal, répond l'enfant; mais je suis bien maintenant; j'ai oublié tous mes chagrins.» La demoiselle le tenait toujours embrassé: «Beau sire, reprend Lambègue, mon oncle, votre maître vous salue.—Ce n'est plus mon maître. Vous qui nous avez rejoints, vous êtes celui de mon frère Bohordin; pour moi, je suis à cette demoiselle. Dites-nous cependant comment le fait Pharien.—Sire, il est, grâce à Dieu, en bon point; mais il a eu de mauvais temps à passer.» Il conte alors ce qui leur est arrivé depuis le jour de leur séparation: le siége de la tour, le soulèvement des barons et des bourgeois de Gannes; la retraite de Claudas. «Et Dorin, reprend Lionel, est-il remis du coup que mon frère lui a porté?—Remis, dit en riant Lambègue, comme celui qui ne s'en plaindra jamais.—Dites-vous qu'il soit mort?—Oui, je l'ai vu glacé, sans âme, le corps en bière.—Oh! s'il en est ainsi, je suis sûr de rentrer en mon droit héritage. Dieu laisse vivre assez longtemps Claudas, pour lui apprendre ce qu'il en coûte de ravir la terre des autres!» Tous s'émerveillèrent de ces fières paroles. Lambègue alors fit comprendre à l'enfant que Pharien ne pourrait sortir de la tour avant d'avoir persuadé aux gens de Gannes que leurs jeunes seigneurs étaient à l'abri des poursuites de Claudas. Et la Dame du lac, arrivant, demanda à Lionel s'il voulait aller le voir. «—Dame, je suivrai ce que me conseillera ma demoiselle.—Et comment a-t-elle pris tant de pouvoir sur vous?—Voyez,» répond-il, en mettant à découvert la plaie que la demoiselle avait reçue au visage, «voyez si elle n'a pas payé assez cher le droit de me commander.—Vraiment, dit la Dame du lac, elle n'a pas perdu ses peines; si vous vivez âge d'homme, elle entendra parler de votre prud'homie.»

Il fut du voyage de Tarasque. Avec lui vint un chevalier pour lequel il témoignait une affection particulière, et un varlet chargé de son arc et de ses flèches. Souvent, de l'épieu qu'il tenait en main il lançait aux bêtes et aux oiseaux, car nul ne savait viser et jeter aussi juste que lui. Ils arrivèrent au château, où les attendait Léonce de Paerne qui reconnut les deux enfants et s'agenouilla devant eux en pleurant de joie. «Ah! madame, dit-il, vous avez recueilli les fils d'un roi, le plus preux des hommes, sauf le roi Ban son frère, qui sans doute avait un plus haut renom de chevalerie. Vous, comme nous, connaissez peut-être toute la grandeur de leur lignée; ils sont plus nobles encore, de par leur mère, car ils tiennent au sang même qu'avait daigné prendre le roi des cieux. Et si les prophéties disent vrai, c'est par un des fils des rois Ban et Bohor que les temps aventureux de la Grande-Bretagne doivent être mis à fin.»

Lionel, en écoutant ces paroles, rougit, pâlit et fondit en larmes. «Qu'avez-vous, Lionel?» lui demande sa nouvelle maîtresse, en le prenant par le menton; «voulez-vous déjà me quitter? Êtes-vous déjà fatigué de ma maîtrise?—Oh! non! douce demoiselle; je pleure pour la terre de mon père, qu'un autre retient. Sans mes hommes, comment puis-je conquérir honneur?» Lancelot le regardant alors avec dédain: «Fi! beau cousin, dit-il, fi! de pleurer pour défaut de terres! Vous n'en manquerez pas, si vous ne manquez pas de cœur. Preux, vous les gagnerez par prouesse, et par prouesse vous les garderez.»

Tous ceux qui entendirent ainsi parler Lancelot furent surpris de cette hauteur de sagesse dans un âge si tendre: la Dame du lac parut seulement étonnée de ce nom de beau cousin qu'il avait donné à Lionel. Les larmes du cœur lui en montèrent aux yeux; mais, revenant à Léonce de Paerne, elle lui fit entendre que les enfants ne pouvaient être nulle part aussi bien en sûreté qu'auprès d'elle. «Vous, Lambègue, ajouta-t-elle, vous allez retourner vers votre oncle Pharien et nous l'amènerez. Ne demandez pas qui je suis; il vous suffira de savoir que mes châteaux n'ont rien à craindre des entreprises de Claudas. Je vais charger quelqu'un de vous conduire par les détours de cette enceinte; et vous ne ramènerez que Pharien et Léonce de Paerne.»

Tant qu'il avait été chez la Dame du lac, Léonce n'avait cessé de regarder le doux et gracieux visage de Lancelot. Chemin faisant, et comme ils approchaient de Tarasque: «Avez-vous, dit-il à Lambègue, remarqué les paroles de l'ami de nos deux seigneurs? jamais il n'en vola de plus fières des dents d'un enfant. Il eut grandement raison d'appeler Lionel son cousin.—Comment, reprit Lambègue, pourraient-ils être parents? nous savons que le roi Ban n'eut qu'un fils, et ce fils mourut le même jour que lui.—Croyez-moi, c'est Lancelot: c'est le fils du roi Ban. Je l'ai bien regardé, et j'ai reconnu les traits, le regard, l'allure du roi de Benoïc. Le cœur me l'a dit; rien ne m'empêchera de voir en lui monseigneur Lancelot.»

Mais la Dame du lac, après le départ de Léonce et de Lambègue, avait ramené les enfants dans son palais. Elle prit aussitôt Lancelot à l'écart, et lui dit d'une voix qu'elle essayait de rendre sévère: «Comment avez-vous eu la hardiesse d'appeler Lionel votre cousin? Ne savez-vous pas qu'il est fils de roi?—Dame,» répond-il en rougissant un petit, «le mot m'était venu à la bouche, et je ne l'ai pas retenu.—Or, par la foi que vous me devez, dites lequel pensez-vous le plus gentil homme de Lionel ou de vous?—Dame, je ne sais pas si je suis de lignage aussi noble que lui, mais au moins ne m'arrivera-t-il jamais de pleurer de ce qui l'a fait pleurer. On m'a souvent dit que d'un homme et d'une femme sont issues toutes gens; je ne comprends pas alors comment il y a dans les gens plus ou moins de gentillesse, hors celle qui vient de prud'homie. Si le grand cœur fait le gentil homme, j'ai bonne confiance d'être au nombre des plus gentils.—C'est là, reprit la Dame du lac, ce qu'on pourra voir; mais au moins puis-je déjà dire que, si vous avez toujours le cœur aussi haut, vous n'avez pas à craindre de manquer de noblesse.—Vous le croyez aussi, madame?—Assurément.—Soyez donc bénie, pour m'avoir laissé l'espoir d'atteindre à la plus haute gentillesse. Je n'ai pas regret d'avoir été jusqu'à présent servi par deux fils de roi, puisque je puis un jour les atteindre et même les dépasser.»

La Dame du lac était de plus en plus ravie du grand sens de Lancelot: sa tendresse pour lui ne pouvait être plus grande; mais un regret se mêlait aux mouvements de son cœur. L'enfant devait bientôt atteindre l'âge de recevoir les adoubements de chevalier; elle ne pourrait alors le retenir plus longtemps. Il lui resterait Lionel, mais à son tour Lionel la quitterait, puis enfin Bohordin. Au moins alors, pensait-elle, elle les suivrait de loin; elle s'attacherait à prévoir, à prévenir leurs dangers, à leur transmettre ses avertissements, ses conseils. Elle ne le sentait que trop; tout son bonheur était concentré dans l'amour qu'elle portait à ces trois enfants, et surtout à Lancelot.

XV.

Lambègue et Léonce de Paerne, revenant aux bourgeois de Gannes pour les rassurer sur le sort des deux fils de Bohor, pensaient que Pharien allait recouvrer sa liberté; Pharien le croyait aussi et déjà se disposait à ramener au roi de Bourges les trois otages qu'il en avait reçus: mais les gens de la ville ne furent pas d'avis de rendre ces otages, dans la crainte d'une attaque prochaine de Claudas; et Pharien, ne voulant pas les leur abandonner, dut se résigner à partager encore leur prison.

Claudas en effet ne pouvait oublier que la mort de son fils demandait vengeance. Il parut bientôt avec un ost formidable devant les murs de Gannes. Alors les bourgeois s'humilièrent devant Pharien et le conjurèrent d'user de son crédit auprès du roi de Bourges, pour désarmer sa colère. «J'irai volontiers à lui, dit Pharien, et j'ai bon espoir de le fléchir. Mais, comme il faut tout prévoir, et qu'il n'y a jamais dans les hommes autant de bon ou de mauvais qu'on peut le supposer, vous allez me jurer, si je ne revenais pas, de venger ma mort sur les trois otages.»

Les barons jurèrent sur les saints, Pharien revêtit ses armes et monta à cheval. En le voyant arriver de loin, Claudas courut à lui les bras tendus et voulut le baiser sur la bouche: «Sire, dit Pharien en se reculant, je veux avant tout connaître ce que vous entendez faire. Vous venez assiéger une ville où sont mes pairs et mes amis; je me suis rendu leur caution que vous les épargneriez. La honte en sera sur moi, si vous me démentez.—Comment! répond Claudas, Gannes n'est-elle pas ma ville; n'êtes-vous pas tous mes hommes? De quel droit me fermez-vous vos portes?—Sire, quand on voit avancer une ost, il est prudent de se mettre en défense. Rassurez les citoyens; dites que vos intentions sont amicales, que vous ne songez pas à la vengeance, et nos portes vous seront ouvertes.—N'y comptez pas!» reprend Claudas, «j'entends faire justice, et dès que je serai entré.

«—Je vous le répète, sire, les gens de Gannes sont sous ma garantie; je vous demande, comme votre homme, de ne pas pourchasser ma honte. S'ils ont mal fait envers vous, entendez-les; ils sont prêts à faire amende.

«—Je ne veux rien entendre. Le meurtre de mon cher fils Dorin réclame vengeance; si je ne la poursuivais, je serais tenu pour honni par mes barons de la Déserte.»

Pharien dit alors: «Sire Claudas, tant que vous avez eu besoin de mon service, je ne vous l'ai pas refusé; aujourd'hui que vous n'avez plus égard à mon conseil, je déclare renoncer à votre fief; ailleurs serai-je peut-être mieux écouté. Et vous, seigneurs barons de la Déserte, qui penseriez votre roi honni s'il daignait pardonner à ses hommes de Gannes, nous verrons de quel secours vous lui serez. Vous ne parliez pas ainsi, quand, à la porte même de son palais, j'arrêtai le glaive qui allait le frapper à mort. Grâce à Dieu, nous avons dans la ville assez de chevaliers pour vous bien recevoir. En attendant, si quelqu'un veut soutenir ici que les barons de Gannes sont indignes de pardon, je le défie, et suis prêt à lui faire confesser le contraire.»

Notes in this chapter

Note 1 · En la marche de Gaule et de la petite Bretagne régnaient jadis deux frères, époux de deux sœurs. Ban, l'aîné, était roi de Benoïc, Bohor étaNote 2 · Les royaumes de Benoïc et de Gannes devaient hommage à celui de la petite Bretagne, dont le souverain, nommé Aramont, mais plus ordinairemenNote 3 · Le sénéchal remonta dans la tour, et bientôt on entendit un grand mouvement d'hommes et de chevaux. Les gens de Claudas étaient déjà dans leNote 4 · On le trouve, dans une autre laisse, à la cour du roi Artus, emportant les prix des behours et des quintaines, méritant d'être admis parmi lNote 5 · Revenons au roi Ban, que nous avons laissé franchissant la petite porte du château de Trebes, avec la reine, leur enfant et un fidèle sergenNote 6 · La reine, à cette nouvelle épreuve, voulut s'élancer et suivre dans le lac la demoiselle: mais le valet qui s'était hâté de revenir la retinNote 7 · Comme elle chevauchait dans cette forêt, elle fit rencontre d'un chevalier qui longtemps avait servi loyalement le roi Bohor, mais qui avaitNote 8 · La dame[9] qui venait d'emporter Lancelot au fond du lac était une fée. En ce temps-là on donnait le nom de fées à toutes les femmes qui se Note 9 · On ne peut douter que Merlin n'eût été engendré dans une femme par un de ces malins esprits qui fréquentent notre monde et sont tellement poNote 10 · Pharien n'avait pas oublié les recommandations de la bonne reine de Gannes; il pourvut à la nourriture des deux enfants, prit un soin particNote 11 · Rentré chez lui, le sénéchal ne dit pas un mot de reproche ou de plainte, mais il alla prendre sa femme par la main et la conduisit dans la Note 12 · La dame qui avait voulu prendre soin des premières années du fils de la reine de Benoïc l'avait mis d'abord, ainsi qu'on a vu plus haut, souNote 13 · Ne demeura guère que l'enfant rejoignît son maître et trois des compagnons: ils s'étonnèrent de le voir revenir sur un maigre roncin, tenantNote 14 · Le roi rougit de confusion en écoutant ces paroles. Les chevaliers assis autour de lui laissaient le manger pour attendre ce que le prud'homNote 15 · La Dame du lac savait tout ce qu'Adragain avait dit des deux fils du roi Bohor, qu'ils étaient enfermés dans la tour de Gannes. Elle cherchaNote 16 · «—Comment! bel oncle,» dit alors Lambègue, «pouvez-vous bien vous porter garant du meurtrier de nos seigneurs liges! Oh! si l'on savait toutNote 17 · Ils partirent, traversèrent la vallée de Nocorrange, à l'entrée de la forêt de Briosque[19]. Cette forêt paraissait fermée par le lac, dont Note 18 · La Dame du lac voulut conduire elle-même les deux enfants et Lambègue jusqu'à Tarasque. Sur ces entrefaites parut Lancelot qui venait de se Note 19 · Nul ne répondait au défi: «Roi de Bourges, reprend-il, je ne suis plus votre homme, je suis dégagé de tout devoir envers vous; que vos baron
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