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Les Romans de la Table Ronde (3 / 5)

LANCELOT DU LAC. (continued 3)

Reading edition

Ils prennent du champ, reviennent et se frappent rudement; ils font plier sous eux les arçons: mais le glaive du Chevalier malade perce l'écu, s'ouvre passage dans le haubert, et y laisse le fer et le bois. Ils tombent de cheval en même temps; le Chevalier malade relevé le premier s'élance sur l'autre chevalier l'épée haute. Mais il ne trouve plus qu'un corps inerte; l'âme s'en était allée.

Il remonte à grand'peine, et gagne lentement la forêt. Ses écuyers rassemblent des branches et des rameaux, en forment une litière qu'ils enferment dans un merveilleux tissu de soie, présent de la Dame du lac. Après avoir doucement couché leur seigneur, ils attachent à la litière deux beaux palefrois et se remettent lentement en marche.

XXVI.

Messire Gauvain, de son côté, avait commencé sa quête. Après avoir erré quinze jours sans rien apprendre du chevalier vainqueur de la Douloureuse garde, il fit rencontre d'une demoiselle à laquelle il ne manqua pas de demander nouvelles de celui qu'il cherchait. C'était précisément la pucelle que la Dame du lac avait envoyée au Blanc chevalier pour lui indiquer le chemin de la Prison douloureuse. «Ah! dit-elle, vous êtes monseigneur Gauvain qui nous aviez laissées dans la Douloureuse garde!—Ce n'était pas à moi, demoiselle, à vous en tirer: mais enfin quelles nouvelles de notre chevalier?—Suivez votre chemin; peut-être en apprendrez-vous quelque chose.» Cela dit, elle laissa Gauvain à l'entrée d'une forêt.

Quand il en sortit, il vit la prairie couverte de nombreux pavillons, et non loin de lui deux palefrois traînant lentement la litière du Chevalier malade. Il alla demander aux écuyers à qui la litière appartenait.—«À un chevalier gravement blessé, qui vient de s'endormir.» Gauvain n'insista pas et revint aux pavillons de la prairie. Il voit bientôt passer deux chevaliers qui allaient prendre le frais dans le bois. Il les salue et apprend d'eux que ces tentes sont au roi des Cent chevaliers. On ne désignait pas autrement ce prince, parce qu'il se faisait toujours accompagner ainsi: le livre de Merlin le nomme Aguiguenon, et celui de Lancelot, Malaquin; il était cousin de Galehaut, et la terre d'Estrangor qui lui appartenait était sur les marches de Norgalles et de Cambenic.

Comme ils s'éloignaient, Gauvain vit sur la même voie deux écuyers qui portaient une bière. «Leur seigneur, dirent-ils, venait d'être tué pour avoir soutenu qu'il aimait moins le navré que celui qui l'avait navré.—Et quelles étaient les armes de celui qui mit à mort votre seigneur?—Un écu de sinople à la bande blanche de belic; à le voir, on eût cru qu'il était lui-même assez malade.—Oh! pensa Gauvain, ce doit être le chevalier que je cherche et qui déferra le chevalier navré à la cour du roi.» Il allait rentrer dans la forêt, quand il remarqua à peu de distance une enceinte de lances formée autour d'un riche pavillon devant lequel était assis Helain le blond, un des meilleurs chevaliers de la Table ronde. «Soyez le bienvenu, monseigneur Gauvain! lui dit Hélain en se levant; où allez-vous ainsi?—En quête d'un chevalier qu'on porte en litière.—Mais le jour baisse; vous n'espérez pas le retrouver, une fois la nuit venue: remettez à demain votre quête.» Gauvain y consentit et entra dans le pavillon.

Celui-ci, le lendemain, se fit poser à terre sous un grand orme, pour prendre le frais et essayer de dormir. Vient à passer une dame richement accompagnée; elle veut voir quel est ce chevalier endormi, descend, se baisse, lui découvre le visage, et reconnaît en fondant en larmes celui qui l'avait délivrée des poursuites du roi de Northumberland. «Ah! dit-elle aux écuyers, guérira-t-il?—Nous le croyons.» Réveillé par le bruit, le malade a beau se détourner, elle lui porte les mains sur le visage et lui couvre de baisers la bouche et les yeux. «Cher seigneur! disait-elle, ne vous cachez pas, je vous ai reconnu: je vous demande en grâce de consentir à attendre chez moi votre parfaite guérison; vous n'aurez à craindre aucun indiscret, et nous prendrons de vous tout le soin possible.»

C'était encore, on l'a déjà deviné, la dame de Nohan, que le Chevalier malade ne put se défendre de suivre. La litière se remit en marche: ils passèrent devant la Douloureuse garde sans s'y arrêter, et descendirent dans un des châteaux de la dame, qui était à dix lieues de Nohan. Le chevalier y séjourna jusqu'au temps de sa parfaite guérison.

Nous ne suivrons pas Gauvain dans tous les incidents de sa quête; nous ne dirons pas comment il rencontra le félon Bréhus sans pitié, frère de Brandus; comment il se défendit de ses mauvais tours, et apprit enfin le nom du vainqueur de la Douloureuse garde. Ces aventures multipliées et assez confuses peuvent être facilement distraites du livre de Lancelot.

XXVII.

Une fois guéri de ses blessures, notre chevalier remerciait la dame de Nohan et prenait congé d'elle. Il rencontra le soir même un écuyer chevauchant à toutes brides. «Qui vous oblige à tant de hâte?» lui dit-il en passant devant lui.—«Je cherche celui qui seul peut nous tirer de peine; madame la reine est dans la Douloureuse garde, et les gens du château jurent de la retenir tant que ne sera pas revenu le preux chevalier qui l'a conquise. La reine a envoyé des messagers sur toutes les routes pour s'enquérir de lui et le prier de venir la délivrer.—Bel ami, dit le Chevalier, madame la reine sera-t-elle délivrée si celui dont tu parles rentre dans le château?—Assurément.—Retourne, et dis à madame la reine qu'il arrivera cette nuit ou demain matin.—Mais j'ai ordre de ne revenir qu'après avoir vu ce chevalier.—Rapporte que tu l'as vu.—Vous êtes donc celui que je cherche?—Eh! tu me fais parler malgré moi.»

Alors la porte de fer tourne sur ses gonds et s'ouvre de nouveau; il trouve en dehors un repas abondant dont il avait grand besoin. Une voix lui crie: «Maintenant, vous avez le choix de demeurer quarante jours dans le château, ou de tenter de conquérir la double clef des enchantements.—Je préfère, dit-il, le second parti.»

Le Chevalier hésita un instant, le puits seul paraissant offrir un obstacle insurmontable. Cependant il se souvient du serment qu'il a prononcé, remet l'épée dans le fourreau, prend son écu par l'extrémité des guiches, et le lance de toute sa force au visage de l'éthiopien: la hache écartèle l'écu, mais elle y reste engagée. D'un grand élan, le Chevalier saute de l'autre côté du puits en levant les mains qu'il arrête sur le cou de l'éthiopien. Celui-ci fait de grands efforts pour dégager sa hache, et cependant le Chevalier lui étreint la gorge et le frappe au visage à poings fermés. Force lui est de lâcher son arme, il fléchit, tombe à la renverse; le Chevalier, tombé en même temps que lui, se relève, le saisit par les pieds et le précipite dans le gouffre.

Alors il regarde autour de lui. Une femme de cuivre merveilleusement émaillé tenait de la main droite la double clef des enchantements. Pour les prendre il approche d'un pilier de cuivre dressé au milieu de la salle. Des lettres creusées dans le métal disaient: La grosse clef déferme le pilier, la menue le coffre. Il ouvre le pilier, aperçoit le coffre; mais, quand il touche à la seconde clef, il entend un bruit si effroyable, des cris si perçants, que le pilier lui-même en est ébranlé. Il se signe, ouvre le coffre, et de trente tuyaux de cuivre sortent autant de voix distinctes, plus douloureuses l'une que l'autre. De là partaient tous les enchantements répandus dans le château. De violents tourbillons se forment et de noires vapeurs, puis des clameurs aussi épouvantables que si tous les diables d'enfer eussent été là réunis. En réalité, il s'y en trouvait un assez grand nombre. Le Chevalier sent ses forces l'abandonner; il tombe pâmé devant le pilier: quand il revient à lui, le pilier, l'image de cuivre, le puits, les deux chevaliers qui gardaient la première porte, tout avait disparu. Le souterrain était ouvert, il en sortit tenant dans ses mains la double clef des enchantements. En repassant par le cimetière, il n'y trouva plus de tombes, de lettres ni de heaumes; il s'agenouilla dans la chapelle, déposa les clefs sur l'autel et monta au palais.

Comment peindre la joie illuminant tous les visages, et dire les actions de grâces qu'on lui rendit! Il sut alors que la reine n'avait pas été retenue prisonnière et qu'on s'était entendu pour le tromper et le décider ainsi à revenir à la Douloureuse garde. Il ne s'y arrêta qu'une seule nuit et, dès le lendemain, il fit ses adieux à ceux qu'il venait de délivrer de la cruelle oppression des démons.

À compter de ce moment, la ville, le bourg et le château ne s'appelèrent plus que la Joyeuse Garde: nous en reparlerons plus d'une fois.

XXVIII.

Le Chevalier revient sur ses pas. Cette fois la porte se tire devant lui; il est conduit dans une chambre haute où ses écuyers le désarment. La dame eut tout loisir d'admirer la beauté de son corps et la bonne grâce de ses mouvements. On cornait le dîner, quand arrive le maître de la bretêche: «Ah! sire, lui dit la dame en le débarrassant de ses armes, vous avez pour hôte le preux jouteur dont vous me parliez, celui qui vainquit l'assemblée.—Dame, dit sévèrement le bon chevalier, vous n'êtes pas courtoise d'avoir découvert l'écu que je tenais caché.—Pardonnez, sire, à ma curiosité; elle nous permet de vous rendre tout l'honneur qui vous est dû.—En effet, dit à son tour le maître du logis, vous êtes l'homme que je désirais le plus connaître. Non que vous m'ayiez bien traité à la deuxième assemblée; vous nous avez renversés, moi et mon cheval l'un sur l'autre, et peu s'en fallut que j'en eusse le cœur crevé.»

On se mit au manger. Les nappes ôtées, le bon chevalier demande au maître de la maison ce qui l'avait obligé à sortir armé. «Je revenais de garder un pont, dans l'espoir de voir passer celui qui promit au navré de combattre quiconque aimerait mieux celui qui l'avait navré. Le navré était mon ennemi mortel, pour avoir tué le frère de ma mère: vous comprenez que, pour venger cette mort, je donnerais ma vie.»

Ces paroles désolèrent le bon chevalier, qui regretta bien de les avoir provoquées. Il cacha son émotion; les lits furent dressés, ils allèrent reposer. Mais lui ne put dormir: toute la nuit il gémit et pleura; car il se voyait contraint, pour éviter le parjure, de provoquer celui qui lui donnait une si courtoise hospitalité.

De grand matin, il se présente devant son hôte, tout armé, à l'exception du heaume et des gants: «Beau sire, dit-il en s'agenouillant, vous m'avez fait grande courtoisie; je vous demande un don, pour le temps que je resterai dans votre maison.—Sire, relevez-vous; sauf mon honneur, il n'est rien que je puisse vous refuser.—Grand merci! avouez donc que vous aimez mieux le navré que celui qui l'a navré.

—«Sainte-Marie! êtes-vous donc le chevalier qui jura de venger le navré?

—«Vous l'avez dit.» Le châtelain resta un temps sans parler. Enfin: «Sire, dit-il, sortez d'ici; j'aime mieux le navré que le mort.»

Le bon chevalier partit avec sa demoiselle et les écuyers. Mais bientôt il voit accourir le maître de la bretêche, entièrement armé. «Chevalier, dit-il, j'aime mieux le mort que le navré. Je ne pouvais refuser le don que je vous avais promis, pour le temps où vous seriez mon hôte; mais nous sommes en pleine campagne.»

Notre chevalier veut inutilement l'apaiser. Ils prennent du champ; la rencontre est assez rude pour que tous deux vident les arçons et soient jetés sous le ventre de leurs chevaux. Ils se débarrassent, jettent leurs écus, brandissent les épées et se frappent à coups redoublés. Le maître de la bretêche perd le premier de ses forces; il recule: l'autre, tout en le tenant de court, le prie de reconnaître qu'il aime mieux le navré. «À Dieu ne plaise que je démente ce que j'ai dans le cœur!» Le bon chevalier le ménage moins; le fait reculer jusqu'à la rive, et le prie encore d'accorder ce qu'il lui demande.—«Jamais!» D'un dernier coup il l'étend à terre; il appuie un genou sur sa poitrine, il délace son heaume: «Vous pouvez encore sauver votre vie.—Plutôt mourir!» Pour ne pas l'achever de son épée, le bon chevalier le saisit, le soulève et va le jeter dans le courant. Cela fait, il s'éloigne en regrettant le serment qui vient de le contraindre à tuer un prud'homme qui lui avait donné le pain, le sel et le gîte.

XXIX.

Après avoir ainsi combattu et mis à mort malgré lui le vavasseur chez lequel il avait reçu une si courtoise hospitalité, le Chevalier erra tristement le reste du jour sans trouver aventure. Il passa la nuit chez une dame veuve, à l'entrée d'une forêt voisine de Kamalot, et se remit en chemin le lendemain matin, toujours accompagné de la demoiselle du Lac et de ses deux écuyers. Bientôt il fit rencontre d'un valet monté sur un grand chasseur. «Valet, lui dit-il, quelles nouvelles?—L'arrivée à Kamalot de madame la reine.—Quelle reine?—La reine Genièvre, la femme du roi Artus.» Et, cela dit, le valet s'éloigne.

Le bon chevalier, tout pensif, arrive dans Kamalot. Il abandonne les rênes et laisse le coursier aller à l'aventure, jusqu'en face d'une maison forte. Aux fenêtres était une dame, en simple chemise et surcot, les tresses répandues sur les épaules: elle plongeait les yeux sur les prés et les bois. Le bon chevalier, sortant tout à coup de sa rêverie, la regarde et retient son cheval pour la contempler plus longtemps.

Vint alors à passer un chevalier armé de toutes armes, qui lui demande ce qu'il a tant à regarder. L'autre ne l'entend pas et ne fait nulle réponse. «Je demande ce que vous regardez,» dit l'inconnu en le poussant au bras.—«Ce qui me plaît; et vous n'êtes pas courtois de me jeter ainsi hors de mes pensées.—Je vous demande pourtant, par la chose que vous aimez le plus, quelle est cette dame que vous regardez si bien?—C'est madame la reine.—Est-ce à vous de savoir quelle est la reine? Bien m'est avis que vous ne regardez de ce côté que pour éviter de me parler. Après tout, auriez-vous le courage de me suivre?—Oh! répond le bon chevalier, si vous allez où je n'oserais aller, vous pouvez vous vanter de passer les plus renommés de prouesse.—Nous verrons bien.»

Yvain l'eût aisément reconnu s'il eût eu la ventaille abaissée et s'il eût gardé l'écu qu'il avait porté à la dernière assemblée. Mais celui qu'il avait choisi le matin ne donnait pas grande idée de lui. Yvain lui demande s'il tenait toujours à rejoindre son compagnon: «Assurément.—Repassez donc la rivière, vers le gué, un peu plus haut; suivez dans la forêt le chemin qui sera devant vous.» Cela dit, il le laisse, et le bon chevalier qui ne pouvait détourner ses yeux de la reine, au lieu de gagner le gué, suit les maisons sans penser où il va. Bientôt arrive Dagonnet, le sot chevalier, qui lui demande ce qu'il cherche; et, n'obtenant pas de réponse, saisit le cheval au frein et l'emmène, sans trouver la moindre résistance.

«Assurément, disait la reine à Yvain, ce chevalier vous doit la vie; sans vous il se fût noyé.—Et c'eût été dommage, répondait Yvain, car, malgré son écu enfumé, on voit qu'il est jeune et de bonne nature.—Mais voyez donc; n'est-ce pas encore lui qui se laisse arrêter? Allez voir, je vous prie, messire Yvain.» Yvain obéit, va reconnaître Dagonnet et les conduit en riant devant la reine. «En vérité, madame, vous aviez bien deviné; notre chevalier a été pris par Dagonnet.—Oui, dit le sot, je l'ai rencontré près du gué; je lui ai parlé, il n'a pas répondu: j'ai saisi le frein de son cheval, il m'a laissé faire, et je vous l'amène prisonnier.—C'est fort bien, Dagonnet, dit messire Yvain; si vous voulez, il restera sous ma garde.—J'y consens, dit le sot, mais en répondez-vous?—N'en soyez pas inquiet.»

Tout cela fit assez rire la reine et les dames et demoiselles qui l'entouraient; car on connaissait Dagonnet pour la plus couarde pièce de chair qu'on pût imaginer.

La reine cependant regardait le bon chevalier. Son grand air et sa bonne tenue n'échappaient pas à son attention. «Savez-vous, Dagonnet, dit-elle, le nom de votre prisonnier?—Non, madame; je n'ai pu tirer un seul mot de lui.» Au son de la voix de la reine, le bon chevalier, qui tenait sa lance par le milieu de la hampe, lève la tête, écarte les doigts de la main; le glaive tombe et va déchirer la soie du manteau de la reine. Surprise étrangement, elle dit à demi-voix: «Ce chevalier ne semble pas avoir en lui toute la sagesse du monde.—S'il en eût eu quelque peu, reprend Yvain, Dagonnet ne l'eût pas ramené jusqu'ici. Voyons, chevalier, qui êtes-vous?—Qui je suis? un chevalier.—Je le vois bien; et que demandez-vous?—Je ne sais.—Attendez-vous quelqu'un ou quelque chose?—Vraiment, je ne sais que dire.»

«Madame, dit Yvain, j'ai promis à Dagonnet de le garder; mais, si vous voulez me servir de garant, je le laisserai partir.—Oh! je puis, sans trop m'engager, répondre de lui à Dagonnet.» Messire Yvain relève la lance, la rend au prisonnier de Dagonnet, le conduit au bas des degrés, et lui montrant le gué: «Beau sire, voici le chemin qu'a pris celui que vous vouliez rejoindre.»

Cette fois, le prisonnier de Dagonnet passa le gué et entra dans la forêt, tandis que messire Yvain, curieux de savoir ce qui adviendrait de lui, montait à cheval sans chausser d'éperons, et le suivait à distance. Il le vit approcher d'un tertre sur lequel flottait un gonfanon. C'était l'enseigne du chevalier dont il avait perdu la trace, et qui justement alors descendait de leur côté. «Ah! sire, lui dit le prisonnier de Dagonnet, je vous rejoins enfin. Que me vouliez-vous, en m'engageant à vous suivre?—Avant tout, je veux savoir quelle est votre prouesse.—«C'est là ce que je montrerai volontiers.» Le chevalier s'éloigne un peu, va prendre son écu et sa lance, et pique vers le prisonnier de Dagonnet qui le reçoit comme il convient, et le fait sauter par-dessus les arçons. Puis, arrêtant au frein le cheval, il le présente au vaincu: «Reprenez-le, dit-il. J'ai mieux à faire que de vous l'enlever.—Non, il n'en sera pas ainsi; vous m'avez abattu, mais vous n'aurez pas le même avantage à l'escrime.—Vous le voulez? Voyons donc.» Il descend à son tour, met en avant l'écu, tire son épée et attend le chevalier. Les coups retentissent sur les écus et les heaumes: le prisonnier de Dagonnet gagne du terrain, pousse et fait reculer l'autre, qui, reconnaissant qu'il n'est pas de force, dit: «Je vous rends les armes; vous pouvez venir où je vous conduirai; le chemin ne sera pas long.—J'irai volontiers.» Ils remontent tous deux et chevauchent, suivis de près par messire Yvain; car ce qu'il avait déjà vu lui donnait envie d'en voir la suite.

Après avoir cheminé quelque temps, le chevalier vaincu dit: «Nous sommes ici près de la demeure de deux géants. Personne n'ose les aborder, s'il ne veut se déclarer ennemi du roi Artus et de la reine Genièvre. Voici le sentier qui conduit à eux; allez-y, si vous voulez.»

Le prisonnier de Dagonnet ne répond pas, mais pique des deux éperons, la lance sur feutre et l'écu devant la poitrine. Il est bientôt aperçu par un des deux géants, qui, d'une voix bruyante:

«Chevalier, si tu as en haine le roi Artus et la reine Genièvre, avance et sois le bienvenu. Si tu les aimes, viens recevoir la mort.—Par ma foi! je les aime, et je vais te punir de ne pas les aimer.» Le géant avance, lève une lourde massue; mais il était si grand, il avait les bras si longs, qu'il la fait porter au-delà du cheval du prisonnier de Dagonnet; elle ne frappe que la terre, pendant que notre bon chevalier, de la pointe de sa lance, le jette mort devant lui. L'autre géant arrive en ce moment, lève son énorme massue et la fait retomber sur la croupe du cheval; l'animal s'affaisse, les deux jambes rompues. Le prisonnier de Dagonnet se dégage: couvert de son écu, il marche sur le géant qui hausse une deuxième fois sa massue. Elle rencontre l'écu, l'écartèle et le met en pièces. Mais d'un revers de lance, le prisonnier de Dagonnet fait tomber le poing qui tenait la massue; et quand le géant hausse l'autre bras pour l'assommer d'un coup de poing, il est lui-même atteint du tranchant de l'épée qui, après lui avoir ouvert le ventre, descend sur son pied et le sépare de la jambe. Il fléchit et tombant de son haut ne peut continuer la lutte. Le vainqueur ne daigne pas lui arracher la vie. En ce moment Yvain se découvre au prisonnier de Dagonnet, qui lui dit en le reconnaissant: «Avez vous vu comment ces gloutons ont tué mon cheval?—J'enrage de me trouver à pied.—Calmez-vous, chevalier; voici le mien, que je vous prie de monter; dites seulement au chevalier que vous avez vaincu de me prendre en croupe jusqu'à Kamalot.—Grand merci de votre offre, sire! Vous, chevalier, descendez; laissez les arçons à monseigneur Yvain, et montez en croupe derrière lui.» C'est ainsi que rentra messire Yvain dans Kamalot. Il y arriva comme la reine revenait du moutier, appuyée sur messire Gauvain. Une grande compagnie les attendait dans la salle du palais; Yvain descendit au bas des degrés, laissa retourner le chevalier vaincu, et s'approchant de Gauvain: «Sire, dit-il, on parle beaucoup des aventures de Kamalot; mais je ne crois pas qu'il en soit arrivé de plus merveilleuses que celles dont je viens d'être témoin.—Contez-nous-les donc, dit messire Gauvain.» Yvain dit comment le prisonnier de Dagonnet avait réduit à merci l'autre chevalier; comment il avait attaqué deux géants, tué l'un, rendu l'autre incapable de nuire.—«En vérité, fit alors messire Gauvain, le prisonnier de Dagonnet, le vainqueur des géants, ne peut être que le nouveau seigneur de la Douloureuse garde.»

Dagonnet cependant faisait un bruit insupportable: «Le vainqueur de la Douloureuse garde et des assemblées de Galore, le dompteur de géants, est mon prisonnier! messire Gauvain lui-même n'a jamais fait pareille conquête. Je suis le premier chevalier du monde!»

XXX.

Le chevalier vainqueur des géants avait, en sortant de la forêt, rencontré un vavasseur revenant de la chasse avec un beau chevreuil troussé sur le roncin d'un écuyer. Ce vavasseur lui offrit l'hospitalité: «Vous serez bel et bien reçu, et vous aurez de ce chevreuil à votre souper.» Le Chevalier ne refusa pas et passa la nuit dans ce logis. Le lendemain, après avoir entendu la messe, il se fit armer et prit congé du vavasseur.

XXXI.

Illustration from Les Romans de la Table Ronde (3 / 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions

Le camp des Bretons s'étendait le long d'une rivière, à sept lieues environ de la cité de Malehaut. La jeune et riche dame qui retenait le Bon chevalier dans sa geôle avait perdu naguère son baron; mais elle était aimée de tous ses hommes, et quand on demandait aux gens du pays ce qu'ils pensaient d'elle, ils répondaient: «C'est la reine de toutes les dames.»

On a vu que, de la geôle où il était enfermé, le Bon chevalier pouvait entendre et voir tout ce qu'on faisait dans la grande salle. Plusieurs vassaux, au retour de la bataille livrée par Galehaut aux Bretons, ne manquèrent pas de raconter les grandes prouesses et les blessures dangereuses de monseigneur Gauvain. Le Bon chevalier fit alors signe à celui d'entre eux qui paraissait avoir le plus d'autorité sur la dame de Malehaut: «Je vous prie, dit-il, d'aller demander à votre dame la faveur d'un entretien.» Le prud'homme obéit, et bientôt vint tirer le prisonnier de la geôle pour l'amener dans la chambre haute.

«Beau sire, dit la dame, que me voulez-vous?—Dame, que vous me mettiez à rançon. Je suis un pauvre chevalier; mais il en est plus d'un, parmi les hommes du roi Artus, qui volontiers me rachèteraient.—Beau sire, répond la dame, je ne vous ai pas retenu dans l'espoir d'une rançon, mais pour la justice que je dois à mon sénéchal, dont vous avez tué le fils.—Je l'ai fait, dame, pour ne pas être parjure; mais, croyez-moi, s'il vous plaisait me mettre à rançon, vous n'en auriez pas regret. J'apprends que les échelles du roi Artus et du prince Galehaut doivent encore se rencontrer demain; laissez-moi prendre part à l'assemblée, et je promets de rentrer la nuit même en votre prison, s'il me reste assez de force pour y revenir.—Chevalier, je vous l'accorderai volontiers, à une seule condition: vous me direz votre nom.—Hélas! je ne le puis.—Vous n'irez donc pas à l'assemblée.—Je veux bien prendre l'engagement de vous satisfaire, dès que je le pourrai.—Eh bien, partez dès cette nuit, si vous voulez.—Grand merci, dame.» Et il fut reconduit à la geôle.

Cependant, l'armée des Bretons étant devenue plus forte, Galehaut crut pouvoir, sans en être blâmé, défier tout de bon le roi Artus. Il chargea le Roi-premier conquis (ainsi désigné pour avoir fait son hommage avant les autres) de conduire la première bataille, forte de quarante mille hommes d'armes. Elle occupa le côté de la rivière d'Hombre opposé au camp d'Artus. Avant que les Bretons ne fussent armés, le chevalier de la dame de Malehaut était arrivé, monté sur un grand destrier et couvert d'armes vermeilles que la dame de Malehaut lui avait préparées. Il s'était arrêté en face de la bataille du Roi-premier conquis; mais, au lieu de regarder devant lui, ses yeux se portaient sur les loges d'une tourelle que le roi Artus avait fait dresser assez près du gué, pour être mieux en état de suivre tous les mouvements de ses hommes. Aux loges était la reine avec ses demoiselles, puis, au fond de la tourelle, monseigneur Gauvain, condamné au repos par ses récentes blessures. Bientôt le Roi-premier conquis pousse dans le gué son cheval, pour avoir l'honneur du premier coup; le Chevalier vermeil, appuyé sur son glaive, ne semble pas songer à le recevoir. Alors les hérauts, les goujats de la partie des Bretons, se demandent que vient faire un fer-vêtu si peu pressé de combattre. «Chevalier! crient-ils, ne voyez-vous pas le Roi-premier conquis; n'irez-vous pas à lui?» Il ne les entend pas. Un ribaud plus insolent s'approche, détache l'écu et le passe à son cou, sans que notre chevalier ait l'air de s'en apercevoir. Un autre se baisse, prend une motte de terre mouillée et la lance sur le nasal du heaume, en criant: «À quoi songez-vous, fainéant?»

L'eau pénétrant dans les yeux, le Bon chevalier reprend ses esprits et voit le Roi-premier conquis, comme il touchait la rive bretonne. Il pousse à lui, lance baissée, et reçoit la première atteinte: mais, à défaut de l'écu, le haubert était de bonne trempe et ne fut pas entamé. Le roi brisa sa lance contre les mailles, et, plus vigoureusement touché, tomba lourdement à terre. Ce premier coup étonna grandement les hérauts qui avaient d'abord si mal jugé du Bon chevalier; et celui qui s'était emparé de l'écu revenant vers lui: «Sire, reprenez votre écu, il sera bien employé avec vous.» Le Bon chevalier laissa, sans daigner regarder, repasser l'écu à son cou; et cependant, la grande bataille du Roi-premier conquis, voyant le danger de leur seigneur, passait tout entière sur l'autre rive. Les premiers arrivés payèrent cher leur impatience: puis avancèrent les batailles du roi Artus, et la mêlée devint générale. Cette fois, l'avantage ne demeura pas aux plus nombreux, grâce aux surprenantes prouesses du Chevalier vermeil, qui rompait lances, abattait chevaux et cavaliers, tranchait têtes, bras et poitrines. La fin du jour put seule mettre un terme au carnage. Les gens du Roi-premier conquis s'éloignèrent en assez mauvais ordre, et ceux du roi Artus donnèrent au Chevalier vermeil tout l'honneur de la journée. Mais il avait disparu, et personne ne put dire ce qu'il était devenu.

Galehaut apprit du Roi-premier conquis que le roi Artus avait engagé tout ce qu'il avait amené d'hommes d'armes, et que la victoire des Bretons était due à la prouesse incomparable d'un seul chevalier. Le lendemain, il envoya au camp des Bretons le Roi des cent chevaliers et le Roi-premier conquis. Artus les reçut avec grand honneur: «Sire, dit le premier, Galehaut, le seigneur des Îles lointaines, nous envoie vers vous: il s'étonne d'avoir vu un si petit nombre d'hommes défendre les terres dont il réclame l'hommage. Il vous offre une année de trêve, pour vous donner le temps de rassembler tous vos chevaliers. Ce terme passé, tenez-vous pour averti de ne plus compter sur un second délai; et sachez que notre seigneur Galehaut se fait fort de retenir dans son parti le Chevalier vermeil, auquel vous avez dû l'honneur de la première assemblée.»

Cela dit, les messagers se retirèrent, laissant le roi Artus satisfait de la longue trêve qu'on lui accordait, humilié d'être contraint de l'accepter, inquiet surtout de cette menace de lui enlever le Chevalier à l'écu vermeil.

XXXII.

Celui-ci s'était hâté de revenir chez la dame de Malehaut. Épuisé de fatigue, il s'était, en arrivant, jeté sur sa couche, sans toucher aux mets préparés pour lui. La dame de Malehaut, sachant de retour les chevaliers qu'elle avait envoyés à l'ost du roi Artus, son suzerain, n'eut rien de plus pressé que de demander les nouvelles de la journée. Elle apprit qu'une rencontre des plus meurtrières avait eu lieu entre les Bretons et les hommes du Premier roi conquis, et qu'un chevalier aux armes vermeilles avait eu la meilleure part à la victoire. En entendant cela, la dame regarda en dessous une cousine germaine à laquelle elle laissait le soin de sa maison, et sitôt qu'elle put lui parler sans témoins: «Belle cousine, dit-elle, ne serait-ce pas notre chevalier? Je voudrais bien m'en assurer. S'il a tant combattu, on devra s'en apercevoir à ses armes et à ses meurtrissures.—Tenez-vous tant à le savoir? fit la cousine.—Plus que je ne pourrais dire; mais faites en sorte de n'en laisser rien deviner à personne.»

«Voyez, cousine, dit la dame, que vous semble de ces armes?—Que celui qui les porta n'est pas demeuré oisif.—Dites que le plus preux des hommes les a portées.—Puisque vous le dites, dame, cela peut bien être.

«—Venez, venez, reprend la dame, il faut aller le voir. Car enfin, avant de croire il faut voir.» Elles arrivent à l'entrée de la geôle demeurée entr'ouverte. La dame prend en sa main les chandelles, avance la tête dans la porte, et voit le chevalier étendu nu dans son lit, la couverture tirée jusqu'au dessous de la poitrine, les bras découverts en raison de la chaleur, les yeux entièrement fermés. Elle regarde, le visage était boursouflé, le cou froissé par la pression des mailles, le nez écorché, les épaules traversées de longues entailles, les bras tout à fait bleus des coups reçus, les poings enflés et rougis de sang.

Alors, revenant à la cousine: «À votre tour, regardez, et vous verrez merveilles.» Ce disant, elle entre dans la geôle pendant que la cousine passait sa tête dans la porte et ne semblait pas avoir assez de ses yeux. La dame lui donne à tenir les chandelles, et avance en relevant un peu sa robe. «Mon Dieu! que voulez-vous faire? dit la cousine.—Je ne serai pas contente si je m'en vais sans l'avoir baisé.—Ah! dame, qu'avez-vous dit? Gardez-vous-en bien; s'il venait à s'éveiller, il nous priserait moins, vous, moi et toutes les femmes. Ne soyez pas assez folle pour vous oublier ainsi.—Quelle honte peut-on craindre en se donnant à un tel prud'homme?—Aucune peut-être, s'il le prend en gré; mais, s'il refuse le don, la honte en sera doublée. Tel peut avoir toutes les beautés du corps qui n'aura pas les bontés du cœur; et peut-être, au lieu de tenir à déduit votre bonne volonté, la regardera-t-il comme une hardiesse outrageuse et vilaine. Ainsi, par votre faute, aurez-vous perdu tout le fruit de votre service.»

Tant lui dit la jeune cousine qu'elle l'entraîne sans faire plus. Et dès qu'elles sont revenues à leurs chambres, elles ne parlent que du chevalier, bien que la cousine fît tout ce qu'elle pouvait pour en abattre les paroles; car elle avait en soupçon que le cœur du prisonnier n'était plus à prendre. «Ce chevalier, dit-elle, pense sans doute à toute autre chose que vous ne supposez.—Quant à ses pensées, reprit la dame, je présume qu'elles sont les plus hautes du monde. Dieu, qui l'a fait le meilleur et le plus brave, doit avoir adressé son cœur vers ce que la terre a de plus grand et de plus parfait. C'est assurément pour l'avoir mis en haut lieu qu'on lui a vu faire tant de belles armes.» Mais ce cœur, en quel écrin l'avait-il placé? Combien elle eût donné pour en être la trésorière! Et s'il en avait disposé, au moins se promettait-elle de faire tout au monde pour découvrir qui le possédait.

Ainsi passa-t-elle plusieurs jours, se nourrissant d'espérances vaines, et ne sachant comment amener le prisonnier à lui découvrir ses pensées. Une seconde fois, elle le fit sortir de la geôle et conduire près d'elle: il voulut s'asseoir à ses pieds; elle ne le souffrit pas, et lui offrit un siége aussi élevé que le sien. «Sire chevalier, dit-elle, je vous ai fait tenir prison, pour satisfaire à mon sénéchal; mais, tant que j'ai pu, j'ai adouci la rigueur de votre captivité; et si votre bonté égale votre prouesse, vous m'en saurez un peu de gré.—Assurément, dame, répond le prisonnier, comptez-moi pour votre chevalier en tout temps, en tous lieux et dans toutes vos nécessités.—Grand merci! Or voici le guerdon que je demande; vous me direz qui vous êtes et où s'adressent vos vœux. Si vous désirez que la chose reste secrète, je promets de n'en jamais parler.—Dame, je ne puis le dire, à vous ni à personne au monde.—En vérité! résignez-vous donc à tenir prison jusqu'à la prochaine assemblée du prince Galehaut contre le roi Artus. Au lieu d'attendre près d'une année, si vous l'aviez voulu, vous seriez libre dès aujourd'hui. Mais je trouverai moyen de savoir ce que vous voulez cacher.—Comment ferez-vous?—J'irai à la cour du roi Artus, où l'on ne doit pas manquer de le savoir.—Dame, je ne puis vous retenir.»

Elle le renvoya avec de grands signes de ressentiment dont elle était pourtant bien éloignée, chaque jour augmentant au contraire le penchant qui l'entraînait vers lui. Elle fit bientôt ses préparatifs de départ, et, avant de quitter Malehaut, elle dit à sa cousine: «Je m'en vais trouver le roi Artus; et, bien que j'aie témoigné au chevalier grand dépit de n'avoir pu apprendre son nom, je sens trop que je ne puis le haïr. Je vous prie donc, cousine, d'aller pendant mon absence au-devant de tout ce qu'il pourra désirer: surtout gardez-le, en tout honneur de vous et de lui.» La demoiselle le promit, et la dame de Malehaut se rendit à Londres où séjournait alors le roi Artus, qui l'accueillit, ainsi que la reine, avec tous les honneurs possibles. Il n'y eut pas un seul de ses chevaliers, une seule de ses dames, qui ne reçût les plus beaux dons. La reine voulut même qu'elle n'eût d'autre hôtel que le sien, tant on lui savait gré du secours qu'elle avait envoyé à la dernière assemblée.

Le lendemain, le roi voulut savoir le motif de son voyage. «Sire, répondit-elle, j'ai une cousine dont l'héritage est menacé par un voisin redoutable pour sa vaillance personnelle et pour sa nombreuse parenté; nul n'ose se mesurer à lui, et je viens vous prier de me donner pour champion le Chevalier aux armes vermeilles, qui l'autre jour fit tant de belles armes.

«—Belle douce amie, répondit le roi, j'en atteste madame la reine, la chose que j'aime le plus au monde; je ne sais rien de ce chevalier. Il n'est de ma maison ni de ma terre, et mon plus grand désir serait de le voir et de me l'attacher.»

Ici, la dame de Malehaut ne put s'empêcher de sourire; la reine s'en aperçut et lui dit: «En vérité, je crois que vous savez mieux que nous quel est ce chevalier.—Non, madame, et je vous dirai, sur la foi que je dois à vous et au roi mon seigneur lige, que je ne venais ici que pour en savoir des nouvelles. Rien maintenant ne doit plus me retenir, et je vous demande congé.»

Les instances de la reine ne lui permirent pas de partir avant le troisième jour: mais il lui tardait bien de revoir le beau chevalier qu'elle gardait et que tant d'autres eussent désiré posséder. À peine arrivée, elle le fit sortir de la geôle, et d'un air affectueux: «Sire chevalier, dit-elle, je viens d'en apprendre tant de vous que je me sens toute disposée à vous mettre en liberté. Je vous laisse le choix de trois rançons.—Dame, dites votre plaisir.—Écoutez-moi donc:

«Vous me direz ou qui vous êtes et quel est votre nom,—ou quelle est la dame que vous aimez d'amour,—ou si vous comptez faire à la prochaine assemblée autant d'armes que dans la précédente.

«—Ah! dame, c'est me causer un grand ennui de me soumettre à un pareil choix. Quand vous m'aurez fait parler à contre-cœur, quelle sûreté me donnerez-vous de ma délivrance?

«—Les portes de la geôle et de ma maison vous seront ouvertes; je vous le promets.

«—Je vais donc parler comme je n'aurais jamais voulu le faire. Je ne vous dirai pas mon nom, et, si j'aime d'amour, ce n'est pas de moi que vous l'apprendrez; mais j'avouerai, puisqu'il le faut, que je compte, à la première assemblée, faire plus d'armes que jamais. Suis-je libre, maintenant?—Oui; dès aujourd'hui vous pouvez sortir; mais si vous me savez quelque gré de vous avoir accordé prison courtoise, vous m'accorderez à votre tour de demeurer, jusqu'au jour de la grande assemblée dont je vous donnerai avis. Je vous fournirai un bon cheval et telles armes que vous désignerez.—Je suis prêt, dame, à faire votre volonté.—Grand merci! Voici comment nous vivrons: vous resterez dans cette geôle, où rien ne vous manquera. Nous vous ferons souvent compagnie, moi et ma cousine. Quelles armes voulez-vous porter?—Des armes noires.»

XXXIII.

Galehaut, de son côté, réunissait le double des hommes qu'il avait amenés la première fois; si bien que les barres de fer qui formaient les lices de son premier camp n'arrivaient pas à la moitié de la nouvelle enceinte. Il annonça qu'il ne combattrait pas le premier jour, et ne paraîtrait dans le champ que pour juger de la façon dont se maintiendrait la chevalerie d'Artus. La seconde journée devait seule décider du triomphe de l'une des deux armées. Messire Gauvain se conforma aux dispositions de Galehaut, et régla seul l'ordre de l'attaque et de la défense.

Ainsi le roi Artus eut l'avantage de la première journée. Quelle ne fut pas sa douleur en voyant une seconde fois ramener son neveu Gauvain couvert de sang! Les médecins reconnurent qu'il avait deux côtes rompues; toutefois ils donnèrent bon espoir de le guérir. Quand on sut parmi les Bretons que sa vie était en danger, ce fut un deuil général. Les chevaliers de Malehaut, revenus la nuit même vers leur dame, y apportèrent la nouvelle de la blessure du neveu d'Artus. Le Bon chevalier sur-le-champ demanda à parler à la dame. «Est-il vrai, dit-il, que messire Gauvain soit mort?—Non: mais ses nouvelles blessures font désespérer de sa vie.—Quel malheur pour le roi, quelle perte pour le monde! Dame, vous m'avez faussé de promesse: vous deviez me prévenir du jour des assemblées.—Oui, et je m'acquitte aujourd'hui; il vous suffira de prendre part à celle qui doit recommencer dans trois jours. Tout est prêt, vos armes, votre cheval; veuillez m'accorder encore ces dernières heures.»

XXXIV.

Le lendemain, la dame de Malehaut annonça l'intention de faire un nouveau voyage. Elle se rendit au camp du roi: mais, avant de quitter Malehaut, elle avait recommandé à sa cousine de pourvoir à tout ce que pourrait demander le Bon chevalier. La pucelle, pour mieux lui faire honneur, le coucha dans le propre lit de la dame, et attendit pour quitter son chevet qu'il fût endormi. Au matin, elle vint l'aider à revêtir les armes noires, puis le suivit longtemps des yeux.

Arrivé devant la rivière, à peu de distance du camp des Bretons, il s'arrêta, le bras appuyé sur son glaive, les yeux tournés vers la bretèche où se trouvaient messire Gauvain alité, un grand nombre de dames et la reine elle-même. Déjà les gens du roi Artus passaient le gué et se mesuraient à ceux de Galehaut; sur les deux rives se multipliaient les combats, les rencontres corps à corps. Cependant le Noir chevalier demeurait immobile, les yeux toujours arrêtés sur la bretèche, comme s'il eût attendu un commandement. À son cheval, à ses armes noires, la dame de Malehaut n'eut pas de peine à le reconnaître: mais, feignant de n'en rien savoir: «Dieu! dit-elle, quel peut être ce chevalier, qui n'aide et ne nuit à personne?» Tous et toutes regardent, Gauvain demande s'il ne peut aussi le voir.—«Oh! dit la dame de Malehaut, il est aisé d'approcher votre lit de la fenêtre.» Et quand Gauvain eut regardé: «Dame, dit-il à la reine, vous souvient-il l'autre jour d'un chevalier qui, à cette même place, ainsi appuyé, ne semblait pas vouloir combattre? Il fut pourtant le vainqueur de l'assemblée; mais ses armes étaient vermeilles.—Cela peut être, reprit la reine; pourquoi le dites-vous?—Plût à Dieu que ce fut le même chevalier! je n'avais pas encore vu de prouesses comparables aux siennes.» Comme ils devisaient ainsi, le roi Artus ordonnait ses batailles et en formait cinq échelles; il confiait la première au roi Ydier, la seconde à Hervis de Rinel, la troisième à Aguisel d'Écosse, la quatrième au roi Yon, et la cinquième à Yvain de Galles. Galehaut suivait la même disposition: seulement, au lieu de quinze mille hommes, chacune de ses échelles en comprenait vingt ou trente mille. Malaquin, le roi des cent chevaliers, conduisit la première, le Roi-premier conquis la seconde; le roi de Val d'Ooan la troisième; le roi Clamadès des Lointaines îles la quatrième; la cinquième fut confiée au sage et prudent Baudemagus, roi de Gorre, le père de Meléagan. Pour Galehaut, il ne revêtit pas l'armure de chevalier; il se contenta du court haubergeon et du chapeau de fer des écuyers, le bâton gros et court à la main. On ne pouvait le distinguer des autres valets que par le grand et beau cheval qui le portait.

«Ma dame,» dit à la reine la dame de Malehaut, toujours occupée du secret qu'elle voulait surprendre, «ne vous plairait-il pas mander à ce chevalier de faire des armes pour l'amour de vous?—Belle amie, répond la reine, j'ai toute autre chose à penser, quand monseigneur le roi est en danger de perdre et sa terre et son honneur, quand je vois mon cher neveu en si mauvais point. Mandez-lui tout ce qu'il vous plaira: une de mes demoiselles sera votre messagère: mais, pour moi, je n'ai pas le cœur à ces fantaisies.» La dame de Malehaut accepte le service de la demoiselle, et Gauvain la fait accompagner d'un écuyer chargé d'offrir pour lui deux lances au Noir chevalier. «Vous lui direz, demoiselle, fait la dame de Malehaut, que toutes les dames et demoiselles de madame la reine le saluent en leur seul nom, et que, s'il aspire aux bonnes grâces de l'une d'entre elles ou de toutes ensemble, il fasse assez d'armes pour qu'on lui en sache gré.»

La pucelle et l'écuyer se rendent près du Noir chevalier, qui, entendant le nom de monseigneur Gauvain, demande où il se trouve.—«Sire, dans cette bretèche, avec bon nombre de dames et demoiselles.» Aussitôt il serre ses étriers, il allonge les jambes et semble grandir d'un demi-pied. En passant devant la bretèche, il lève un instant les yeux vers les loges, puis s'avance dans le champ. «Madame, dit messire Gauvain à la reine, regardez ce chevalier; quelqu'un a-t-il jamais mieux porté ses armes?»

Les dames coururent aux créneaux, aux fenêtres, pour mieux le voir. Il passait de l'un à l'autre, renversant tous sur son passage. Le nombre était grand des jeunes chevaliers du parti de Galehaut qui s'étaient jetés en avant des échelles, pour faire essai de prouesse. Il en arrivait là dix, là vingt: quand ils chevauchaient en plus grand nombre, le Noir chevalier tournait et les esquivait. Cependant il attendit sans broncher une échelle de cent fer-vêtus, fondit comme un lion affamé au milieu d'eux, renversa le chevalier qui les conduisait, et s'ouvrit un passage. Sa lance brisée, il fait redouter le tronçon qui lui reste, revient aux écuyers qui lui tendent un autre glaive, et, après avoir rompu deux lances, il retourne vers la rivière à l'endroit d'où il était parti, en levant de nouveau les yeux vers la bretèche. Messire Gauvain dit à la reine: «Ma dame, vous avez suivi ce chevalier dans la course qu'il vient de fournir, mais vous avez mépris en ne vous associant pas à notre message. Il s'est arrêté, apparemment pour avoir pensé que vous l'aviez en dédain.—Il a fait, dit la dame de Malehaut, tout ce qu'il entendait faire pour nous, ce n'est plus à nous à lui rien mander; qui voudra le fasse!—Ma dame, reprit Gauvain, n'ai-je pas raison?—Eh! beau neveu, qu'attendez-vous donc de moi?—Je vais vous le dire. C'est grande chose qu'un prud'homme; et souvent ce que mille autres n'avaient pas fait, un seul le conduit à bonne fin. Mandez salut à ce chevalier; conjurez-le de venir en aide au royaume de Logres et à monseigneur le roi; et s'il aspire à mériter honneur et joie, qu'il fasse assez d'armes pour qu'on lui en sache gré, et pour que le roi ne laisse pas l'honneur de la journée à Galehaut. Je lui enverrai de mon côté dix glaives au fer tranchant, à la hampe grosse et roide; j'y joindrai trois bons chevaux couverts de mes armes, et vous pourrez voir de merveilleuses prouesses.

«—Ce qu'il vous plaira, répond la reine; je vous laisse toute liberté.» La dame de Malehaut écoutait et avait peine à contenir sa joie: elle va connaître enfin ce qu'elle a tant cherché. La demoiselle qu'on avait chargée du premier message part avec six écuyers, conduisant trois des meilleurs chevaux de Gauvain et dix de ses plus fortes lances. Elle aborde le Noir chevalier qui, après l'avoir écoutée, lui demande où est la reine.—«Là, sire, à la même bretèche que monseigneur Gauvain.—Dites à ma dame qu'il sera fait ainsi qu'elle désire, et remerciez monseigneur Gauvain de sa grande courtoisie.» Cela dit, il confie les trois chevaux aux écuyers, saisit la plus forte lance et pique des éperons.

Nous ne voulons pas raconter ses innombrables prouesses. Sans broncher une seule fois, il abat, il démonte quiconque ose affronter le fer de sa lance ou l'acier de son épée; il voit tomber, sans tomber lui-même, et son cheval et les trois chevaux, présent de monseigneur Gauvain; il brise ses dix lances; vingt fois les échelles et l'armée du roi Artus, obligées de céder devant des masses plus épaisses, sont par lui ramenées et reprennent l'avantage. Enfin, il venait de quitter son dernier cheval mortellement frappé; enfermé dans un profond cercle d'ennemis, il avait devancé ses plus hardis compagnons, Keu le sénéchal, Sagremor le desréé, Giflet fils de Do, Yvain l'avoutre, Brandelis et Gaheriet; quand le prince Galehaut, auquel on vint raconter tant de beaux faits d'armes, pousse son cheval au milieu des batailles, et parvient jusqu'à lui: il le voit entouré d'ennemis qu'il retenait à distance. «Chevalier, dit-il, vous n'avez rien à craindre.—Je le sais, répond-il fièrement.—Je viens défendre à mes chevaliers de vous attaquer, tant que vous serez à pied. Prenez mon cheval; je veux cette fois être votre écuyer.—Grand merci, sire!» Et, montant aussitôt, il broche des éperons; on lui ouvre passage, et il rejoint les bataillons d'Artus qui, ranimés par sa présence, obligent les échelles opposées à reculer en désordre. Galehaut suivait le Noir chevalier dans ses nombreuses évolutions: il n'eût pas voulu, disait-il, pour l'empire du monde, qu'il arrivât malheur à un si preux vassal. Il se contenta de rendre la retraite moins désastreuse, et, quand le coucher du soleil mit fin à la lutte, il reprit les traces du Noir chevalier qui, voulant éviter d'être reconnu, avait suivi le sentier frayé autour de la montagne voisine. Galehaut le rejoignit comme il tournait du côté opposé: «Dieu vous bénisse, sire!» lui dit-il. L'autre se contente de rendre le salut. «Sire, reprend Galehaut, veuillez me dire qui vous êtes.—Beau sire, vous le voyez, un chevalier.—Je le sais, et le meilleur des chevaliers; celui auquel je voudrais porter tout l'honneur du monde. Je vous ai suivi dans l'espérance de vous voir revenir avec moi.—Qui êtes-vous pour faire une telle offre?—Sire, je suis Galehaut, le fils de la géante, le seigneur de tous les hommes d'armes contre lesquels vous avez soutenu l'honneur du roi de Logres.—Vous êtes l'ennemi de monseigneur le roi Artus, et vous m'invitez à revenir avec vous? N'y comptez pas, beau sire.—Ah! sire, je suis à vous plus que vous ne pouvez penser, et, si vous consentez à m'accompagner, je promets d'accorder tout ce qu'il vous plaira demander.

—«Voilà, fait le Noir chevalier, de belles paroles; puis-je croire à leur sincérité?—Je vous en donnerai toutes les sûretés que votre bouche demandera.—Sire, je sais qu'on vous tient pour prud'homme; il ne serait pas de votre honneur de promettre ce que vous n'auriez pas l'intention de tenir.—Je ne le ferais pas au prix du royaume de Logres. J'y engage ma foi de chevalier; car, pour roi, je ne le suis pas encore. Oui, si j'ai cette nuit votre compagnie, j'entends vous donner tout ce que vous me demanderez.

—«Sire, puisque vous tenez à me garder cette nuit, je m'y accorde: donnez-moi sûreté du don que vous m'offrez.» Galehaut met sa main dans la sienne. Ils reviennent en se tenant ainsi vers les tentes.

Gauvain avait vu s'éloigner le Noir chevalier, et, s'il eût pu quitter le lit, il eût suivi ses traces: il avait déjà prié le roi de se mettre lui-même à la voie pour le joindre, quand, reportant les yeux dans la campagne, il vit revenir Galehaut, le bras droit posé sur le cou du Noir chevalier, et prêt à passer la rivière. «Ah! madame, dit-il à la reine, vous pouvez bien dire que nos hommes en auront le pire; Galehaut a conquis le Noir chevalier.» La reine regarde et, dans sa douleur, elle ne prononce pas un seul mot. Cependant, avant d'entrer dans le camp opposé, le Noir chevalier mettait encore à raison Galehaut: «Sire, je vous prie d'abord de me faire parler aux deux hommes en qui vous vous fiez davantage.» Galehaut mande aussitôt le Roi des cent chevaliers et le Roi-premier conquis: «Approchez, leur dit-il, venez voir le plus riche homme du monde.—Comment! sire, n'est-ce pas vous le plus riche?—Non, mais je le serai avant de dormir.» Les rois reconnurent aisément à ses armes le Noir chevalier qui leur dit: «Seigneurs, vous êtes les deux princes que votre seigneur honore le plus; il vous en croit de tout ce que vous lui conseillez, il m'a promis, si je consentais à passer la nuit avec vous, de m'accorder ce que je viendrais à réclamer de lui. Demandez-lui si je dis vrai?—Oui, répond Galehaut.—De plus, reprend le Noir chevalier, j'entends que ces deux prud'hommes, si vous manquez à votre parole, s'engagent à vous laisser et à me suivre partout où je les conduirai, même à votre détriment et à mon profit.» Galehaut les invite à donner leur foi. «Mais, fait le Roi des cent chevaliers, vous ne pouvez exiger de nous rien de semblable.—Je sais, répond Galehaut, ce que je fais et ce que je puis faire.» Ils ne résistent plus et prononcent le serment qui leur est demandé. «Allez maintenant, dit Galehaut, avertir mes barons de se rendre ici, dans le meilleur appareil; dites-leur que j'ai gagné tout ce que je pouvais souhaiter.» Le Roi-premier conquis brocha son cheval et s'éloigna, pendant que Galehaut entretenait le Noir chevalier. Bientôt approchèrent plus de deux cents vassaux du prince des Îles lointaines, vingt-huit rois au premier rang.

Le camp prit un air joyeux de fête: on entendait de tous côtés: «Bienvenue la fleur des chevaliers!» Celui auquel on faisait tant d'honneur en rougissait de confusion. Quand il fut désarmé, Galehaut lui présenta une robe des plus riches et des plus belles. Dans sa chambre furent disposés quatre lits, l'un très-grand, très-haut, très-large; le second de moindre dimension; les deux autres de grandeur égale, mais moindre encore. Le grand lit fut garni le plus richement du monde; et quand l'heure de reposer arriva: «Sire, dit Galehaut, ce grand lit sera le vôtre.—Pour qui seront les deux autres? dit le Noir chevalier.—Pour deux de mes hommes qui vous feront compagnie. Je me tiendrai dans la chambre voisine, afin de moins vous gêner.—Ah! sire, je vous le demande en grâce; ne me faites pas reposer plus haut que vos chevaliers: j'en aurais trop de honte.—Sire, ne me demandez rien qui puisse abaisser votre prix.»

À peine couché, le Noir chevalier, qui avait si bien travaillé le jour, dormit d'un profond sommeil. Galehaut entra dans sa chambre le plus doucement qu'il put, et se coucha dans le second lit. Le matin venu, il se leva le premier pour n'être pas vu. Ils entendirent ensemble la messe, puis le Noir chevalier demanda ses armes. «Et pourquoi, sire? dit Galehaut.—Pour prendre congé.—Ah, bel ami, demeurez encore; ne suis-je pas toujours prêt à vous accorder ce qu'il vous plaira demander? Vous pourrez rencontrer ailleurs un compagnon plus digne de vous, mais non qui vous aime davantage.

—«Je demeurerai donc, sire, car je ne trouverais pas ailleurs meilleure compagnie que la vôtre. Et puis, voici le moment de parler du don que vous me devez.—Dites, et vous l'aurez. Les deux rois sont là que vous avez demandés pour garants.—Voici ma demande, sire. Dès que, dans la troisième journée, le roi Artus aura épuisé tous ses moyens de défense, vous irez à lui et vous vous mettrez en sa merci.»

Galehaut à ces mots parut surpris; il resta quelque temps silencieux. Les deux rois prirent la parole: «Pourquoi balancer, sire? vous avez promis, il n'est plus temps de revenir.—Croyez-vous, dit Galehaut, que j'en sois au repentir? Je pensais seulement à la grande et belle parole qui vient d'être dite.» Et se tournant vers le Noir chevalier: «Sire, vous aurez le don; je ne puis rien retenir de ce qu'il vous convient de réclamer. Je vous demande seulement à mon tour de ne jamais préférer aucune compagnie à la mienne.» Le Noir chevalier prit cet engagement. Et la nouvelle d'une paix prochaine s'étant répandue aussitôt, le camp retentit de chants et de transports d'allégresse, tandis que celui du roi Artus était plongé dans la consternation.

Le lendemain, jour de la dernière assemblée, le Noir chevalier revêtit les mêmes armes que son nouveau compagnon, sauf le heaume et le haubert, trop grands pour sa tête et ses épaules.

Le roi Artus avait défendu à ses hommes de s'aventurer et de provoquer les gens de Galehaut; mais les jeunes bacheliers ne tinrent pas compte de ses ordres, et bientôt les rencontres se multiplièrent assez pour entraîner les grandes échelles. Longtemps l'avantage parut incertain entre les deux partis; quand l'un faiblissait, un renfort venait rétablir la balance. Mais dès que le chevalier couvert des armes de Galehaut parut, le cœur sembla défaillir aux gens d'Artus, et messire Gauvain, qui de son lit suivait tous les mouvements des deux armées, dit à haute voix que ce guerrier n'était pas Galehaut, mais le chevalier qui, la veille, portait les armes noires. C'était, d'un côté, à qui le suivrait, de l'autre à qui éviterait de le rencontrer. Les Bretons peu à peu lâchèrent pied, retournèrent à leur camp où ils ne tardèrent pas à être poursuivis. Bientôt les lices sont emportées; plus d'espoir d'échapper à la complète déroute. Le roi Artus, résigné au sort qui semblait lui être réservé, avait fait approcher un palefroi pour ramener la reine dans la tour de Londres; messire Gauvain avait refusé de se laisser conduire en litière à la suite de la reine, ne voulant pas survivre, dit-il, à la perte de tout honneur terrestre. Cependant l'ami de Galehaut retenait les vainqueurs devant les tentes les plus avancées; puis, regardant autour de lui, il fit signe au prince des Îles lointaines; Galehaut approcha: «Sire, lui dit-il, est-ce assez?»—«Oui; dites votre plaisir.—C'est que vous teniez nos conventions, le temps en est venu.—Puisqu'il vous plaît, je les tiendrai sans regret.» Et, ce disant, il pique des deux vers l'étendard du roi Artus, qui voulait vendre chèrement sa vie. Il demande à lui parler: le roi, qui n'avait déjà plus l'espoir de garder sa couronne, fait quelques pas en avant. Dès que Galehaut le voit, il met pied à terre, s'agenouille, et, les mains jointes: «Sire, dit-il, je viens vous faire droit de ce que j'ai méfait; j'en ai regret, et me mets en votre merci.» À ces paroles si peu attendues, le roi lève les mains au ciel; il croit rêver, et ne laisse pas de s'humilier à son tour devant son vainqueur. Galehaut le relève, lui tend les bras; ils s'entre-baisent. «Faites de moi votre plaisir, dit Galehaut; j'irai où vous ordonnerez. Seulement, accordez-moi le temps d'avertir mes gens de se retirer.—Allez! dit le roi, et ne tardez pas à revenir; car j'ai beaucoup à dire et apprendre de vous.»

Pendant que Galehaut retourne à son camp, et annonce à ses chevaliers l'accord conclu entre lui et le roi Artus, celui-ci fait avertir la reine de revenir sur ses pas, la paix étant faite et l'honneur sauf. Galehaut donne congé à ses alliés, et demandant à son compagnon s'il est content: «J'ai fait ce que vous avez désiré, le roi attend mon retour.—Sire, vous avez plus fait pour moi que je ne devais espérer. Il me reste à vous prier de ne dire à personne où je puis être.» Galehaut le promit, se désarma, revêtit une de ses meilleures robes et revint au camp du roi.

Déjà le roi Artus était désarmé, et la reine revenue avec la dame de Malehaut et les autres dames et demoiselles. Tous étaient réunis dans la bretèche où gisait monseigneur Gauvain, qui, voyant arriver Galehaut, se dressa sur sa couche et lui fit belle chère. «Sire, lui dit-il, soyez cent fois le bienvenu! vous êtes l'homme que je désirais voir le plus, comme le prince le plus justement prisé et le mieux aimé de ses gens; comme celui qui sait distinguer les preux entre tous, ainsi que nous avons vu.»—Galehaut lui demandant comment il se trouvait:—«J'ai été près de la mort, mais la joie de notre accommodement m'a guéri.»

Ils passèrent ainsi la journée; le roi, la reine et Gauvain ne croyaient jamais pouvoir assez bien recevoir Galehaut; ils ne lui parlèrent pas de son ami le Noir chevalier. Vers le soir, Galehaut dit à celui-ci: «Le roi m'a fortement pressé de lui revenir: mais j'aimerais bien mieux demeurer avec vous.—Ah! sire, faites plutôt ce que vous demande le roi: il pourra vous conjurer de lui dire mon nom; n'insistez pas pour le savoir, avant que moi-même je ne vous l'apprenne.—Je vous obéirai à regret: c'est la première chose que je vous eusse demandée. Quant au roi Artus, c'est le plus preux, le plus loyal des rois; et mon seul regret est de ne l'avoir pas connu plus tôt, lui, son neveu messire Gauvain, et madame la reine, la plus vaillante dame du monde.»

En entendant parler de la reine, le Bon chevalier baisse la tête et s'oublie au point de laisser couler ses larmes. Galehaut s'en aperçoit et cherche à le distraire d'une pensée qu'il ne devinait pas encore. «Cher sire, lui dit le Bon chevalier, allez retrouver le roi et monseigneur Gauvain; vous prendrez garde à ce qu'ils pourront dire de moi et me le rapporterez.» Galehaut s'éloigne en le recommandant à Dieu.

La nuit venue, il arriva dans la tente du roi: son lit y fut dressé non loin de ceux du roi et de monseigneur Gauvain. La reine demeura dans la bretèche, avec la dame de Malehaut qui continuait à avoir l'éveil sur tout.

Pour l'ami de Galehaut, il n'y a pas d'honneur que ne lui rendent les deux rois auxquels avait été remis le soin de l'entretenir. Ils lui laissent le grand lit et se tiennent dans la chambre voisine, pour être prêts à le servir. Durant toute la nuit, ils l'entendent gémir, et, quand de grand matin Galehaut revient, il s'inquiète en lui voyant les yeux rouges et mouillés de larmes. «Beau compain, lui dit-il, vous avez un chagrin secret; pourquoi ne m'en voulez-vous pas dire la cause? Auriez-vous reçu quelque offense; auriez-vous à vous plaindre de quelqu'un? Un mot de vous, et tout ce qui m'appartient serait employé à vous venger.—Ah! sire, répond-il, croyez-moi, si j'avais un grand chagrin, ce serait de ne pouvoir reconnaître votre douce et simple courtoisie. Je n'ai pas de peines à confesser ni d'offenses à venger, mais je suis assez sujet, tout en dormant, à me plaindre et pleurer sans le vouloir; on ne doit pas s'en inquiéter.»

Ils allèrent entendre la messe: au moment où le prêtre faisait trois parties du corps de Notre-Seigneur, Galehaut, prenant son ami par la main, lui montre les morceaux que le prêtre tenait: «Croyez-vous, lui dit-il, que ce soit ici le corps de Notre-Seigneur?—Assurément, je le crois.—Soyez donc sans crainte: car, par ces trois parties de chair que vous voyez en semblance de pain, je ne ferai jamais en ma vie chose qui puisse vous causer d'ennui.—Grand merci, sire! vous me l'avez déjà trop bien prouvé, pour le peu que je vaux et que je puisse vous rendre.»

Au sortir de la messe, Galehaut retourna à la cour du roi Artus. Après dîner, comme ils conversaient autour du lit de monseigneur Gauvain, celui-ci dit à Galehaut: «Sire, s'il ne vous déplaisait, je vous ferais une demande. La paix que vous êtes venu conclure avec monseigneur le roi, par qui fut-elle conseillée? Veuillez me le dire, au nom de ce que vous aimez le mieux.—Sire, vous m'avez conjuré de façon à ne pas recevoir de refus. Elle fut faite par un chevalier.—Et ce chevalier, quel est-il?—J'atteste Dieu que je ne le sais.—N'est-ce pas, dit la reine, le Chevalier aux armes noires?—Allons, reprend Gauvain, vous pourrez bien au moins nous le dire, si vous tenez à vous acquitter.—Je me suis acquitté, en vous disant que c'était un chevalier, et je ne vous en aurais même pas tant dit, si vous ne m'aviez conjuré par la chose que j'aimais le mieux. La chose que j'aime le mieux fit la paix.—Cette chose, reprit la reine, est donc le Chevalier noir, et vous ne pouvez vous défendre de nous le présenter.—Il faut d'abord que je sache où le trouver.—Taisez-vous; il est dans votre tente: c'est lui qui portait hier vos armes.»

GALEHAUT.

Cela est vrai. Mais je ne connais pas même son nom.

ARTUS.

Comment! vous ne connaissez pas le Chevalier aux armes noires? Je le croyais de votre terre.

GALEHAUT.

Sire, il n'en est rien.

ARTUS.

Je doute qu'il soit de la mienne: il n'y a pas un prud'homme parmi mes chevaliers dont je ne connaisse le nom et la race.

GAUVAIN.

N'en parlons plus, sire; nos questions pourraient fatiguer monseigneur Galehaut.

GALEHAUT.

Ne le croyez pas; mais je demanderai à mon tour au roi s'il a jamais vu un chevalier plus vaillant, plus digne de louange que celui qui porta les armes noires.

ARTUS.

Non; il n'est pas d'homme que j'aie plus grand désir de voir et garder à ma cour.

GALEHAUT.

Vraiment? Eh bien, dites-moi, vous sire, madame la reine et monseigneur Gauvain: que voudriez-vous donner pour gagner sa compagnie?

ARTUS.

Je prends Dieu à témoin que je partagerais avec lui tout ce que je possède, sauf le corps de madame, dont je tiens à garder seul la possession.

GALEHAUT.

Le partage que vous offrez est assez beau. Et vous, messire Gauvain, si Dieu vous rendait la santé, quel sacrifice feriez-vous pour avoir la compagnie d'un tel prud'homme?

GAUVAIN.

Si je revenais en santé, je voudrais être la plus belle dame du monde, à la condition d'être aimée de lui toute ma vie.

GALEHAUT.

Voilà encore assurément un beau vœu. Vous, maintenant, ma dame, que donneriez-vous pour avoir constamment à votre service un tel chevalier?

LA REINE.

En vérité, messire Gauvain a fait toutes les offres que dame pourrait faire; il ne m'a laissé rien à dire.

XXXV.

La réponse de la reine les fit tous longuement rire, et l'entretien enjoué se continua quelque temps, jusqu'à ce qu'enfin la reine s'étant levée annonça qu'elle allait regagner la bretèche, et pria Galehaut de la reconduire. Avant de monter sur son palefroi, elle le prit un peu à l'écart: «Galehaut, lui dit-elle, je vous aime beaucoup, et peut-être trouverai-je moyen de vous le prouver mieux que vous ne sauriez penser. Vous avez assurément dans votre tente le Noir chevalier, et il se pourrait bien que je le connusse déjà. Si vous comptez mon amitié pour quelque chose, faites tant, je vous prie, que je le voie.—Madame, je n'ai plus de pouvoir sur lui, depuis que la paix est faite.—Oh! vous savez assurément où il est.—Peut-être: mais il ne dépendrait ni de vous ni de moi de l'amener ici, quand même il serait en ce moment dans ma tente.—Où donc est-il? Ne pouvez-vous au moins le dire?—Je pense qu'il est en mon pays: mais, puisque vous le demandez, croyez-le bien, madame, je ferai ce que je pourrai pour vous contenter;—Oh! si vous le voulez, Galehaut, je le verrai, et aurai de nouvelles raisons de vous aimer. Oui, je désire le voir: est-il rien de plus désirable en effet que la vue et la conversation d'un prud'homme tel que lui? Faites donc en sorte, cher sire, de nous le ramener, et, s'il est en votre pays, ne tardez pas d'un jour à l'envoyer quérir.»

La reine monta, et Galehaut s'en revint au roi qui lui proposa de faire des deux camps un seul. On convint de ranger les tentes sur les bords de la rivière, de façon à ne laisser entre les hommes de Galehaut et les Bretons que l'intervalle du gué. Puis, Galehaut revint raconter à son ami ce qu'il avait fait, les vœux exprimés par le roi et par Gauvain, la réponse enjouée de la reine, enfin le désir qu'elle avait témoigné de le voir. «J'ai soutenu que je vous croyais retourné dans mon pays; la reine m'a fait promettre de vous inviter à revenir le plus tôt possible. Que ferez-vous maintenant? Auriez-vous honte de voir la reine?»

Le Noir chevalier ému de ce qu'il entendait fut quelque temps sans répondre. Enfin: «Cher sire, dit-il, vous avez tout pouvoir sur moi; voyez ce qu'il me convient de faire.—Moi, je pense que vous devez répondre au vœu de la reine.—Que ce soit alors le plus secrètement du monde.—Oh! remettez-vous sur moi du reste.» Galehaut mande aussitôt au Roi des cent chevaliers de faire replier les tentes, de lever les lices de fer et de tout disposer en face des tentes bretonnes, de façon qu'il n'y ait que la rivière entre deux.

Il reprend ensuite le chemin de la tente du roi. La reine, des fenêtres de la bretèche, le vit approcher et, descendant aussitôt au-devant de lui, elle s'informe des nouvelles: «Dame, j'en ai tant fait que je dois bien craindre de perdre, pour vous, ce que j'aime le plus au monde.—Oh! ce que vous perdrez à cause de moi, je vous le rendrai au cent double: quand viendra-t-il?—Le plus tôt qu'il pourra; je l'ai envoyé quérir.—Nous verrons: si vous le voulez bien, il sera demain ici.» Elle remonta dans la bretèche et Galehaut revint à son ami.

Plusieurs jours passèrent sans que l'impatience de la reine fût satisfaite. «Le Noir chevalier, lui disait Galehaut, est prévenu; il est sans doute en chemin, le voyage est long, il ne tardera guère.» Et la reine, qui devinait la vérité, lui reprochait de vouloir lui faire perdre toute patience.

Enfin, un matin, il dit à son ami: «Il n'y a plus à s'en défendre, il faut que vous voyiez la reine.—Faites alors que personne ne s'en aperçoive: maints chevaliers autour du roi m'ont déjà vu et ne manqueraient pas de me reconnaître.» Galehaut appelant alors son sénéchal: «Je vous avertirai bientôt, lui dit-il, de venir me joindre dans le camp du roi; vous prendrez avec vous mon compagnon, sans vous laisser approcher l'un ou l'autre.—Je ferai votre plaisir.» Puis il se rend chez le roi, et dès que la reine le voit: «Quelles nouvelles?—Dame, assez bonnes. La fleur des chevaliers est arrivée.—Je pourrai donc le voir sans que nul autre que vous le sache?—Ainsi l'entendons-nous: il a toutes les peurs du monde d'être reconnu.—Il était donc déjà venu en cour? Cela redouble mon désir de le voir.—Madame, il viendra cette nuit même, à la chute du jour. Voyez vous là-bas, dans les prés, cet endroit ombragé d'arbrisseaux? Nous pourrons nous y arrêter en petite compagnie.—Galehaut, vous parlez bien: plût à Dieu que la nuit fût déjà proche!» Ils se mettent à rire, la reine lui prend les mains, et la dame de Malehaut, qui les suit de l'œil, remarque que l'intimité s'est faite entre eux bien vite.

Dans son impatience de voir arriver la fin du jour, la reine va et vient, parle et folâtre, pour tromper le temps. Après souper, aux premières approches de la nuit, elle prend Galehaut par les mains en faisant signe à la dame de Malehaut et à Laure de Carduel de l'accompagner. Ils se dirigent vers l'endroit désigné, et, tout en marchant, Galehaut appelle un écuyer et lui dit d'aller avertir son sénéchal de venir les retrouver dans l'endroit où ils allaient s'arrêter. «Eh quoi! dit vivement la reine, est-ce votre sénéchal que vous me présenterez?—Non, madame, mais ils viendront ensemble.» Parlant ainsi, ils arrivèrent aux arbres et s'assirent; Galehaut et la reine d'un côté, à peu de distante des deux dames, légèrement surprises de voir s'établir entre eux une telle privauté. Cependant l'écuyer joignait le sénéchal; celui-ci prenait avec lui notre chevalier, et ils arrivaient à l'endroit que le valet avait indiqué. L'un et l'autre étaient grands et beaux; on connaissait peu d'hommes à leur comparer.

La dame de Malehaut toujours inquiète reconnut son cher et ancien prisonnier. Pour n'être pas elle-même découverte, elle baissa la tête et se rapprocha de Laure de Carduel. Le sénéchal les salue en passant près d'elles, et Galehaut qui les voit approcher dit à la reine: «Dame, voici le meilleur chevalier du monde.—Lequel?—Lequel vous semble-t-il?—Tous deux sont beaux; mais ils ne représentent pas la moitié de ce que je me figurais du Noir chevalier.—C'est pourtant l'un des deux.»

Arrivés enfin devant la reine, le Noir chevalier est saisi d'un tel tremblement qu'il peut à peine la saluer. Ils mettent le genou en terre: le Noir chevalier reste les yeux baissés, comme saisi de honte. La reine devine alors que c'est lui. Et Galehaut s'adressant au sénéchal: «Allez donc, sire, faire compagnie à ces dames: nous sommes ici trois, et elles n'ont pas un seul chevalier avec elles.» Le sénéchal s'éloigne; la reine prend le chevalier par la main, le relève, le fait asseoir à ses côtés et, d'un air riant: «Sire, nous vous avons bien longtemps désiré; enfin, grâce à Dieu et à Galehaut, il nous est permis de vous voir. Je ne sais pourtant pas encore si vous êtes celui que je demandais. Galehaut me l'a bien dit; mais j'attends, pour en être sûre, que vous me l'assuriez de votre bouche.» L'autre répond, en bégayant et sans lever les yeux, qu'il ne sait que dire. La reine ne conçoit rien à son trouble, et Galehaut, qui déjà en soupçonne la cause, pense que son ami sera plus à l'aise sans témoins. D'une voix assez haute pour être entendu de l'autre cercle: «Assurément, dit-il, je suis bien discourtois de laisser ces deux dames en compagnie d'un seul chevalier.» Il se lève et va de leur côté; les dames se lèvent à son arrivée, il les fait rasseoir et la conversation s'établit entre eux, pendant que la reine entre ainsi en propos avec le chevalier:

«Pourquoi, beau doux sire, vous cacher de moi? Je n'en puis deviner la raison. Au moins êtes-vous relui qui vainquit la première assemblée?—Non, dame.

«—Comment! ne portiez-vous pas les armes noires? N'avez-vous pas reçu les trois chevaux de messire Gauvain?—Oui, dame, je portais les armes noires et je reçus les chevaux.

«—Vous aviez les armes de Galehaut dans la dernière assemblée?—Il est vrai, dame.—Vous avez donc été vainqueur le premier, vainqueur le second jour?—Non, dame, je ne le fus pas.» Alors la reine devine qu'il ne voulait pas dire qu'il eût été vainqueur, et elle l'en prise davantage.

«Maintenant, reprend-elle, me direz-vous qui vous fit chevalier?—Vous, madame.—Moi! et quand donc?—Dame, il peut vous souvenir du jour qu'un chevalier vint à Kamalot devant mon seigneur le roi: il était navré parmi les flancs, une épée lui séparait le corps en deux. Ce même jour un valet vint à lui et fut chevalier le dimanche.

«—De cela me souvient-il bien. Seriez-vous celui qu'une dame présenta au roi, vêtu de la robe blanche?—Dame, oui.

«Pourquoi dites-vous donc que je vous fis chevalier?—Au royaume de Logres, la coutume est telle: on ne peut faire sans épée un chevalier; qui donne l'épée fait le chevalier. Je tiens de vous la mienne et non pas du roi.

«—En vérité j'en ai beaucoup de joie. Mais où allâtes-vous en nous quittant?—J'allai porter secours à la dame de Nohan, et j'eus à défendre mon droit contre messire Keu, qui était venu dans la même intention.

«—Et alors ne m'avez-vous rien mandé?—Dame, je vous ai adressé deux demoiselles.—Oui, je m'en souviens. Et quand vous revîntes de Nohan, n'avez-vous pas rencontré quelqu'un se réclamant de moi?—Dame, oui. Un chevalier gardien d'un gué me dit de descendre de cheval. Je lui demandai à qui il était; il me dit: À la reine.—Descendez, descendez, ajouta-t-il. Je lui demandai en quel nom il parlait; il répondit: En mon seul nom. Alors je remis le pied à l'étrier et joutai contre lui. Ce fut de ma part grand outrage, ma dame, et je vous en crie merci; prenez-en l'amende, telle que vous la marquerez.—Certes, bel ami, vous n'avez en rien méfait; c'est à lui que j'en sais mauvais gré, car je ne lui avais pas donné telle charge. Enfin, de là, où allâtes-vous?—À la Douloureuse garde.—Qui parvint à la conquérir?—Dame, j'y entrai.—Vous y ai-je vu?—Dame, oui, plus d'une fois.—En quel endroit?—Dame, devant la porte: je vous demandai s'il vous plaisait d'entrer; vous dites que oui.—Oh! vous paraissiez bien troublé; car je vous l'ai demandé deux fois inutilement. Et quelles armes portiez-vous alors?—La première fois j'avais un écu blanc à la bande vermeille de belic; la seconde j'avais deux bandes.—Je me souviens de les avoir distinguées. Vous ai-je encore vu une autre fois?—Dame, oui; la nuit où vous croyiez avoir perdu monseigneur Gauvain et ses compagnons. Les gens du château criaient au roi: Prenez-le! prenez-le! Je sortis cependant, portant au cou l'écu à trois bandes vermeilles de belic. Et quand je fus près du roi, les mêmes gens criaient: Roi, prends-le! roi, prends-le! Le roi me laissa pourtant aller.—À notre grand regret; car, en vous arrêtant, il eût mis fin aux enchantements du château. Mais, dites-moi: est-ce vous qui avez jeté de prison monseigneur Gauvain et ses compagnons?—Dame, j'y aidai comme je pus.»

La reine, à cette dernière réponse, devina qu'il était bien Lancelot du Lac. Elle reprend: «Du jour où vous fûtes chevalier, jusqu'au temps de notre séjour à la Douloureuse garde, vous avais-je vu?—Dame, oui: sans vous, je ne serais plus en vie; car vous avez averti monseigneur Yvain de me tirer de l'eau quand j'allais me noyer.—Comment! c'est vous que le couard Dagonnet ramena prisonnier?—Dame, je fus pris, mais j'ignore par qui.—Et où alliez-vous?—Je suivais un chevalier.—Et quand vous vous êtes la dernière fois éloigné de nous, où allâtes-vous?—Dame, je trouvai deux vilains géants qui tuèrent mon cheval; monseigneur Yvain voulut bien alors me donner le sien.

«—Maintenant, beau sire, je sais qui vous êtes. Vous avez nom Lancelot du Lac.» Et ne le voyant pas répondre: «On sait au moins votre nom à la cour, grâce à messire Gauvain. Mais comment vous étiez-vous laissé prendre par le dernier des hommes?—Ma dame, je n'avais alors ni mon corps ni mon cœur.—Me direz-vous, maintenant, pour qui, aux deux assemblées, vous avez fait tant d'armes?» Il pousse alors un profond soupir, et la reine qui le tient de court: «Avouez-le-moi; je ne le dirai à personne. Assurément, vous les faisiez pour quelque dame ou demoiselle. Voyons, nommez-la moi, par la foi que vous me devez.—Ah! dame, je le vois, il faut vous le dire. Cette dame ...—Eh bien?—C'est vous.—Moi!—Oui.—Ce n'est pas pour moi que vous avez rompu les deux glaives que ma demoiselle vous avait portés; je n'étais pour rien dans le message.—Ma dame, je fis pour vos dames ce que je dus; pour vous, ce que je pus.—Comment! tout ce que vous avez fait, vous l'avez fait pour moi! M'aimez-vous donc tant?—Dame, je n'aime ni moi ni autre autant que vous.—Et depuis quand m'aimez-vous ainsi?—Dès le jour que je fus appelé chevalier.—Et d'où vous vint ce grand amour?»

La reine aperçoit et son trouble et les regards qu'il jette sur les dames voisine. «Répondez, dit-elle, d'où vous est venu cet amour?» Lui, faisant un suprême effort: «Dame, du jour que je vous ai vue. Si votre bouche a dit vrai, vous me fîtes alors votre ami.—Mon ami! et comment?—Quand j'eus pris congé de monseigneur le roi, je vins devant vous armé, sauf la tête et les mains. Je vous recommandai à Dieu et dis que, si vous y consentiez, je serais votre chevalier. Puis je dis: Adieu, dame! et vous avez répondu: Adieu, beau doux ami. Ce mot, depuis, ne m'est pas sorti du cœur. Ce mot me fera prud'homme, si jamais je le dois être, et je ne me suis jamais trouvé en aventure de mort sans m'en souvenir. Ce mot m'a conforté dans tous mes ennuis; ce mot m'a guéri de toutes douleurs, m'a sauvé de tous dangers. Ce mot m'a nourri dans mes faims, m'a enrichi dans mes pauvretés.—Par ma foi! dit la reine, le mot fut dit de bonne heure, et Dieu soit loué de me l'avoir fait dire. Mais je ne le prenais pas tant au sérieux; souvent je l'ai dit à d'autres chevaliers par simple courtoisie: vous l'avez entendu autrement: bien vous en est venu, puisqu'à vous en croire, il a fait de vous un prud'homme. Ce n'est pourtant pas la coutume parmi les chevaliers de prendre telle parole à cœur, et d'imaginer qu'ils soient, à compter de là, retenus par une dame. D'ailleurs, je vois bien à vos yeux, à vos regards, que vous avez mis votre amour dans une de nos deux voisines; car vous avez pleuré, quand vous avez pu croire qu'elles vous entendaient. Dites-moi donc, par la foi que vous devez à la chose que vous aimez le plus, à laquelle des trois vous êtes engagé d'amour.—Ah! ma dame, je vous crie merci: jamais l'une ou l'autre n'eurent le moindre pouvoir sur mes pensées.—Oh! l'on ne me trompe pas ainsi. J'ai surpris vos yeux, et j'ai vu par d'autres indices que, si votre corps est près de moi, votre cœur est près d'elle.» Elle parlait ainsi pour le mettre à malaise, car elle ne doutait déjà plus de son amour pour elle. Mais l'épreuve était trop forte, et il en ressentit telle angoisse qu'il pensa se trouver mal: la crainte d'être remarqué par les dames le retint; cependant la reine, qui le vit pâlir, chanceler et incliner la tête en avant, posa vite la main sur son capuchon, pour l'empêcher de tomber. En même temps, elle appela Galehaut qui accourut, et quand il voit la mine piteuse de son compain: «Pour Dieu! ma dame, dit-il, qu'a-t-il donc eu?—Je ne sais: je lui ai seulement demandé laquelle de ces dames il aimait.—Merci, dame! avec de telles paroles, vous pourriez bien me l'enlever, et tout le monde y perdrait.—J'y perdrais autant que personne; mais enfin, Galehaut, savez-vous pour qui il a fait tant d'armes?—Non, dame.—Croiriez-vous qu'il assure les avoir faites pour moi?—S'il vous l'a dit, vous devez le croire, car personne ne l'égale en prouesse et personne ne le surpasse en sincérité.—Ah! Galehaut, si vous connaissiez tout ce qu'il a fait depuis qu'il fut armé chevalier, vous auriez encore plus raison de le dire prud'homme! Il a vengé en maintes rencontres le chevalier navré: il a sauvé la dame de Nohan; il a terrassé deux géants; il a pris la Douloureuse garde; il a été le mieux faisant des deux assemblées. Tout cela, dit-il, pour un seul mot, pour le nom de beau doux ami que je lui donnai à son départ de la cour!

«—Dame, dit Galehaut, j'ai fait pour vous ce que vous avez demandé; c'est à vous maintenant de lui accorder la merci qu'il demande.—Quelle merci voulez-vous que j'en aie?—Dame, vous savez qu'il vous aime plus que tout au monde et qu'il a fait pour vous plus que ne fit aucun chevalier. Sans lui, jamais il n'aurait été parlé de paix avec monseigneur le roi.—Oui, répond la reine; je le sais, et n'eût-il amené que cette paix, encore aurait-il plus fait que je ne pouvais mériter, car il a sauvé l'honneur de monseigneur le roi: il ne peut donc rien demander que j'aie honnêtement le droit de refuser. Mais, Galehaut, il ne demande rien: au lieu de cela, il ne cesse de pleurer, depuis qu'il a jeté les yeux sur ces autres dames: peut-être a-t-il peur d'avoir été reconnu.—Je ne sais rien, dit Galehaut, de ses secrets, mais il craint beaucoup d'être découvert. Ne vous arrêtez pas à cela, ma dame; ayez seulement merci de qui vous aime cent fois plus que lui-même.—J'en aurai la merci que vous souhaiterez, car j'y suis tenue envers vous: mais enfin, il ne me prie de rien.

Galehaut et la reine.
Galehaut et la reine.

Alors ils s'éloignent un peu tous les trois, faisant semblant de traiter une affaire sérieuse, et la reine, voyant que le bon chevalier n'ose commencer, le prend par le menton et le baise longuement; si bien que la dame de Malehaut s'en aperçut.

Et la reine, comme sage et vaillante dame qu'elle était, dit: «Beau doux ami, je suis toute vôtre, et j'en ai grande joie. Mais que la chose demeure entièrement secrète. Je suis, vous le savez, une des dames dont on dit, hélas! plus de bien qu'on ne devrait; si par vous je venais à perdre mon bon renom, nos amours en seraient bien contrariées. Et vous, Galehaut, qui êtes le plus sage, souvenez-vous que s'il nous arrive malheur, vous en aurez été la première cause, comme vous le serez de tout le bonheur que nous nous promettons.

«—De mon côté, fit Galehaut, j'ai un don à vous demander: au lieu de travailler à me séparer de lui, vous vous emploierez, dame, à resserrer les liens de notre amitié.—Ah! Galehaut! si j'y manquais, combien serait mal employé ce que vous avez fait pour nous!» Elle prit alors Lancelot par la main: «Galehaut, je vous donne à toujours ce chevalier, mes droits réservés sur lui. Vous y consentez, n'est-ce pas?» Lancelot lève la main en signe d'engagement.—«Cher sire, continua-t-elle, je vous ai donné Lancelot du Lac, le fils du roi Ban de Benoïc.» Galehaut apprit ainsi le nom de son compagnon et il en ressentit une grande joie; car il avait entendu parler déjà de l'ancienne prud'homie du roi Ban de Benoïc, et des hauts faits de Lancelot.

Ce fut la première entrevue de la reine et de Lancelot, ménagée par le prince Galehaut. Ils se levèrent enfin: la nuit était arrivée, la lune éclairait toute la prairie. Ils regagnèrent la tente du roi Artus, tandis que le sénéchal faisait la conduite aux deux dames. Galehaut avertit Lancelot de les joindre avant de retourner à son camp, et pendant que lui-même accompagnerait la reine. Le roi en les revoyant demanda d'où ils venaient:—«Sire, dit Galehaut, de ces prés, où nous étions même assez peu accompagnés.» Ils s'assoient et parlent de diverses choses, la reine et Galehaut ayant peine à couvrir leur ravissement intérieur. Enfin la reine se lève et s'en va reposer dans la bretèche; Galehaut la recommande à Dieu, en lui disant qu'il s'en va partager le lit de son cher compain.

XXXVI.

La reine, rentrée dans la bretèche et penchée sur la fenêtre, se mit à rêver à toutes les joies du cœur dont elle était inondée. Mais déjà le secret de son bonheur ne lui appartenait plus; la dame de Malehaut avait vu beaucoup, et deviné ce qu'elle n'avait pas vu. Elle approcha doucement et se prit à dire: «Comme est bonne la compagnie de quatre!» La reine entend et ne sonne mot, comme si la parole n'était pas arrivée jusqu'à elle. «Oui, reprend l'autre, bonne est la compagnie de quatre.» La reine alors se tournant: «Dites-moi pourquoi vous parlez ainsi?—J'ai peut-être été indiscrète, ma dame, contre mon désir; je sais qu'il ne faut pas être avec sa dame trop familière, si l'on tient à conserver ses bonnes grâces.—Non, vous ne pouvez rien dire qui m'empêche de vous aimer; je vous sais trop sage et trop courtoise pour rien craindre de vous: dites-moi le fond de votre pensée; je le veux, je vous en prie.—Puisque vous le voulez, ma dame, j'ai dit que bonne était la compagnie de quatre, parce que j'ai vu la nouvelle liaison que vous avez faite hier avec le bon chevalier, dans le verger. Vous êtes la chose du monde qu'il aime le plus, et vous n'avez pas à vous en défendre; vous ne pouviez mieux employer votre amour.—Mon Dieu! le connaîtriez-vous? dit vivement la reine.—Je le connais si bien qu'il ne tenait qu'à moi de vous disputer sa possession; je l'ai gardé dans ma chartre privée pendant plus d'un an. Les armes vermeilles, les armes noires avec lesquelles il a vaincu les deux assemblées, c'est moi qui les lui avais fournies. Et quand l'autre jour je vous ai priée de lui mander de faire pour vous des armes, c'est que déjà je soupçonnais son cœur d'être à vous, comme à la seule dame digne de lui. Quelque temps, j'eus l'espérance de m'en faire aimer; mais il me répondit de façon à me désabuser, et dès lors je n'ai plus songé qu'à découvrir où s'adressaient toutes ses pensées. C'est pour cela que je suis venue à deux reprises à la cour.

«—Mais vous disiez que mieux valait la compagnie de quatre: pourquoi? Le secret, s'il y en a, n'est-il pas mieux gardé par trois?—Oui, sans doute.—La compagnie de trois vaut donc mieux que celle de quatre.—Ma dame, ce n'est pas ici le cas. Le chevalier vous aime, cela est certain: Galehaut le sait, ils pourront donc en parler à leur aise, quand ils seront ensemble. Mais ils ne seront pas toujours ici; ils ne tarderont même pas à s'éloigner: vous resterez, et vous n'aurez personne à laquelle vous puissiez découvrir vos pensées; vous en porterez seule tout le faix. S'il vous plaisait de me mettre en quatrième dans votre compagnie, nous nous consolerions de l'absence en parlant d'eux entre nous, comme entre eux ils ne manqueront pas de parler de nous.

«—Maintenant, dit, la reine, savez-vous quel est le chevalier dont vous parlez?—Mon Dieu! non; mais aux regards qu'il me jeta, quand il était avec vous, à la crainte qu'il témoigna d'être aperçu, vous pouvez juger s'il m'avait reconnue.—Oh! je vois que vous êtes trop subtile pour qu'on puisse espérer de vous cacher quelque chose. Vous souhaitez avoir toute ma confiance, vous l'aurez. Oui, j'aime le bon chevalier, je ne veux pas m'en défendre auprès de vous; mais si j'ai mon faix, je veux que vous portiez aussi le vôtre.—Que voulez-vous dire, ma dame? assurément, il n'est rien que je ne fasse pour mériter votre amitié.—Vous l'avez; quelle meilleure compagnie pourrais-je espérer jamais? Mais sachez-le bien, une fois engagée, je n'entends plus me séparer de vous; dès que j'aime, il n'est pas d'amitié aussi ferme que la mienne.—Nous serons donc ensemble, ma dame, toutes les fois et tant qu'il vous plaira.—Remettez-vous à moi du soin de bien établir notre intimité; et, dès ce moment, apprenez le nom du chevalier que vous avez retenu et qui m'a donné sa foi; c'est le fils du roi Ban de Benoïc, c'est Lancelot du Lac, le meilleur chevalier du monde.»

Tout en devisant ainsi, il fallut se mettre au lit. La reine voulut partager le sien avec la dame de Malehaut qui fut longtemps à s'en défendre, comme ne méritant pas un tel honneur. Ne demandez pas si elles parlèrent encore de ce qui leur tenait au cœur, avant de s'endormir. La reine demanda à son amie si elle avait déjà mis son amour en quelque lieu. «Non: je n'aimai qu'une seule fois, et ce fut seulement en pensée.» Elle entendait parler de Lancelot qu'elle avait un instant éperdument aimé. La reine se confirma alors dans son projet: mais elle n'en voulut rien dire avant de savoir dans quelle disposition se trouverait Galehaut.

Elles se levèrent au point du jour et se rendirent à la tente du roi pour faire bonne compagnie à monseigneur Gauvain: «Éveillez-vous, sire, dit la reine en riant, c'est en vérité trop de paresse de dormir encore.» Puis, prenant avec elle une nombreuse suite de dames et demoiselles, elle vint à l'endroit où elle avait donné les premiers gages d'amour. «C'est, dit-elle à la dame de Malehaut, le lieu que je préférerai maintenant à tous les autres. Là m'a-t-il été permis de bien connaître les deux plus vaillants chevaliers de la terre! Avez-vous remarqué tout ce qu'il y a de beau, de grand, de généreux dans Galehaut? J'entends bientôt lui conter comment nous sommes devenues amies inséparables, et j'ai l'assurance qu'il en aura grande joie.»

Quand elles revinrent à la tente du roi, elles y trouvèrent Galehaut, et la reine ayant saisi l'occasion de le prendre à part: «Galehaut, dit-elle, au nom de ce qui vous est le plus cher au monde, dites-moi si vous aimez d'amour dame ou demoiselle?—Non, ma dame.—Voici pourquoi je vous fais cette demande: j'ai placé mes amours à votre volonté; j'entends placer les vôtres à la mienne, c'est-à-dire en dame belle, courtoise et sage, d'assez haute condition, revêtue d'assez grands honneurs.—Ma dame, vous pouvez vouloir; mon cœur et mon corps sont à vous: veuillez dire quelle est cette dame dont vous entendez me rendre l'ami.—D'ici vous pouvez la voir; c'est la dame de Malehaut.»

Elle lui conte alors comment la dame avait surpris leur secret, et comment elle avait, pendant un an, retenu Lancelot dans sa prison. «Je la sais la meilleure et la plus loyale dame du monde; voilà pourquoi je désire que vous vous engagiez d'amour l'un envers l'autre. Le plus sage des chevaliers ne doit-il pas avoir la plus sage des amies? Quand vous serez en terres lointaines, vous et mon chevalier, vous pourrez parler en commun de ce que votre cœur aime, de ce qui sera dans le fond de votre pensée. Et cependant, nous qui serons restées, aurons plus de courage à supporter nos maux; nos joies seront communes, nos peines et nos espérances.

«—Je vous l'ai dit, ma dame, reprend Galehaut, vous avez le corps, vous avez le cœur.» Alors la reine appela la dame de Malehaut; «Êtes-vous, lui dit-elle, disposée à faire ce qui me plaira?—Assurément, ma dame.—Je vous donne donc, cœur et corps, à ce chevalier. Y consentez-vous?—Ma dame, vous pouvez faire de moi comme de vous-même.—Donnez-moi tous deux la main. Galehaut, je vous donne à cette dame, en sincère et loyal amour. Et vous, dame de Malehaut, je vous donne à ce chevalier, comme à celui qui désormais aura vos plus douces pensées.» Tous deux déclarèrent s'y accorder: la reine les fit entrebaiser, et ils convinrent d'aviser aux moyens de se voir le plus secrètement et le plus souvent possible.

Cela fait, ils retournent à la tente du roi qui les attendait pour se rendre à la messe. Après le service et le manger du matin, ils vont tenir bonne compagnie à monseigneur Gauvain: ils vont visiter les chevaliers blessés dans les dernières assemblées, Galehaut tenant d'une main la dame de Malehaut, de l'autre la reine. Enfin, ils conviennent de se réunir la nuit prochaine, ainsi qu'ils avaient fait la veille, et à la même place. «Je resterai, dit la reine, avec le roi, pendant que vous avertirez votre ami de se mêler à la foule des chevaliers; comme on l'a vu rarement, personne ne s'occupera de lui; et quand l'assemblée se dispersera petit à petit, nous pourrons, sans éveiller les soupçons, gagner l'endroit que vous savez.»

Galehaut ne manqua pas de mettre son ami au courant de ces conventions. Quand la nuit fut proche, il avertit son sénéchal de passer dans la prairie avec Lancelot, dès que lui-même aurait rejoint le roi et la reine. Il se rendit d'abord chez le roi; on se mit à table, et, quand les nappes furent levées, la reine proposa aux dames une promenade dans les prés. Tous partirent ensemble, le roi, la reine, les chevaliers, les dames. Bientôt la reine ralentit son pas pour attendre la dame de Malehaut, et plusieurs dames et demoiselles. Le sénéchal et le Bon chevalier se perdirent dans la compagnie du roi, puis, comme sans dessein, suivirent lentement le sentier qui les menait à l'endroit où les deux dames les avaient déjà devancés. Que vous dirai-je de plus? Ils y demeurèrent près d'une heure, sans qu'il soit bien à propos de répéter leur conversation. Au lieu de parler, il ne fut question entre eux que de baisers, embrassements et douces étreintes, avant-coureurs de joies plus grandes. Il fallut trop tôt penser à rejoindre: les dames retournèrent vers le roi, Lancelot et Galehaut regagnèrent leur tente. Les jours suivants, mêmes rencontres secrètes; jusqu'à ce que messire Gauvain, se trouvant en état de chevaucher, remercia le roi, la reine et les dames de la bonne compagnie qu'on lui avait faite, et remontra au roi combien il était de son intérêt d'attacher à sa maison le prince Galehaut et son ami, le Bon chevalier: «Vous leur devez beaucoup, sire oncle, et vous avez tout à espérer de leur service.» Mais Galehaut, quand le roi lui en parla, répondit qu'il avait grand besoin de retourner en Sorelois, après une absence aussi longue; il promit seulement de revenir dès qu'il aurait mis ordre à ses propres affaires.

Ne demandez pas si les dernières entrevues de Lancelot et de Galehaut avec leurs dames furent mêlées de soupirs et de larmes. On se promit bien de saisir toutes les occasions de retour. Puis la reine, mettant le roi à raison, le faisait insister près de la dame de Malehaut, pour la retenir à la cour. «C'est, disait-elle, une dame sage, prudente et bien aimée de tous: je pense qu'elle ne vous refusera pas, par affection pour moi.» Le roi approuva la pensée de la reine, et la dame de Malehaut, après un semblant de résistance, consentit à ce que le roi voulait bien lui demander.

XXXVII.

C'est dans le Sorelois que Galehaut retint longtemps son ami. Mais tous les déduits auxquels ils pouvaient se livrer à leur gré leur seraient devenus bientôt à charge, sans l'amitié qui les unissait, et la douceur qu'ils trouvaient à s'entretenir de leurs amours. Personne, dans le royaume de Logres, ne savait où résidait Galehaut, sinon les deux rois qui avaient été garants, et seuls aussi connaissaient le nom du chevalier que Galehaut y avait conduit. Mais les jeux, les plaisirs, les déduits d'oiseaux, de chiens ou de filets ne pouvant les distraire, ils seraient revenus à la cour du roi Artus, sans la crainte d'éveiller les soupçons de ceux qui entouraient la reine: les bonnes dispositions du roi ne les rassuraient pas, et ils attendaient avec impatience l'annonce de nouvelles assemblées pour avoir occasion de montrer leur prouesse et justifier le choix des dames de leurs pensées.

Notes in this chapter

Note 1 · On allait le désarmer, quand on entendit un grand bruit au dehors. C'était la compagnie d'une dame montée sur un palefroi, et chevauchant soNote 2 · Il entra dans la Douloureuse garde en même temps que l'écuyer. Toutes les rues étaient illuminées de cierges et de torches. «Où est la reineNote 3 · En reprenant les armes qu'il avait déposées à l'entrée, il se signe et avance. D'abord il est dans une nuit profonde, puis, par la baie d'unNote 4 · Le Chevalier, l'écu en avant, s'élance entre les épées qui pénètrent dans les mailles de son haubert jusqu'à l'épaule, d'où s'échappe un jetNote 5 · Notre chevalier, le lendemain, longeant le cours d'une rivière, aperçut sur l'autre rive une haute bretêche que protégeait une enceinte de pNote 6 · L'inconnu continue son chemin et le bon chevalier le suit. «Beau sire, lui dit l'inconnu, vous passerez la nuit chez moi, et demain matin noNote 7 · À quelques jours de là, il arrive devant une chaussée qui avait une lieue de longueur et qu'on avait pratiquée sur un terrain humide et maréNote 8 · Le conte le laisse ici dans sa geôle pour nous ramener au roi Artus, qui vient d'être averti par le message d'une dame de ses vassales[48] qNote 9 · La cousine trouve alors moyen d'éloigner de la maison tous ceux qui la gardaient et, prenant plein son poing de chandelles[49], elles descenNote 10 · Le jour même, la dame fit faire un écu noir, une cotte d'armes noire, une couverture noire[50]. Et cependant, le roi Artus rassemblait tous Note 11 · Le lendemain, après la messe célébrée de grand matin dans les deux camps, on s'arma, on sortit des lices petit à petit, on s'aventura sur leNote 12 · Au moment où la reine prononçait ces derniers mots, la dame de Malehaut se prit à tousser en relevant sa tête jusque-là baissée. Lancelot laNote 13 · «—Ma dame, vous devez savoir, dit Galehaut, qu'on ne peut se défendre de trembler devant celle qu'on aime. Je vais demander pour lui, et je Note 14 · Galehaut, ayant pris congé du roi Artus, emmena Lancelot dans son pays de Sorelois, situé entre le royaume de Galles et les Îles étranges. INote 15 · Le Sorelois était la plus plaisante de toutes les terres contiguës à la mer de Bretagne; il abondait en rivières, en bois, en terres fertile
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