UNE AGONIE
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Elle n'en finit pas de mourir.
Voilà trois heures qu'elle agonise.
La vache l'a répété aux chèvres de l'étable, parce que le bouvier le lui avait dit, et, comme un grillon rôdait non loin, il a fait part de la nouvelle aux papillons qui volent dans la grange, aux deux lézards du vieux mur et au crapaud qui loge sous le rosier. L'orme le savait déjà, par ses feuilles qui frôlent la fenêtre, et les deux chouettes l'ont appris aux hirondelles des cheminées.—Seule, l'araignée n'a point de chagrin et répand la soie de son ventre, comme si de rien n'était.
Oui, tout le monde sait que la petite Lucie va mourir et qu'on ne verra plus ni ses yeux bleus, ni ses petits pieds toujours pressés, ni sa natte jaune qui voltigeait avec un nœud de ruban au bout. Déjà le curé est parti, emportant son Bon Dieu, et la cour un moment émue redevient silencieuse.
Dans la chambre de Lucie, il y a Lucie, qui respire avec difficulté, la mère, qui forme un gros tas dans le fauteuil, et le père, debout près de la petite, et qui la regarde mourir en avançant la lèvre d'un air de mauvaise humeur, à la façon des apôtres dans les toiles de Rembrandt.
Il fait très chaud dehors. On ferme les croisées. Sur la route, des rayons de soleil sautillent pour passer le temps. Des oiseaux tournoient dans l'air, comme s'ils cherchaient leur chemin, et la rivière murmure une chanson très douce, avec l'accompagnement des flûtes de ses roseaux, pour bercer la petite Lucie qui n'en finit pas de mourir.
C'est alors que la Mort apparaît.
On l'a vue déboucher près de l'auberge, à l'endroit où la route fait un coude, et le coq du clocher, en l'apercevant, lui a tourné le dos. Elle a passé dans l'ombre de la grande meule, puis elle a cueilli des mûres sur un buisson. Dès qu'il l'a rencontrée, le chat s'est enfui par le soupirail de la cave. Il ne fera pas de mal aux souris, aujourd'hui.
Madame la Mort entre dans la cour. Elle est assise à califourchon sur un cheval noir. Un grand manteau de cérémonie la couvre tout entière, hormis le nez camard. Trois plumes d'autruches blanches sont piquées dans sa coiffure. De temps en temps, elle tousse d'une petite voix sèche, et, aussitôt, la porte de la grange grince et la chaîne du puits gémit.
Madame la Mort est escortée de ses trois serviteurs, montés sur trois ânes.
Le premier, assis sur un âne qui n'a qu'une oreille, est le médecin; il tient à la main une girouette et des cymbales.
Le second, assis sur un âne à qui manque une patte, est le philosophe; il tient à la main une démonstration longue comme un carême et qui se tortille derrière lui.
Le troisième, assis sur un âne sans queue, est le bouffon; il tient à la main une plaisanterie toujours tintante par ses grelots et qui fait pleurer chacun.
Les trois serviteurs de Madame la Mort mettent pied à terre, en même temps que leur maîtresse, et sans plus qu'elle dire un mot.
La Mort pousse la porte.
Elle entre.
Elle ressort.
Madame la Mort a dû perpétrer de vilaines choses dans la maison. Contre les draps blancs, la petite Lucie est toute blanche. La mère s'est relevée de son fauteuil et pleure en secouant ses seins, et le père, qui fait toujours la lippe, se frotte le front avec l'index et dit:
«Il faudrait avertir Bastien pour la caisse.»