LISBETH ET COCO
Reading edition
Comment sont-ils venus s'échouer ici?
Je les ai trouvés dans un café-concert en plein vent où les badauds de la ville se réunissent. Cela est mal éclairé par quelques lumignons, mais, quand la lune est pleine, on y voit clair. Sous les arbres, des boutiquiers, de petits employés, quelques mulâtres, boivent des bocks et des menthes à l'eau. Un garçon sale, mal rasé, fait le service et affecte un empressement inutile. Des enfants nègres grouillent par terre. Trois femmes sont attablées avec des officiers qui demain rentreront en France. Elles représentent Cythère. Soudain, un piano prélude, et, tout aussitôt, on applaudit.
Sur la petite scène en planches, une femme vient de paraître. Je la regarde, un peu étonné. Ce n'est plus la chanteuse qui hurlait des obscénités, il y a quelques instants, en relevant un jupon mauve sur des cuisses pénibles à voir. C'est tout autre chose.
Quarante ans, je pense. Un corps quelque peu lourd, en robe de ville; un joli visage frais, un délicieux sourire. Elle chante. Sa voix n'est pas éraillée, mais j'y sens de la fatigue. Cette femme a su chanter. Elle nous dit, de façon vive, presque sans gestes, délicatement, une chanson fort plaisante. Elle fait rire... mieux: elle fait sourire. Le public se réveille. On l'applaudit parce qu'on l'aime. Les consommateurs sont debout et chacun crie:
«Coco! Coco!»
Alors le pianiste se lève. Il est l'auteur des paroles et de la musique. La femme chante encore deux fois, puis elle vient s'asseoir dans le café et, bientôt, le pianiste la rejoint.
Ils m'intriguent. Il y a chez ces deux êtres une manière de propreté, de décence, qui m'étonne. Un officier que je connais va causer avec eux. Cet homme qui rentre du Soudan après trois ans de campagne, qu'une femme blanche affole et qui ne peut voir de la chair nue sans y poser sa bouche, parle au pianiste et à la chanteuse avec une politesse scrupuleuse qui me plaît. Je me fais présenter à Coco et à Lisbeth; tels sont leurs noms «au théâtre». Nous causons, et, peu à peu, tout un petit drame se dévoile.
Lisbeth et Coco sont mariés depuis longtemps. Ils tinrent jadis un «cabaret artistique» à Montmartre. Coco écrivait des chansons et des mélodies que chantait Lisbeth. Puis, tout soudain, ce fut la ruine. Ils partirent. De colonie en colonie, ils ont fini par se fixer ici. Jamais ils ne se sont séparés. Coco ne peut vivre sans Lisbeth, ni Lisbeth sans Coco. Ils s'accordent, ils se complètent, ils sont une dualité. Coco s'est usé à jouer des ritournelles. Lisbeth a perdu sa voix. Qu'importe! ils vieilliront ensemble.
Peut-être les verra-t-on rentrer, un jour, à Paris. Ils font des économies, dans ce seul but: revoir Montmartre, les camarades, les brasseries, les rues familières. Ils s'aiment. Ils doivent s'être toujours aimés. Coco regarde Lisbeth avec une tendresse indubitable et Lisbeth sourit pour répondre au sourire. Elle soigne beaucoup ce corps presque détruit et jadis tant convoité, dont Coco ne fut jamais las, et il reste à ce corps je ne sais quoi d'émouvant. Ils s'aiment. Ce sont deux âmes nettes et propres.
La représentation est finie. Le jardin se vide. Nous restons encore, parlant de Paris, et, comme je leur dis mon désir d'entendre un peu de musique, Lisbeth et Coco veulent me remercier de ce désir, et Coco me joue une étude de Chopin qu'il préfère à toutes les autres et, dans l'ombre bleue du jardin désert, Lisbeth me chante des chansons de Verlaine.
Dakar.