LA CONNAISSANCE DE DIEU
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C'était un soir des temps à venir.
L'homme avait, depuis des siècles, conquis les flots de la mer, asservi les courants du ciel, fait résonner de sa voix les plus profondes cavernes et déchiré la robe, réputée intangible, des flammes toujours mouvantes.—Voici qu'il entreprenait de connaître Dieu.
Or Simon, tenu pour le plus sage d'entre les sages, s'était arrêté, un instant, dans sa recherche et regardait le chemin parcouru depuis que, petit enfant, il balbutiait les premières sciences, avant de s'endormir sous le regard des constellations.—Il touchait au but que s'était proposé la nature humaine, et, saisi par une façon de lâcheté métaphysique, il voulait retarder encore ce geste qui dévoilerait l'inconnaissable.
Le Temps pouvait briser son attribut, la faux, ancien effroi de l'homme, et retenir la minute prête à prendre son vol, car Simon allait forcer le coffret du rêve où Dieu se tient enclos.—Il hésitait cependant.
Par la fenêtre ouverte, il pouvait voir une prairie que la lune rendait blanche et quelques beaux arbres qui échangeaient des murmures.
La plainte monotone d'un oiseau de nuit passait et repassait, sans qu'on vît l'oiseau.
Vers le milieu du ciel, des nuages se fondaient dans l'azur scintillant d'alentour et, bientôt, on ne les apercevait plus.
Ces tendres brises qui suivent le crépuscule pénétraient la frondaison d'un tremble, et tout le tremble chuchotait des paroles mystérieuses, comme une femme que visite le regard de son enfant.
Simon soupira.
Lui serait-il permis, plus tard, de contempler les choses de la terre avec une aussi paisible joie? Leur influence consolatrice n'était-elle point due à leur mystère même? Il reprochait à la divinité de s'être ainsi laissé traquer en un dernier repaire, comme, jadis, le dernier fauve en sa dernière forêt.
Et, d'un sourire triste, Simon souriait au tremble frissonnant, des feuilles duquel s'évaporait une exquise mélodie qui l'émouvait bien, mais qu'il ne savait comprendre.
Tout cela lui était inconnu.
Les arbres, les flammes, les ruisseaux n'étaient pas de son domaine, car, dès son plus jeune âge, Simon avait été voué à la seule connaissance de Dieu.
Ces mille problèmes qui servaient de fondement au sien, il n'en savait ni les facteurs, ni l'énoncé, ni la méthode de résolution. D'autres hommes avaient assumé cette tâche et l'avaient menée à sa fin; d'autres hommes avaient usé leur vie à définir les objets réels, leurs premiers rapports et leurs rapports secondaires, mais Simon, étant la dernière pierre de la pyramide, ignorait le granit de sa base et n'avait jamais manié que les suprêmes connaissances, puisqu'il était voué à la seule connaissance de Dieu.
Et, tandis qu'il admirait en profane le tremble musical, Simon se sentait parcouru d'un tumultueux désir, désir de savoir les choses simples de la nature, qui étaient tombées depuis longtemps dans le gouffre du connu, et pourquoi les abeilles butinent, et pourquoi les étoiles ressemblent à des yeux qui sourient. Mais tout cela, et d'autres perfections encore, n'était point de son royaume.
Il ne pourrait apprécier justement la qualité des brises, ni la plainte obscure du feuillage qu'un trouble agite. L'aube, dans laquelle il sentait parfois, après les longues veillées, la récompense d'une attente dans l'ombre, n'aurait jamais pour lui qu'une douceur indéterminée, et quelle ironie de penser que l'homme qui allait faire rendre gorge au dernier mystère se servait d'un gantelet fourbi par d'autres et qu'il ignorait la façon dont cette arme avait été forgée!
Ainsi, comme grandissait son orgueil, le plus grand orgueil qu'un homme eût ressenti, Simon était tout pénétré de mélancolie en songeant à son indignité. De cette indignité, il n'était point responsable, puisque son destin lui avait été imposé, et sa douleur n'en devenait que plus vive lorsqu'il se regardait lui-même, lui, Simon, l'homme qui allait connaître l'infini de Dieu et qui ne connaissait rien du monde innombrable de la création.
L'immense humanité qui pourrissait et se desséchait dans les tombes l'avait choisi comme gladiateur. Elle l'avait pris d'une belle carrure, d'un courage éprouvé; elle l'avait bien nourri de l'idée de son devoir, elle l'avait bien équipé et, maintenant, elle lui disait:
«Marche en avant! va combattre la Bête! saisis-la d'une étreinte forte et fais-lui cracher son énigme! Ne pense plus! Agis comme un esclave, l'esclave d'un peuple d'ossements!»
A cette minute, Simon fut près de la révolte, mais dans le temps qu'une ancienne légende, jadis célèbre, revenait à son esprit, il songea que chaque révélation nouvelle implique un sacrifice et qu'il faut s'immoler comme première victime aux vérités que l'on veut concevoir. Tout de même que le hurlement de nos mères nous a rendus forts, c'est l'effusion du sang des prophètes qui a fécondé la parole des dieux, car le rêve vient puiser sa vie aux plaies de la douleur.
De nouveau, Simon étendit la main vers ce coffret où Dieu était pris au piège. Encore une fois, il s'arrêta. Un rayon venait de l'éblouir, un rayon mince et blanc qui partait de la rivière comme un trait d'argent.
Simon pensa:
«Sans doute, un objet brillant est-il tombé dans l'eau. Ce n'est rien... ce n'est qu'un objet brillant qui est tombé dans l'eau, et qui m'a ébloui!»
Puis, se reprenant, il pensa que, la réflexion d'un rayon de lune eût été pareille. Sa main tendue vers le coffret retomba et Simon fut abattu par une soudaine inquiétude.
Il ne savait donc pas la cause du plus simple accident naturel! Le problème suscité par ce rayon blanc, il l'avait aussitôt résolu, mais peut-être inexactement. Alors, de quel droit pouvait-il révéler la connaissance de Dieu?
Si, dans les temps anciens, une seule, la plus négligeable, la plus infime des choses avait été mal observée, si, tout au début du monde, l'enfant qui déduisit le premier rapport s'était leurré d'une apparence, pouvait-il, lui, Simon, résoudre ce problème dont des peuples d'hommes avaient peut-être élaboré faussement l'énoncé?
La multitude silencieuse des morts l'avait chargé de traquer Dieu dans son dernier repaire. Trouverait-il Dieu, ou bien, en place de Dieu, une petite erreur devenue monstrueuse, hydre aux cent têtes que les légendes annoncèrent?
Et Simon, après le suprême orgueil et le suprême abattement, connut une angoisse plus grande que celle de Dieu même, lorsque son fils agonisait sur la croix.
Alors, il ferma les yeux, saisit le coffret, l'ouvrit, et, laissant l'idée divine s'échapper de nouveau dans l'univers pour repaître de rêves les siècles à venir, il cria dans la nuit aux peuples qui attendaient.
«Non! la connaissance de Dieu ne peut être atteinte! Les prémisses sont fausses.
«Recommencez!»