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Les moments perdus de John Shag

SPLEEN ORIENTAL

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Voici le Simoun. Il s'avance avec la majesté d'un dieu. Il n'a point osé venir quand ma brune amie était auprès de moi, mais ma brune amie s'en est allée, son haïk s'est fondu peu à peu dans le crépuscule, et, bientôt, l'ombre l'a prise tout entière.—Alors, je l'ai entendu qui soulevait la toile de ma tente. Maintenant il est auprès de moi; il s'est emparé de mon escabeau et je ne sais plus où m'asseoir.

Je reste seul avec lui. Je tourne en rond... Il va me suivre!... Il me suit... Il vient de toucher mes paupières et je revois la vie comme elle est, sans doute, véritablement.

Plus de belles prairies où se déchiquette le soleil! plus d'enfants arabes jouant aux osselets! plus de palmiers qui parlent d'extase, laissant mollement tomber leurs ombres sur les puits, et point d'eau fraîche où l'on se baigne comme si l'on pénétrait un miroir!

Je me trouve dans une cave chaude et puante où, sans trêve, se promènent des couleuvres et des rats. J'écrase, en marchant, des insectes immondes qui distillent de puantes liqueurs.

Vous qui vivez! pourquoi cette flûte agonise-t-elle dans mon esprit... ou bien au dehors... je ne sais plus.

J'entends! Le Simoun s'empare du ciel. Il vole comme le Grand Oiseau des Contes; il surgit d'ici, de là et d'ailleurs, comme un rêve mauvais; il dit d'effrayantes paroles; il chante d'horribles chants, et toutes les roses, par lui, seront blessées.

Un taureau beugle, au loin... et je n'espère plus du tout que de belles filles viendront me surprendre aux sons du fifre et du tambour.

Femme! regarde à tes pieds!... Ton collier de perles s'est brisé! Rêveur! ne considère plus ton rêve, car il est mort! et toi! n'espère rien de la couronne si fraîchement fleurie qui flotte au-dessus de ta tête... avant que de toucher ton front, elle ne sera plus que poussière... Oh! le plaisant roi! le plaisant roi, qu'un roi couronné de cendres!

Et vous ai-je dit que mon corps brûlait? Il brûle comme un myrte au soleil! Dans ma tête, une lourde goutte de mercure se déplace et danse. Des verres, à demi transparents, obscurcissent l'univers que je voyais jadis, et... et je me sens poursuivi par une odeur de poivrons, de vieilles courges et de concombres cuits.

Oh! que je suis seul! bien qu'il frémisse et respire jusque sur mes lèvres! Je suis vraiment trop seul! Je crains que, pour satisfaire ce besoin d'être deux, mon âme ne se prenne à voltiger autour de moi, ainsi qu'une mouche, et que mon corps ne s'effondre dans un trou!

Ah! Dieu! où parle-t-on de l'incessante fontaine de larmes dont les anges nous rafraîchissent?

Y a-t-il des hommes drapés de blanc qui marchent, gravement bercés par une mélopée?

Y a-t-il des femmes, douces à la caresse et au baiser, dont les bras repliés sont faits pour soutenir la tête?

Non pas! Tout ciel est sombre! Tout arbre se meurt! Tout homme s'apprête à se vêtir du linceul et toute femme est pourrie! je veux dire qu'il y a des vers dans son corps... Ils pointent parfois leurs têtes roses par un trou de la peau.

C'est lui! c'est lui seul qui me fait voir tout cela!

Quand donc les chameaux auront-ils fini de glousser, près de la source?

Quand donc ce narcisse aura-il achevé de se flétrir?

Aïn-Sefra.

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