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Les moments perdus de John Shag

L'ABSENTE

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La maison est peinte en rose, ses volets en vert; trois marches mènent au seuil.

Alentour, dans un jardin mince, quelques fleurs se tiennent bien sagement épanouies et très droites.

Le ruisseau roule des morceaux d'orange.

Du linge, sur une ficelle, sèche encore au soleil.

C'est là tout le décor, avec un ciel splendide et la mer, aussi bleue que dans les tableaux.

Le vent qui passe sent la saumure.

Il est six heures du soir.

A l'intérieur, une salle pleine.

Des tables, des verres, du vin.

Un rire, puis un cri, puis un juron.—Beaucoup de gestes, point de discours: le matelot s'amuse en phrases courtes; il n'a que faire des constructions malaisées.—Syntaxe simple d'une simple joie! vous dessinez les formes du bonheur, vous apprenez à vivre!

Trois Bretons, plusieurs Provençaux, quelques Corses.—On fraternise.—C'est le premier jour de franche bordée après la campagne.

«Lina est morte.

—Et Jeanne?

—Elle a quitté la maison, mais voici Carmen.

—Elle a forci!»

On soupèse, on tâte Mireille qui n'a pas moins profité.

«Qui est celle-là?

—Charlotte, une nouvelle.»

Charlotte ne dit mot d'abord; bientôt, elle s'apprivoise. Jean l'invite. Elle boit beaucoup. On l'embrasse. Jean est satisfait. La nouvelle semble gentille. Il l'entraîne vers le petit escalier tournant qui débouche au coin de la salle. Le couple disparaît.

C'est l'amour.

Les autres veulent rire encore et consommer toute leur joie. Et l'on discute, en paroles précises, la qualité des seins de Mireille, vraiment prodigieux.

Personne ne fait attention à Fathma, la négresse. Elle est jeune, elle est jolie, mais un défaut l'a dépréciée. Sa jambe gauche est tordue. Elle boite.

«Enlève ta robe!

—Montre-toi!»

Elle laisse tomber les chiffons qui la couvrent, puis, svelte, mince, à la fois élégante et maladroite, s'assied sur une chaise.

Un gros matelot s'approche d'elle. Il porte au bras un superbe tatouage qui représente deux cœurs unis, un palmier, un coq chantant, une devise sentimentale, un astre qui rayonne, un poignard, une ancre, et divers autres attributs.

Il regarde Fathma.

«Que tu es vilaine! Que tu es noire! Tu dois être méchante!»

Fathma ne souffle mot.

Le vacarme reprend. On fait jouer l'orgue mécanique... O valses! valses larmoyantes! et vous, polkas martelées!...

La fête est complète.

On danse, on se secoue, on transpire, on s'essuie.

Le vin coule.

Mireille, dont la poitrine a une si singulière abondance, s'éloigne avec Laurent, le chauffeur.—Yves le remplacera, dans un instant, à moins que Carmen n'achève de le séduire. A cette tâche, elle se voue, tout entière.

Une poussière fine monte avec les odeurs unies du tabac, du vin et de l'homme.

... Et la petite négresse, dépréciée parce que sa jambe est tordue, semble regarder tout cela, mais, en vérité, je vous le dis, de ses grands yeux, où l'on peut voir passer des mirages de grèves, de flots et d'aréquiers, elle regarde plus loin, absente, le buste droit, les mains aux genoux, très noire, très triste, tout à fait nue... et, tandis qu'au dehors, la nuit se prépare à mettre son diadème d'étoiles, entre ses doigts distraits, Fathma tourne une fleur rouge.

Toulon.

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