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Les moments perdus de John Shag

CELA

Reading edition

La nuit est sourde comme une porte close. J'étouffe dans ma tente, car il monte du sol une chaleur insupportable, (tout le soleil du jour qui s'était, dirait-on, terré, et qui, maintenant, s'exhale dans le noir d'en haut), mais les étoiles sont magnifiques.

Je ne puis beaucoup marcher. Une stupéfiante paresse m'accable, dès le premier pas. Cependant, je me traîne, en faisant parfois de longues haltes, vers une petite citerne que j'ai aperçue, avant-hier. Elle brillait dans la lumière jaune. Cette nuit, elle est tout à fait invisible, mais je n'y tomberai pas à l'improviste: je la sais entourée de buissons.

Je m'arrête, pour regarder les étoiles. Je m'amuse à mieux entendre les vieilles comparaisons que l'on fait sur elles et qui me paraissent inexactes. Mais non! le ciel est vraiment de velours et, sans aucun doute, les étoiles sont des diamants.

Nouvelle halte. J'allume une cigarette. Son parfum me servira de compagnon. Je suis trop seul. Il n'y a même pas de vent. L'air est immobile, un air de cathédrale. Pourtant, certaine présence mal définie m'inquiète.

C'est quelque chose qui bouge, passe à ma portée, me frôle presque, puis s'éloigne, mais pour revenir. Ce n'est pas tangible, cela ne se voit pas, cela ne s'entend pas, cela ne se respire pas, cependant, cela existe. C'est comme une forme idéale de la désolation. A la rigueur, cela s'imagine.

Pendant que je me traîne vers la citerne, cela me suit. J'ai, tout à coup, affreusement peur que cela ne veuille tourner autour de moi, m'étourdir et, soudain, entrer en moi à la façon des rêves. Je connais un homme (pas un fou, un homme comme les autres) qui est imbibé d'un rêve et ne peut plus s'en défaire.—C'est terrible!

Enfin, je touche aux buissons, à la citerne... La voici... Oh!... oh!... je n'y avais pas songé! L'eau est douce, l'eau est chaude, mais elle est tout à fait noire!... Oserai-je jamais me jeter là-dedans?

Et puis, je ne sais pas ce qu'il y a au fond. Des bêtes peuvent venir me mordre les pieds, pendant que je nage. Mon domestique ne m'entendrait pas, si je criais. Il dort à poings fermés, près de mon cheval. Vais-je plonger?

Je vois les étoiles dans l'eau. Un moment, j'ai eu peur de ne point les voir! L'horrible idée! Une eau calme et sombre qui ne reflèterait plus... qui ne voudrait plus refléter!

Ah! je suis heureux! me voici dans l'eau. Elle est plus fraîche que je ne pensais. Je n'ose pas faire beaucoup de bruit en nageant, mais j'en fais tout de même assez pour me rassurer. C'est délicieux... c'est délicieux... oui... jusqu'à un certain point, car, je l'avoue, j'ai encore très peur!

Et, maintenant, j'ai encore plus peur!... Je vais me noyer!... Demain, on me trouvera vert et tout convulsé...

Cela!... vous savez bien! cela qui m'a suivi... eh bien! cela flotte au-dessus de l'eau et m'interdit de sortir! Cela m'interdit de sortir à moins que je ne m'unisse à lui, à moins que je ne le laisse occuper tout mon corps! habiter ma cervelle! entendre par mes oreilles! parler par ma bouche! regarder par mes yeux!...

Oh!... Non!... Jamais!... Jamais!...

Temacin

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