EUTERPE
Reading edition
C'est l'immonde mandoliniste.
Elle se tient sur une estrade, au fond de ce café que hantent les matelots du port, quelques boutiquiers de qualité médiocre, quelques zouaves et les marchandes de poisson.
Elle se vêt de couleurs qui fatiguent l'œil, et son corsage rouge est tendu, extrêmement, sur une poitrine de matrone. Trois roses, dont la teinte est celle du cinabre, fleurissent toujours l'ombre grasse de ses cheveux.
Par des romances qu'elle chante et joue, son rôle est d'élever les consommateurs jusqu'à cette extase dionysiaque où l'on dédaigne l'économie au profit de la boisson. Elle est, au juste, une bacchante assise.
Immense, comme doit l'être un personnage aussi représentatif, elle fait, parfois, crouler une chaise sous elle, Alors on lui apporte un autre siège, et, calme, elle poursuit la chanson interrompue.
Les hymnes qu'elle sait sont au nombre de cinq: l'un est pastoral, l'autre militaire, le troisième élégiaque, le quatrième égrillard... je ne parlerai pas du cinquième, et, pourtant, c'est une bien belle poésie.
La voix de la mandoliniste éclate comme son corsage. Il est doux d'entendre cette femme, dans l'hymne guerrier (nº 2) où elle excelle, dire les ardeurs du combat et le souvenir de la bien-aimée.
Dieu la créa laide et sans grâce, afin que ses auditeurs fussent troublés par la seule harmonie qu'elle répand. Toutefois, quelques-uns la convoitent. Ce n'est point par luxure, mais pour se remplir les bras.
A la plus humble sommation, elle se livre, ainsi qu'on livre un objet sans valeur, car, détachée du monde et vouée tout entière aux joies célestes que dispense la mandoline, elle n'estime plus que les plaisirs de l'esprit.
Ainsi qu'une idole qu'on encense, elle vit dans un perpétuel nuage de fumée, et, vers son nez difforme, les parfums les plus vils montent, comme des implorations. De la rue, les mendiants la contemplent.
Un petit Arabe est presque toujours étendu à ses pieds. Il ne boit pas. Il ne mange pas. Il regarde la déesse, penchée sur sa mandoline dont les notes, vives comme des étincelles, le font rêver de paradis.
Ne méprisez pas cette femme. Sa voix apaise les rixes par un bruit retentissant de caresse; il y passe des rugissements et des orages, de sonores prières et le chant des clairons. Chacun y trouve son compte.
Le vent de la mer lointaine plaît aux amateurs d'aventures; le carillon du clocher natal mouille la paupière des jeunes exilés, et la louange des armées permanentes incite les soldats à la discipline.
Ce n'est plus simplement une mandoliniste. Efforçons-nous de voir en elle une muse pour le commun, et, quand viendra l'heure de la quête, donnez-lui dix centimes,—elle vous sourira.
Oran.