BAIGNEUSE
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Tu baignes tes pieds nus dans la nuit de l'eau; tu les remues doucement, et la lune, pour t'agréer, plisse, dans la vasque, une onde évasive, circulaire, lumineuse, qui s'agrandit et va s'éteindre, enfin, contre le bord obscur. Alors, par un frémissement de l'orteil, tu en propages une autre, car ce jeu te plaît.
Que les palmes soupirent sous une brise, que de longues sauterelles se détendent près de toi, qu'un parfum de narcisses foulées monte de l'herbe, peu t'importe. Phébé (dont tu m'as dit le nom arabe) se hisse vers le zénith sans t'émouvoir, et, sans t'émouvoir davantage, se laisse couler jusqu'à l'horizon.
Tu ne prends point garde à cette voix intime, qui, du tréfond de mon être, consacre à ta beauté un hymne extraordinaire. Sans te soucier de mon amour, tu murmures une mélopée dont tu ne cesses de me faire hommage d'une aube à l'autre. Je ne t'y provoque pas le moins du monde.
Je voudrais t'emmener captive dans un pays du nord et que, saisie par le froid, tu te suspendisses passionnément à mon cou; je voudrais, femme brûlée, t'aiguiser au fil cruel d'une bise, inspirer de la fièvre à chacun de tes gestes et poser sur ton cœur un glaçon, pour que tressaille enfin ce cœur indifférent.
Là-bas, s'étend une étrange contrée: viens! suis-moi! regarde!... Le fleuve onctueux se gonfle sous les ponts et des arbres agitent quelques feuilles de bronze, tandis qu'au ciel se détordent trois nuages, où, si tu veux, nous chercherons, comme le fit Hamlet, le si distingué prince de Danemark, des formes d'animaux.
Regarde bien! placide! regarde bien! La nuit entrebâille sa porte noire. De cet abri, où je vais te conduire, nous pourrons contempler, durant que la pluie hache obliquement le paysage, la file des passants pressés qui semblent, avec leurs parapluies et leur démarche peureuse, traverser un conte fantastique.
Je t'indiquerai plus d'apparences nouvelles que tu n'as de bijoux sur ta chair, et, près des fortifications disposées en une architecture de stratégie, un vire-vire, posé sur l'herbe luisante comme une émeraude inondée, te présentera son cercle de chevaux de bois qui se désolent, fatidiques et hargneux.
Il y aura aussi des cheminées sans panache et des chalands, qui, poussant l'eau de leur robuste poitrine, paraîtront toujours suivre la même vague... et peut-être plaira-t-il à une promeneuse rêvant d'amour, malgré l'averse, de tenter une vocalise qui frissonnera dans l'air mouillé, délicieusement.
La chanson déploie sa dentelle, la chanson rit, et, parce que les heures joyeuses ont leurs mauvaises minutes, nous nous sentirons, à travers la pluie, flattés soudain par un souffle étrange, par un souffle épanché de cet invisible éventail qui t'éventera, un jour, jusqu'à t'incliner vers une tombe.
Et j'imaginerai des aventures merveilleuses que l'on pourrait, avec un peu de patience, habiller de belles phrases.—Toi, tu ne t'imagineras rien du tout, tu ouvriras tes grands yeux, et je me demanderai si, vraiment, quelque chose de rouge palpite dans ce corps que je t'ai appris à secouer pour mon plaisir.
Mais j'oublie qu'une lune africaine nous éclaire. Tu viens de me toucher le bras. Vas-tu m'avouer ta flamme? Non: tu crois avoir un caprice. Tu veux rentrer, et, cependant, comme je l'ai dit au seuil de ce poème, tu baignes encore tes pieds nus dans la nuit de l'eau, dans l'ombre aquatique et froide.