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Les moments perdus de John Shag

MONOLOGUE DRAMATIQUE

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Grâce! Monsieur! grâce pour cette fois! je ne le ferai plus! je vous le jure par Dieu qui vit seul dans le ciel! je vous le jure sur les petites têtes de mes sœurs dont la cadette sort à peine du berceau.

Oui! oui! je serai bien sage! mais, que voulez-vous! on est jeune! on ne sait pas!... et, quand je vous ai vu passer sur la route, vêtu de votre bel habit dont les morceaux semblent découpés dans des robes de marquises, j'ai été toute saisie! même je n'ai plus fait attention à mes vaches! Je vous regardais, puis je fermais les yeux, puis je vous regardais encore, et, à chaque regard, vous paraissiez plus joli!

Il y a sur vous tant de belles choses, mon beau monsieur! Le chapeau à deux cornes, et sa plume que vous avez dû arracher à l'oiseau qui ouvre, au coucher du soleil, ses grandes ailes.

Et le masque de soie noire!... oh!... le masque!... il ressemble à une chauve-souris déployée, à une chauve-souris douce et qui ne ferait point de mal aux gens!

Et l'œillet rouge, derrière votre oreille! où l'avez-vous cueilli?

Et votre ceinture d'or! C'est une princesse qui vous l'a donnée? oui, n'est-ce pas? la princesse qui dormait tout en haut d'une tour et que vous avez réveillée par un baiser?... L'heureuse femme!

Et l'anneau que vous portez à votre main gauche! Laissez-moi le regarder! Non! non! je ne le prendrai pas! Oh! mon Dieu! il est brisé! le saviez-vous?

Et puis encore, ces souliers qui luisent! Ils luisent même à travers la poussière! Je vais les essuyer! Oui, laissez! je les essuie avec mes cheveux! Le valet de l'herboriste dit que mes cheveux sont beaux. Voilà! vos souliers brillent, maintenant! ils brillent comme deux carpes au soleil!

Et je n'avais pas vu les dessins qui sont gravés sur votre batte, votre batte en bois précieux! Quels curieux dessins!... un cœur percé d'une flèche... une étoile... et ceci? des lettres?... Je ne sais pas lire! Le maître d'école dit que je ne suis bonne qu'à garder les vaches!...

Ohé! Brunette! ne t'en va pas!

Ah! si elle allait manger l'herbe du docteur Bolonais! je serais fessée! oui, monsieur!...

Mais... ces mots qui sont écrits sur votre batte? Ils doivent vouloir dire: «Je t'aime!» Oh! bien sûr! Ça ressemble à des lettres qu'il y avait sur la cuisse d'un matelot qui a passé par ici, il y a deux ans. Il rentrait dans son pays... Elles étaient écrites en bleu sur la cuisse gauche... Il me les a montrées, et, pour le remercier, je suis restée une heure avec lui, dans un coin de la grange...

Mais il n'était pas joli! oh! Monsieur! c'est vous qui êtes joli! Vous avez l'air d'être toujours couvert de fleurs, et, quand vous marchez, on dirait que des clochettes tintent dans le ciel!

Alors, au moment où je vous ai vu, j'ai bien senti que jamais, jamais je ne vous embrasserais! que vous alliez passer! que c'était fini!... et, furieuse, (vous l'avez vu!) j'ai pris cette poignée de mûres... (on fait des choses méchantes, Monsieur, sans y penser!) et j'ai jeté les mûres sur votre bel habit! Est-il très abîmé? Oh! c'est un grand péché! mais, Monsieur, pour me punir, si vous voulez me fesser, je suis prête!

Venez de ce côté-ci de la haie!

Oui, Monsieur, je suis toute prête! je ne crierai pas! je chanterai!

Venez! fessez-moi, Monsieur!

Attendez! je vais attacher Brunette!

Ne bouge pas, ma fille!

Et, maintenant, venez, mon beau Monsieur! venez! l'herbe est chaude!

A EDMOND JALOUX

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