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Les moments perdus de John Shag

LA MORT DU MAGICIEN

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Ce soir, le magicien s'aperçoit qu'il est vraiment très vieux.

Tout le jour, son garçon de laboratoire lui a frotté le ventre et la poitrine pour ramener un peu de sang sous cette peau parcheminée, mais rien n'y fait. Le magicien se refroidit peu à peu.

Il a déjà vidé les fioles d'éternelle jeunesse qu'il tient d'un nécromant de ses amis, mais l'éternité que procurait la précieuse liqueur ne durait, hélas! qu'un temps.—Les qualités se modèlent sur la personne qui les possède et l'immortalité que l'on saurait avoir reste toujours à la mesure de notre courte vie. Les dieux seuls peuvent ambitionner des jours sans nombre et, même dans leur cas, la série arrive souvent à son dernier chiffre.

Cependant, le magicien fait encore bouillir quelques herbes d'Afrique, avec la rate d'un caméléon, tué par deux vierges, sous une éclipse. C'est là un remède approuvé pour les vieux sages, mais qui ne parvient pas à le réchauffer. Il ne sent plus le feu de ses lentilles, ni celui de la grande flamme qui brûle dans l'âtre, et il songe qu'au jour prochain de sa mort, il ne sentira même pas les feux de l'enfer et continuera à se refroidir, jusqu'au jugement.

Avec lui, tout semble s'éteindre.

Le chat noir qui sert aux expériences de transmutation a vomi sa nourriture et ses côtes percent son pelage; Anaximène, l'un des trois hiboux, vient de tomber du perchoir; le second, Anaxagore, est devenu aveugle, et Anaximandre se tient en boule, les plumes droites, ce qui, chez les oiseaux prophétiques, est de mauvais augure.

Chacun des animaux familiers se porte mal.

Le serpent, arrière-petit-neveu de celui de la Genèse, a craché sa dernière dent; le griffon tremble de froid, et la chauve-souris, prise de nostalgie, a fui. Même les petites poupées de cire brune, qui envoûtent si bien leur correspondant et fondent au soleil avec tant d'aise, craquent comme du bois gelé.

Hélas! il faut plier bagage, et le magicien, ne pouvant pleurer, car il n'a depuis longtemps plus de larmes, sanglote à la façon des arbres sous la bise. Sa main est si tremblante qu'il ne peut dessiner correctement le carré magique, ni feuilleter la Clavicule de Salomon; sa voix ne forme qu'avec peine les noms de Merlin, d'Apollon, d'Urgèle et de Morgane, utiles à prononcer en cas d'ennui, enfin il a perdu la Verge d'Aaron, autant dire son bâton de vieillesse.

Il s'asseoit donc près du feu, congédie son aide et se prend à attendre la mort, misérablement, comme font les galefretiers, claquedents, gredins, coquefredouilles et autres frères de pouillerie dont la condition est calamiteuse et qui trépassent, la faim au ventre, dans l'étroite couche du fossé.—Pourtant, il a encore un moment d'espoir.

Ce magicien arabe qu'il rencontra, jadis, vers l'an 638, sur une des îles du Danube, ne lui donna-t-il pas, en reconnaissance de quelque petit service rendu sur le plan astral, une pierre pleine de vertu? Jamais il n'a songé à éprouver sa valeur. Certes, le moment est venu. Il la cherche, en vain, d'abord, et finit par la découvrir, entre une peau d'onagre et un exemplaire du Parfait Thaumaturge, sous un tas de cornues brisées.—C'est un cristal cubique, sans inscription ni ornements d'aucune sorte.

Après avoir nettoyé la fenêtre des soies que cent araignées y ont, depuis un siècle, tissées, après avoir purgé un rayon de soleil de toute poussière, en le réfléchissant sur un miroir spécial, le magicien pose le talisman dans la lumière et prononce, le plus distinctement qu'il peut, sans manger aucune syllabe, certaine phrase de très vive incantation qui commence par: «Non videbis annos Petri...» et se termine en hébreu.

Aussitôt, un voile mauve se forme dans le cristal, pareil à ceux qui se lèvent sur les prairies, vers la première visite du jour. Peu à peu, le voile se dissipe et, dans la pierre limpide, le magicien voit une merveilleuse figure de jeune fille, presque d'enfant, qui lui sourit, mais des yeux seuls, car la bouche est mélancolique.

Il abaisse son regard. La gorge et le cou sont amples, un peu forts, peut-être. Le magicien sent son cœur battre selon un rythme plus fréquent; ses poumons s'ouvrent à l'air, son front s'allège.

Il considère les seins de l'apparition: c'est une poitrine honorable de femme mûre ou qui aurait beaucoup aimé. Le ventre est enlaidi par une graisse malsaine: ventre triste, ventre fatigué, ventre répréhensible... mais c'est peu de chose encore et le vieux magicien ne peut s'empêcher de frémir en voyant les cuisses de cette femme.

Hélas! elles sont plissées de mille plis et vont s'amincissant jusqu'à un genou tout à fait pointu où la rotule roule comme un galet de plage...

Haletant, le magicien a froid de nouveau, et, quand les mollets lui apparaissent, il ne doute plus de sa défaite. Il n'y a là que des os, où quelques pauvres tendons s'accrochent avec peine,—et les pieds sont parfaitement décharnés.

Soudain, la femme évoquée s'échappe de son cristal et se met à courir dans la chambre, sur la pointe de ses osselets, en agitant de façon folâtre sa chevelure d'enfant blonde. Elle saisit le chat par la peau du cou, étrangle Anaxagore, écrase le griffon, avale le serpent, et reprend sa danse, en criant, d'une voix puérile:

«Je suis jeune! je suis jeune! j'ai seize ans!»

Puis elle disparaît par la cheminée, et le vieux magicien, se sentant tout à fait las de vivre, crache dans les cendres et se couche devant l'âtre, pour mourir.

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