Un manuscrit
Reading edition
Je viens de lire un vieux livre, Un vieux livre manuscrit, Où, vaguement, on sent vivre Un étrange et doux esprit. Et je songe à quelque ancêtre Qui, sachant que je naîtrais, Sur le bord de sa fenêtre Fit pour moi ces vers secrets. *** « Quand je choisis ma maîtresse, J’étais encore au berceau. C’est avec une caresse Qu’on apprivoise un oiseau… « Connaissez-vous la fontaine Qui dort à l’ombre des houx ? Le plus vaillant capitaine N’y vient boire qu’à genoux. « Une fée à tresse blonde, Une fée au teint de lait Souriait, dit-on, dans l’onde, Quand un passant la troublait. « Or, plus grand, j’ai voulu boire A la source, et je n’ai vu Qu’une bourbe dont l’eau noire M’a fait mal, quand j’en ai bu… « — Va savoir, me dit ma mère ; Prends cent écus ! — Je les pris. Mais la saveur tant amère Me suivit jusqu’à Paris. « Au fond de mon écritoire, Au milieu des livres lourds, J’entendais la source noire Bruire toujours, toujours ; « Et plus ardent à ma lèvre Remontait le mal vainqueur, L’éternelle, l’âpre fièvre, L’inoubliable rancœur… » *** Le Celte, ici, faisait trêve A ce triste souvenir Et, hanté d’un mauvais rêve, Dédaignait de le finir. Tournons la page… Il bruine : Sur un fuyant horizon Tremble la vision fine Du pays, de la maison ! *** « Coiffé d’ardoises moussues. Mon toit natal a grand air Et, par toutes ses issues, Rit au rire de la mer. « Sur le seuil est une vieille Qui file, file, en chantant, Et soudain prête l’oreille Au moindre pas qui s’entend. « Ses yeux ont vu tant de choses Qu’ils se sont décolorés. Ses paupières restent closes Sur les deuils qu’elle a pleurés. « Ses yeux sont comme une brume Qui descend avec le soir. Je parais… En eux s’allume Une flamme douce à voir ; « Une flamme pâle et grise Soudain brille dans ses yeux, Comme en un recoin d’église Un cierge mystérieux. « Et je dis : Bonjour, ma mère ! Et c’est fini pour le coup De la vieille chose amère, De la source de dégoût ! Mais non ! Le lit où je couche A vu mourir mes aïeux, Et j’entends crier leur bouche, Et je sens pleurer leurs yeux. Larmes lourdes et funèbres ! Mon cœur se remplit d’émoi ; Et la source de ténèbres Se remet à sourdre en moi !… » *** C’est la chanson de mystère Qu’à voix basse il faut chanter, Quand au clocher solitaire Le glas finit de tinter.