Jean l’Arc’hantec
Reading edition
I
Jean l’Arc’hantec, le matelot A mis sa barque neuve à flot, A mis à flot sa barque neuve, Et c’est pourquoi sa femme est veuve. Jeanne Hélari ne peut dormir Avec le vent qui vient gémir, Qui vient gémir contre sa porte ; Et pleurer sur la barque morte. Avec la barque, au gré du flot, S’en est allé le matelot ; S’en est allé dans l’eau profonde Le matelot à barbe blonde Qu’entre vingt autres, pour mari, Avait élu Jeanne Hélari.
II
Maudite soit la mer barbare !… Le cœur brisé d’un coup de barre, Jean l’Arc’hantec est sur le pont, Qui saigne un sang large et profond ; Sang de marin, qui longtemps coule, Comme la vague par grand’houle ! Jean l’Arc’hantec, le cœur ouvert, Mêle son sang rouge au flot vert. La brise ronfle, et, l’aile basse, Dans la tourmente un courlis passe. — « Courlis blanc, messager de mort, Va voir si Jeanne Hélari dort, Et si Jeanne Hélari repose, Et si la porte reste close. Frappe à la vitre de ton bec Et dis : Je suis Jean l’Arc’hantec. Et lorsqu’on t’ouvrira la porte, Dis que la mer est la plus forte, Que le plus brave, le plus fier, Est toujours vaincu par la mer. » Or, relevant son aile basse, Contre la brise, dans l’espace, Le courlis blanc s’est envolé, Le courlis blanc s’en est allé, Contre la mer, la mer sauvage, S’en est allé jusqu’au rivage.
III
Comme un nid chaud, parmi les houx, Voici le toit de chaume roux ! Aux lucarnes de la chaumière, Scintille encor de la lumière. Droit aux lucarnes va l’oiseau, Songeant : « Jeanne est à son fuseau, Qui file de la toile neuve, Et qui ne sait pas qu’elle est veuve ; Qui ne sait pas que sous le flot Dort son mari, le matelot ; Qu’il dort sous l’eau silencieuse, Le pêcheur à barbe soyeuse ; Jeanne Hélari ne le sait pas Que Jean l’Arc’hantec dort là-bas, Et que les fileuses des ondes Filent un linceul d’algues blondes Qui, mieux que chanvre ou lin lissé, Bercera Jean le trépassé. Moi j’ai son âme et te l’apporte, Jeanne Hélari, rouvre ta porte. Jeanne Hélari, si tu m’entends, Rouvre ta porte à deux battants ! Celui qui frappe à ta fenêtre Aux morts de la mer sert de prêtre, Et ramène vers leurs foyers L’âme plaintive des noyés !… »
IV
La longue, la triste veillée !… Au bord de l’âtre agenouillée, Jeanne Hélari, les bras ballants, Sent bondir son fruit dans ses flancs. Le blanc courlis, par la fenêtre, A vu Jean l’Arc’hantec renaître… Plus que la mer, plus que la mort Le ventre de la femme est fort. Courlis blanc, retourne au rivage ; Dis au noyé du flot sauvage Qu’au doux sein de Jeanne Hélari Son âme morte a refleuri !… Cloches qu’on hait, cloches qu’on aime, Sonnez le glas et le baptême ! Et toi, remets, gai charpentier, Remets barque neuve en chantier !