Jeanne Larvor
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C’est une histoire lamentable Qu’on m’a contée un soir d’hiver. Les vaches meuglaient dans l’étable, Et le vent soufflait de la mer.
I
Jeanne Larvor fait la lessive Au presbytère du Moustoir… Qu’a donc, pour la rendre pensive, L’eau qui jaillit de son battoir ? Dès qu’une goutte l’éclabousse, Elle rougit, rougit encor… Sur quelle herbe et dans quelle mousse A donc marché Jeanne Larvor ? « Holà ! Jeanne ! vraiment, il semble Que vos yeux ont déjà pleuré. Ne peut-on sans que la main tremble Tordre le linge d’un curé ? « Passe encore, si c’était le Pape ! » Laissant jaser, à tour de bras Jeanne tape toujours, et tape Sur les serviettes, sur les draps… Jeanne Larvor est fiancée A Jean Garel le Guénédour… Fille éprise, gorge oppressée ; Soupir de femme, appel d’amour ! « Hé ! patience, la petite ! Si c’est d’un mari qu’il vous chaut, Sachez qu’il vient souvent trop vite, Et ne part jamais assez tôt ! » Ainsi propos et railleries Autour de Jeanne vont pleuvant… La lessive, dans les prairies, Comme des voiles claque au vent. Mais Jeanne garde son mystère, Jeanne Larvor ne semble voir Que le linge du presbytère Dans l’eau mousseuse du lavoir. Ses oreilles, elle les bouche ; Les bourdons de l’essaim moqueur Ne pourront cueillir sur sa bouche Le miel déposé dans son cœur.
II
« Fine aube de séminariste, Dis à celui qui te mettra Qu’en te lavant Jeanne était triste, Qu’en te lavant Jeanne pleura. « Dis-lui que l’ajonc, dans la lande, En séchant persiste à fleurir ; Dis-lui qu’une amour forte et grande Peut saigner longtemps sans mourir. « Quand par-dessus toi, pour la messe, Il mettra la chasuble d’or, Dis-lui qu’en sa jeune promesse Mon amour trompé croit encor. « Jean Garel, du pays de Vannes, Voudrait mon cœur avec ma main ; Mais l’eau s’écoule où sont les vannes ; Le cœur aussi n’a qu’un chemin. « Mon cœur, mon triste cœur chemine Obstinément, par le sentier Où mon doux clerc à fière mine M’aima pendant un soir entier ; « Et de ce soir mon âme est pleine ; Mon âme est comme un champ vermeil Où s’exhale en plaintive haleine Le dernier souffle du soleil ! »
III
A coups lassés l’Angélus tinte. La suprême clarté du jour Dans l’eau du lavoir s’est éteinte ; L’étoile y scintille à son tour. Et c’est la messagère agile, L’étoile aux doux reflets chanteurs, Qui vers le Dieu de l’Évangile Guidait l’hosannah des pasteurs. Pâle étoile de Galilée, A ton appel, dans le ciel bleu, Jeanne Larvor s’en est allée ; L’as-tu conduite jusqu’à Dieu ? Hélas ! à Nizilzi, dans l’onde, Un corps jeune est soudain tombé : Un jeune corps de fille blonde… De profundis, monsieur l’abbé ! Sous leur faix mouillé qui s’égoutte, Les laveuses grimpent au loin, Grimpent la rude et verte route Qui sent si bon l’odeur de foin. Et, somnolant sur son bréviaire, Le nouveau prêtre du Moustoir Se berce à des bruits de rivière Qui chantent dans la paix du soir. Et seule, sur la jeune fille Qui fut jadis Jeanne Larvor, Scintille au ciel, dans l’eau scintille Une étoile, un large pleur d’or…