LIVRE I Les Premiers Mérovingiens (continued 2)
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Il est temps de conclure. Les vieux souvenirs anthropogoniques des Germains primitifs, dont Tacite nous avait apporté un écho au premier siècle de notre ère, vivaient toujours parmi les Francs du VIe. Après cinq cents ans révolus, ils y avaient gardé tant de fraîcheur et de sève, qu’ils poussaient encore des rameaux nouveaux, et que les rudes ethnographes de ce temps adaptaient simplement à la vieille tradition nationale leurs notions nouvelles sur les peuples. A quelle profondeur cette tradition devait avoir pénétré dans l’âme populaire, et quel souffle vigoureux elle devait avoir conservé, pour qu’après les émigrations, les destructions de royaumes, les changements de religion et de patrie, elle reparût ainsi de siècle en siècle, toujours présente aux imaginations, toujours vibrante et sonore ![161] Une si merveilleuse conservation ne s’expliquerait pas, si l’on ne savait que c’est le rythme poétique, semblable à une cuirasse d’or, qui a permis à la tradition de traverser les âges sans être ni mutilée ni déformée. C’est, au dire de Tacite, dans des chants populaires que les Germains racontaient la descendance des trois fils de Mannus ; c’est donc aussi sous forme de chants populaires que ces souvenirs ont continué de circuler parmi les Francs. Et nous retrouvons ici, en plein royaume chrétien de Clovis, la vieille cantilène qui retentissait autrefois dans les forêts de la Germanie, au milieu des banquets et des fêtes sacrées !
L’intérêt de cette constatation est multiple. Non seulement elle nous met à même d’apprécier l’étonnante vitalité des souvenirs barbares, mais elle nous montre aussi, dans les Francs, un milieu vraiment épique, où les paroles ailées de la poésie héroïque devaient retentir de proche en proche avec des vibrations puissantes. Leur mélodie faisait partie de toutes les mémoires et accompagnait tous les individus à travers l’existence ; elle suivait encore le barbare converti jusque sous les voûtes religieuses du cloître. Si je ne me trompe, c’est dans une cellule monastique du pays franc que celle-ci a été écrite par quelque moine salien, qui aura voulu consacrer, en quelque sorte, les prémices de sa science littéraire à dresser l’arbre généalogique de son peuple. L’histoire de l’épopée mérovingienne ne pouvait s’ouvrir d’une manière plus digne d’elle que par l’évocation de ce souvenir, qui rattache les traditions nationales des Francs, par un lien vivant et fort, aux plus lointaines réminiscences du monde germanique.
CHAPITRE III La plus ancienne chanson franque.
Dans la chronique de Grégoire de Tours, les derniers accents de l’historiographie romaine qui expire se confondent tellement avec les premiers murmures de la tradition barbare qui commence, que le départ, à première vue, paraît assez difficile entre ces deux éléments. On peut craindre d’attribuer à l’épopée ce qui appartient à l’historiographie, et de confondre les deux domaines dont nous avons précisément à tracer les frontières. En y regardant de près, cependant, on s’aperçoit que l’auteur nous donne lui-même, en quelque sorte à son insu, des indications servant à nous mettre sur la voie.
Les plus récents documents écrits que Grégoire de Tours ait eus en main, ou du moins ceux qui descendaient le plus bas, c’étaient, avec les Annales consulaires, des Annales d’Angers probablement continuées à Tours, et les historiographes Renatus Frigeridus et Sulpice Alexandre. Ni l’un ni l’autre de ces deux derniers n’atteignait seulement le milieu du Ve siècle, et les Annales elles-mêmes ne fournissaient à l’auteur qu’un fort sec résumé des batailles et des expéditions des Francs, dont il n’a plus fait usage à partir de la mort de Clovis. Grégoire, qui a compulsé tous ces documents dans l’espoir d’y trouver quelques détails sur les origines de la monarchie franque, nous avoue qu’il n’y a pas rencontré ce qu’il cherchait.
Sulpice Alexandre, dit-il, ne donne aux Francs que des ducs ; plus loin, il leur donne des regales, Marcomir et Sunno, sans que nous puissions dire s’il entend par là des rois ou des vice-rois ; plus loin, il parle bien de rois francs, mais il n’en nomme aucun. Quant à Frigeridus, il a l’occasion de s’occuper à plusieurs reprises du peuple franc, mais il ne mentionne pas une seule fois ses rois. Et Grégoire conclut sa décevante recherche par ces paroles : Hanc nobis notitiam de Francis memorati historici reliquere, regibus non nominatis[162].
Tel est, chez notre chroniqueur, le bilan de l’historiographie : elle ne lui a rien appris et ne pouvait rien lui apprendre, pour la bonne raison qu’elle a les yeux fixés sur l’empire qui décline, et non sur les barbares qui surgissent. Mais, à peine ses conclusions négatives formulées, Grégoire reprend en ces termes :
Tradunt enim multi, eosdem de Pannonia fuisse degressus et primum quidem litora Rheni omnes incoluisse, dehinc, transacto Rheno, Thoringiam transmeasse, ibique juxta pagus vel civitates regis crinitos super se creavisse de prima, et ut ita dicam, nobiliore suorum familia. Quod postea probatum Chlodovechi victuriae tradiderunt itaque in sequenti digerimus[163].
Qu’est-ce que cette version qui vient suppléer au silence de l’historiographie interrogée en vain, sinon celle qui représente ici l’apport de la tradition orale ? Si le tradunt multi ne nous le faisait sous-entendre, comme aussi, dans la phrase qui suit, le ferunt etiam, nous serions en droit de le déduire logiquement. Cette version orale, qui conserve les souvenirs les plus anciens de la nation franque, ne peut pas être née en pays romain : c’est une tradition nationale des Francs eux-mêmes sur leur origine et sur leurs migrations, depuis leur sortie d’une contrée lointaine jusqu’au jour où ils franchirent le Rhin, pour venir s’établir dans le pays qui allait devenir leur patrie.
On pourrait être tenté de nier cette origine traditionnelle du récit. En effet, le passage que nous avons cité continue de la sorte : Nam et in consolaribus legimus, Theudomerem regem Francorum filium Richimeris quondam, et Ascylam matrem ejus, gladio interfectus[164]. Ne sont-ce pas, dira-t-on, les Annales consulaires qui ont fourni, non seulement cette dernière mention, mais toute l’histoire des émigrations franques rapportées ci-dessus ? Il faut répondre par une négation catégorique. Loin de prouver l’origine écrite de la tradition, cette phrase établit tout le contraire. Il est manifeste que les Annales consulaires n’ont fourni et n’ont pu fournir que la mention de la mort du roi franc et de sa mère, seul fait qui leur offrît quelque intérêt, et que, d’ailleurs, si elles avaient par exception parlé de l’origine du peuple franc, elles-mêmes ne tiendraient leur renseignement que de la tradition. Le passage de Grégoire signifie ceci : il y a une tradition orale sur l’existence des rois francs à partir d’une certaine époque, et cette tradition est confirmée par les Annales consulaires, qui nous parlent d’un roi franc Theudemir. Si les Annales avaient contenu autre chose que cette preuve indirecte à l’appui de la tradition, Grégoire n’aurait pas manqué de nous le dire, et il suffit de lire son texte pour se convaincre qu’il ne supporte pas d’autre explication.
J’attirerai encore l’attention sur ces mots : Quod postea probatum Chlodovechi victuriae tradiderunt, itaque in sequenti digerimus. Grégoire dit : la preuve qu’en effet les Francs, comme le rapporte leur tradition, ont eu à leur tête plusieurs rois d’une même famille, nous est fournie par l’histoire des agrandissements de Clovis[165]. En effet, dans cette histoire, nous voyons qu’il y a d’autres rois francs que lui : à Cologne et à Cambrai, notamment ; et nous voyons aussi qu’ils sont ses parents. Or, pour qu’elle soit invoquée comme preuve du lien de parenté entre les divers rois des Francs, il faut manifestement que cette parenté ne repose pas sur un témoignage écrit : autrement Grégoire ne croirait pas qu’elle a besoin de confirmation, et il se bornerait à mettre son récit sous le patronage de la source écrite. C’est donc une tradition orale qu’il reproduit, et à laquelle il ajoute foi, bien que peut-être il n’en admette pas tous les détails[166].
Il faut d’ailleurs bien distinguer cette tradition authentique des interpolations qu’elle a subies dans Frédégaire et dans le Liber Historiae. Là, les fictions relatives à l’origine troyenne des Francs ont déjà reçu droit de bourgeoisie, et altèrent entièrement la physionomie du récit barbare. Les Francs, selon Frédégaire, avaient des rois descendants de Priam[167]. Cette donnée de pure fantaisie, inconciliable avec Grégoire de Tours, oblige le pauvre chroniqueur à faire les efforts les plus infructueux pour supprimer la contradiction. Rencontrant, au seuil de l’histoire des Francs, les ducs mentionnés par Grégoire, il suppose d’abord que le peuple avait pour un temps renoncé à sa dynastie. Puis, voyant que Grégoire parle d’un roi Theudemir, il se persuade que la nation s’était dégoûtée des ducs, et qu’elle était revenue aux Priamides, parmi lesquels il lui plaît de ranger Theudemir (dehinc extinctis ducibus, in Francis dinuo regis creantur ex eadem stirpe, qua prius fuerant). Enfin, grâce à une lecture superficielle de Grégoire de Tours, il crée entre Theudemir et Clodion un double lien de succession et de filiation qui n’a jamais existé dans la pensée de cet écrivain[168]. La version de Frédégaire repose donc sur un ensemble de bévues, et sur la combinaison arbitraire des témoignages de Grégoire avec les fictions franco-troyennes, fournies par quelque lettré de la décadence. Elle n’ajoute rien à la tradition populaire, qu’elle semble même avoir ignorée.
Le Liber Historiae nous fait assister au même travail de combinaison arbitraire, et à la même intrusion de l’apocryphe. Les Francs sortis de Sicambria avec leurs princes Marcomir, fils de Priam, et Sunno, fils d’Anténor, s’établissent dans la Thuringie, que notre auteur, naturellement, place sur la rive droite du Rhin. Après la mort de Sunno, ils décident de n’avoir qu’un roi, comme les autres nations, et ils choisissent Pharamond, son fils. L’auteur, pour ne pas nous laisser d’inquiétude au sujet de la manière dont Marcomir prit cette élimination, a la précaution d’ajouter qu’elle s’était faite sur son conseil : Marchomiris quoque eis dedit hoc consilium[169].
Tout cela sent l’officine littéraire, et contredit d’ailleurs formellement le récit de Grégoire de Tours : il faut choisir entre les données de celui-ci et les inventions de l’interpolateur lettré. D’aucune manière, il n’est permis de voir dans ces dernières un supplément d’information puisé à la même source traditionnelle ; si nous en exceptons le nom de Pharamond, dont il sera reparlé plus loin, tout le reste est étranger à la tradition orale des Francs.
Nous restons donc en présence du récit de Grégoire seul, et, tout sommaire qu’il est, nous devons nous en contenter.
Ce récit a d’ailleurs, malgré son extrême concision, une véritable saveur d’antiquité et de poésie, et nous en trouvons de semblables chez tous les peuples barbares qui se souviennent de leurs origines. En voici quelques exemples.
Les Goths, nous dit Jordanès d’après Cassiodore, viennent de l’île de Scandza. Sous leur roi Berig, ils débarquent sur le continent, et donnent à la terre qu’ils y occupent le nom de Gothiscandza. Ils soumettent les Ulmerunges et les Vandales, qui en étaient les habitants. Sous leur cinquième roi, Filimer, le peuple étant venu à se multiplier, on décida d’émigrer. L’armée gothique se dirigea sur la Scythie, qui s’appelait dans la langue des Goths Oium.
Comme la moitié de l’armée venait de passer un fleuve, le pont croula derrière elle, et coupa toute communication avec l’arrière-garde. Les Goths furent d’ailleurs enchantés de leur nouvelle patrie, qui était fertile ; ils battirent les Spales, qui la leur disputaient, et s’étendirent jusqu’à la mer Noire. Voilà, ajoute l’historien, ce que rapportent leurs vieux chants populaires, qui sont crus chez eux à peu près comme de l’histoire[170].
Les Lombards, nous dit de son côté Paul Diacre, habitaient autrefois la Scandinavia, et faisaient partie des Winniles. Ce peuple, étant devenu trop nombreux, se partagea en trois groupes, dont un, désigné par le sort, fut forcé de quitter la patrie. Sous leurs chefs Ibor et Aio, deux jeunes héros fils de Gambara, les exilés débarquent dans un pays appelé Scoringa, où ils restèrent établis plusieurs années. Mais les Vandales, commandés par Assi et par Ambri, les accablant fort, ils durent finir par combattre contre eux, et remportèrent une victoire à la suite d’un épisode célèbre qui leur valut le nom de Langobards. Cet épisode tout à fait mythologique, puisque Wodan et Freya y figurent, permet de dater ce récit et de conclure aussi à un chant épique dont il reproduit la substance[171].
Les Saxons, dit Widukind, sont arrivés par mer dans leur patrie actuelle, et c’est à Hadolaun qu’ils ont débarqué. Les Thuringiens les attaquèrent, mais ils se défendirent vigoureusement, et, après un combat indécis, on traita. Les Saxons devaient renoncer à s’emparer du sol et à molester les habitants ; par contre, ils auraient le droit de vendre et d’acheter. Pendant plusieurs jours, les Saxons restèrent fidèles à ce marché de dupes, qui les privait insensiblement de toutes leurs richesses. Un jour, un de leurs jeunes gens, mourant de faim, fut obligé de vendre à un Thuringien une énorme quantité d’or pour le prix qu’il voudrait mettre. Le Thuringien n’imagina rien de mieux que de lui donner quelques pelletées de terre, et partit tout joyeux de son marché. Mais le Saxon ne le fut pas moins : il dispersa cette terre sur une grande étendue des champs environnants, puis son peuple s’y établit, et, les armes à la main, revendiqua le sol ainsi occupé contre les Thuringiens. Ceux-ci furent vaincus, et, obligés de traiter, leurs chefs allèrent à une entrevue où ils tombèrent sous les grands couteaux qui ont laissé leur nom aux Saxons[172].
On le voit, l’analogie est remarquable, et les traditions des divers peuples sur leur patrie primitive se ressemblent d’une manière frappante. L’exode a chaque fois deux actes : une première étape conduit les émigrants dans une patrie provisoire, de laquelle ils partent ensuite pour aller en occuper une définitive. Mais Grégoire, qui était un Romain, a résumé d’une manière rapide le récit barbare que Paul Diacre et Widukind, fils de barbares eux-mêmes, exposent longuement et avec amour. Voilà la différence, et c’est ce qui explique que la tradition franque soit sèche et incolore, alors que celle des Saxons et des Lombards se présente pleine de fraîcheur et de vie. Dans l’état où Grégoire nous l’a communiquée, elle a gardé cependant assez de ses traits primitifs pour se faire reconnaître. Ainsi, d’après sa version, la race franque est d’abord établie tout entière sur la rive droite du Rhin, et c’est seulement une partie qui émigre, peut-être dans des circonstances semblables à celles qui ont provoqué l’exode des Winniles ou celui des Goths. De même, le juxta pagos vel civitates marque le fractionnement de la peuplade dans ses nouveaux foyers, et il est possible que ce fractionnement fût exposé avec quelque détail dans notre tradition. Il faut en dire autant du reges crinitos, que Grégoire a sans doute trouvé dans la source reproduite par lui. En effet, ce mot si significatif, et dont l’emploi chez les barbares nous est attesté par la loi salique[173], ne se rencontre plus chez lui par la suite, et il ne pense pas à y recourir même là où la circonstance en suggérerait l’emploi[174]. Le de prima et ut ita dicam nobiliori familia semble également faire allusion à des données que Grégoire aura passées sous silence. Le choix des divers roitelets francs au sein de la même famille lui paraît d’ailleurs avéré, et la preuve qu’il en donne, c’est que les rois que Clovis fera périr plus tard sont tous ses parents. J’ai déjà montré plus haut ce que signifie pour nous ce raisonnement[175]. Pour que Grégoire se croie obligé de nous offrir la preuve de ce qu’il raconte, il faut qu’il soit l’organe d’une tradition orale, source toujours peu sûre pour lui, et qui a sans cesse besoin d’être contrôlée.
Je crois donc pouvoir conclure qu’il existait chez les Francs une tradition populaire au sujet de leur passage sur la rive gauche du Rhin, et que Grégoire de Tours, faute d’autres renseignements, y a recouru dans la mesure très restreinte de sa confiance en de pareils documents. Cette tradition, quels qu’aient pu être ses détails mythiques, est d’ailleurs parfaitement conforme, dans ses grandes lignes telles que Grégoire nous les a conservées, à l’histoire. Le passage du Rhin, le fractionnement du peuple en plusieurs royaumes, le choix de tous les souverains au sein de la même famille noble, voilà qui est bien germanique, et se trouve confirmé par tout ce que nous savons d’authentique sur le peuple franc[176]. Un seul détail prête à des difficultés considérables et n’a cessé de dérouter les historiens ; c’est le nom de Thoringia donné par Grégoire de Tours à la nouvelle patrie de ce peuple. Je vais tâcher de rendre compte de ce nom : ou je me trompe, ou il servira à mettre dans une lumière plus éclatante encore l’origine populaire du récit.
D’après Grégoire de Tours, les Francs, venus de la Pannonie, passent le Rhin, s’établissent en Thuringe, et de là s’en vont faire la conquête de Cambrai et de tout le pays jusqu’à la Somme. Mais la Thuringe est au centre de l’Allemagne, et dès lors que veut dire le passage ?
Cette difficulté a déjà fourvoyé les premiers successeurs de Grégoire. Dès le VIIIe siècle, l’auteur du Liber Historiae, qui écrivait d’après notre chroniqueur, se trouvait embarrassé : ne connaissant d’autre Thuringe que celle de la rive droite du Rhin, et ne pouvant comprendre que pour y arriver de la Hongrie les Francs dussent passer le Rhin, il imagina de reculer le passage de ce fleuve jusqu’au moment où Clodion, ayant envoyé ses espions dans le pays de Cambrai, se décide à aller conquérir cette contrée[177]. Voilà qui est parfait au point de vue géographique ; mais, outre que ce n’est qu’une simple conjecture de l’écrivain du VIIIe siècle, il faut remarquer qu’elle contient une invraisemblance énorme. Si Dispargum est dans la Thuringe d’Outre-Rhin, comment Clodion s’avise-t-il d’envoyer des espions à Cambrai et de venir ensuite conquérir cette ville, à travers une partie de l’Allemagne qu’il faut combattre, à travers toute la Belgique qu’il faut soumettre d’abord ? Dans Grégoire de Tours, où Clodion n’est séparé de Cambrai que par l’épaisseur de la forêt Charbonnière, son expédition est tout ce qu’il y a de naturel ; dans le Liber Historiae, il n’y a rien de plus fabuleux. La modification arbitraire du texte de Grégoire par son abréviateur est donc bien peu heureuse. Néanmoins, elle fit loi pour tout le moyen âge, et, comme on ne connaissait Grégoire que par le Liber Historiae, elle passa de là dans tous les écrivains.
Lorsque les érudits reprirent l’habitude d’aller aux sources, la contradiction entre Grégoire et l’historiographie reçue fut remarquée, et l’on essaya de l’écarter. Divers expédients furent imaginés. D’abord, Adrien de Valois, ne pouvant expliquer le fâcheux texte, s’avisa de le supprimer, en corrigeant d’autorité privée Reno en Moeno : les Francs, venant de Hongrie, passent le Mein et arrivent en Thuringe[178]. La conjecture était ingénieuse, mais ne reposait, en somme, que sur le violent besoin de faire dire à Grégoire autre chose que ce qu’il disait : elle ne pouvait pas rallier beaucoup de partisans. D’autres, fidèles au texte, et ne se préoccupant guère de l’invraisemblance, imaginèrent que, d’après Grégoire, les Francs passèrent de la rive gauche du Rhin sur la rive droite pour aller en Thuringe : ils sauvaient la lettre du texte, mais ils en sacrifiaient l’esprit, car ils devaient admettre : 1o que Grégoire avait passé sous silence les phases du voyage des Francs depuis leur migration jusqu’à leur arrivée sur la rive gauche du Rhin, bien que, dès lors, ils eussent été obligés de franchir ce fleuve ; 2o que, sans raison apparente, ce peuple, à peine établi en Gaule, l’avait quittée pour retourner en Allemagne et s’établir au fond de la Thuringe ; 3o que de là, obéissant à un nouveau caprice, il était venu d’un bond fondre sur Cambrai. Pour sauver un passage du Rhin, il fallait en supposer trois, tous d’une insigne invraisemblance[179] !
On ne commença à voir un peu plus clair que le jour où, se résignant au texte, on se décida à admettre une Thuringie cis-rhénane. Mais, ici encore, on ne put pas se mettre d’accord. Déjà, Nicolas Vignier[180], et après lui Dubos[181], suivi par Luden et par Müller, avaient remarqué la ressemblance des noms de Tungri et de Thuringi, qu’une simple métathèse identifierait, et, constatant que le pays des Tungri se trouve précisément là où Grégoire place la Thoringia, c’est-à-dire de ce côté-ci du Rhin et au sud de l’île des Bataves, ils avaient conclu que la Thoringia de Grégoire de Tours n’était autre que le pays de Tongres. Mais cette interprétation, malgré les adhésions importantes qu’elle a recrutées successivement, n’est pas parvenue à s’imposer, et on s’est jeté sur d’autres hypothèses. La Thoringia cis-rhénane serait, d’après certains, une contrée voisine de la mer et du Wahal, dont le nom se retrouverait dans ceux de Dordrecht et de Duurstede, et qu’on croit pouvoir identifier avec un pagus Turingawis mentionné dans une charte du VIIIe siècle. Les défenseurs de cette opinion sont nombreux ; quelques-uns la précisent dans ce sens que la Thuringe cis-rhénane serait une colonie des Thuringiens venus d’Outre-Rhin[182].
J’écarte résolument cette opinion. Une Thuringia introuvable, un pays mystérieux dont le nom et le souvenir auraient si bien disparu depuis le VIe siècle que jamais plus il n’en aurait été parlé, quoi de plus invraisemblable, et où y a-t-il un second exemple d’une telle étrangeté ? Aussi, quelle faiblesse dans l’argumentation des partisans de cette Thuringe hollandaise ! Ils vont jusqu’à chercher une preuve de l’emplacement qu’ils lui attribuent dans le mot légendaire de Basine à Childéric. « Sache que si j’avais connu au delà de la mer quelqu’un qui eût valu mieux que toi, c’est son alliance que j’aurais recherchée[183] ». Ces paroles prouveraient, selon Waitz[184], qu’à l’époque de Childéric les Francs demeuraient sur les bords de la mer, c’est-à-dire là où sa conjecture le force à placer la Thuringe de Grégoire. On ne me demandera pas de réfuter une si étrange supposition.
Ce qui restera de la conjecture de Waitz, c’est que la Thuringe de Grégoire doit être cherchée de ce côté-ci du Rhin : là dessus il ne peut y avoir de doute, et Leo a le mérite de l’avoir rappelé alors qu’on semblait se plaire à l’oublier. Mais à quel pays correspond cette indication ?
Rappelons-nous d’abord que les Francs sont établis dans l’île des Bataves, et que c’est de là qu’ils sortent en passant sur la rive gauche, au midi de ce fleuve[185]. Or, le pays limitrophe de la Batavie, de ce côté, et qui n’est séparé d’elle que par le Rhin, fait partie d’une vaste région qui, depuis Auguste, est connue sous le nom officiel de Civitas Tungrorum. C’est donc dans la Civitas Tungrorum que les Francs s’établirent en quittant l’île des Bataves, et c’est à la Civitas Tungrorum, ou du moins à la partie nord de celle-ci, que Grégoire de Tours, qu’il ait conscience ou non de l’identité, donne le nom de Thoringia. Non seulement c’est là la seule interprétation que comporte le texte de notre chroniqueur, mais encore voyons-nous l’histoire confirmer de la manière la plus formelle la conclusion qui s’en dégage. En effet, la plus ancienne mention que nous ayons du passage des Francs en Belgique nous les montre qui s’établissent en Taxandrie, région qui, comme chacun sait, comprend la partie septentrionale de la Civitas Tungrorum. L’histoire et la tradition sont donc d’accord ici, et ce que les barbares du VIe siècle redisaient sur les migrations de leurs ancêtres est identique avec ce qu’en savaient les historiens du IVe[186].
Au témoignage d’Ammien Marcellin, j’ajouterai celui de Procope. Les Francs, dit-il, sont établis dans des contrées marécageuses sur les bords de l’Océan ; ils ont à l’ouest les Arboryches, — c’est le nom sous lequel il désigne les Gallo-Romains de la Neustrie, — et à l’est les Thuringiens, établis dans les terres que leur a concédées l’empereur Auguste[187]. Si l’on veut bien se rappeler que Procope parle ici des Francs saliens du VIe siècle, établis dans le Brabant et dans les deux Flandres, on reconnaîtra que sa double indication relative aux Thuringiens ne peut se rapporter qu’aux Tongres : ce sont les Tongres, en effet, qui sont les voisins orientaux des Francs saliens, et ce sont les Tongres qui ont été établis sur le sol de la Germanie seconde par Auguste. J’accorde volontiers à Waitz[188] que Procope n’a pas sur ce point des idées très claires, je crois même qu’il confond les Thuringiens-Tongriens avec les Thuringiens d’Allemagne, mais cela nous importe peu : il suffit que, pour lui aussi, les Tongriens soient désignés sous le nom de Thuringiens, pour que notre thèse trouve dans ses paroles une nouvelle confirmation.
L’emploi du mot Thoringia pour désigner le pays de Tongres est d’ailleurs attesté encore par un autre témoignage. Au IXe siècle, Unno, dans sa biographie de saint Arnulf de Metz, écrit ces lignes remarquables : Idem praesul cum praefato rege Dagoberto Turingorum regionem intraverat, quae non modica provinciae pars est Germaniae secundae, in quâ est Colonia metropolis. Remarquez que Unno ne fait ici que paraphraser une vie plus ancienne du même saint, écrite au VIIe siècle, et dans laquelle la Thuringe est citée sans aucune désignation qui puisse induire à y voir la cis-rhénane plutôt que l’autre[189] ; si donc il interprète comme il le fait le texte du VIIe siècle, c’est que l’interprétation était encore obvie de son temps, et c’est tout ce que j’ai besoin de démontrer.
Le nom de Thuringe dans le sens de Tongrie doit être resté assez longtemps en usage parmi les populations germaniques. En effet, au XIIe siècle, nous voyons le pays de Tongres mentionné sous ce nom dans un poème allemand où il est cité avec le Brabant, la Hollande et la Frise, en opposition avec la Thuringe d’Allemagne, qui fait partie d’une autre région géographique où figurent la Saxe et d’autres pays[190]. L’équivalence des deux noms n’était pas encore oubliée au XIVe siècle, puisqu’en transcrivant la Notitia civitatum, un copiste de cette époque y remplaça les mots Civitas Tungrorum par Civitas Thoringorum quae nunc Leodium[191].
Cette dualité de noms s’explique d’ailleurs d’une manière très naturelle. Toringi ou Turingi est la forme génuine du nom, dont Tongri ou Tungri n’est que la transcription romane ou latine. La métathèse s’explique par le besoin de l’euphonie, et aussi par l’ignorance des Romains quant à la valeur patronymique du suffixe -ingen. Ainsi s’explique aussi cette circonstance que nous trouvons Tungri chez tous les écrivains latins, tandis que Thuringi est la forme employée par ceux qui tirent leur renseignement de la tradition orale des barbares, comme Grégoire de Tours, comme Procope, comme l’auteur du Vita Arnulfi. Si l’on me demande pourquoi ces écrivains ne nous avertissent pas de l’équivalence des deux noms, je répondrai que c’est sans doute parce qu’eux-mêmes n’avaient pas une idée exacte de l’identité des Tungri et des Thoringi. C’est la même raison qui permet d’écarter la fallacieuse objection d’après laquelle on ne pourrait pas prétendre que Thuringia soit pris pour Tungria, puisque Tungria n’existe pas : Thuringia, en effet, n’est ici que la traduction du pluriel germanique Thuringen, qui signifie proprement le pays des Thuringes, de même que Francia, Lotharingia, Bavaria, etc., sont la transcription des pluriels germaniques Franken, Lothringen, Baiern, et désignent les pays par le nom de leurs habitants. C’était la toponymie barbare : dès l’origine, les Francs n’en connurent pas d’autre, et jamais ils n’employèrent le vocabulaire administratif des Romains.
Traduisant une relation barbare qui parlait du pays de Thuringen, Grégoire de Tours n’a pu rendre ce nom que par celui de Thuringia, tout comme, au Xe siècle, les écrivains romans appelaient Lotharia le royaume qui était pour les Germains celui des Lotherings, c’est-à-dire des hommes de Lothaire. Nous aurions donc ici le même peuple et la même région désignés dans les sources écrites sous les noms de Tungri et de Civitas Tungrorum, et, dans les traditions orales de provenance barbare, sous ceux de Thuringi et de Thuringia. Ainsi disparaissent les légères difficultés que les adversaires de l’identification élèvent contre elle.
C’est donc bien dans la civitas Tungrorum, c’est-à-dire dans les vastes plaines de la Campine, de la Hesbaye et du Brabant actuels, que, d’après la tradition recueillie par Grégoire, les Francs sont venus s’établir après avoir quitté l’île des Bataves et franchi le Rhin. C’est là aussi que nous devons chercher le Dispargum castrum dont Grégoire fait la résidence du premier roi connu des Saliens, puisqu’il nous dit formellement que cette localité est située in terminum Thoringorum, c’est-à-dire dans le pays des Tongriens[192]. Je ne fatiguerai pas le lecteur à recommencer avec lui la décevante recherche de cet introuvable séjour des premiers rois francs. Soit que le nom doive être considéré comme la traduction germanique d’un nom latin[193], soit qu’il faille y voir une appellation tout à fait légendaire, soit encore qu’on puisse le rapporter à Diest ou à Duysbourg en Brabant, la chose importe assez peu au point de vue de nos études : ce qui importe, c’est que, au dire de la tradition franque elle-même, les Francs occupent tout au moins une partie du pays de Tongres, et que leurs rois y ont même eu leur résidence avant la conquête de Cambrai.
Resterait à expliquer le Pannonia de la tradition rapportée par Grégoire de Tours. Faut-il y voir une trace de la légende érudite que racontent Frédégaire et le Liber Historiae, et qui, de très bonne heure, essaya de donner aux Francs une origine troyenne ? La légende érudite ne parle pas de la Pannonia. De Sicambria, leur prétendue ville sur le Palus Meotides, elle fait venir directement les Francs jusqu’au Rhin. Mais, si la Pannonia ne figure pas dans la légende érudite, est-il croyable que ce nom tout officiel se soit rencontré dans une tradition populaire des Francs ? Bien que cela ne me paraisse pas matériellement impossible, je suis peu porté à admettre que la tradition ait mentionné la Pannonia proprement dite, et je croirais plutôt à une de ces étymologies populaires dont les exemples sont si nombreux dans la langue du moyen âge. Pendant des siècles entiers, le Danemark n’a-t-il pas été désigné sous le nom de Dacia, simplement parce qu’entre les noms des Daci et des Dani il y avait une ressemblance fortuite ? Ne nous empressons donc pas de traduire Pannonia par Hongrie ; qui sait si la tradition franque ne se figurait pas sous ce nom un tout autre pays ? Grégoire, peu familiarisé avec la langue poétique des Francs et avec leur géographie imaginaire, ne serait-il pas lui-même l’auteur de la confusion entre le nom qu’il entendait prononcer et celui de la province romaine avec lequel ce nom avait le plus d’analogie ?
Mais nous n’en avons pas encore fini avec la légende des origines. Si Grégoire de Tours, exclusivement préoccupé de retrouver les premiers rois de son peuple, est muet sur tout le reste, nous possédons de vieux documents qui nous en apprennent un peu plus sur les premiers jours de la nation franque. Je veux parler du grand et du petit prologue de la loi salique, et d’un passage du Liber Historiae, c. 4, qui nous donnent tous les trois un même renseignement. Les deux premiers nous offrent deux rédactions, indépendantes l’une de l’autre, d’une tradition franque relative à l’origine de la loi salique ; le troisième reproduit cette tradition d’après le second, et nous permet de fixer la date avant laquelle elle a été mise par écrit pour la première fois : en effet, le Liber Historiae est de 727. Les deux prologues sont donc, tout au moins, antérieurs au commencement du VIIIe siècle ; on verra même ci-dessous que rien n’empêche de leur attribuer une ancienneté plus haute encore, et de les faire remonter jusqu’au VIe. C’est là ce qui donne un intérêt considérable aux accents que l’on va entendre. Je copie le texte du grand prologue :
« La nation des Francs, illustre, ayant Dieu pour fondateur, forte sous les armes, ferme dans les traités de paix, profonde en conseil, noble et saine de corps, d’une blancheur et d’une beauté singulières, hardie, agile et rude au combat, depuis peu convertie à la foi catholique, pure d’hérésie, lorsqu’elle était encore sous une croyance barbare, avec l’inspiration de Dieu, recherchant la clef de la science, selon la nature de ses qualités, désirant la justice, gardant la piété ; la loi salique fut dictée par les chefs de cette nation, qui en ce temps commandaient chez elle.
« On choisit, parmi plusieurs, quatre hommes, savoir : Wisogast, Bodegast, Salegast et Windogast, dans les lieux appelés Salaghem, Bodeghem, Windoghem. Ces hommes se réunirent dans trois malls, discutèrent avec soin toutes les causes de procès, traitèrent de chacune en particulier, et décidèrent leur jugement en la manière qui suit. Puis, lorsque, avec l’aide de Dieu, Chlodwig le chevelu, le beau, l’illustre roi des Francs, eut reçu le premier le baptême catholique, tout ce qui dans ce pacte était jugé peu convenable fut amendé avec clarté par les illustres rois Chlodwig, Childebert et Chlotaire, et ainsi fut dressé le décret suivant.
« Vive le Christ qui aime les Francs ! Qu’il garde leur royaume et remplisse leurs chefs des lumières de sa grâce ! Qu’il protège l’armée ! Qu’il leur accorde des signes qui attestent leur foi, la joie de la paix et de la félicité ! Que le Seigneur Jésus-Christ dirige dans les voies de la piété les règnes de ceux qui gouvernent ! Car cette nation est celle qui, petite en nombre, mais brave et forte, secoua de sa tête le dur joug des Romains, et qui, après avoir reconnu la sainteté du baptême, orna somptueusement d’or et de pierres précieuses les corps des saints martyrs, que les Romains avaient brûlés par le feu, massacrés, mutilés par le fer, ou fait déchirer par les bêtes[194]. »
Le ton profondément inspiré de ce noble morceau et les souvenirs incontestablement épiques fondus dans son texte ont enthousiasmé à bon droit plus d’un critique. Gibbon déclarait qu’il y a là plus d’esprit franc que dans tout Grégoire de Tours. De nos jours, on n’a pas manqué d’y découvrir un véritable chant épique, contemporain de l’origine même de la loi, un Malbergslied, un poème barbare enfin dont nous ne posséderions que le remaniement de date chrétienne, et dans lequel Wodan aurait tenu primitivement la place de Jésus-Christ[195] ! C’est aller un peu vite en besogne, et compromettre par d’imprudentes exagérations une thèse d’ailleurs très fondée. Oui, l’inspiration franque est ici incontestable, mais c’est une inspiration chrétienne, et il suffit d’une lecture fugitive pour reconnaître que l’idée chrétienne n’est pas seulement le vernis couvrant un fonds mythologique, mais l’âme même du morceau, dont elle détermine le fond et dont elle ne pourrait être arrachée. L’œuvre est lyrique et non épique, chrétienne et non barbare, personnelle et non populaire ; le poète auquel il en faut faire honneur, c’est le clerc latin qui l’a mise par écrit dans le silence de sa cellule. Quelle différence d’accent, de mouvement, de niveau moral, avec les productions connues de l’esprit épique des barbares ! Le vocabulaire même atteste l’origine du texte. S’il n’était, comme on l’a soutenu, qu’une traduction d’un chant populaire en langue franque, quels seraient les termes de cet idiome que le latin aurait traduits par catholicus, heresis, barbara, scientiae clavis, pietas, torrens, lumen gratiae, sancti martyres, etc. ? Pour faire un usage si étendu du vocabulaire latino-chrétien de l’époque, il fallait n’être pas arrêté par les besoins de la traduction. J’en dirai autant de l’étendue de la première phrase poétique, et en général de toute la coupe du style, qui vise à la période : aucun chant barbare n’avait cette allure. Nous sommes donc ici en présence d’une œuvre personnelle, qui, à une heure d’inspiration, a jailli de la plume de quelque poète franc : toute autre interprétation me semble incompatible avec la vraie nature des choses[196].
Quant à la date du grand prologue, l’examen de ses caractères internes nous permet, à mon avis, de la faire remonter jusqu’à la seconde moitié du VIe siècle. Il semble que l’on y sente frémir encore le souffle de toutes les grandes choses qui se passèrent pendant l’époque de la fondation du royaume. La conversion des Francs est envisagée comme un fait récent (nuper ad fidem catholicam conversis) ; c’est qu’il en reste encore quelque souvenance dans le peuple. On se souvient également du joug très dur des Romains, que les Francs ont l’honneur d’avoir secoué. Je dirai plus : nulle part ailleurs, dans les monuments de l’époque mérovingienne, on ne voit accentuer d’une manière si énergique l’opposition entre les Francs, dévots serviteurs des saints et vénérateurs de leurs reliques, et les Romains, qui les ont livrés aux bêtes féroces. On dirait que tous les écrivains mérovingiens se sont donné le mot pour passer sous silence ce qui divise les deux races : seul, le grand prologue jette au milieu de ce silence une note âpre et stridente, où vibre encore l’écho des colères belliqueuses[197]. Et qu’est-ce encore cette mention auctore Deo condita, sinon une espèce de compensation pour la filiation divine qui, dans l’époque païenne, rattachait le peuple franc à ses dieux ? C’est du moins l’universelle coutume païenne des lignées de ce genre qui semble avoir suggéré à notre auteur de commencer l’éloge des Francs par un trait n’ayant de valeur précise et concrète que dans les traditions païennes. Ajoutons enfin que si, parmi les souverains qui ont revisé la loi, le prologue ne mentionne, outre Clovis, que les deux premiers monarques de la Neustrie, Childebert I et Clotaire I († 561) cela tient sans doute à ce qu’il n’en connaît pas d’autres, et c’est un dernier argument pour nous autoriser à lui attribuer pour date la seconde moitié du VIe siècle.
Mais de ce que le prologue n’est pas un chant épique, il ne s’ensuit nullement qu’il n’ait pas utilisé des souvenirs qu’un chant épique peut seul avoir conservés. Au milieu de la prose poétique du morceau, et de ces effusions lyriques et chrétiennes que tout nous permet de dater, nous rencontrons en effet un noyau légendaire dont les contours se détachent avec une grande netteté sur tout ce qui l’entoure : c’est le passage où il est parlé des quatre chefs qui ont rédigé la loi salique, et des trois endroits où ils se sont réunis pour arrêter la rédaction. Il est impossible de méconnaître la provenance épique de cette donnée, que l’auteur n’a pu emprunter qu’à la tradition populaire, et qui se trouve sous ses traits essentiels dans le petit prologue, dont elle constitue également le noyau. Ce ne sont pas ici des amplifications poétiques ni des conjectures personnelles ; ce sont des indications très précises, énoncées dans un formulaire vraiment barbare, et marquées, si je puis ainsi parler, du cachet de leur origine.
D’abord, il s’agit d’un fait qui remonte très haut, et que Grégoire de Tours, malgré ses consciencieuses recherches, n’a pas trouvé dans ses sources écrites. Ce fait se passe antérieurement à la conversion des Francs (497), antérieurement à leur premier roi connu (circa 425), antérieurement même au passage du Rhin, si l’on pouvait en croire quelques mots intercalés ici par le petit prologue. Même en écartant cette dernière donnée, qui nous ramènerait vers le milieu du IVe siècle, il reste établi que le prologue, écrit peu après 561, est postérieur d’environ deux cents ans à la date qu’il assigne lui-même aux événements. D’autre part, il faut convenir que la tradition doit s’être formée assez tôt, sinon elle n’aurait pu garder en plein VIe siècle le souvenir d’une époque où les Francs n’avaient pas encore de rois. Les noms des quatre personnages cités déposent aussi en faveur de son antiquité ; en effet, les composés en -gast appartiennent aux plus anciens du vocabulaire onomastique des Germains, et ils cessèrent d’assez bonne heure d’être employés[198].
Il faut noter surtout l’assonance qui relie entre eux nos quatre noms. Dans l’antiquité germanique, on aimait à créer un lien phonétique entre les noms des membres d’une même famille. Ce lien était, tantôt un suffixe ou un préfixe qui reparaissait dans chacun des noms, tantôt une rime ou une allitération. Ainsi, le Chérusque Ségeste a pour frère Segimir et pour fils Segimund. Chez les Mérovingiens, le radical Chlod, qui apparaît dans le nom de Chlodovech et dans celui de son ancêtre Chlodio, sert à former aussi ceux de ses fils Chlodomir et Chlothar, et se retrouve dans ceux de Chlodoald et de Chlotswindis. Une généalogie des rois francs, publiée dans l’appendice de ce livre, va plus loin, et allitère tous les noms des rois mérovingiens : Chlodio, Chlodebaud, Chloderic (Childéric), Chlodovech et Chlodomar. Chez les Burgondes, le radical Gund, qui est déjà dans le nom du peuple, reparaît dans ceux des rois Gundichar, Gundobad et Gundovech. Chez les Ostrogoths, les trois frères qui commandent à ce peuple s’appellent Théodemir, Valamir et Vidimir. Chez les Gépides, nous rencontrons le roi Thorisund et son fils Thorismund. Chez les Lombards, Alboin est fils d’Audoin. Chez les Francs, Autharius a trois fils : Ado, Rado et Dado. Chez les Anglo-Saxons, Ethelbert est père d’Ethbald et d’Ethelberge, Oswald est frère d’Oswiu. Enfin, chez les Danois, Eric a sept fils qui s’appellent Gerbiorn, Gunbiorn, Armbiorn, Stenbiorn, Esbiorn, Thorbiorn et Biorn[199].
La poésie populaire obéit à la même tendance, et associe les noms de ses héros d’après le même procédé. Ainsi, dans un fragment du VIIIe siècle, Hildebrand est père de Hadubrant. Dans les Nibelungen, Liudegar est frère de Liudegast. Dans l’Edda, Sigmund est mari de Siglind et père de Sigurd. Le même recueil groupe les noms de Sigar et Signe, Gunnar et Gudrun, Bilviss et Boelviss, Lyngheidr et Lofnheidr, Thorgeidr et Thormodr. L’épopée française, de son côté, associe les noms de Gerin et Gerier, Ivon et Ivoire, Basan et Basile, Clarifan et Clarien, Amis et Amiles, Mauderan et Maudoire[200], sans compter les noms des quatre fils Aymon : Renard, Richard, Guichard et Alard[201].
Dès lors, qui ne le voit ? dans l’épisode qui nous occupe, l’allitération est la preuve la plus manifeste de la fiction[202]. Si, en effet, les quatre auteurs de la loi salique nous étaient présentés comme frères, nous pourrions croire avec quelque probabilité à la réalité des noms qu’ils portent ; mais, du moment qu’aucun lien de parenté réelle n’est affirmé entre eux, il faut bien conclure de l’incontestable parenté de leurs noms que c’est l’imagination populaire qui les a forgés, et qui les a reliés par son procédé mnémonique familier. Ce que nous venons de dire des quatre prud’hommes s’applique également au nom des trois localités où ils se réunissent : Saleheim, Bodoheim, Widoheim. Ici, à la vérité, le travail de l’imagination est moins visible, parce que le suffixe heim, qui a la signification de demeure ou maison, est des plus répandus dans la toponymie du pays franc, et qu’il n’aurait pas été impossible que trois endroits de ce pays, choisis pour trois rendez-vous successifs, portassent en réalité des noms affectés de la même désinence. Mais la correspondance établie entre les radicaux des noms des lieux et ceux des noms des quatre prud’hommes est ici probante. Au surplus, nous trouvons dans les légendes épiques de l’Irlande un phénomène trop apparenté à celui-ci pour n’être pas signalé : les Tuatha Dé Dannan — ce sont les conquérants mythologiques de la verte Erin — ont appris les arts magiques dans quatre villes qui s’appellent Falias, Gorias, Murias et Findias, et il y avait dans ces quatre villes quatre druides de haute science appelés Morfeas, Esras, Uiscias et Semias, qui furent les initiateurs des Tuatha Dé Dannan[203]. Un autre élément de comparaison m’est fourni par une légende épique des Lombards : au dire de l’Origo Gentis Langobardorum et de Paul Diacre, ce peuple, après sa sortie du pays de Mauringa, aurait occupé trois localités nommées Anthaib, Banthaib et Burgunthaib[204].
Si la forme extérieure de la tradition nous fournit de précieux indices quant à sa nature légendaire, nous en découvrons d’autres lorsque nous en abordons le contenu.
Ce sont, nous dit-elle, quatre personnages qui, se réunissant dans trois endroits qu’elle désigne, ont arrêté ensemble le texte de la loi salique, après avoir discuté avec soin toutes les causes de procès. Ces quatre personnages sont, d’après le grand prologue, proceres ipsius gentis qui tunc ejusdem aderant rectores. D’après le petit prologue, ce sont electi de pluribus quatuor viri. Il n’y a rien là qui ne soit conforme aux usages traditionnels des barbares. Lorsqu’on rédigea la loi des Alamans, on fit choix aussi, selon le prologue, de prud’hommes versés dans la connaissance de la tradition législative, et ils arrêtèrent un avant-projet que le roi Théodoric compléta et corrigea selon les exigences de la loi chrétienne[205]. Plus tard, des changements étant devenus nécessaires, le roi Dagobert choisit quatre prud’hommes appelés Claudius, Chadoindus, Magnus et Agilulfus[206], avec le concours desquels il fit les modifications désirées. Le rôle des prud’hommes est visible également dans la loi des Frisons, qui contient des Additiones Sapientum attribuées, les unes à Wulemarus, les autres à Saemundus. Et nous entendons comme un écho de la tradition dans le capitulaire de 789, qui déclare que les juges « doivent étudier avec soin la loi élaborée par les prud’hommes pour le peuple[207] ».
Seulement, dans les textes législatifs qui viennent d’être cités, les prud’hommes fonctionnent sur l’ordre du roi, tandis que, dans les prologues de la Loi salique, aucun souverain n’est mentionné. A entendre le petit prologue, c’est la nation elle-même qui a fait choix des quatre prud’hommes ; d’après le grand, au contraire, ce seraient quatre chefs de tribus qui, en se réunissant spontanément, auraient arrêté la rédaction[208]. La variante est considérable, comme on voit, et je ne sais trop pour laquelle des deux versions me prononcer, car enfin, toutes les deux sont compatibles avec notre notion des institutions germaniques anciennes, et, d’autre part, je ne vois aucune preuve externe qui fixe la supériorité de l’une sur l’autre. Qu’importe d’ailleurs ? L’une et l’autre nous ramènent devant une peuplade sans rois, et gouvernée seulement par des chefs de tribus dont la réunion constitue comme un sénat, et par une assemblée générale. Or, à l’époque où notre tradition fut mise par écrit pour la première fois, on ne connaissait plus cette forme primitive des institutions nationales. Par conséquent, la tradition n’a pu inventer ceci, mais l’a dû trouver dans un fonds d’histoire traditionnelle. Cette considération acquerra une certaine force si l’on réfléchit que, de son côté, après avoir fait beaucoup de recherches pour découvrir les origines de la dynastie franque, Grégoire de Tours se trouve arrêté finalement devant des témoignages écrits desquels il résulte que, dans les temps les plus anciens, les Francs n’avaient pas de rois, mais seulement des duces et des regales[209]. L’accord de la tradition orale consignée dans les prologues et des témoignages écrits recueillis par Grégoire est sur ce point trop remarquable pour être fortuit ; il ne peut pas s’expliquer autrement que par leur conformité aux faits, ou du moins aux plus anciennes traditions nationales.
De tout ceci, nous sommes autorisés à conclure à l’origine populaire, et partant épique, des récits qui viennent d’être examinés. On comprendra que je m’abstienne de pousser plus loin la recherche de leur historicité. Il me suffira d’en avoir sauvé le cadre, renonçant à en savoir davantage, et n’ayant nulle ambition (on a vu pourquoi) de déterminer la personnalité des mythiques législateurs, ainsi que les théâtres successifs de leurs délibérations constituantes[210]. Ces héros relèvent de la poésie et non de l’histoire. Je ne voudrais cependant pas aller jusqu’à dire qu’il y avait un chant épique sur l’origine de la loi. Le peuple ne chante pas les faits d’un intérêt général, dans lesquels la personnalité de quelque héros n’occupe pas la première place, et qui ne parlent pas de guerre et d’amour. Le récit de nos prologues serait plus détaillé et plus vivant s’il était puisé dans une chanson contemporaine, et il y a tout lieu de croire que la tradition tenait tout entière dans quelques vers mnémoniques, qui, par le procédé de l’allitération, groupaient les noms des quatre législateurs et des trois malbergs. Nous sommes déjà arrivés à la même conclusion en ce qui concerne la table généalogique des peuples étudiée dans le chapitre précédent.
CHAPITRE IV Clodion.
Clodion est le plus ancien roi que les chants populaires des Francs saliens aient fait connaître à Grégoire de Tours. Voici ce qu’il en rapporte :
« On raconte qu’à cette époque Chlodion, homme vaillant et le plus remarquable de sa race, régnait sur les Francs, et qu’il demeurait à Dispargum, qui est dans le pays des Thuringiens… Chlodion envoya ses éclaireurs reconnaître tout le pays jusqu’à la ville de Cambrai ; lui-même arriva à leur suite, écrasa les Romains, s’empara de la ville, où il résida peu de temps, puis occupa tout le pays jusqu’à la Somme. »
Frédégaire et le Liber Historiae reproduisent ce récit de Grégoire, mais en essayant de rattacher l’origine des rois francs à la légende de Troie, résolument écartée ou absolument ignorée par Grégoire. Je ne reviendrai pas ici sur leurs efforts pour souder deux éléments si hétérogènes, et si rebelles à toute espèce de fusion[211]. La tradition nationale des Francs, je le répète, ne connaît pas les légendes troyennes, et tout ce que Frédégaire et le Liber Historiae, moins défiants que Grégoire de Tours, empruntent à cet ordre de récits, peut être écarté avec la plus grande assurance.
Mais, ce départ fait, nous nous retrouvons encore en présence de quelques variantes sur lesquelles il est nécessaire de nous expliquer. Pour les faire apprécier, je place ici un tableau généalogique des rois francs d’après nos chroniqueurs :
Grégoire de Tours. Hist. Franc. II, 9. Frédégaire. Chronic. III, 2-9. Liber Historiae 1-5.
» Priam. Priam. Antenor.
» Friga. »
» Francio. »
» » Marcomir, Marcomir. Sunno.
» » Sunno, »
» » Genebaudes, Faramond.
» » ducs. »
» Richimir, non roi. »
» Theudemar. »
Clodion. Clodion. Clodion.
Mérovée. Mérovée. Mérovée.
Il résulte de cela que Frédégaire et le Liber Historiae croient connaître l’un et l’autre l’origine de Clodion, inconnue de Grégoire de Tours. Mais la connaissance de Frédégaire est manifestement chimérique ; en effet, on voit danser devant son imagination, avec les noms fournis par la légende érudite, d’autres noms qu’il n’a trouvés que dans Grégoire, et le lien qu’il établit entre eux est le fruit de ses combinaisons arbitraires. Pour montrer l’origine de son erreur, il suffit de replacer sous les yeux du lecteur le passage de Grégoire de Tours, qu’il a mal lu ou mal résumé :
Nam et in consolaribus legimus, Theudomerem regem Francorum, filium Richimiris quondam, et Ascylam matrem ejus, gladio interfectus. Ferunt etiam, tunc Chlogionem utilem ac nobilissimum in sua gente regem fuisse Francorum[212].
Pour l’abréviateur du VIIe siècle, la notion d’une différence quelconque entre les diverses peuplades franques n’existe plus. Par suite, il fait de Theudemir et de Richimir des rois saliens : erreur manifeste, puisque autrement Grégoire, qui est la seule source par laquelle il connaisse tout ceci, aurait eu soin de le dire. De plus, il lit mal son auteur, et commet, en le résumant, une de ces bévues comme j’en ai signalé d’autres encore chez lui. Nous pouvons donc, en toute sécurité, faire abstraction de la généalogie donnée par Frédégaire : elle n’a rien qui mérite de nous arrêter plus longtemps[213].
Celle du Liber Historiae a-t-elle plus de valeur ? Ce qui la rend tout aussi suspecte, c’est le double et imaginaire lien de filiation établi, d’abord entre Marcomir et Sunno d’une part, et Priam et Anténor de l’autre ; puis, entre Marcomir et Clodion par l’intermédiaire de Faramond. Mais, s’il en est ainsi, que devient la personnalité de ce dernier ? Est-il purement et simplement inventé pour fournir un anneau de plus à la chaîne un peu trop courte qui fait de Clodion un arrière-petit-fils de Priam ? Cela est peu probable : l’invention proprement dite, consistant à créer de toutes pièces un nom imaginaire pour les besoins de la cause, ne peut guère être supposée chez des écrivains aussi simples que nos chroniqueurs mérovingiens, et je ne consentirai à l’admettre qu’à bon escient. Mais alors faudrait-il supposer que c’est la tradition populaire qui a fourni Faramond ? Cela aussi me paraît invraisemblable, car comment supposer que Grégoire de Tours, qui a puisé également à la tradition populaire, aurait repoussé ce nom s’il l’y avait trouvé, lui qui s’est donné tant de peine pour faire remonter aussi haut que possible la lignée des ancêtres de Clovis ? Reste une dernière supposition : Faramond est un nom que l’auteur du Liber Historiae a trouvé dans quelque autre série de récits francs, et qu’il a cru pouvoir considérer comme un roi, pour des motifs que nous ignorons, mais qui sont sans doute aussi futiles que les précédents. Faramond, si je ne me trompe, a une royauté de même aloi que Marcomir et Sunno, et, probablement, n’a pas été inventé plus qu’eux. En fixant dans sa généalogie fallacieuse ce nom nomade et obscur, l’humble chroniqueur du VIIIe siècle était bien loin de se douter de la fortune prodigieuse dont il lui serait redevable dans la suite, puisque Sa Majesté Faramond I a depuis lors ouvert l’histoire des dynasties qui ont régné sur le beau pays de France, et que, récemment encore, un orateur académique, parlant au roi des Belges, le citait parmi une des gloires nationales[214] ! Hélas ! le trône de Faramond est désormais renversé comme tant d’autres, et, après avoir régné pendant douze siècles dans les écrits des historiens, le premier roi des Francs est convaincu de ne devoir son titre séculaire qu’à l’erreur d’un moine neustrien de Saint-Denys, qui écrivait au fond de son couvent, en l’an de grâce 727, une chronique remplie de fables et de légendes !
N’essayons donc pas d’en savoir plus que Grégoire de Tours, et résignons-nous à ne pas faire remonter la dynastie royale des Francs saliens au-delà de Clodion. Ferunt etiam tunc Chlogionem utilem ac nobilissimum in sua gente regem fuisse Francorum, qui apud Dispargum castrum habitabat quod est in terminum Thoringorum. Telle est la première partie de l’histoire de ce héros dans notre chroniqueur. Clodion appartenait à la race la plus illustre des Francs, c’est-à-dire qu’il faisait partie de cette famille dans laquelle les Francs ont choisi leurs souverains dès l’origine, de prima et ut ita dicam nobiliore suorum familia. Il est de plus, selon la tradition, un homme vaillant, utilis, comme dit l’expression foncièrement mérovingienne[215].
Au sujet de ce roi, Frédégaire et le Liber Historiae reproduisent le récit de Grégoire, le premier, en y ajoutant l’histoire de la naissance de Mérovée[216], dont il sera parlé plus loin ; l’autre, en y intercalant quelques détails géographiques se déduisant eux-mêmes du récit de Grégoire[217], et en se rendant coupable, en outre, d’une bévue de copiste ou d’abréviateur.
Pour venir de Dispargum dans le Cambrésis, il fallait traverser la forêt Charbonnière, et il était peu probable que le conquérant franc s’aventurât au delà de cette barrière avant d’avoir soumis l’importante ville de Tournai, qui était à peu près sur son chemin[218]. Voilà comment a raisonné l’auteur du Liber Historiae, et c’est ainsi, sans qu’il faille lui chercher d’autres sources, qu’il a été amené à écrire cette phrase, dont la précision semble à première vue trahir une origine plus haute : (Chlodio) Carbonaria silva ingressus Turnacinsem urbem obtenuit. Exinde Camaracum civitatem veniens etc. J’ai démontré ailleurs que cette manière particulière d’amplifier par besoin de précision géographique est habituelle à notre chroniqueur[219], et on a vu plus haut comment, chez lui, le géographe fait parfois tort à l’historien, puisque, à l’occasion de cette même histoire, se trompant sur la Thoringia, il rejette au delà du Rhin le séjour de Clodion, que Grégoire place évidemment de ce côté-ci du fleuve. Quant à la bévue dont je l’accuse, elle consiste à dire qu’après la prise de Cambrai, Clodion massacra les Romains qu’il y trouva, ce qui n’est pas dans Grégoire et n’est qu’une altération de son récit. Grégoire dit que Clodion écrasa les Romains et s’empara de Cambrai ; le Liber Historiae, en intervertissant l’ordre de ces faits, donne au récit une couleur totalement différente[220]. Le massacre de la population romaine des villes n’était pas dans le plan des conquérants saliens, et le chroniqueur du VIIIe siècle n’en pouvait d’ailleurs rien savoir.
Nous restons donc en présence de la notice de Grégoire de Tours seule. Certes, elle est bien sèche et absolument dénuée du souffle poétique, et, à première vue, on ne se persuaderait pas volontiers qu’elle ait été écrite sous l’influence de traditions épiques. Et cependant il n’est pas possible d’admettre qu’il en soit autrement. Nous devons le supposer a priori, puisque nous avons ici un de ces souvenirs que le père de l’histoire des Francs n’a pas trouvés dans les livres, et qui, dès lors, n’ont pu être transmis que par la mémoire populaire. Le nom de Clodion est d’ailleurs historique, puisque nous le retrouvons sous la plume d’un contemporain, Sidoine Apollinaire, dans son panégyrique de Majorien[221]. Il est à remarquer que Grégoire, qui est cependant un admirateur de Sidoine, et qui le cite de temps en temps, n’a pas connu ce poème, sinon, dans son extrême indigence de renseignements sur le premier roi des Francs, il n’aurait pas manqué de se jeter avec empressement sur l’épisode si pittoresque et si dramatique qui y est relaté. Ce ne sont pas non plus ses Annales d’Angers qui lui ont fait connaître la conquête de Cambrai par Clodion. Ces Annales, si elles avaient remonté jusqu’à ce prince, et qu’elles eussent parlé de lui, auraient daté les faits qui lui étaient attribués, et Grégoire leur aurait emprunté la date. L’absence de toute indication chronologique est la preuve certaine que le renseignement ne vient pas d’une source annalistique. Il est probable aussi que ces Annales nous auraient fait connaître la relation de parenté entre Clodion et Mérovée. Si Grégoire de Tours parle de cette relation en termes dubitatifs, c’est qu’il ne la connaît pas par une source écrite, et qu’il a l’habitude, comme je l’ai montré, de n’accueillir la tradition barbare qu’avec réserve. Lui-même, au surplus, prend soin de nous indiquer, par le mot ferunt, qu’il rapporte ici une version orale.
En regardant de près le passage, on s’aperçoit d’une autre particularité. Tout y a l’air d’un abrégé rappelant, par un simple mot, les phases diverses d’un récit articulé, si je puis ainsi parler, et qui doit avoir été raconté avec quelque détail à notre narrateur. Des mots comme missis exploratoribus, perlustrata omnia, ipse secutus, tempus resedens, marquent bien que ces phases sont encore présentes à son esprit, mais qu’il ne lui convient pas de nous les exposer plus largement. Peut-être les espions dont il s’agit eurent-ils des aventures dans le genre de celles d’Aurélien chez Gondebaud, peut-être le séjour de Clodion dans sa nouvelle conquête était-il lui-même l’occasion de nouveaux événements, avant qu’il continuât sa marche victorieuse sur la Somme. Je dis peut-être, parce que l’on comprend avec quelle circonspection il faut manier ici l’hypothèse ; mais l’analogie est une preuve comme une autre, et puis, surtout, on ne voit pas pourquoi, si sa source n’avait contenu que ce qu’il dit lui-même, Grégoire aurait découpé l’action en phases, au lieu de se borner à nous dire que Clodion prit Cambrai.
Il existait donc, au temps de Grégoire de Tours, si mes conjectures sont fondées, un chant populaire sur la prise de la Gaule Belgique par les Francs de Clodion. Et notre narrateur, fidèle à son procédé, a extrait de ce document la seule chose qu’il considérât comme historique. Mais, dépouillé de son caractère barbare et poétique par le résumé incolore du chroniqueur, le chant sur les victoires de Clodion est le plus effacé de tous ceux dont nous pouvons deviner l’existence. Et cependant il devait avoir une rare saveur. Là, sans doute, se retrouvaient quelques-uns des accents du Prologue, chantant la supériorité du guerrier franc sur le Romain amolli, et le célébrant comme le porteur prédestiné d’une mission providentielle. C’était, en effet, l’époque héroïque par excellence pour le peuple des Saliens, et il valait la peine de vivre alors, aux jours des grands dangers et des fortes jouissances, quand, se levant en masse, on s’en allait, la framée au poing et la chanson aux lèvres, prendre joyeusement possession de la plantureuse terre de Belgique, le long des rives de l’Escaut et de la Lys. La vieille chaussée romaine, hérissée de châteaux-forts et de postes militaires, qui était depuis plusieurs générations le dernier boulevard de l’Empire, se voyait débordée de tous les côtés, et ses castella flambaient comme pour éclairer l’itinéraire des conquérants. Les vastes ombrages de l’antique forêt Charbonnière ne protégeaient plus contre leurs incursions les populations romaines qui vivaient au midi de ce vaste rideau de feuillage : voici que, sur les pas de leurs explorateurs, les hordes barbares apparaissent à la lisière du grand bois, et qu’elles arrivent sous les murs de Cambrai épouvantée. La joie du triomphe n’arrête pas longtemps le peuple vainqueur dans les délices de la ville prise ; déjà, il reprend sa marche victorieuse en avant, et, de Cambrai jusqu’à la mer, il se répand, ivre d’air et d’espace, dans ces belles plaines dont il va recueillir les moissons. C’est là, dans les ruines des villas romaines ou au milieu des forêts abattues par la cognée, qu’il éparpille ses essaims nombreux, et qu’il édifie ses foyers définitifs parmi les domaines partagés comme prix de la conquête.
Pendant les générations suivantes, nous retrouvons le guerrier franc partout où il y aura du sang à verser et du butin à gagner : en Aquitaine, en Auvergne, en Burgondie, en Italie, toujours prêt à porter quelque bon coup à l’ennemi. Mais, la guerre finie, un irrésistible attrait le ramène dans les campagnes flamandes, où il a laissé sa famille et son bien. Fatigué des combats, il suspend son bouclier et sa lance aux murs de sa maison, et, devenu l’élève du Romain qu’il a vaincu, il apprendra de lui l’art plus difficile de remporter des victoires sur la terre rebelle[222].
A partir des premières générations qui suivent le moment de la conquête, nous le trouvons naturalisé sur les bords de l’Escaut, naviguant sur ses belles eaux dormantes, avec toute la tranquillité de l’homme qui se sent dans sa patrie et au milieu de son peuple[223]. La Loi Salique, dont la rédaction est de cette époque, nous le montre en pleine possession du sol de la Flandre, qu’il inonde de ses sueurs, et auquel il fait produire les mêmes moissons que les Romains. Il cultive le chanvre et le lin ainsi que les céréales, il a des ruches d’abeilles dans son jardin et un épervier sur son perchoir, il étend les conquêtes de l’industrie humaine en s’emparant de la forêt et du marécage, et il annonce de loin ce peuple d’agriculteurs tenaces qui a fait de la Flandre le jardin du monde : race douce et forte, qui, après le labeur de la journée, se repose dans une lourde somnolence au milieu de ses sillons, mais ayant aux heures du danger et de tourmente les réveils terribles du lion.
Comme on voudrait surprendre, à travers les sèches paroles du chroniqueur, la mélodie lointaine de la chanson barbare, qui racontait comment les Francs s’étaient emparés de leur nouvelle patrie ! J’imagine qu’on y sentait vibrer l’ardeur joyeuse et la gaieté matinale d’une race qui court au-devant de l’avenir avec la confiance intrépide de la jeunesse ! Mais, si je ne me trompe, les populations romaines, avec lesquelles les Francs confondirent leurs destinées, ne devaient pas se soucier de redire des hymnes de ce genre. Grégoire de Tours aura froncé plus d’une fois le sourcil en l’entendant traduire, et les sentiments qu’elle doit lui avoir inspirés se devinent à la lecture de son texte, dont le laconisme est ici plus extrême que jamais. Il est donc probable que le chant de Clodion cessa de bonne heure de retentir au milieu des Francs devenus sédentaires.
Mais il vint un jour où, au sein de ces masses apaisées et tranquilles, la fièvre d’aventures qui avait brûlé l’âme des guerriers de Clodion fit de nouveau ébullition chez leurs descendants. A l’appel des prédicateurs, les fils des conquérants de la Gaule coururent, sur les pas de leurs comtes, délivrer le tombeau du Sauveur en Palestine ; d’autres, se trouvant à l’étroit dans la ruche flamande, prirent le chemin de l’Allemagne, et allèrent demander de nouveaux foyers aux régions de la Baltique. Pendant plusieurs générations, les Francs de Flandre se retrouvèrent sous l’empire des sentiments passionnés qui avaient rempli la jeunesse de leur nation, et revécurent ces jours d’ardentes espérances et de joyeuses perspectives. C’est de cette époque que des critiques ont cru pouvoir dater la première rédaction d’une cantilène pleine de fraîcheur, où peut-être s’exhale encore la dernière vibration du chant de Clodion :
Naar Oostland willen wij varen[224] Naar Oostland willen wij heen ! Al over die groene heide Vrisch over die heide, Daar is er een betere stêe !
Il n’est pas facile, étant donnée la forme succincte sous laquelle Grégoire de Tours nous a conservé l’histoire de Clodion, de dire la part qui y revient à la réalité et à la légende. Un fait cependant est certain, c’est que Clodion a en effet guidé les Francs à la conquête de la Gaule Belgique. Le seul texte où, en dehors de la chronique de Grégoire, le nom de ce roi soit prononcé, nous dépeint, avec une vivacité de couleur bien rare au Ve siècle, une page de l’histoire de cette conquête franque. Clodion avait pénétré avec son armée dans les vastes campagnes de l’Artois. Campés auprès du Vicus Helena, les guerriers francs célébraient joyeusement la noce d’un des leurs, lorsque soudain, par la chaussée, Aétius déboucha dans la vallée pleine de chansons et d’appareils de fête. En un clin d’œil, le désordre des combats succède au désordre de la noce ; la jeune fiancée tombe avec son époux aux mains des vainqueurs, et les Francs sont refoulés[225]. Cet épisode de la carrière militaire d’Aétius se place vers 431 ; il s’accorde donc parfaitement avec la source orale de Grégoire, en ce qu’il nous montre l’invasion franque s’abattant sur l’Artois et guidée par Clodion. Il s’écarte d’elle en ce qu’il nous fait assister à un échec des armes franques, qui, loin d’avoir dès lors pénétré jusqu’à la Somme, auraient été arrêtées au nord de l’Artois.
Ici nous pouvons nous rendre compte de la distance qui sépare l’épopée de l’histoire. Oubliant tous les épisodes qui ont pu suspendre la marche victorieuse des ancêtres, laissant de côté, surtout, le souvenir humiliant du désastre qui leur fut infligé par le chef romain, la chanson franque n’a retenu les choses que d’une manière vague et générale, et a fait de l’occupation de la Gaule Belgique l’objet d’une seule campagne victorieuse[226]. Nous voyons par le récit de Sidoine qu’il y en eut au moins plusieurs. On ne sait d’ailleurs pas comment les choses se sont passées après le succès remporté par Aétius. Il peut avoir traité avec les barbares immédiatement après sa victoire, et leur avoir laissé le pays où ils s’étaient établis, comme fit Julien en 358 après sa victoire en Toxandrie. Clodion, d’autre part, peut s’être étendu vers le sud à la faveur de ce traité, avec la qualité d’allié ou de confédéré.
Dans tous les cas, c’est à lui incontestablement qu’il faut faire remonter l’extension la plus méridionale prise par la race franque dans sa patrie flamande. Le gros de la population resta d’ailleurs confiné au nord de la Canche, et n’atteignit jamais la Somme. Tournai et Cambrai mêmes, ces conquêtes de la première heure, ne reçurent qu’un assez faible appoint de population franque, car ces localités ne cessèrent de rester romanes de langue. On peut en dire autant de Boulogne et de Térouanne, bien que les flots des agriculteurs francs soient venus, pour ainsi dire, battre le pied des murailles de ces deux villes épiscopales, que nous voyons cernées au moyen âge par des groupes de localités ne parlant que le flamand[227].
J’ai à peine besoin d’ajouter, pour finir, que l’extermination de la population romaine de Cambrai par les Francs, telle qu’elle semble admise par le Liber Historiae, n’est qu’une hypothèse arbitraire, ou, pour mieux dire, une interprétation erronée qu’il faut laisser pour compte à l’auteur de cette chronique. Elle n’est, dans aucun cas, puisée dans la chanson populaire, qui, selon toute vraisemblance, lui est restée inconnue. Les habitants de Cambrai et de Tournai n’ont pu être massacrés par les Francs, puisque la toponymie nous montre le fond de la population de ces villes composé, à toutes les époques, d’éléments romans sans mélange.
Conclusion. — La chanson de Clodion raconte avec quelques exagérations épiques les conquêtes de ce roi, laisse de côté tous les détails peu poétiques ou peu glorieux pour les Francs, et groupe en un seul récit une série d’événements qui s’éparpillèrent peut-être sur plusieurs années. Prise dans son ensemble cependant, elle est historique, ainsi que cela résulte du remarquable accord entre la tradition populaire recueillie par Grégoire, et le poème de Sidoine dont il ne paraît pas avoir eu connaissance.
CHAPITRE V Mérovée.
Tous les peuples primitifs ont cru à l’origine surnaturelle de leur dynastie. Leurs rois étaient les descendants des dieux : c’était leur principal titre à l’obéissance des guerriers, c’était aussi le plus beau titre de noblesse de la nation elle-même. De là les nombreuses traditions poétiques sur les généalogies royales. Les Francs ont eu la leur, que je vais exposer d’après Frédégaire, Grégoire de Tours ayant cru devoir la passer sous silence.
Frédégaire, comme nous l’avons vu plus haut, n’a pas l’ombre d’esprit critique. Il raconte sans sourciller les récits les plus fabuleux, se bornant, lorsqu’il le faut, à sacrifier les détails les plus choquants pour l’esprit chrétien, et se figurant, dans sa naïveté, qu’ils seront plus vrais quand il les aura rendus plus vraisemblables. D’instinct, il applique, aux données que lui fournit la tradition germanique, le procédé banal d’Evhémère, qui consiste à laisser passer la mythologie entière, sauf à ramener ses dieux à des proportions humaines. Il a humanisé ici une légende qui célébrait la descendance divine de la dynastie mérovingienne.
Pour faire toucher du doigt la vérité de cette observation et mettre dans tout son jour le procédé particulier de Frédégaire, je vais montrer de quelle manière, dans une occasion analogue, il a remanié un récit dont la version primitive nous est heureusement conservée. Il s’agit de la légende relative à l’origine du nom des Lombards. Cette tradition, dont, au VIe siècle, l’Origo Gentis Langobardorum nous a reproduit la forme la plus pure, est foncièrement fabuleuse, et ce serait perdre sa peine que de vouloir y trouver un noyau historique. C’est ce qu’a fort bien vu Paul Diacre, qui, au VIIIe siècle, reproduit la même légende, et qui croit devoir ajouter qu’elle est ridicule et digne de mépris, sans essayer d’en garder quoi que ce soit. Si, au contraire, vous lisez la version de Frédégaire, vous ne pouvez que vous étonner des efforts désespérés du brave homme pour sauver la plus grande partie possible du récit. On en jugera par le petit tableau suivant, où je reproduis les trois versions en regard, en y ajoutant le résumé qu’en donne une Historia Langobardorum qui n’est elle-même qu’un abrégé de l’Origo.
Origo Gentis Langobardorum, c. 1.
Tunc Ambri et Assi, hoc est duces Wandalorum, rogaverunt Godan ut daret eis super Winniles victoriam. Respondit Godan dicens : Quos sol surgente antea videro, ipsis dabo victoriam. Eo tempore Gambara cum duobus filiis suis, id est Ybor et Agio, qui principes erant super Winniles, rogaverunt Fream [uxorem Godan] ut ad Winniles esset propitia. Tunc Frea dedit consilium, ut sol surgente venirent Winniles et mulieres eorum crines solutae circa faciem in similitudinem barbae et cum viris suis venirent. Tunc luciscente sol dum surgeret, giravit Frea, uxor Godan, lectum ubi recumbebat vir ejus, et fecit faciem ejus contra orientem, et excitavit eum. Et ille aspiciens vidit Winniles et mulieres ipsorum habentes crines solutas circa faciem, et ait : Qui sunt isti Longibarbae ? Et dixit Frea ad Godan : Sicut dedisti nomen, da illis et victoriam. Et dedit eis victoriam ut ubi visum esset vindicarent se et victoriam haberent. Ab illo tempore Winnilis Langobardi vocati sunt.
Histor. Langobardorum. (Codex Gothanus.)
Hic incipiens originem et nationem seu parentelam Langobardorum, exitus et conversationem eorum, bella et vastationes quae fecerunt reges eorum, et patrias quas vastarunt, Vindilicus dicitur amnis ab extremis Galliae finibus ; juxta eundem fluvio primis habitatio et proprietas eorum fuit. Primis Winili proprio nomine seu et parentela, nam ut asserit Hieronimus[228], postea ad vulgarem vocem Langobardi nomen mutati sunt pro eo ad barba prolixa et nunquam tonsa.
Paul Diacre, Historia Langobardorum, I, 8.
Refert hoc loco antiquitas ridiculam fabulam : quod accedentes Wandali ad Godan victoriam de Winnilis postulaverint, illeque responderit, se illis victoriam daturum quos primum oriente sole conspexisset. Tunc accessisse Gambara ad Fream, uxorem Godan, et Winnilis victoriam postulasse Freaque consilium dedisse, ut Winnilorum mulieres solutos crines erga faciem ad barbae similitudinem componerent maneque primo cum viris adessent seseque Godan videndas pariter e regione, qua ille per fenestram orientem versus erat solitus aspicere, conlocarent. Atque ita factum fuisse. Quas cum Godan oriente sole conspiceret dixisse : Qui sunt isti Longibarbi ? Tunc Frea subjunxisse, ut quibus nomen tribuerat victoriam condonaret. Sicque Winnilis Godan victoriam concessisse.
Haec risui digna sunt et pro nihilo habenda. Victoria enim non potestati est adtributa hominum, sed de caelo potius ministratur.
9. Certum tamen est Langobardos ab intactae ferro barbae longitudine cum primis Winnili dicti fuerint ita postmodum appellatos. Nam juxta illorum linguam lang longam bart barbam significat. Wotan sane, quem adjecta littera Godan dixerunt ipse est qui apud Romanos Mercurius dicitur et ab universis Germaniae gentibus ut deus adoratur ; qui non circa haec tempora, sed longe anterius, nec in Germania sed in Graecia fuisse perhibetur.
Frédégaire, III, 65.
Langobardorum gens, priusquam hoc nomen adsumerit, exientes de Scathanavia que est inter Danuvium et mare Ocianum cum uxores et liberis Danuvium transmeant. Cum a Chunis Danuvium transeuntes fuissent comperti, eis bellum conarint inferre, interrogati a Chuni, que gens eorum terminos introire praesumerit. At ille mulieris eorum praecipiunt comam capitis ad maxellas et mentum legarint, quo pocius virorum habitum simulantes plurima multitudine hostium ostenderint, eo quod erant mulierum coma circa maxellas et mentum ad instar barbae valde longa. Fertur desuper uterque falangiae vox dixisse : Haec sunt Langobardi, quod ab his gentibus fertur eorum deo fuisse locutum, quem fanatice nominant Wodano. Tunc Langobardi clamassent : Qui instituerat nomen, concidere victoriam. Hoc prilio Chunus superant, partem Pannoniae invadunt.
On le voit, l’Origo et Paul Diacre nous ont gardé le récit traditionnel tel qu’ils l’ont eux-mêmes entendu. Frédégaire n’a pas la naïveté du premier ni le sens historique du second ; il n’ose, ni croire à la fable, parce qu’elle est trop païenne, ni la rejeter résolument, parce que cela est trop hardi, et alors il la mutile pour la rendre vraisemblable. Dans la version qu’il nous présente, il ne reste plus que ceci : les femmes des Lombards ont été prises un jour pour des hommes à longue barbe, et de là vient le nom de leur peuple. Tout le reste a disparu : le danger couru par les Lombards, l’intervention de la déesse, le stratagème de celle-ci, le serment de Wodan et enfin Wodan lui-même. Il reste, il est vrai, le mot qu’il a prononcé, mais ce mot s’est prononcé tout seul, il est tombé du ciel, on ne sait de quelle bouche il est sorti. Tel est le procédé de Frédégaire. Il rend inepte et à peu près inintelligible l’histoire qu’il raconte, parce qu’il veut la sauver tout en la dépouillant de son caractère païen. N’eussions-nous pas conservé les documents qui nous ont permis de faire le contrôle de son récit, encore aurions-nous été autorisés, par la simple inspection de celui-ci, à conclure à la présence, dans la version primitive, d’un élément mythologique éliminé par le chroniqueur. Et, partout où nous le voyons raconter des récits analogues, et se débattre visiblement pour donner à la fable le masque de la réalité, nous sommes fondés à admettre qu’il se trouve aux prises avec une donnée mythologique.
Appliquons à la légende de Mérovée le résultat de notre comparaison : nous y verrons tout de suite en quoi Frédégaire a altéré sa donnée. Le bistea Neptuni n’est autre chose qu’un dieu marin ou fluvial, et l’expression Quinotauro similis fait allusion aux cornes que les Germains, aussi bien que les peuples classiques, attribuaient à ce genre de divinités. Le aut a bistea aut a viro est une assez plaisante expression de l’embarras où cette malencontreuse légende jette notre chroniqueur, qui, ne pouvant croire que Mérovée soit le fils d’un dieu, est obligé d’admettre qu’il doit le jour à une bête, à moins toutefois, ajoute-t-il dans sa simplicité, que la reine n’ait conçu de son mari. Le récit défiguré par Frédégaire se rétablit donc dans les termes suivants : un jour que la reine, femme de Clodion, se baignait dans la mer, un dieu s’unit à elle, et de cette union naquit Mérovée, le héros éponyme de la dynastie franque[229].
A quand remonte cette légende ? Évidemment, elle est antérieure à la conversion du gros de la nation au christianisme : elle n’a pu naître que dans un milieu païen, et c’est tout au plus si, à partir de la conversion, elle aura traîné parmi les Francs une existence précaire, exposée à des mutilations du genre de celle que lui a infligée Frédégaire. Elle existait donc déjà du temps de Grégoire de Tours, et on est fondé à admettre qu’elle a dû être connue de lui. On devine bien ce qu’il en aura pensé. Évêque chrétien et fils de Romains, il avait un point de vue plus critique que Frédégaire, et il ne pouvait admettre d’aucune manière cette bête de Neptune, semblable au Minotaure, qui aurait été le père de Mérovée. Tout ce qui avait pour lui quelque couleur de vérité, c’est que Mérovée avait pour mère la femme de Clodion : sur ce point, nulle difficulté. Mais qui était son père ? Évidemment pas le dieu marin, qui n’existait pas, ou qui n’était qu’un démon ! Était-ce Clodion alors ? Il était bien plus facile d’admettre cette hypothèse, sans compter qu’elle était la plus morale, la plus honorable pour la dynastie, la plus vraisemblable aussi. La seule difficulté, c’est qu’elle était en contradiction formelle avec l’unique source qui parlât de l’origine de Mérovée. Grégoire incline naturellement à admettre la paternité de Clodion, mais il n’ose cependant l’affirmer d’une manière absolue, en présence de la légende qui dit le contraire, et alors il écrit cette phrase dubitative, qui est l’expression adéquate de ses doutes et de sa somme d’esprit critique : Quelques-uns croient que Mérovée est de la race de Clodion[230]. On s’est généralement trompé sur la portée de ces paroles, se figurant qu’elles contenaient une allusion à une autre version sur l’origine de Mérovée[231]. Nous verrons, plus d’une fois encore, notre chroniqueur recourir à la même formule dubitative, lorsqu’il sera obligé de rapporter, sur la foi d’une tradition orale, un récit qu’il éprouve de la difficulté à croire. Pour peu qu’on soit familiarisé avec ses habitudes littéraires, on parvient, si je puis ainsi parler, à lire entre ses lignes, et la véritable portée de ses réticences apparaît avec une grande clarté. C’est comme si Grégoire nous disait formellement : « Je connais une tradition d’après laquelle Mérovée serait fils d’un dieu marin. Mais, comme il n’y a pas de dieu marin, et que, de plus, cette impertinente tradition attribue à notre dynastie royale une origine flétrissante, je préfère m’en tenir à l’opinion la plus vraisemblable, et qui a pour elle de bonnes autorités. »
La tradition franque sur l’origine de Mérovée existait donc dès le temps de Grégoire de Tours, et remontait jusqu’au passé de la nation. Mais que signifie-t-elle ? Est-il vrai, comme l’a pensé Waitz[232], après d’autres[233], que ce soit simplement une légende étymologique, suggérée par le désir d’interpréter le nom de Mérovée, qui deviendrait ainsi le fils de la mer ? Müllenhoff le nie. Mer se disait en franc mari, et il est peu probable que l’umlaut ait atteint dès lors l’a radical d’un mot pour en faire un e[234]. Ensuite, il est visible que Frédégaire ne pense nullement à expliquer le nom de Mérovée, et que sa source orale n’y pense pas davantage. Ce qu’il s’agit d’expliquer, c’est le nom de Merovingi porté par les princes de la dynastie ; aussi Frédégaire a-t-il soin d’ajouter, après avoir rapporté la légende : Per eo regis Francorum post vocantur Merohingii. Nous ne sommes donc pas ici en présence d’une fantaisie étymologique ; les Francs du Ve siècle n’avaient pas d’érudit qui pût se passer cette distraction, et la légende a un caractère trop archaïque pour cela ; elle est l’expression d’un sentiment national intense, qui pousse à la glorification de la dynastie, et qui le fait à la manière populaire, c’est-à-dire en lui attribuant une origine divine. L’ancêtre éponyme des Mérovingiens est un fils de dieu : voilà tout ce que veut dire la légende, rien de plus, rien de moins.
Cela établi, faut-il aller, avec quelques-uns, jusqu’à contester l’historicité de Mérovée lui-même, et le regarder comme un être mythique inventé pour rendre compte du patronymique Meroving ? Ceux qui le prétendent soutiennent que cet appellatif viendrait, non d’un héros qui n’a jamais existé, mais du nom de la Merwe, bras de mer à l’embouchure de l’Escaut, et dont les populations riveraines auraient fait un dieu. Les rois francs seraient des Merwings, c’est-à-dire des descendants de la Merwe, et leur éponyme Merovechus disparaîtrait de l’histoire, qui d’ailleurs ne connaît de lui que son nom. Du reste, si les rois francs devaient leur nom à Merovech, c’est Meroveching qu’ils devraient s’appeler ; or, ce nom ne figure nulle part dans les sources, qui écrivent unanimement Meroving.
Ainsi raisonne K. Müllenhoff. Je ne saurais pas être de son avis, et je déclare ingénuement que, des deux interprétations du nom de Meroving, celle que nous donne le chroniqueur du VIIe siècle me paraît de beaucoup préférable à celle du savant notre contemporain. A une époque où l’on continuait de se servir du suffixe -ing pour former des noms patronymiques, il était difficile qu’on se trompât sur la valeur du radical qui précédait le nom, et j’imagine que tout le monde sentait le nom de Merovech à travers celui de Meroving. C’est toujours un nom propre d’homme qui forme le radical des mots ayant un suffixe en -ing, et, chaque fois, ce nom désigne l’ascendant commun ou le chef suprême. Je ne connais pas d’exemple du contraire en pays franc, et Meroving serait ici une exception unique. Müllenhoff, il est vrai, admet que la Merwe aurait été d’abord personnifiée, mais c’est là une supposition fort gratuite. Il se trompe également en niant que Meroving vienne de Merovechus, parce qu’il ne présente pas la forme Meroveching ; Meroving n’est, en effet, que la contraction de la forme Meroveching, après la chute de l’aspirée ch, qui a produit la forme intermédiaire Meroving. Si les formes Meroveching ou Meroving n’apparaissent jamais dans nos textes, c’est que le nom lui-même y est très rare : Grégoire de Tours ne l’emploie jamais, Frédégaire et le Liber Historiae ne l’offrent qu’une seule fois chacun ; après cela, on ne le trouve que dans le Vita Columbani de Jonas, dans le prologue de la Lex Alamannorum et Bauariorum, dans le Vita Agili, dans le Vita Karoli d’Eginhard, et dans quelques autres textes cités au bas de cette page[235]. La rareté du terme s’explique sans doute par ce fait que les écrivains romains n’avaient pas l’intelligence des patronymiques tudesques ; mais elle suffit pour nous permettre d’expliquer l’absence d’une forme Meroveching. La chute de l’aspirée ch apparaît dès le VIIe siècle dans Meroveus, Chlodoveus, etc., à plus forte raison devait-elle avoir lieu de bonne heure dans Meroveching, forme où l’aspiration gutturale était encore plus difficile à rendre pour des gosiers romains[236]. D’ailleurs, la preuve que Meroving se rattache bien à Merovech par un hypothétique Meroveching est fournie par le poème anglo-saxon de Beowulf, qui le contient sous la forme Merovioing, dérivé de Merovio qui est lui-même la forme saxonne du Merovich franc[237]. Meroving est donc bien, quoi qu’en dise Müllenhoff, le patronymique de Merovech. Et il reste constant que les Francs, comme tous les autres peuples, ont entendu désigner par ce patronymique la descendance de leurs rois d’un héros national, que celui-ci soit historique ou purement légendaire.
Je crois d’ailleurs à l’historicité du personnage de Mérovée. Sans doute, on aurait pu l’inventer pour rendre compte du nom dynastique ; sans doute, ceux qui lui refusent une existence historique peuvent arguer de ce qu’il n’apparaît nulle part dans l’histoire des Francs, excepté dans ce passage-ci, qui est emprunté à une légende mythologique. Mais ces raisons ne suffisent pas pour l’écarter. Le nom que la légende donne à l’ancêtre éponyme des Francs est de ceux qui reparaissent fréquemment dans leur lignée : nous le voyons porté par des fils de Chilpéric, de Clotaire II, de Théodebert II et de Théodoric II : cela est déjà une présomption en faveur du Mérovée éponyme. Et pourquoi se figurer que la tradition poétique des Francs aurait pu se tromper sur l’existence d’un personnage qu’elle-même plaçait après Clodion, c’est-à-dire dans la seconde moitié du Ve siècle ? L’historicité incontestée de Clodion nous garantit ici celle de son fils Mérovée. Si ce dernier était fictif, la tradition en aurait fait le père de Clodion, et non son fils. D’autre part, Grégoire de Tours, si défiant de la légende, parle cependant du roi Mérovée avec une assurance qui laisse croire qu’il le considère comme connu de tout le monde : à le regarder bien, ce texte semble écrit, non pour nous apprendre l’existence de Mérovée, qu’il suppose universellement connue, mais pour nous mettre au courant de ce qu’on raconte sur son origine. Il en résulterait que le nom de Mérovée lui était connu par ailleurs. Et je crois voir au moins un document dans lequel il aura pu être mentionné : c’est le chant épique sur la jeunesse de Childéric, dont je parlerai dans le chapitre suivant. Ce chant, qui racontait la captivité de Childéric et de sa mère chez les Huns, nommait sans doute, à cette occasion, le père du jeune prince. Dans tous les cas, il est certain que le lien de filiation qui rattache Childéric à Mérovée ne fait pas l’ombre d’un doute pour Grégoire. Or, comme il n’était point parlé de ce lien dans la légende que nous étudions, il est indispensable d’admettre qu’il a connu Mérovée par une autre source encore, soit orale, soit écrite. Et cette source, quelle qu’elle soit, ne peut s’être trompée sur le point qui nous occupe. Ou elle était écrite, et alors elle ne disait que ce qu’elle savait bien ; ou elle était traditionnelle, et alors elle rapportait un chant qui s’était formé à une époque où nul ne pouvait avoir oublié le nom du père de Childéric.
Si, comme tout le montre, Mérovée, fils de Clodion qui fleurit en 430, et père de Childéric qui règne déjà en 457, était roi des Francs lors de la bataille de Mauriac (451), c’est lui qui a été à la tête du contingent franc d’Aétius, et c’est lui qui, après la victoire, s’est laissé duper, au dire de la tradition, par le général romain. Aétius, en effet, était parvenu à réunir sous ses drapeaux les Francs et les Visigoths, et ils avaient été pour une bonne part dans son succès ; même le roi des Visigoths, Théodoric, était resté sur le champ de bataille. De peur d’avoir à partager avec d’autres les profits de la victoire, Aétius renvoya sans retard Thorismund, fils de Théodoric, en lui faisant craindre la compétition de ses frères à la succession paternelle, et il se débarrassa du roi des Francs par une ruse semblable[238]. Voilà ce que nous raconte Grégoire, d’après des traditions qui ont déjà singulièrement élaboré la dramatique figure d’Aétius. Ces traditions ne sont pas franques ; elles concentrent l’intérêt autour du général romain, elles ne font apparaître le roi des Francs qu’à l’arrière-plan, elles ne disent d’ailleurs pas même son nom, que Grégoire se serait bien gardé d’omettre ici s’il l’avait connu, et elles nous obligent à recourir à la conjecture pour le retrouver.
Je conclus de tout ce qui précède, que la légende poétique des Francs sur l’origine de la dynastie mérovingienne repose sur une base historique. Clodion, Mérovée et Childéric se succèdent de père en fils à la tête de leur peuple. Il n’y a pas lieu de douter de l’historicité des deux premiers, non plus que du lien de filiation qui rattache le troisième au second, et le second au premier. En revanche, la tradition relative à la naissance de Mérovée est un mythe populaire qui, suggéré peut-être par le nom de ce héros, était destiné à glorifier la dynastie royale conformément à l’habitude de tous les peuples germaniques.
Je ne terminerai pas ce chapitre sans faire une autre observation qui ne trouverait nulle part sa place mieux qu’ici. C’est que les Francs n’ont point possédé, comme les autres peuples, des généalogies rattachant leurs rois aux dieux, et les faisant descendre de Wodan, l’ancêtre commun de tous les rois anglo-saxons et scandinaves. Leurs souvenirs, au moment où Grégoire de Tours les consigne, ne remontent pas au delà du troisième ascendant de Clovis, et ils ne lui connaissent aucune filiation divine. Cependant la tendance à faire descendre leurs rois des dieux apparaît chez eux également, et se manifeste dans la légende de Mérovée. Celui-ci est devenu le point de départ d’une tradition mythologique qui semblait appelée, si le christianisme n’était venu l’arrêter net, à servir de lien entre la dynastie des Francs et leurs dieux. Que conclure de là, sinon que la nation des Saliens, comme telle, devait être de date assez récente, puisque l’histoire poétique de sa dynastie n’avait pas encore subi l’élaboration ordinaire, et que le souvenir de ses origines historiques n’était pas encore effacé ? Il n’est pas sans intérêt de constater ici l’accord entre les données de l’histoire et les souvenirs de la poésie autour d’un même fait, à savoir la formation tardive de la nationalité salienne et de ses traditions mythologiques.
CHAPITRE VI La jeunesse de Childéric.
Childéric semble avoir été le héros de plus d’un chant national chez les Francs. Ils doivent avoir eu quelque affection pour ce type de vert galant dont la bravoure faisait pardonner les légèretés, et qui sut inspirer des amitiés et des amours également passionnées. Je crois trouver dans nos sources la trace d’au moins trois chansons qui lui étaient consacrées. La première était relative aux dramatiques aventures de son enfance ; la seconde racontait sa brouille et sa réconciliation avec son peuple ; la troisième célébrait son mariage avec Basine, et les visions prophétiques de sa nuit nuptiale. Chacune de ces trois chansons mérite un examen détaillé.
Je commence par les Enfances Childéric. Qu’on me permette de donner ce nom au poème auquel il est fait allusion dans nos sources, et qui semble être resté inaperçu de tous les critiques. C’est Frédégaire qui nous en a conservé la mémoire. Parlant du fidèle Wiomad, dont nous nous occuperons plus longuement à l’occasion de la deuxième chanson sur Childéric, il dit : Wiomadus Francus fidelissimus ceteris Childerico, qui eum cum a Chunis cum matre captivus duceretur, fugaciter liberavit[239].
Ces quelques lignes ouvrent toute une perspective. Elles nous laissent entrevoir l’existence de traditions franques sur les invasions hunniques ; elles font apparaître, au fond de l’épopée mérovingienne, le redoutable roi des Huns avec son innombrable armée de peuples vassaux et de rois en tutelle.
Il n’y a là rien de surprenant. Nous savions déjà, par le Nibelungenlied et par plusieurs poèmes du Heldenbuch, la place considérable occupée par Attila dans l’épopée du peuple allemand. Ces poèmes eux-mêmes ne sont que le dernier écho des nombreuses chansons germaniques sur le roi des Huns. La trace en est déjà manifeste dans les récits des historiens du Ve siècle, et Jordanès, qui a recueilli ceux des Goths, mêle plus d’une fois l’histoire et la légende dans ce qu’il dit des Huns[240]. Il n’y a aucune raison de croire que, seuls parmi les peuples germaniques, les Francs n’aient rien raconté sur ces terribles guerriers. Ils avaient été en contact avec eux ; ils avaient été sur leur chemin à l’aller et au retour de leur expédition en Gaule, ils s’étaient mesurés avec eux à Mauriac, ils avaient vu les villes périr sous leurs coups ou sauvées par de saints évêques. Aussi avaient-ils, au VIe siècle, des récits émouvants dans lesquels ces tragiques péripéties étaient déjà racontées avec des ornements légendaires. A Maestricht, on rapportait que saint Servais, évêque de Tongres, avait prévu les malheurs qui allaient fondre sur sa ville, qu’il était allé à Rome pour implorer la clémence divine sur le tombeau de saint Pierre, et que le prince des Apôtres lui était apparu pour lui dire que Tongres était condamnée par le jugement de Dieu, mais que le spectacle de sa destruction lui serait épargné. Le saint était alors rentré chez lui, avait préparé son tombeau, et était allé mourir à Maestricht, où on l’enterra le long de la chaussée publique, sur les bords de la Meuse. Et, disait la légende, la neige était habituée à respecter son repos sacré : en plein hiver, quand elle couvrait tous les endroits, elle ne descendait jamais sur son tombeau[241].
Metz et Orléans racontaient d’autres légendes de l’époque d’Attila. A Metz, les prières de saint Étienne n’avaient pas eu plus de succès que celles de saint Servais, et sa ville épiscopale avait été condamnée à périr sous les coups des hordes hunniques. Mais, par une faveur spéciale de la Providence, l’église qui lui était dédiée avait été sauvée miraculeusement[242]. Orléans avait une histoire plus réconfortante encore : là, une légende singulièrement dramatique, et qui semble avoir été stylisée d’assez bonne heure, montrait l’évêque saint Aignan tenant en quelque sorte les destins en suspens par ses prières, et amenant l’armée de secours sous les murailles de la ville au moment où l’ennemi les battait déjà en brèche[243]. A côté de ces saints pontifes protecteurs des cités apparaissait, dans les traditions des populations romanes, un personnage bien fait pour devenir un héros d’épopée, et dont la figure poétique suffirait à elle seule pour prouver que les Gallo-Romains du Ve siècle étaient capables de créations épiques : je veux dire Aétius, ce pendant civilisé du redoutable barbare, dont la physionomie a de bonne heure appelé les légendes. Aétius devient, dans les traditions des provinciaux, un Achille doublé d’un Ulysse, et qui est favorisé de la protection spéciale des saints[244]. Ces récits profondément populaires, dans lesquels la réalité historique ne se laisse plus qu’entrevoir, circulaient de bouche en bouche au temps de saint Grégoire de Tours, et les populations franques des bords de la Meuse les redisaient avec le même intérêt que les habitants gallo-romains de la Lorraine ou des bords de la Loire.
Mais c’étaient là des traditions d’origine ecclésiastique et chrétienne ; elles n’étaient pas nées au milieu du peuple franc, qui était encore barbare et païen à l’époque d’Attila, et elles ne furent jamais pour lui que des légendes adventices. Les souvenirs qu’il avait gardés lui-même du fléau de Dieu avaient une couleur toute différente ; c’étaient des épisodes de guerres et d’aventures, reflétant cette vie belliqueuse et mouvementée qui était celle de tous les peuples germaniques.
L’histoire à laquelle fait allusion Frédégaire est elle-même le récit d’un des nombreux épisodes de l’invasion hunnique. Les Huns, en passant par le pays franc, ont fait prisonniers le jeune roi Childéric et sa mère. Dans quelles circonstances ? A la prise d’une ville, ou à la suite d’une bataille dans laquelle aura péri le roi Mérovée ? Il n’est pas facile de le savoir, puisqu’il ne reste rien de ce chant épique. Néanmoins, l’énigmatique sommaire que nous avons ici sous les yeux s’éclairera d’une certaine lumière, si on le rapproche de quelques autres histoires de captivité et de fuite, qui nous restent de l’époque des invasions.