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Histoire poétique des Mérovingiens

LIVRE II Clovis et ses fils (continued 2)

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L’épisode du jet du marteau ne contient donc, on le voit, aucun élément imaginatif ; bien plus, la parole de Clovis, qui est de toute l’anecdote la partie substantielle, me semble trahir son ancienneté par ce fait que là reparaît le nom archaïque de l’église, abandonné partout ailleurs par notre narrateur pour celui, plus moderne, de Saint-Pierre[391]. Il n’en est pas de même des autres circonstances rapportées par le Liber Historiae. Selon lui, Clovis aurait procédé au jet du marteau à la suite d’un vœu fait sur le conseil de Clotilde, et avant l’expédition des Visigoths. Ce détail me semble postérieur à Grégoire, qui ne se serait pas abstenu de nous le communiquer s’il en avait eu connaissance ; il est, de plus, en contradiction avec son texte, duquel il ressort que Clovis ne s’est établi à Paris qu’après la guerre contre les Visigoths[392]. On comprend d’ailleurs qu’une fois mise en relation avec cette guerre, l’histoire de la fondation de Saint-Pierre se soit bientôt transformée et ait été présentée comme le fruit d’un vœu : rien de plus fréquent dans les légendes ecclésiastiques. Mais l’esprit populaire n’a contribué en rien à cette transformation : il n’y a ici qu’une tradition conservée sous les voûtes de l’église, parmi le clergé qui la dessert, et on n’y retrouve aucune trace de cette imagination épique qui se saisit des faits pour les remanier profondément, et pour les organiser en un tout logique. Le langage même est tout biblique ; faciens faciat est un véritable hébraïsme suggéré par la familiarité avec la Vulgate, et qui ne s’est jamais trouvé dans la bouche de Clovis.

Je n’ai pas besoin de m’appesantir sur l’origine des légendes reprises sous les numéros 2 et 3. Elles portent, si je puis ainsi parler, leur signature, et elles appartiennent à la catégorie des récits qui remplissent en si grand nombre le Miracula Martini et les autres recueils hagiographiques sortis de la plume féconde de notre auteur. Vraie ou fausse, la parole de Clovis sur le respect dû à saint Martin n’a pu être transmise que par le clergé de Tours, et quant à l’histoire des antiennes entendues en entrant dans l’église, elle ressemble d’une manière frappante à celle des oracles rendus par saint Martin au malheureux Mérovée[393]. Le peuple, encore une fois, était et devait rester étranger à ces traditions, qui supposent, dans le milieu où elles se produisent, une connaissance approfondie des Livres Saints.

La quatrième légende n’a rien qui la distingue de beaucoup d’autres du même genre : ce peut être fort bien le souvenir d’un fait naturel, auquel on aura prêté une signification surnaturelle. Effarouché par le mouvement et le bruit d’une grande multitude d’hommes, le gibier fuit, en plein jour, des retraites qui semblent avoir perdu toute sécurité, et, acculé aux cours d’eau, les franchit s’il trouve un gué. Il n’y a là rien que de fort explicable, mais il est facile de comprendre qu’aux yeux des multitudes, en pareille circonstance, des événements si importants par leurs suites changent facilement de caractère. L’imagination populaire ne concevra pas autrement l’intervention des puissances divines qui veulent montrer leur protection à des armées dans l’embarras. Il existe quantité de légendes analogues. C’est une biche qui, miraculeusement, montre à des chasseurs hunniques le passage à gué du Palus Méotide[394]. C’est, au dire de Frédégaire, une bête sauvage qui, en passant à gué le détroit de Gibraltar devant les Vandales, leur sert de guide et les amène en Mauritanie[395]. Quand le général burgonde Mummolus va au secours de Grenoble assiégée par les Lombards, c’est une bête sauvage qui, en traversant l’Isère, montre le gué de cette rivière à son armée[396]. Des particuliers qui portent des aumônes aux pauvres de saint Séverin dans le Norique sont guidés à travers les neiges des Alpes par un ours[397], et, comme on l’a vu plus haut, l’aïeul de Paul Diacre, en fuyant de chez les Avares, a pour guide un loup qui disparaît lorsqu’il approche de la terre d’Italie[398]. Enfin, lorsque Charlemagne, battu par les Saxons au rapport de la tradition saxonne, chercha un gué dans le Mein pour repasser ce fleuve, ce fut une biche qui le lui montra en le passant elle-même, et l’endroit a gardé depuis lors le nom de Francfort (Francorum vadum), c’est-à-dire passage des Francs[399].

Le miracle se renouvelle même à plusieurs reprises en faveur de ce héros. Lorsqu’il revint de son expédition d’Espagne, il arriva devant la Gironde, sur laquelle il n’y avait ni pont ni bateau. « Le roi se mit en prière, et aussitôt on voit un cerf blanc qui passe le fleuve, et indique ainsi à l’armée le gué qu’elle doit suivre[400]. » Pareillement, en franchissant les Alpes pour aller délivrer Rome assiégée par les Sarrazins, Charlemagne fut guidé avec toute son armée par un cerf blanc qui leur fit suivre un itinéraire sûr et commode[401]. Enfin, pendant qu’il était en route avec son armée pour Jérusalem, c’est un oiseau apparu miraculeusement qui lui montra son chemin au travers d’une sombre forêt dans laquelle il s’était égaré[402].

Il est fort possible que l’épisode raconté dans l’histoire de Clovis soit dû à un fait réel, interprété dans le sens d’un miracle ; mais, dans tous les cas, on voit qu’il n’a pas été élaboré par l’esprit populaire, et qu’il est resté à l’état d’anecdote.

J’en dirai autant de la cinquième légende. C’est certainement un souvenir historique, altéré peut-être, mais reposant sur une donnée réelle. Je n’en veux d’autre preuve que le caractère même du récit, qui n’a pas de conclusion. S’il était légendaire, il contiendrait sa justification en lui-même, car c’est le propre de la légende qu’elle ne raconte rien sans but. C’est parce que ce récit ne prouve rien qu’il est peu probable qu’on l’ait inventé. Il faut d’ailleurs noter que Fortunat de Poitiers raconte la même chose dans sa Vie de saint Hilaire[403], et que les deux récits sont indépendants l’un de l’autre. Il serait assez oiseux de chercher à expliquer la légende. Soit que le trait de lumière en question ait été un signal donné à Clovis par ses partisans de Poitiers, soit qu’il faille croire à un événement fortuit qui aura été transformé en miracle par l’imagination des narrateurs, elle n’a pas à nous préoccuper autrement.

Que croire de la chute des murs d’Angoulême, racontée dans la légende sixième ? En soi, un accident de ce genre — abstraction faite du caractère surnaturel que lui prête le récit — n’a rien d’invraisemblable, et l’histoire des invasions nous fait connaître des aventures semblables arrivées à Metz[404] et à Aquilée[405]. Il est vrai que, pour la première, Frédégaire la considère comme merveilleuse, mais nous n’avons pas à discuter son interprétation du fait, et il suffit de constater la réalité de celui-ci. Il se peut d’ailleurs fort bien aussi que notre épisode ne soit autre chose que le souvenir déjà altéré d’un de ces tremblements de terre qui alors n’étaient pas inconnus en Gaule, comme le prouve celui de 467[406], celui de Vienne sous saint Mamert (avant 477)[407], celui d’Auvergne en 485[408], celui de Chinon en 577[409], ceux d’Angers en 582[410] et en 584[411], celui de Saintes en 815[412], celui de Mayence en 858[413]. J’admettrai moins facilement que nous soyons ici devant une fiction inspirée par les souvenirs bibliques relatifs à la prise de Jéricho. On trouve plus tard, dans l’épopée carolingienne, plus d’une légende qui a sa source dans le récit du livre des Juges. Devant Charlemagne nous verrons crouler les murailles de Pampelune, de Grenoble, de Narbonne et de Tremogne[414]. Mais nous serons alors dans l’époque de la fiction délibérée et consciente, et qui travaille d’après des modèles littéraires. Il n’en peut être question ici : s’il y avait fiction poétique, nous nous trouverions en présence, encore une fois, de tout un récit stylisé, et non d’un simple trait. Embellie ou non, l’histoire de la prise d’Angoulême repose, selon moi, sur un événement historique, et n’a pas peu contribué à populariser, parmi les chansons de geste, les récits du même genre.

Je n’ai rien à ajouter à ce que j’ai dit de la septième anecdote. C’est une de ces joyeuses saillies comme le clergé lui-même s’en permettait beaucoup vis à vis des siens, à une époque où la religion et l’autorité du prêtre n’étaient pas encore attaquées. Rien de plus fréquent, pendant tout le moyen âge, que des plaisanteries de ce genre, auxquelles aujourd’hui des écrivains naïfs prêtent l’esprit d’hostilité qu’ils y mettraient eux-mêmes. Disons ici, une fois pour toutes, que, dans les origines surtout, la très grande majorité des traits satiriques lancés contre le clergé ont été décochés par des clercs, aussi exempts d’arrière-pensée que les plaisants d’aujourd’hui qui raillent les médecins ou les femmes. C’est un clerc ou un moine qui, dans la simplicité de son cœur, a imaginé le bon mot de Clovis : paix à sa cendre, et honni soit qui mal y pense !

Cette anecdote est intéressante en outre au point de vue de la critique. Ou je me trompe fort, ou le trait final qui lui donne, à nos yeux, un caractère satirique, a été ajouté après coup. Le miracle qui fait l’objet du récit est tout à fait à l’honneur de l’église de Tours, et il ne serait pas difficile d’en trouver le pendant chez nos vieux hagiographes[415]. C’est, à n’en pas douter, le clergé de l’église Saint-Martin qui a mis la légende en circulation ; quant au trait final, rien ne nous empêche de supposer qu’il aura été aiguisé dans une des églises neustriennes voisines de Tours.

Nous n’avons pas épuisé les matériaux légendaires qui ont servi à la constitution de l’histoire de la guerre des Visigoths. Il reste à classer quelques autres faits de diverse provenance. D’abord l’histoire de la rencontre de saint Maixent avec les soldats de Clovis, des excès de ceux-ci, et des miracles par lesquels le saint manifeste sa puissance. Cet épisode, comme Grégoire de Tours nous le dit lui-même, est tiré de la biographie du saint : j’ai montré ailleurs que celle-ci est perdue, et qu’on ne doit pas l’identifier avec le Vita Maxentii qui nous a été conservé[416].

Grégoire raconte encore, au sujet de la bataille de Vouillé, quelques faits qu’il ne semble pas avoir puisés dans une source écrite : du moins on ne voit aucun document qui aurait contenu un récit assez détaillé pour comporter tant d’épisodes. A la bataille assistaient, dit-il, beaucoup d’Arvernes venus sous la conduite d’Apollinaire, et les principaux de leurs sénateurs y périrent. La source est ici apparente. C’est à Clermont, dans sa ville natale, de la bouche de ses parents et dans la conversation de tout le monde, que Grégoire a appris cet épisode. Il a pu connaître personnellement certains de ses concitoyens qui avaient été à Vouillé, où ils combattaient dans les rangs des Visigoths et contre Clovis, et c’est leur récit, d’ailleurs très dépourvu d’enthousiasme pour le vainqueur, que Grégoire a enregistré[417]. L’Apollinaire dont il s’agit était un des plus grands personnages de Clermont, et il n’est pas étonnant que Grégoire se souvienne de lui. Fils de Sidoine Apollinaire, qui était la gloire de sa ville natale, neveu de l’illustre Ecdicius, le héros chéri de Dieu, il parvint, en 515, à la dignité épiscopale de Clermont, grâce surtout, nous dit Grégoire qui rapporte ici des souvenirs précis, aux intrigues de sa femme Placidina et de sa sœur Alchima. Mais il ne jouit que trois ou quatre mois de cette haute dignité, dont il ne semble pas avoir fait un bon usage[418]. Son fils Arcadius, après avoir trahi Théodoric, appelé Childebert et attiré sur sa patrie toutes les horreurs de la guerre, se réfugia à Bourges, auprès de ce dernier roi : quelque temps après, nous le retrouvons mêlé à l’odieux assassinat des enfants de Clodomir, et c’est là le honteux épilogue de l’histoire d’une des grandes familles de la Gaule romaine[419].

Comme on le voit, malgré sa richesse apparente de détails, l’histoire de la guerre des Visigoths n’est nullement, dans Grégoire de Tours, un récit suivi, un tout homogène qui lui aurait été fourni de toutes pièces par la tradition : c’est, au contraire, une mosaïque construite par lui, au moyen de quantité de pièces de rapport assez ingénieusement combinées pour donner l’illusion de l’unité, même à des critiques exercés[420]. Tours, Poitiers, Angoulême, Saint-Maixent et Clermont ont fourni chacune son anecdote ; plus tard, Paris y a encore ajouté la sienne.

Toute une poussière légendaire tourbillonne autour de l’histoire de la guerre des Visigoths, mais quant à la poésie épique, nous ne l’y avons pas encore rencontrée. Preuve incontestable qu’à cette date, à l’heure où les Francs redisaient de si fraîches et si vieilles cantilènes héroïques, l’imagination des peuples de la Gaule méridionale ne s’était pas encore éveillée à la voix de l’épopée. Mais ici, je me sens obligé de répondre à une autre question que le lecteur n’aura pas manqué de se poser déjà : Les Francs eux-mêmes n’avaient-ils donc pas de récit épique sur la guerre d’Aquitaine ?

Je réponds : oui, ils en avaient, et si Grégoire en fait un usage plus réservé ici qu’ailleurs, c’est précisément parce qu’il croit tenir, dans les souvenirs locaux dont il vient d’être question, assez de renseignements pour n’être pas obligé de recourir à des chansons barbares. Un seul trait emprunté à la tradition franque lui a semblé digne d’être mentionné : c’est la part prise à la bataille de Vouillé par Chlodéric, fils de Sigebert le Boiteux, roi des Ripuaires. « Ce Sigebert, ajoute notre chroniqueur, devait cette infirmité à une blessure au genou, qu’il avait reçue en combattant contre les Alamans près de la ville de Tolbiac[421]. » Nous voici de nouveau en pleins souvenirs barbares, c’est-à-dire épiques. Ce ne sont à coup sûr ni les Annales d’Angers, beaucoup trop sommaires, ni les souvenirs locaux de Clermont, où le nom même du jeune prince ripuaire était sans doute inconnu, qui ont pu être ici la source de Grégoire. D’ailleurs, les Francs seuls ont pu porter un intérêt assez vif à Chlodéric pour le mentionner, et, s’ils l’ont fait, ce ne peut avoir été que dans un chant. Il est manifeste que le chant était à la gloire de Chlodéric : l’ampleur même de la place qui lui est faite en est un indice assez clair, car si l’on parle ici de son père Sigebert et des combats dans lesquels il a contracté son infirmité, ce n’est qu’à son occasion, et pour mieux le présenter comme un héros fils de héros. Mais quel était ici l’exploit, l’ἀριστεία qui a valu à Chlodéric l’honneur d’être glorifié par la chanson ? Grégoire nous a condamnés à l’ignorer, soit parce que l’histoire lui paraît trop invraisemblable, soit parce qu’elle mettait dans un trop beau jour le jeune homme qui jouera un si laid rôle plus tard, et que l’invraisemblance interne de toute son histoire épique aura une fois de plus poussé Grégoire à pratiquer ici la rigoureuse discrétion qu’il met dans l’emploi de ses matériaux épiques. Il n’a pu, cependant, se défendre si complétement contre eux qu’il n’ait fait grâce au détail relatif à la claudication de Sigebert. Qu’il ait trouvé ce détail dans notre chanson et pas ailleurs, c’est ce qui résulte de l’usage même qu’il en fait ici, où c’est un hors d’œuvre, alors qu’il eût été bien plus à sa place là où Grégoire nous fait proprement l’histoire de Sigebert.

Il est utile d’ajouter que la bataille de Tolbiac ne peut être aucunement identifiée avec celle que Clovis livra aux mêmes ennemis, et à la suite de laquelle il se convertit. Il y avait sans doute quelque chose d’ingénieux dans la conjecture qui les identifie, et qui a, depuis des siècles, acquis la valeur d’un fait prouvé, mais elle n’en a pas plus de fondement[422]. L’histoire de la victoire et de la conversion de Clovis nous est connue par le Vita Remigii, qui ne parlait ici que de Clovis, et qui, pour tout le reste, était si laconique, qu’il a omis jusqu’au nom du théâtre de la bataille et jusqu’à celui du roi alaman qui y périt. Grégoire de Tours, qui dépend exclusivement du Vita Remigii, les a ignorés l’un et l’autre, comme cela ressort à suffisance de son récit. Si la bataille de Tolbiac, où combattit Sigebert, était à ses yeux la même que celle où Clovis se convertit, il aurait eu soin de nous le dire, soit à propos de cette bataille, soit ici. Son silence est tout ce qu’il y a de plus significatif, et la bataille de Tolbiac n’est évidemment qu’une bataille entre les Ripuaires et les Alamans, qui s’est passée en dehors de toute participation de Clovis.

Faut-il croire que c’est à la même source barbare que Grégoire a emprunté le trait suivant ? « Le roi venait de mettre en fuite les Goths et de tuer le roi Alaric, lorsque, subitement, deux guerriers ennemis, se jetant au-devant de lui, le blessèrent aux deux flancs avec leurs épées. Mais, grâce à sa cuirasse et à la rapidité de son cheval, il échappa à la mort. » Il n’y a rien qui empêche d’admettre cette supposition, bien qu’on puisse croire à la rigueur que le souvenir du danger couru par Clovis a pu se conserver aussi dans les traditions orales de Clermont. Si je penche plutôt pour une provenance épique, c’est parce que les Francs seuls portaient à Clovis assez d’intérêt pour noter avec sollicitude les périls auxquels il avait été exposé dans la bataille. Qu’on n’objecte pas le rôle peu héroïque prêté ici au vainqueur : car, outre que nous ne connaissons pas l’épisode tout entier, nous savons que la fuite dans le combat, si elle était dictée par la prudence, n’était pas une honte pour le Germain, à condition qu’il revînt à la charge, comme Clovis le fait ici, et qu’il remportât la victoire[423].

Il existait donc des chansons franques sur la guerre d’Aquitaine, et, si Grégoire de Tours en a fait un usage à notre gré trop parcimonieux, Frédégaire, cette fois encore, a puisé plus largement dans le trésor des souvenirs barbares. Le récit qu’il nous a conservé a trait à l’origine de la guerre contre les Visigoths, et la couleur en est si franchement germanique, qu’il serait oiseux de chercher d’autres preuves de sa provenance.

Dans la partie de son Epitome qui raconte la guerre des Visigoths, Frédégaire écrit : « Igitur Alaricus rex Gothorum cum amicicias fraudulenter cum Chlodoveo inisset, quod Chlodoveus, discurrente Paterno legato suo, cernens, adversum Alaricum arma commovit[424]. » Les mots en italique, qui manquent dans Grégoire et que Frédégaire a ajoutés au texte abrégé de celui-ci, sont une allusion à un récit plus développé, qu’on retrouve dans une partie antérieure de la chronique du même Frédégaire. Le voici :

« Un jour, Clovis, roi des Francs, et Alaric, roi des Visigoths, qui résidait à Toulouse, après s’être livré de nombreux combats, s’envoyèrent des ambassadeurs pour traiter de la paix. Il fut convenu qu’Alaric toucherait la barbe de Clovis et deviendrait ainsi son parrain[425], et que désormais la paix serait perpétuelle entre eux. Le lieu et le jour de l’entrevue furent fixés ; aucun Franc ni Goth ne devait y assister en armes. Or, Paternus, envoyé de Clovis, se rendit auprès d’Alaric pour voir si les Goths observaient ces conditions, ou si, selon leur usage et comme l’événement le prouva par la suite, ils trahiraient leur promesse. Pendant que Paternus s’acquittait de son message, il voit des Goths qui, contrairement aux conventions, portaient des épées au lieu de bâtons[426]. Il en saisit un, le traîna hors de sa cachette, et reprocha au roi d’user de mensonge pour tromper Clovis. Le roi ne trouva rien à répondre, et il fut décidé que Théodoric serait pris pour arbitre. Les deux rois lui envoyèrent leurs ambassadeurs. Paternus, parlant pour Clovis et pour les Francs, y formula des plaintes qui réduisirent au silence les délégués d’Alaric. Théodoric, pressé de trancher le différend et rempli de jalousie envers les deux rois, imagina de les brouiller plus encore au moyen d’une solution impossible. Il décida que l’envoyé de Clovis viendrait à cheval, tenant en main une lance dressée, devant la porte du palais d’Alaric, et que celui-ci avec ses Goths jetterait des solidi en nombre suffisant pour en couvrir le cheval, le cavalier et la pointe de sa lance. Les Goths, ne pouvant s’acquitter d’une amende aussi énorme, voulurent alors se débarrasser de Paternus ; ils le firent tomber la nuit du haut de la terrasse d’une maison. Paternus se cassa le bras, mais ne périt pas. Le lendemain, Alaric le conduisit devant ses trésors, et lui affirma sous serment qu’il ne possédait pas plus que ce qu’il y avait dans ses coffres. Paternus, saisissant un denier, le jeta hors de sa main et dit : His solidos adarrabo ad partem dominae mei Chlodovei regis et Francos. Puis il retourna auprès de Clovis, auquel il raconta en détail tout ce qui s’était passé. Clovis, alors, prit les armes et marcha contre Alaric[427].

Pour le coup, nous voici en pleine épopée barbare. Que le récit ait été transmis sous forme de chant populaire, comme je le crois, ou qu’il ait simplement passé de bouche en bouche sans le soutien du rythme, peu importe : c’est, à coup sûr, un thème traité d’après les règles du genre, c’est un tout arrondi et complet, comprenant une action qui commence, qui se déroule et qui s’achève, et fournissant le sujet d’une vraie narration poétique[428]. A ce point de vue, la différence avec les anecdotes étudiées ci-dessus, et dont chacune ne consiste qu’en un trait ou qu’en une parole piquante, est absolument incontestable. De plus, on remarquera que ce récit, à la différence de tous les précédents, est essentiellement germanique et barbare. Il ne s’agit pas ici de miracles ni de bons mots, il s’agit de l’origine d’une guerre et des causes de celle-ci. Le rôle déloyal attribué à Théodoric nous fait pénétrer dans les préoccupations populaires, qui tendent à incriminer d’une égale perfidie les deux branches de la race gothique. Les intentions odieuses et les tentatives de trahison mises à la charge des Goths répondent bien aux préventions qui régnaient chez les Francs à l’endroit de leurs voisins méridionaux, et dont on retrouve l’écho chez Grégoire lui-même[429]. Couper la barbe de celui qu’on adopte pour filleul, c’est une cérémonie toute barbare : il est possible qu’elle ait existé aussi dans l’empire, mais, d’aucune manière, les Germains ne la lui ont empruntée, et nous la voyons encore pratiquée par Charles Martel, lorsqu’il envoya son fils Pepin à Luitprand pour qu’il lui coupât les cheveux, et qu’ainsi il devînt son père d’adoption[430]. L’amende infligée aux Visigoths par Théodoric, et qui peut paraître extravagante au lecteur moderne, était parfaitement conforme au symbolisme juridique usité parmi les barbares. On couvrait un délit à la lettre en en couvrant le corps, et lorsque celui-ci disparaissait sous le wergeld entassé, alors, naturellement, l’offense était expiée, puisqu’elle n’apparaissait plus. Paternus a été l’objet d’une tentative d’assassinat, eh bien, pour que ce crime soit couvert, il faut que Paternus le soit lui-même. Et comme il est un guerrier, c’est dans son attirail guerrier que doit le prendre l’amende pour qu’elle soit adéquate[431].

Tel est le type idéal de la composition. A-t-elle été payée sous cette forme dans les temps préhistoriques, et les formules où elle est rappelée sont-elles le dernier souvenir qu’en a conservé le langage ? Ou bien ne faut-il pas voir ici qu’une simple fiction juridique destinée à exprimer, sous une figure saisissante, le but et la nature de la composition ? Je ne sais, bien que je sois assez tenté de m’en tenir à la première hypothèse[432]. J. Grimm, dont je partage ici l’avis, n’a pu trouver l’usage que dans un texte mythologique de l’Edda, et dans quelques records germaniques, mais il ne s’agit là que d’animaux tués, et le texte de Frédégaire est relatif à la composition humaine. Par contre, un passage du poème de Waltharius me fournit une allusion manifeste à l’usage attesté par Frédégaire.

Attila, furieux de la fuite de Walther et de Hildegonde, fait les plus superbes promesses à qui lui ramènera les deux jeunes gens :

Hunc ego mox auro vestirem saepe recocto Et tellure quidem stantem hinc inde onerarem Atque viam penitus clausissem vivo talentis.

Le vivo, qui ne le voit ? est ici la preuve que l’usage visé n’était pratiqué d’ordinaire que sur les morts, et en guise de composition, tandis que la générosité d’Attila devait consister à donner la même énorme somme à un vivant, et à titre de récompense. Nul ne doutera toutefois que l’idée primitive qui se traduit par ce mode de paiement ait été celle du wergeld. Ce dont il s’agit, c’est de donner à l’homme sa propre valeur en or. Sous ce rapport, la forme la plus pure et la plus ancienne de cette pratique nous est révélée dans le trait suivant : Au XIIIe siècle, Otton IV de Brandebourg, fait prisonnier par l’évêque de Magdebourg, est relâché moyennant une rançon de 4,000 marcs. A peine mis en liberté, il s’écrie : « Ce n’est pas là la rançon d’un margrave. Sachez que j’aurais dû monter à cheval, tenant ma lance dressée dans ma main, et qu’on aurait dû me couvrir d’or et d’argent jusqu’à la pointe de la lance : c’est là le taux de la rançon d’un Margrave. Mais vous ne le saviez pas[433] ».

Enfin, nous trouvons dans la Hervararsaga un exemple qui se rapproche singulièrement de celui de Frédégaire. Lorsque Hlaudr vient réclamer la moitié de la succession de son père, Angantyr, le frère aîné, refuse, mais lui fait des offres : « Assieds-toi sur ton siège élevé, et je te couvrirai complètement d’argent et d’or, et de tous côtés autour de toi rouleront les anneaux rouges[434] ».

On voit par là le caractère incontestablement germanique de la légende racontée par Frédégaire : c’est tout ce qu’il s’agissait de prouver ici[435]. C’est donc bien chez les Francs qu’est née la tradition qu’il raconte, c’est de chez eux qu’elle est arrivée à cet écrivain, romain de nationalité. Je ne fais d’ailleurs aucun état de la présence de Paternus dans l’épisode : il ne prouve nullement, comme le croit M. Rajna, que le récit ait passé par des bouches romaines, non plus que les histoires où figurent les noms d’Aurélien et d’Aridius. Il est facile de comprendre qu’à partir du jour où ils ont été en contact avec des Romains, et où ceux-ci ont été employés d’une manière toute spéciale par les souverains en qualité de ministres et d’ambassadeurs, la chanson épique, qui en définitive part toujours de la réalité historique, a dû garder trace de cette situation. On peut donc fort bien admettre qu’il y a eu un personnage nommé Paternus, qui a servi d’ambassadeur à Clovis auprès des Visigoths, et autour duquel s’est formée la légende que nous venons d’étudier.

D’ailleurs, sans compter ce personnage, le récit de Frédégaire contient plus d’un élément historique. On a révoqué en doute les nombreux combats entre Francs et Visigoths qui auraient précédé la bataille décisive de Vouillé : je ne vois rien de plus vraisemblable. Tout mettait les deux nations aux prises : non seulement leur opposition confessionnelle, qui était fort vive, mais aussi leur ambition respective. Les Francs rêvaient de s’étendre au sud de la Loire, où ils avaient un parti, où plus d’un les attendait, où l’on opprimait les catholiques, où se réfugiaient leurs ennemis. Alaric, il est vrai, avait livré à Clovis victorieux le vaincu Syagrius ; mais ce trait de lâcheté n’avait pas suffi pour faire de lui l’ami des Francs, et lui-même, devenu le gendre du puissant Théodoric, il avait vu sa situation s’améliorer assez pour lui permettre de prendre vis à vis des Francs une attitude plus fière. Aussi voyons-nous, par un continuateur de Prosper d’Aquitaine, qu’en 496 Alaric s’emparait de Saintes, et qu’en 498 Clovis prenait Bordeaux en plein pays visigoth[436]. Si l’on réfléchit que Saintes faisait partie de cette Aquitaine seconde qui était le noyau des possessions visigothiques en Gaule, et que, pour qu’Alaric doive la reconquérir en 496, il faut qu’elle lui ait été enlevée précédemment, ne sera-t-on pas autorisé à conclure que les multa prilia dont parle Frédégaire ne sont pas chose si invraisemblable ?

L’intervention de Théodoric, roi des Ostrogoths, est également confirmée par le témoignage de l’histoire. Il nous reste en effet quatre lettres de ce prince, l’une adressée à Alaric pour lui conseiller de négocier, deux autres à Gondebaud et au roi des Hérules pour les exhorter à faire avec les autres rois une ligue pour la paix, une enfin à Clovis pour lui déclarer que celui qui ouvrira les hostilités le trouvera sur son chemin. Théodoric va plus loin : il conseille aux deux rivaux d’éteindre leur débat au moyen d’arbitres qu’ils choisiraient entre leurs parents : c’était se désigner assez clairement lui-même. Sa proposition fut-elle agréée, et devint-il réellement, comme le fait entendre le récit de Frédégaire, l’arbitre des deux nations ? Je ne sais, mais, dans ce cas, il est peu probable qu’il ait été exempt d’une certaine partialité pour un peuple arien comme lui-même, et dont le roi était son gendre. Tout au moins on comprend que les Francs aient conçu de la défiance vis-à-vis d’un tel arbitre, et que leur légende épique s’en soit ressentie. Quant à l’entrevue de Clovis avec Alaric, on sait qu’elle eut lieu en effet dans une île de la Loire, et que les rois se quittèrent en excellents termes : la légende s’est donc bornée, encore une fois, à amplifier sur une réalité historique. Et l’on peut dire que le récit de Frédégaire, si bizarre et dans une certaine mesure si invraisemblable, a pourtant serré l’histoire de fort près, a respecté la succession des faits, et n’a jeté des fleurs que dans leurs interstices.

CHAPITRE V Les meurtres de Clovis.

Nous voici sur un terrain épique par excellence, et, chose remarquable, c’est celui qui a été reconnu le dernier. Alors que depuis longtemps le caractère fabuleux de l’histoire de Childéric ou du mariage de Clovis avait frappé les critiques, on continuait à regarder l’histoire des meurtres de Clovis comme une des plus solidement établies[437]. Et pourtant il n’y en a pas où le travail de l’imagination épique se laisse mieux toucher du doigt pour ainsi dire. Mais d’abord voici le récit de Grégoire, divisé en trois épisodes d’étendue inégale que nous examinerons successivement.

Dans le premier, nous voyons comment Clovis devint le roi des Ripuaires. Clovis, étant à Paris, fait dire en secret au fils du roi Sigebert : Voilà que ton père est vieux et boiteux ; s’il venait à mourir, tu serais son héritier, grâce à l’appui de notre amitié. Là-dessus, le jeune prince médite de tuer son père. Un jour que celui-ci, sorti de Cologne et passant par la forêt de Buchonia, dormait en plein midi sous sa tente, il le fait assassiner, puis il mande à Clovis de lui envoyer des ambassadeurs auxquels il remettra sa part des trésors du défunt. Clovis envoie, en effet, des émissaires qui, pendant que Chlodéric se baisse sur un coffre pour y chercher de l’argent, lui fendent la tête d’un coup de hache. Apprenant la mort du père et du fils, Clovis vient à Cologne, convoque le peuple entier et lui dit : « Écoutez ce qui est arrivé. Pendant que je naviguais sur l’Escaut, Chlodéric, fils de mon parent[438], poursuivait son père, et faisait courir le bruit que je voulais le tuer. Et comme le vieillard se sauvait par la forêt de Buchonia, il a lâché sur lui des assassins qui l’ont mis à mort. Lui-même, pendant qu’il ouvrait les trésors de son père, a été tué, je ne sais par qui. Je suis innocent de ces malheurs, car je sais que je n’ai pas le droit de verser le sang de mes proches ; ce serait un crime[439]. Mais puisque tout cela est arrivé, voici mon conseil ; j’espère que vous l’écouterez. Prenez-moi pour votre chef, et vous serez sous ma protection. » Les Francs acclament bruyamment cette proposition : ils mettent Clovis sur un pavois et en font leur monarque. C’est ainsi qu’il devient maître du royaume de Sigebert et de ses richesses[440].

Tel est le premier épisode. Il nous a conservé tout ce que nous savons du royaume des Ripuaires. Établis à Cologne, ils ont un roi nommé Sigebert, dont le fils s’appelle Chlodéric. Grégoire nous a appris ailleurs que Sigebert, en combattant à Tolbiac contre les Allamans, avait été blessé au genou, et qu’il avait gardé le surnom de Boiteux[441]. Il sait aussi que Chlodéric, son fils, avait accompagné Clovis à la bataille de Vouillé. Ces deux notices, comme je l’ai montré plus haut[442], proviennent sans doute de la même source populaire qui nous a conservé l’histoire de la mort des deux princes de Cologne. Ils nous attestent l’existence d’une espèce de cycle ripuaire, dans lequel, selon toute apparence, figurait aussi un chant qui racontait les exploits de Sigebert contre les Allamans, et qui expliquait sa glorieuse blessure.

Tout a bien, dans la page de Grégoire qui vient d’être analysée, la saveur de la poésie populaire. Nous y trouvons une quantité de traits de couleur locale d’autant plus remarquables que Grégoire n’a jamais été à Cologne, et qu’il avait, personnellement, peu de relations avec la Germanie seconde. Nous voyons que Sigebert, au sortir de Cologne, doit passer le Rhin pour gagner la forêt de Buchonia[443] : cela est irréprochable au point de vue topographique. A la mort du monarque, on se partage son trésor ; il est contenu dans un coffre, et c’est le nouveau roi lui-même qui se baisse et y plonge la main pour en retirer les objets précieux[444]. Clovis convoque le peuple pour se faire reconnaître roi des Ripuaires ; il est élevé sur le pavois et acclamé[445]. Enfin, je dois encore noter un trait, le plus barbare et le moins inventé de tous : la claudication de Sigebert considérée comme un obstacle à ce qu’il puisse encore régner désormais. Rien n’est plus conforme au point de vue des Germains, d’après lequel une difformité physique était incompatible avec le prestige de la personne royale. Le roi qui avait perdu un œil était disqualifié[446] chez les Francs, il suffisait même qu’on lui eût coupé sa longue chevelure pour qu’il devînt incapable de régner, du moins aussi longtemps qu’elle n’avait pas repoussé[447]. Tous ces traits, incontestablement, attestent la provenance populaire de l’histoire qui les contient. Ce qui ne l’atteste pas moins, c’est le cachet d’invraisemblance dont elle est marquée d’un bout à l’autre. Rien d’enfantin comme les moyens auxquels Clovis recourt pour faire assassiner le père, puis pour se débarrasser du fils. En outre, les deux parties du récit se contredisent positivement. L’une nous offre le noyau presque intact de l’épisode, et semble nous en garder la forme la plus originale : c’est le discours mis dans la bouche de Clovis et résumant toute l’histoire. L’autre, c’est le récit des événements fait par Grégoire lui-même, analysant le tout et essayant de le présenter sous une forme acceptable. L’une a été recueillie et reproduite par Grégoire sous sa forme la plus pure ; l’autre a subi l’action de son esprit critique. De là, sans doute, les contradictions que nous remarquons entre elles, et dont probablement Grégoire ne s’apercevait pas lui-même.

La première de ces contradictions porte sur la manière dont périt Sigebert. D’après le récit de Grégoire, ce fut pendant une partie de chasse dans la Buchonia, alors qu’il dormait sous sa tente en plein midi. D’après le discours de Clovis, au contraire, il fut tué pendant qu’il fuyait à travers la forêt, poursuivi par les émissaires de son fils qui prétendait agir au nom du roi des Saliens. L’autre contradiction est plus frappante encore. D’après le récit, Clovis complota le meurtre de Sigebert pendant qu’il était à Paris ; d’après le discours, c’est pendant qu’il naviguait sur les flots de l’Escaut que Chlodéric, à son insu, commit le parricide.

Il n’y a pas à hésiter entre le récit et le discours : c’est ce dernier, incontestablement, qui reproduit la version la plus originale. Dans des récits de ce genre, nous l’avons déjà vu[448], c’est généralement le discours qui est le plus respecté, le moins altéré ; dans l’espèce, c’est là que se trouvent concentrés les traits de couleur locale. Un indice particulièrement précieux, c’est cette parole jetée comme négligemment : Pendant que je naviguais sur l’Escaut. L’Escaut est le vrai fleuve des Francs Saliens. Naviguer sur l’Escaut, c’est une expression qui, pour un souverain de ce peuple, signifie autant que : se promener chez soi. Elle n’a pu être employée ici que par les Francs eux-mêmes, par ces Francs dont la Flandre était réellement la patrie, et qui y avaient vécu à côté de leur monarque du temps que celui-ci n’était encore que le roi de Tournai. C’est aussi le discours seulement qui nous apprend le lien de parenté entre Clovis et Sigebert. On ne s’avisera pas, je pense, de soutenir que c’est par scrupule d’écrivain, et pour ne pas mentionner deux fois le même fait, que Grégoire en a omis la mention dans le récit et l’a refoulée ici.

La dualité de ton qui se remarque dans l’exposé de Grégoire confirme ce qui vient d’être dit de la dualité du récit. Il règne, dans la plus grande partie de l’épisode, je ne sais quelle causticité barbare qui se fait jour dans des accents pleins d’une mordante ironie. Cet air innocent avec lequel Clovis suggère le parricide, ce ton patelin sur lequel il le raconte à sa manière, cette audacieuse tartuferie du trait final, tout cela est bien populaire, et c’est bien ainsi que le peuple doit se figurer le héros chez qui il veut rencontrer autant d’esprit que de courage. Oui, ce Clovis est bien le héros national d’un peuple barbare, et ce qui nous révolte le plus dans cette conception poétique d’une immoralité si crue, c’est précisément ce qui lui donne son cachet d’origine. L’âme barbare tout entière est là, dans la complaisance presque cynique avec laquelle on étale les exploits les plus atroces du héros, dans cette grossière admiration pour la force quel que soit son usage, pour le succès quelle que soit son origine, dans cette indulgence sans nom pour les crimes les plus odieux et les trahisons les plus infâmes, du moment qu’il en résulte quelque profit pour la nation ou quelque dommage pour l’ennemi ! C’est avec les mêmes yeux que les lecteurs d’Homère ont regardé leur Ulysse, qu’ils admiraient si fort et qui nous répugne tant ; c’est avec la même inconscience qu’au moyen âge plus d’un s’est pâmé d’admiration pour l’immortel Renard, ce type de la fourberie heureuse, ou pour le féroce Hagen, ce champion aussi courageux que perfide qui représente comme l’atavisme de la barbarie dans la chevaleresque épopée des Nibelungen. Car la barbarie est de tous les temps, et vous la retrouverez même chez les civilisés, en cherchant un peu, dans certaines classes et dans certains milieux[449].

Grégoire de Tours, lui, n’aurait pas inventé de pareils types, et n’était pas capable de les admirer. Chrétien, Romain, évêque, il vivait dans une autre atmosphère morale, il avait d’autres conceptions esthétiques. Le Clovis de la légende ne pouvait être à ses yeux qu’une espèce de monstre. Mais, plus la donnée qu’il avait sous la main répugnait à sa conscience, plus il éprouvait le besoin de la corriger, de l’humaniser en quelque sorte. Il est impossible qu’il n’ait pas été frappé, au moins dans une certaine mesure, de l’opposition qui régnait entre les deux parties de la légende. Celle-là montrait Clovis ourdissant le crime ; celle-ci déclarait qu’il en était innocent. Il n’est pas étonnant que Grégoire penche, en somme, pour la version contenue dans le discours de Clovis. Ce n’est pas qu’il s’en explique formellement. Au contraire, pour qui n’est pas au courant de ses doutes en face des traditions populaires, son langage pourrait être interprété dans un sens opposé. A tort cependant. Son vrai point de vue est formulé dans les réflexions morales qu’il intercale dans le récit, et dont la gravité fait un effet si étrange à côté des sanglants sarcasmes de la gaieté franque. L’histoire du parricide de Chlodéric est comme encadrée entre ces deux sentences : « Par le jugement de Dieu, il tomba dans la fosse qu’il avait creusée méchamment pour son père. — C’est ainsi qu’il fut victime lui-même du crime qu’il avait commis sur son père. »

Cette dualité de ton et de couleur doit être notée soigneusement. Une fois qu’on en a saisi l’origine, toutes les contradictions et toutes les singularités de l’épisode s’expliquent. Une histoire toute barbare ne passe pas par une bouche civilisée sans y être quelque peu altérée. De même que le gosier du Romain est incapable de former les sons gutturaux qui retentissent dans les rauques chansons des barbares, de même les lèvres de l’évêque sont incapables de redire dans toute leur crudité les histoires qu’il a entendu raconter aux Francs. Ce Clovis qui figure dans leurs chansons n’est pas, ne peut pas être le sien. Elles lui fournissent le type d’un Ulysse barbare pour qui tous les crimes sont justifiés par le succès ; il a dans la mémoire le souvenir d’un nouveau Constantin, élève respectueux des évêques qui lui enseignent la morale chrétienne. Entre deux conceptions aussi opposées du même homme, le contraste est trop violent. Instinctivement, irrésistiblement, le Clovis civilisé qui est celui de l’évêque de Tours vient se substituer, sous la plume du narrateur, au Clodovech barbare qui est celui de la chanson franque. Dans la chanson, toute la tonalité du récit nous permet de le deviner, c’est Clovis qui a ourdi le meurtre de Sigebert et commandé celui de Chlodéric. Mais il semble que Grégoire de Tours ait décidé de prendre au sérieux les assurances hypocrites du meurtrier, et qu’il n’ait pas saisi lui-même l’ironie de son récit. Pour lui, Clovis n’est que l’exécuteur des vengeances divines qui ont permis le parricide ; à deux reprises, il se croit obligé de nous le rappeler, et quand il a fini son récit, c’est encore la note du moraliste chrétien qu’il fait entendre. Si l’heureux Clovis devient le successeur du coupable Chlodéric, c’est parce que, lui, il n’a pas à se reprocher les crimes de ceux qu’il est appelé à punir. « Dieu prosternait tous les jours devant lui ses ennemis, parce qu’il marchait le cœur droit devant lui, et qu’il faisait ce qui était agréable à ses yeux[450]. »

La date et la provenance du récit me semblent indiquées, aussi clairement que cela se peut, dans le dum navigarem per Scaldem. Cette expression, je l’ai déjà dit, est d’un peuple qui se figure l’Escaut comme le fleuve par excellence du pays franc. Elle est aussi d’un temps où Tournai, la ville de l’Escaut, était encore considérée comme le siège du royaume, tout au moins où l’on avait encore le souvenir de sa qualité antérieure. On ne se trompera donc pas beaucoup en concluant que le chant sur la conquête du royaume des Ripuaires remonte aux premières années du VIe siècle, et qu’il est né parmi les habitants de la plaine flamande. C’est parce qu’il garde le reflet de la barbarie morale de ce milieu qu’il a été peu compris de Grégoire ; c’est aussi pour la même raison qu’il a trouvé si peu d’écho parmi les populations romaines, plus civilisées. Frédégaire et le Liber Historiae ne le connaissent que par Grégoire : il est probable qu’il avait cessé de retentir de leur temps.

L’histoire de Chararic et de son fils suit immédiatement, dans Grégoire de Tours, celle de Sigebert et de Chlodéric. Bien qu’elle soit beaucoup plus résumée, elle a cependant aussi un caractère vraiment épique et populaire. Chararic, appelé au secours par Clovis lors de la guerre contre Syagrius, s’était prudemment abstenu de prendre parti, attendant que la victoire se fût prononcée. Clovis, indigné, marcha contre lui, s’empara par ruse de sa personne et de celle de son fils, et leur fit couper les cheveux ; puis il fit conférer la prêtrise à Chararic et le diaconat au jeune homme. Comme Chararic se lamentait de son malheur, son fils, dit-on, lui dit : On a coupé le feuillage d’un arbre vert, mais il repoussera, et alors malheur à qui l’a coupé ! Le propos ayant été rapporté à Clovis, celui-ci s’alarma et fit trancher la tête au père et au fils, puis il s’empara de leur royaume et de leur trésor[451].

Voilà bien, je pense, un récit de provenance orale ; le fertur ne laisse cette fois aucun doute à ce sujet. Grégoire semble d’ailleurs avoir abrégé sa source, soit par impatience, et parce que la longueur de ces histoires étranges l’ennuyait, soit parce qu’il y trouvait des détails obscurs, ou choquants, ou invraisemblables. La partie centrale du récit a été évidemment broyée, car Grégoire savait sans doute quelles ruses Clovis mit en œuvre pour s’emparer de Chararic et de son fils. Il a supprimé l’indication des moyens employés, pour ne relater que les résultats, tout comme il a fait pour l’histoire des ruses de Wiomad[452]. Malgré cela, il est facile de constater que l’histoire de Chararic a dû former un ensemble bien arrondi et complet, qui s’ouvrait par la faute et qui se fermait par l’expiation. Il y a ici autre chose qu’une simple anecdote comme celles que nous avons rencontrées à l’occasion de la guerre d’Aquitaine : c’est un tout poétique, dont on peut encore deviner les proportions et l’intérêt, malgré la disparition du détail vivant.

Cette histoire de Chararic était, elle aussi, une histoire toute barbare, dont la provenance franque ne peut être révoquée en doute. Le mot du fils de Chararic est bien digne de la poésie des peuples germaniques, et il semble que dans le latin embrouillé de Grégoire on retrouve jusqu’à la gaucherie d’un traducteur embarrassé. « C’est sur un arbre vert, dit le jeune prince, que l’on a coupé ces feuilles, mais il n’est pas encore séché, et bientôt on les verra repousser : puisse périr avec la même rapidité celui qui a fait cela ! » La comparaison est frappante de justesse pour tout Germain. En effet, comme on l’a vu plus haut, dépouillé de sa chevelure, qui était comme une couronne naturelle, un roi franc était incapable de régner, du moins aussi longtemps qu’elle n’avait pas repoussé. Il ne pouvait plus se montrer à la tête de son peuple, et l’on sait avec quel soin, pendant la période mérovingienne, ceux qui détrônaient des rois commençaient par les faire tondre. Nous avons ici le premier exemple de cet usage historique, mais il devait être depuis assez longtemps dans les mœurs pour qu’il fût connu de la poésie populaire. Il reposait lui-même sur ce principe barbare indiqué plus haut, qu’un roi qui avait perdu quelque chose de son extérieur n’avait plus le prestige qu’il faut à un souverain. Qui sait même si l’on ne considérait pas la force physique elle-même, du moins dans l’origine, comme attachée à la possession d’une longue chevelure ? C’est du moins ce que semblent indiquer les paroles du prince captif, et aussi la crainte de Clovis, d’être tué par ses prisonniers le jour où leur chevelure aurait repoussé. Il n’y a d’ailleurs rien de plus conforme au point de vue des peuples primitifs qu’une conception de ce genre. Plus tard, sous l’influence de l’idée chrétienne, on abandonna cette manière de voir, mais le prestige de la longue chevelure royale ne disparut pas. N’étant plus un gage de force, elle restait au moins un signe de distinction, qui fut porté jusqu’à la fin par les derniers rejetons de la race mérovingienne[453].

L’histoire de Chararic plonge, on le voit, dans un milieu bien archaïque et bien barbare, quant au fait principal que nous connaissons. Pour ce qui est de son cadre, elle a une remarquable analogie avec la légende de Mettius Fufetius, ce roi albain qui, sommé par Tullus Hostilius de lui porter secours dans sa lutte contre les Véiens et les Fidénates, attendit pour se décider en sa faveur que le sort lui eût donné la victoire. Ce perfide fut cruellement puni par le roi de Rome, comme Chararic et son fils le furent par le roi franc[454]. Quoi qu’il faille penser de ces ressemblances, il est intéressant de constater la parenté des deux vieilles légendes nationales.

Le dernier de nos trois épisodes de meurtre semble avoir moins souffert que le second dans la reproduction de Grégoire de Tours. A Cambrai, nous dit-il, il y avait un roi franc nommé Ragnacaire, si débauché qu’à peine il respectait sa propre famille. Il avait pour conseiller et pour ami un certain Farron, tout aussi adonné aux excès que lui-même. Tel était l’engouement du roi pour ce personnage que, lorsqu’on lui offrait n’importe quoi, il avait l’habitude de dire, à ce qu’on raconte (de quo fertur… dicere solitum), que cela suffisait pour lui et pour son Farron. Les Francs ne supportaient qu’avec indignation le joug de ces deux hommes. Clovis, encouragé par leurs dispositions, et voulant les gagner, leur distribua des bracelets et des baudriers dorés, qu’ils prirent pour de l’or véritable. Après quoi, ils se mirent en marche pour aller attaquer Ragnacaire. Celui-ci, l’apprenant, envoya des espions pour lui rendre compte de ce qui se passait. Les espions revinrent, et, interrogés par lui, répondirent : « C’est un fameux renfort pour toi et pour ton Farron. » Cependant Clovis arrive, la bataille s’engage, Ragnacaire vaincu s’enfuit, mais, fait prisonnier, il est amené à Clovis les mains liées derrière le dos, en compagnie de son frère Richaire. « Pourquoi, lui dit le vainqueur, as-tu permis que notre sang fût humilié en te laissant lier ? Mieux valait pour toi mourir. » Et il lui fendit la tête d’un coup de hache. Puis, se retournant vers Richaire : « Si tu avais porté secours à ton frère, on ne l’aurait pas enchaîné. » Et, en disant ces mots, il le tua aussi d’un coup de hache. Après la mort des deux frères, les traîtres qui les avaient abandonnés s’aperçurent que Clovis leur avait distribué de l’or faux, et s’en plaignirent à lui. « Vous n’avez que ce que vous avez mérité, leur répondit-il, pour avoir trahi votre roi ; contentez-vous de ce qu’on vous laisse vivre, et qu’on ne vous fait pas expier votre trahison dans les tourments. » Et eux, s’humiliant devant lui, protestèrent qu’en effet cela leur suffisait. Clovis fit encore périr au Mans Rignomir, le frère des deux précédentes victimes, puis il s’empara de leurs royaumes et de leurs trésors. Il immola de même plusieurs autres rois, ses parents, qui lui inspiraient de la jalousie ou de la défiance, et il étendit son autorité sur toute la Gaule. Cependant, un jour qu’il avait réuni les siens, on rapporte (fertur) qu’il dit : « Malheur à moi ! Me voilà comme un étranger au milieu des étrangers, et, si l’adversité fondait sur moi, je n’aurais aucun parent pour me secourir ! » Il ne parlait pas sincèrement, mais par ruse, et dans l’espoir de découvrir encore l’un ou l’autre parent à tuer[455].

Ici, j’ose dire que la trace du travail épique devient presque manifeste. Non-seulement l’histoire est comme faite au tour et modelée de façon à donner au sujet toute sa valeur dramatique et morale, mais même le récit semble trahir encore jusqu’à l’allure métrique de la chanson. Le ton est celui d’un mépris jovial pour ce roi présomptueux et inepte qui se livre à la débauche avec un misérable favori, et qui prépare lui-même, par sa sottise, la catastrophe dans laquelle il va périr. Il succombera sans grandeur et sans dignité, trahi par le peuple qu’il a exaspéré ; jusque dans sa fin tragique, il sera incapable d’attirer l’intérêt sur sa personne, et c’est avec quelques mots empreints d’une ironie dédaigneuse que Clovis l’envoie dans l’autre monde. Mais, s’il a mérité de périr victime de la trahison, il ne s’ensuit pas que les traîtres doivent échapper à un juste châtiment : l’or qu’ils ont accepté pour prix de leur vile action se change dans leurs mains en un cuivre sans valeur, et lorsqu’ils auront l’impudence de s’en plaindre, ils entendront la raillerie vengeresse qu’ils ont eux-mêmes lancée à leur souverain : « Vous avez la vie, cela suffit pour des traîtres ! » Et les misérables de s’humilier, protestant qu’en effet ils se tiennent pour satisfaits.

N’y a-t-il pas, dans ce cela suffit qui revient à intervalles réguliers, quelque chose comme le refrain qui doit avoir retenti à plusieurs reprises dans la chanson, et qui aura contribué à lui donner son caractère hautement ironique ? Sans doute, Grégoire, médiocre écrivain et d’ailleurs sans intelligence pour la poésie germanique, n’en a pas saisi la saveur : mais il est d’autant plus remarquable qu’elle ne se soit pas entièrement évaporée dans son imparfait résumé. Ragnacaire a l’habitude de dire : Voilà qui suffit pour moi et pour mon Farron. Ses guerriers, le voyant sur le point d’être attaqué par l’armée de Clovis, le trompent en lui laissant croire que ce sont des secours qui lui viennent, et ajoutent en ricanant : Voilà qui suffit pour toi et pour ton Farron. Enfin, aux traîtres qui se plaignent d’avoir reçu en paiement de l’or faux, Clovis répond : Vous avez la vie sauve ; voilà qui suffit pour des traîtres tels que vous (hoc illis quod viverent debere sufficere). Et, pour compléter l’ironie, il faut que les traîtres eux-mêmes se voient amenés à déclarer que c’est juste, et qu’en effet cela leur suffit (illud sibi adserentes sufficere, si vivere mererentur). Ainsi le motif initial du récit est ramené jusqu’à trois reprises différentes, chaque fois avec un crescendo de raillerie caustique.

On le voit, rien n’est plus dans la tonalité de la chanson barbare que l’histoire de Ragnacaire. Il ne serait pas difficile de lui trouver des pendants parmi les divers épisodes qui nous restent de l’épopée germanique. L’histoire de la défaite de Rodolphe, roi des Hérules, que j’ai reproduite plus haut d’après Paul Diacre[456], nous offre bien le même genre de chanson : de part et d’autre, ce sont des vainqueurs qui s’égaient aux dépens des vaincus, et qui les montrent ridicules dans leur défaite, en même temps que celle-ci apparaît comme le châtiment mérité d’un roi outrecuidant et présomptueux. La ressemblance est frappante. Si, dans Paul Diacre, la bévue des Hérules n’est qu’une énorme extravagance, cela prouve que cet écrivain, parfaitement au courant des traditions épiques de sa nation, les a reproduites avec d’autant plus de fidélité qu’il se sentait plus indépendant vis à vis d’elles, tandis que Grégoire, qui n’appréciait pas les légendes franques pour elles-mêmes, et qui ne leur empruntait que ce qu’il croyait être historique, a probablement éliminé des détails qui, si nous les possédions, auraient accentué le caractère légendaire de son récit.

Deux traits bien barbares sont restés. Le premier, c’est Clovis donnant de l’or faux sans que la chanson le lui reproche. Cette ruse est applaudie du moment qu’elle réussit ; nous la trouvons pratiquée encore par d’autres peuples germaniques, notamment par les Saxons qui, traversant le pays franc, et obligés d’indemniser les populations, les paient en fausse monnaie[457]. Le tout est d’attraper l’ennemi, et l’on entend d’ici l’éclat de rire de la foule qui entend chanter ce superbe exploit de son héros. Qu’on n’allègue pas l’immoralité de l’acte en question : c’est là un défaut que, de tout temps, le patriotisme a pardonné au succès. Le sens moral se laisse volontiers mettre en défaut, dans l’esprit populaire, par l’admiration pour le héros national et par l’antipathie pour l’ennemi : quand le châtiment de ce dernier lui paraît juste, il lui semble tout naturel d’admirer celui qui en est l’instrument, même injuste.

Remarquez aussi ces bracelets donnés par Clovis en même temps que la monnaie d’or et les baudriers d’or. Le bracelet est la plus ancienne monnaie barbare. Avant d’avoir appris à en frapper, il étendait le métal en anneaux minces, qui servaient de numéraire, et que l’on cassait en morceaux de diverse grandeur, selon l’importance du paiement ou du cadeau qu’il s’agissait de faire. Ces morceaux servaient en même temps de bracelets ou de colliers ; les riches aimaient à s’en parer avec profusion[458], et ils portaient ainsi leur bourse au bras ou au cou : rien de plus fréquent que de les voir, dans les récits du nord, détacher un anneau pour le donner à quelqu’un qu’ils veulent honorer[459]. Une épithète homérique des rois, dans tous les poèmes germaniques ou scandinaves, c’est celle de distributeur de bracelets (Ringenspender) ou de casseur d’anneaux (Baugenbrecher)[460]. Si je ne me trompe, ce sont des anneaux de ce genre que, dans la chanson, Clovis distribua aux guerriers de Ragnacaire ; il est même probable que la source consultée par Grégoire ne parlait pas d’une autre monnaie, et que c’est lui qui, ne comprenant pas la signification véritable des armillae, et voulant rendre son récit plus intelligible, y a introduit les pièces d’or et les baudriers[461].

Cette triple histoire de fraudes sanglantes et de meurtres de famille est couronnée par un trait final dont l’ironie est bien barbare. Il devait être assez difficile, pour un Gallo-Romain comme Grégoire de Tours, de pénétrer dans le sens véritable de l’exclamation de Clovis : « Me voilà comme un étranger, et il ne me reste aucun parent pour me porter secours, en cas d’adversité ! » Le mot est si foncièrement germanique qu’il faut, pour en saisir la portée, se rappeler l’état social où se trouvait le peuple franc au jour de la conquête, l’absence de toute protection publique, et le rôle important de la famille comme institution protectrice de ses membres. C’est donc parmi les Francs seuls que le propos de Clovis a pu être répété, et l’origine germanique de l’histoire des meurtres reçoit de cette circonstance une confirmation nouvelle. Et comme il n’y avait peut-être pas, dans le répertoire épique de la nation, un seul morceau plus choquant pour les civilisés gallo-romains, il est plus que probable qu’il fut plus vite oublié que les autres. Aussi Frédégaire et l’auteur du Liber Historiae ne connaissent-ils toute l’histoire que par le seul Grégoire : encore le moine neustrien ne reproduit-il que l’épisode de Ragnacaire ; quant à Frédégaire, il la raconte en quelques lignes, et trouve bon, par dessus le marché, de glisser une grosse bévue dans son résumé de l’épisode de Chlodéric[462] : preuve évidente que la tradition orale était muette pour lui.

Est-ce un seul et même chant qui a contenu les trois épisodes, ou bien chacun a-t-il été l’objet d’un poème particulier ? Ceux qui penchent pour la première opinion peuvent faire état d’une phrase qui revient à la fin de chacun comme une espèce de refrain, et qui semble créer le lien de continuité entre eux : a) Regnumque Sigiberti acceptum cum thesauris, ipsos quoque suae ditioni adscivit. — b) Quibus mortuis, regnum eorum cum thesauris et populis adquesivit. — c) Quibus mortuis, omnem regnum et thesaurus Chlodovechus accepit. Ils peuvent trouver un autre argument dans l’épiphonème de Clovis. Ce n’est pas après avoir tué Ragnacaire et ses frères qu’il se trouve sans proches, et qu’il est fondé à se plaindre de son isolement, c’est après qu’il a égorgé tous les membres de sa famille que ses paroles sont vraies à la lettre. L’épilogue, hors de toute proportion avec un épisode isolé, est au contraire le couronnement naturel d’une série de récits du même genre, qui aboutissent à l’extermination de toute la famille mérovingienne. Enfin, si les trois épisodes avaient été fournis par des chants différents, Grégoire n’aurait possédé aucun moyen pour les classer chronologiquement entre eux, et son style, reflet toujours sincère de sa pensée, nous aurait gardé la trace de ses hésitations. Au contraire, le post haec qui commence le second des trois épisodes montre qu’il n’existe pas de doute, dans l’esprit de Grégoire, sur l’ordre dans lequel ils se suivent : raison de plus pour croire qu’il les a trouvés classés ainsi dans sa source même. Si cette supposition est admise, on expliquera aisément pourquoi c’est l’histoire de Chararic qui a été la plus abrégée par Grégoire : c’était l’épisode central, et le narrateur pressé devait être plus tenté de résumer le milieu de son document que les deux extrémités[463].

Que croire maintenant de l’historicité de nos récits ? A dire le vrai, il est bien difficile de faire ici le départ de l’histoire et de la légende. Accepter le fond, c’est-à-dire les meurtres, et rejeter le détail épisodique, c’est là un de ces procédés arbitraires qu’une bonne critique ne permet plus d’employer, d’autant qu’en l’occurrence il y a tout lieu de croire qu’on ne ferait que répéter une opération déjà faite par Grégoire. La réalité de l’annexion des divers royaumes francs à celui de Clovis, et l’existence historique des personnages royaux mentionnés dans nos récits, voilà la seule chose qui puisse être affirmée avec quelque certitude ; tout le reste flotte en plein brouillard. La date même des événements est controversable. Grégoire les fait descendre jusque dans les dernières années du règne de Clovis. En effet, Sigebert et son fils Chlodéric vivent encore en 507, d’après lui, puisque en cette année le dernier assiste à la bataille de Vouillé ; or, il nous dit d’autre part que le meurtre de Chararic eut lieu après celui des princes ripuaires. Enfin, il place le meurtre de Ragnacaire et des autres roitelets saliens tout à la fin du règne de Clovis, puisque, après cela, ce roi se trouve à la tête de la Gaule entière, et que le narrateur ne voit plus rien à mentionner que sa mort (His ita transactis apud Parisius obiit).

Cette chronologie a été attaquée. La plupart des critiques la considèrent comme fort douteuse, et plusieurs intervertissent l’ordre des faits. Giesebrecht va jusqu’à placer l’annexion des royaumes saliens avant la victoire sur Syagrius (507-511). Junghans, suivi par Schrœder, abonde dans le même sens et croit que la conquête de la Gaule par Clovis serait inexplicable, s’il n’avait été auparavant que le chef d’une petite tribu de Francs Saliens. Junghans croit de plus que, contrairement à ce que dit Grégoire, Clovis doit avoir conquis les divers royaumes saliens avant de s’être rendu maître de celui des Ripuaires[464]. Ces divers arguments, pourquoi ne le dirais-je pas ? me touchent assez peu, et, sans vouloir avec M. Monod[465] et le crédule Bornhak[466] prendre la défense de la chronologie de Grégoire, je ne la crois guère menacée par des considérations aussi subjectives. On pourrait objecter, il est vrai, que le passage où Clovis est montré naviguant sur l’Escaut appartient à un temps où il n’avait pas encore transporté sa résidence à Paris (507), mais il n’y a là qu’une difficulté apparente. Les populations parmi lesquelles est née notre chanson ont pu, ont dû parler du pays de l’Escaut comme du siège de la monarchie de Clovis, parce qu’il l’avait été jusqu’alors, parce que le transfert à Paris était tout récent et n’avait rien d’un fait définitif et officiel, enfin, parce que c’est le propre de l’épopée de parler une langue archaïque, et de s’habituer difficilement aux nouveautés. Pour comparer les petites choses aux grandes, je dirai que Rome ne cessa pas de rester la ville impériale aux yeux des populations, même après que ses souverains l’eurent abandonnée : les légendes du moyen âge y firent toujours vivre les empereurs, contrairement à la réalité historique.

Pour révoquer en doute l’ordre chronologique donné par Grégoire, il y a, me paraît-il, une raison plus sérieuse : c’est l’absence de toute date dans la source consultée par lui, et, par suite, le caractère arbitraire et purement conjectural de celle qu’il a fixée lui-même. L’épopée, on le sait, n’a pas de chronologie, et je crois ce point trop bien établi pour qu’il soit encore nécessaire de le démontrer pour ce cas spécial. Grégoire a donc été obligé de recourir au raisonnement pour assigner aux faits ici racontés leur place dans l’histoire du règne de Clovis, et le tout est de savoir si ses raisonnements sont exacts. Or, le fait de la présence de Chlodéric à Vouillé étant établi, il s’ensuit que la mort de ce dernier prince n’est pas antérieure à 507. Mais c’est tout, et il est loin d’être certain que les autres meurtres soient postérieurs à celui-là, l’ordre dans lequel ils ont eu lieu ayant fort bien pu être interverti par la tradition populaire. Celle-ci, en effet, a groupé en un seul chant toute l’histoire des accroissements de Clovis au détriment des autres princes de sa famille, et les a de la sorte rapprochés de manière à les présenter comme une suite continue d’événements enchaînés : or, qui nous dit qu’ils se sont succédé, en réalité, dans cet ordre et avec ces petits intervalles ? Est-il vrai que Chararic ait péri après Sigebert et son fils ? Si, comme le dit la chanson, il a été immolé pour avoir trahi Clovis lors de la bataille de Soissons, qui fut livrée en 486, n’est-il pas fort probable que la chose sera arrivée bien avant 507, et y a-t-il apparence que Clovis aurait laissé dormir sa rancune pendant plus de vingt années au fond de son cœur ?[467] Quoi qu’il en soit de ces considérations, nous devons conclure que si la chronologie de Grégoire n’est pas suffisamment garantie pour s’imposer, il est impossible de lui en opposer une autre.

Il n’est pas plus facile de retrouver la réalité de ces faits que leur suite chronologique. L’histoire de Chararic et celle de Ragnacaire de Cambrai ont subi un remaniement trop accentué pour que nous puissions essayer d’en dégager l’élément réel : la trahison du premier et le despotisme capricieux du second, allégués de part et d’autre comme la justification des calamités qui les frappent, ont tout l’air de n’être que des conjectures épiques[468]. Que faut-il retenir, d’ailleurs, des aventures de Sigebert de Cologne et de son fils ? Est-il vrai que Chlodéric se soit rendu coupable de parricide, ou cette grave accusation contre le prince étranger n’est-elle pas déjà inspirée par le besoin national de toujours diminuer l’ennemi vaincu ? Le Ripuaire Chlodéric, à mon sens, peut fort bien avoir été, comme Gondebaud et comme Amalasonthe, une des victimes de l’épopée salienne : les contradictions du récit que Grégoire donne de la mort de Sigebert prouvent, dans tous les cas, qu’il y avait deux versions de l’événement. Il semble bien établi que Sigebert a péri de mort violente, mais il serait téméraire et peut-être injuste d’aller plus loin. De toute manière, le conseil insidieux donné par Clovis à Chlodéric appartient exclusivement à l’épopée. S’il avait été réellement donné, la chanson populaire n’en aurait rien su. Mais, dira-t-on, aurait-elle ainsi noirci à plaisir le héros national s’il n’y avait pas eu un fait de trahison certain et constaté ? Je répéterai ici que le niveau moral des foules qui ont conçu le Clovis épique n’était pas assez élevé pour leur permettre de se rendre compte qu’elles le diminuaient au lieu de l’exalter, en lui attribuant ces crimes barbares. Les nations se font leur héros idéal à leur image et à leur ressemblance, et les couches populaires de ce peuple franc dont la perfidie était proverbiale ont inconsciemment terni la figure de Clovis. Cela se passe toujours ainsi. Les grands hommes perdent plus qu’ils ne gagnent à passer par le prisme de l’épopée, et Charlemagne, comme l’a fort bien montré M. Léon Gautier[469], est incontestablement plus grand dans l’histoire que dans tous les poèmes de la Geste de France.

Je crois donc peu de chose des crimes qui auraient favorisé l’avénement de Clovis au trône des Ripuaires, et surtout j’écarte absolument le complot de Clovis et de Chlodéric, ainsi que la trahison du second par le premier. Je ne vois dans l’épisode de Chararic et de son fils qu’une simple légende de traître puni dont le substratum historique nous échappe. Quant à celle de Ragnacaire de Cambrai, je la crois singulièrement embellie, et la critique à laquelle je l’ai soumise plus haut montre bien la part considérable qu’y peut revendiquer l’imagination populaire.

Résumons-nous. Par la guerre et par l’hérédité, Clovis est devenu le maître de toutes les principautés barbares qui se partageaient la Gaule Belgique, à peu près comme Philippe le Bon le devint un millier d’années après lui. Les faits qui ont amené ces accroissements successifs, et qui se sont passés au milieu des populations franques, ont eu pour celles-ci un intérêt beaucoup plus grand que celui que leur présentaient ses guerres au dehors : il est donc facile de comprendre que de bonne heure on les ait réunis et chantés dans un poème spécial. Le besoin de motiver et de dramatiser l’histoire a naturellement altéré leur aspect, et, enfin, ils ont pris la couleur morale que pouvait leur donner le milieu d’où ils sortaient[470].

CHAPITRE VI La deuxième guerre de Burgondie.

Le récit de la fin du royaume et de la dynastie des Burgondes est empreint d’un cachet profondément épique. La tragique histoire de Sigismond a je ne sais quoi d’ému et de douloureux dans l’accent, comme si l’âme populaire qui l’a redite avait sympathisé avec les infortunes qu’elle raconte, et qu’elle eût laissé quelque chose d’elle-même dans la narration. Les grands dramaturges ont rarement eu sous la main un sujet plus pathétique que ce drame intime, où, pour la première fois dans cette poésie populaire, nous voyons la vie domestique jouer un rôle, et où les sentiments du cœur humain se révèlent par les larmes qu’ils font verser.

Sigismond avait succédé à son père Gondebaud sur le trône de Burgondie. Marié en premières noces avec une fille de Théodoric le Grand, il en avait un fils nommé Sigéric. Sa seconde femme, comme fort généralement les marâtres, ne pouvait pas supporter cet enfant, qu’elle ne cessait d’accabler de ses vexations. Un jour de fête, Sigéric, reconnaissant sur le corps de sa marâtre des habits qui avaient appartenu à sa mère, fut ému d’indignation et lui déclara qu’elle n’était pas digne de les porter. Pleine de fureur, la reine se mit alors à accuser l’enfant auprès de son père : « Il voudrait, lui dit-elle, te tuer pour s’emparer de ton royaume, et pour le réunir à celui de son grand-père Théodoric, qu’il convoite également. » A force de répéter de pareilles accusations, elle finit par déterminer le roi à faire périr son fils. Un jour que Sigéric, ayant pris du vin, s’était endormi après l’heure de midi, Sigismond le fit étrangler par deux esclaves qui lui passèrent un mouchoir autour du cou et qui tirèrent chacun de son côté. Quand le crime fut commis, le malheureux père s’en repentit ; il se jeta sur le cadavre de son fils, et pleura amèrement. On rapporte qu’un vieillard lui dit : « C’est sur toi qu’il faut pleurer, sur toi qui écoutant des conseils pervers, t’es laissé entraîner au parricide le plus cruel ; mais la victime innocente de ton crime n’a pas besoin de tes larmes. » Sigismond se réfugia alors dans l’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune, qu’il avait enrichie de ses libéralités, et là, pendant plusieurs jours, abîmé dans le jeûne et dans les larmes, il demanda pardon à Dieu. Après y avoir établi la psalmodie perpétuelle, il revint enfin à Lyon. Mais la vengeance divine marchait sur ses traces.

« Vers ce temps, la reine Clotilde, s’adressant à son fils aîné Clodomir et aux frères de celui-ci, leur dit : Si vous ne voulez pas que je me repente des soins si tendres que j’ai consacrés à votre éducation, souvenez-vous de mes griefs, et vengez la mort de mon père et de ma mère. Animés par ces paroles, les trois princes se jetèrent sur la Burgondie et attaquèrent Sigismond et son frère Godomar. Les Burgondes furent vaincus, et Godomar prit la fuite. Quant à Sigismond, il tomba dans les mains de Clodomir avec sa femme et ses enfants, au moment où il allait se réfugier à Saint-Maurice, et il fut emmené captif à Orléans ainsi que les siens. A peine les Francs avaient-ils tourné le dos, que Godomar, rassemblant toutes ses forces, reprit l’offensive et s’empara de toute la Burgondie. Clodomir, sur le point d’aller le combattre, voulut se débarrasser d’abord de Sigismond en le tuant. Saint Avitus, alors abbé de Micy, lui dit : « Si tu te souviens de la loi de Dieu, et que, revenant à une meilleure inspiration, tu épargnes ces infortunés, Dieu sera avec toi et tu obtiendras la victoire ; si, au contraire, tu les fais périr, tu tomberas toi-même aux mains de tes ennemis, tu périras sous leurs coups, et il te sera fait à toi, à ta femme et à tes fils, comme tu auras fait à Sigismond et aux siens. » Clodomir refusa d’écouter le saint vieillard et répondit : « C’est une folie, lorsqu’on marche contre ses ennemis, d’en laisser derrière soi et dans sa propre maison ; ayant les uns en face et les autres à dos, je serais pris entre les deux. Il vaut mieux empêcher leur jonction ; quand j’aurai tué l’un, il me sera plus facile d’avoir raison des autres. » Il fit donc périr Sigismond avec sa femme et ses fils à Coulmiers, bourgade d’Orléans, et fit jeter leurs cadavres dans un puits, puis il gagna la Burgondie en appelant au secours son frère Thierry. Thierry, sans égard pour les liens qui le rattachaient à Sigismond, dont il avait épousé la fille, promit à Clodomir de le rejoindre. Cependant les deux armées franques se rencontrèrent à Vézeronce, dans le pays de Vienne, et en vinrent aux mains avec celle de Godomar. Celui-ci s’enfuit avec les siens, et Clodomir se mit à leur poursuite. Mais, s’étant laissé entraîné loin de son armée, les soldats de Godomar l’attirèrent parmi eux en feignant d’être des siens. L’imprudent se rendit à leur appel et tomba au milieu de ses ennemis, qui lui coupèrent la tête et l’élevèrent au bout d’une pique. A la vue de ce spectacle, les Francs, qui avaient refait leurs forces, donnèrent une nouvelle fois la chasse à Godomar, taillèrent les Burgondes en pièces et s’emparèrent du pays. Peu de temps après, Clotaire épousa Guntheuca, la veuve de son frère Clodomir ; quant à ses enfants, leur grand’mère Clotilde les prit auprès d’elle lorsque les jours de deuil furent passés. Ils étaient trois et s’appelaient Theudoald, Gunthar et Clodoald[471]. »

Telle est cette lugubre histoire. C’est une de ces sombres trilogies de l’expiation dont le génie populaire a si souvent déroulé les actes. Sigismond a commis un crime, dont ses larmes, ses prières, ses austérités et ses fondations pieuses n’ont pas lavé la trace sanglante. Ce crime, il l’expiera par une fin tragique, et c’est le roi des Francs qui sera l’instrument des vengeances de la Providence. Mais, si la punition est juste, le crime par lequel Clodomir en devient l’auteur appelle lui-même un châtiment[472], et ce châtiment, il le trouve dans les champs fatals de Vézeronce, tandis que sa femme passera aux bras d’un autre époux, et que ses enfants seront réservés à périr sous les coups des frères de leur père. Ainsi sera satisfaite la justice divine, et, toute faute ayant été expiée, l’ordre moral sera enfin rétabli sur les cadavres des coupables.

Ce récit, traversé tout entier par l’idée d’une justice implacable qui fait suivre toute faute par une expiation proportionnée, doit à cette idée une profonde et réelle unité, qui en rattache étroitement les divers épisodes l’un à l’autre. C’est comme une seule action tragique en trois actes. Au premier, c’est le parricide de Sigismond. Au second, la vengeance divine atteint le meurtrier. Au troisième, le cruel qui a été, sans le savoir, l’instrument de la sentence divine tombe à son tour sous les coups de l’éternelle justice. En outre, chacun de ces trois actes constitue comme un petit drame isolé qui a son intérêt particulier, sans compter celui qu’il tire de l’ensemble. Le tout est développé et exposé avec un art qui, pour être instinctif, n’en est pas moins très réel, et ne laisse pas de produire un grand effet.

S’il s’agit d’apprécier la valeur historique du récit, nous nous rappellerons tout d’abord que l’un des procédés les plus familiers de l’imagination populaire consiste à expliquer toujours les grandes catastrophes comme étant les châtiments providentiels des grands crimes : idée qui, juste en elle-même, la conduit très souvent à chercher, et, par suite, à imaginer les fautes qui ont dû provoquer les malheurs dont elle est témoin. On serait donc facilement amené à se demander si la conduite barbare de Clodomir n’a pas été inventée par la légende pour fournir la justification de sa propre infortune, ou encore si le parricide de Sigismond n’est pas l’explication factice du désastre dans lequel il succomba. Je me hâte de dire que l’on ferait fausse voie dans cette direction, et que les trois faits, pris dans leur ensemble, ont une incontestable historicité.

Notons d’abord, en ce qui concerne le premier, que le parricide de Sigismond est attesté par Marius d’Avenches, qui dit formellement sous la date de 522 : Sigéric fut mis injustement à mort par ordre[473] de son père. Il est impossible de révoquer en doute ce témoignage d’un homme du pays, écrivant au milieu de souvenirs encore vivants, et d’après un recueil d’Annales burgondes qui ne pouvait avoir passé sous silence un événement de cette nature. On objectera peut-être que le crime n’est pas raconté dans la version authentique du Passio S. Sigismundi martyris[474], mais qui ne voit qu’à moins d’être conçu d’une manière absolument objective — ce qui n’est pas le cas — ce document ne pouvait pas parler de ce qui était un acte flétrissant pour son héros ?

Le crime de Clodomir n’est pas plus facile à contester. Il avait été commis depuis trop peu de temps (523) pour qu’une quarantaine d’années plus tard, ceux qui en avaient été les témoins ne pussent pas le raconter à Grégoire. Une bonne partie de la population de Coulmiers avait été contemporaine du fait ; on y montrait encore le puits fatal. D’ailleurs, Marius d’Avenches et le Passio Sigismundi sont d’accord avec Grégoire sur la manière dont périrent Sigismond et les siens. Le premier, à la vérité, ne parle pas du théâtre du crime, et le second ne le désigne que d’une manière vague, bien qu’exacte au fond, en disant que c’est un endroit appelé la Beauce[475]. En effet, le pays d’Orléans fait partie de la Beauce, et le témoignage de Grégoire reçoit ici une confirmation aussi éclatante qu’inattendue, tant du silence de Marius que du renseignement du Passio.

Enfin, aucun doute n’est possible sur la catastrophe de Vézeronce dans laquelle périt Clodomir. La nation tout entière devait avoir retenu le souvenir de cette bataille où elle avait laissé son roi ; un très grand nombre d’hommes, encore en vie au moment où écrivait Grégoire, avaient pris part à l’expédition. D’ailleurs, l’événement est attesté aussi par la chronique de Marius d’Avenches, qui est Burgonde[476].

La charpente de notre récit est donc composée d’événements réels, et la tradition a, en somme, respecté leur caractère. On n’en peut pas dire autant du détail, et c’est ici que l’imagination reprend ses droits. Je crois la voir, dans chacun des trois épisodes, introduisant des circonstances qui doivent motiver plus fortement l’action, et peignant les tableaux divers avec des couleurs plus vives et plus éclatantes.

L’histoire du trépas de Sigéric est évidemment embellie. Nous savons tout au plus par Marius que ce jeune prince a péri injustement, c’est-à-dire que son père a ordonné sa mort ou qu’il y a consenti. Tout ce que Grégoire y ajoute est de provenance populaire. La narration est si dramatisée, si pleine de couleur et de vie, que le travail de l’imagination épique s’y laisse reconnaître d’une manière manifeste. Le procédé particulièrement épique d’après lequel les motifs déterminants des événements politiques sont toujours cherchés dans les détails de la vie intime est ici des plus accusés. Un enfant voit les habits de sa mère sur le corps de sa marâtre, il tient à cette occasion un propos blessant pour celle-ci, et le voilà perdu, car toute une tragédie sanglante sort de cette parole fatale, l’entraînant dans l’abîme avec sa dynastie et avec son peuple. La parole sévère du vieillard, qui retentit aux oreilles du roi pénitent avec la solennité du chœur de la tragédie antique, n’est que la conclusion morale par laquelle la conscience populaire se soulage après le récit de ce grand crime ; elle sert de plus à amener la suite d’une manière logique. D’autre part, la belle-mère faisant périr les enfants du premier lit est un type qui apparaît au moins aussi souvent dans la fiction que dans l’histoire. Il y a dans la littérature du nord un titre spécial pour les récits qui la mettent en scène : ce sont les stjupmoedrasoegur ou sagas de belles-mères[477]. A ces preuves du travail poétique dont le récit a été l’objet, nous pouvons ajouter le singulier anachronisme du discours de la marâtre. D’après elle, le jeune Sigéric rêve de devenir un jour le maître, non seulement de la Burgondie, mais encore de l’Italie, qui a été possédée par son grand-père Théodoric[478]. Or, à l’heure où elle parle (523), Théodoric est encore parmi les vivants[479] ; il ne mourra que plusieurs années après (526). Il s’ensuit donc que le discours attribué à la marâtre est légendaire, à moins toutefois qu’on ne veuille le considérer comme une simple amplification de Grégoire.

Dans la seconde partie du récit, la légende a également intercalé un motif purement poétique. La guerre, selon elle, aurait été entreprise par les rois francs à l’instigation de leur mère Clotilde, qui leur demandait de venger son père et sa mère. Comme nous avons montré plus haut que Clotilde n’avait pas de parents à venger, il n’est pas besoin d’autre preuve pour faire rejeter cette partie du récit. D’ailleurs, même en supposant qu’elle ne fût pas écartée par l’argument négatif, notre récit a un tel caractère d’invraisemblance qu’il est impossible de le défendre en bonne critique. Si Clotilde est si âpre à la vengeance, pourquoi n’a-t-elle pas armé le bras de son mari Clovis, et a-t-elle attendu la mort de Gondebaud, son persécuteur, pour décharger sa colère sur le fils innocent de celui-ci ? Clovis, il est vrai, a fait la guerre au roi des Burgondes, mais nullement à l’instigation de Clotilde, qui n’apparaît pas une seule fois dans tout le récit de sa campagne : il l’a entreprise à la demande de Godegisil, et parce qu’on lui avait fait de magnifiques promesses, et il pense si peu à venger Clotilde qu’au moment où Gondebaud va devoir se rendre à sa merci, il lui fait grâce contre la promesse d’un tribut annuel. Gondebaud manque bientôt à ce dernier engagement, n’importe : Clovis ne bouge plus, et Clotilde elle-même, qui cette fois aurait si beau jeu à exciter son mari, garde le plus profond silence et a totalement oublié ses griefs. Elle les oublie tant que vit Gondebaud, qui en est l’auteur unique, elle les oublie tant que règne Clovis, qui en devrait être le vengeur d’office : et c’est seulement lorsque l’offenseur et le vengeur sont descendus tous les deux dans la tombe, l’un depuis neuf ans, l’autre depuis douze, c’est lorsqu’il ne reste plus personne à punir, que cette veuve retirée du monde, et qui vit exclusivement pour la religion et pour les bonnes œuvres, loin de ses fils, et n’ayant plus que la mort à attendre, sort soudainement comme d’un sommeil, et s’avise de couronner une vie remplie de bonnes œuvres en déchaînant une guerre fratricide dans laquelle périra son propre sang[480]. En vérité, il faudrait des témoignages plus sérieux que celui d’une tradition populaire pour nous faire admettre un tel entassement d’invraisemblances !

On voit d’ailleurs comment la légende a été amenée à introduire ici le nom de Clotilde. Ainsi que je l’ai montré plus haut[481], l’imagination populaire a vu dans la fin tragique de la dynastie burgonde le châtiment de quelque grand forfait. Et comme les fils de Clovis ont été les instruments de la justice divine contre leurs propres cousins, elle a dû se dire qu’ils avaient eux-mêmes à venger une cause sacrée : celle de leur mère. Ainsi fut créée d’abord la légende des crimes de Gondebaud, dont nous avons fait justice ; ainsi fut imaginée, plus tard, l’intervention directe de Clotilde auprès de ses fils[482]. Cette intervention, en soi, n’avait rien d’invraisemblable, et on conçoit facilement que, croyant à la réalité des griefs de Clotilde contre ses parents de Burgondie, on lui ait prêté une attitude de vengeresse. Mais l’invraisemblance éclate du moment où l’épisode que nous discutons est rapproché des autres histoires dont la reine des Francs est l’héroïne. Alors, en effet, leur manque de cohésion devient manifeste : il apparaît que chacune a été imaginée de toutes pièces et vit de sa vie propre. On peut les souder entre elles ; quant à les fondre en un tout logique constituant une histoire suivie, cela est impossible.

Nous pouvons accorder plus de confiance à l’histoire du trépas de Sigismond. La manière dont Grégoire de Tours en raconte la première partie montre qu’ici encore, comme dans plusieurs rencontres précédentes, il résume des données plus détaillées : Sigismundus vero, dum ad sanctos Acaunos fugire nititur, a Chlodomere captus cum uxore et filiis captivus abducitur. Le récit du Passio Sigismundi, dont nous avons déjà eu l’occasion de constater l’exactitude, vient ici fort heureusement ajouter au tableau les traits qui lui rendront la couleur et la vie.

« Trahi par un grand nombre de Burgondes qui avaient pactisé avec les Francs, Sigismond s’était réfugié sur le mont Veresallis, où il vivait dans la solitude. Alors tous les Burgondes, le trahissant ouvertement, se donnèrent aux Francs, leur promettant de rechercher leur maître et de le leur livrer enchaîné. A cette nouvelle, Sigismond se rasa la tête et prit l’habit monastique. Il vivait au milieu de sa solitude montagneuse dans les jeûnes et dans les austérités, lorsque quelques Burgondes vinrent le trouver et lui promirent de le conduire en toute sécurité aux tombeaux des saints martyrs d’Agaune. Mais, arrivé devant les portes du monastère, l’infortuné tomba sur les cohortes de Burgondes et de Francs qui l’attendaient. Un Burgonde du nom de Trapsta, traître envers son roi comme Judas l’avait été envers son Dieu, mit la main sur lui ; il fut enchaîné et livré aux Francs. Mais ceux-ci, craignant que le sang innocent ne retombât sur leurs têtes, chargèrent les Burgondes eux-mêmes de le conduire au lieu de son supplice. Il fut donc emmené ainsi sous bonne garde avec sa femme et ses fils Gisdead et Gundebad jusqu’à un endroit nommé Belsa, etc. » (V. le reste plus haut.)

Il n’y a dans tout ce récit rien qui ne paraisse absolument digne de foi. L’exacte connaissance qu’a l’auteur des noms des principaux acteurs de ce drame, et la précision de ses renseignements d’ailleurs dépourvus de tout caractère poétique sont faits pour inspirer la plus grande confiance. Sa narration cadre parfaitement avec celle de Grégoire, dont elle nous ouvre l’intelligence en nous montrant ce qu’il y a derrière le dum ad sanctos Acaunos fugire nititur. Elle-même est confirmée, dans sa partie relative à la trahison des Burgondes, comme aussi dans un de ses détails les plus caractéristiques, par le témoignage formel de Marius, qui dit : « Sous ce consul, le roi Sigismond fut livré aux Francs par les Burgondes, et conduit en France sous l’habit monastique ; là il fut jeté dans un puits avec sa femme et son fils. »

Quant aux circonstances dans lesquelles Sigismond a péri selon Grégoire, nous n’en voyons aucune qui puisse être considérée comme légendaire. Le lieu du meurtre, la manière dont il fut accompli[483], le nombre des victimes sont attestés soit formellement, soit implicitement, par trois sources à la fois : rare et remarquable accord. Le seul fait qui ait pu être embelli par la tradition populaire, c’est le dialogue du saint et du roi. Que ce dialogue soit une amplification poétique, il n’est guère possible d’en douter ; la poésie populaire a naturellement arrangé les paroles du saint en vue de leur donner le plus d’intensité dramatique possible. La prédiction relative aux destinées de la femme et des enfants de Clodomir vise des faits déjà accomplis ; or, les deux aînés de Clodomir ont péri en 532, et nous devons croire que sa veuve Guntheuca, devenue après la mort de ce roi la femme de Clotaire I, aura succombé aussi d’une manière tragique, bien que nous la perdions de vue à partir de cette date, son nom n’étant plus prononcé dans nos sources. D’autre part, la réponse de Clodomir au saint est tout ce qu’il y a de légendaire. Parler d’ennemis qu’on laisse derrière soi, et du danger d’être pris entre deux feux, alors qu’il s’agit d’un malheureux prisonnier qu’on tient à sa merci, et au milieu de son propre pays, c’est, ou bien une atroce plaisanterie, ou bien une distraction de l’esprit populaire : dans les deux cas, elle trahit le travail de l’imagination épique. La démarche du saint ne peut pas être révoquée en doute, et on en devine assez la nature, mais l’entretien avec le roi est une amplification.

Enfin, l’épisode de la bataille de Vézeronce et de la mort tragique de Clodomir, bien qu’historique au fond, a reçu aussi quelques embellissements. Les faits étaient encore trop rapprochés pour que le souvenir eût pu en être effacé, ou pour qu’ils pussent être entièrement dénaturés. Mais déjà l’amour-propre national a répandu sur eux une couleur moins déplaisante. Clodomir a péri dans la bataille, soit, puisque aussi bien il n’est pas possible de le nier, mais il n’a succombé qu’à la trahison, et son armée n’en a pas moins remporté la victoire. Qui ne lit à travers ce récit que Clodomir a été vaincu en réalité, et que son peuple s’est consolé de sa défaite en la transformant quand même en une victoire ? On n’imagine pas facilement un ennemi, qui, mis en fuite, tend un piège à son vainqueur, parvient à changer au dernier moment la défaite en un triomphe, et dresse au milieu du carnage la tête du roi victorieux. Que ferait-il de plus s’il avait remporté la victoire ? D’ailleurs, le reparatis viribus cadre mal avec tout cet épisode : si les Francs sont vainqueurs, ils n’ont nul besoin de réparer leurs forces pour mettre les Burgondes en fuite. Et puis, immédiatement après, Grégoire lui-même nous montre Godomar dans la paisible possession de son royaume, sans nous dire comment il l’aurait reconquis. Ses ennemis francs doivent attendre huit ans avant de reprendre les armes contre lui, et encore se ligueront-ils à deux et essayeront-ils de mettre leur frère aîné Théodoric en tiers dans leur alliance, tant il leur paraît un adversaire redoutable ! Il y a donc, dans le récit de Grégoire, plus qu’il n’en faut pour le rendre suspect, et pour permettre de retrouver, sous la prétendue victoire des Francs, un grave désastre qui aura frappé l’armée de Clodomir. Cette conjecture va se changer en certitude si nous comparons la version du chroniqueur franc avec celle de deux autres témoins, mieux informés et plus indépendants d’esprit.

Le premier est Marius d’Avenches. Il écrit sur place, d’après des Annales, n’accueille aucune rumeur populaire, et se contente d’enregistrer les faits tout nus. Or, voici ce que nous dit Marius : Cette année, Godomar combattit à Vézeronce contre Clodomir, roi des Francs, et Clodomir y fut tué[484]. Nul ne soutiendra, je pense, qu’il y ait dans cette laconique notice autre chose que le récit de la défaite de Clodomir. Or, lorsqu’il s’agit des événements burgondes, qui se sont passés sous ses yeux, ou, tout au moins, sous les yeux de son bailleur de renseignements, Marius mérite incontestablement plus de créance que Grégoire.

Voici d’ailleurs un autre témoin qui, s’accordant au fond avec Marius, ne laisse rien à désirer pour la précision des détails et pour l’exactitude des informations. C’est le chroniqueur byzantin Agathias, mort en 572, et qui nous a conservé beaucoup de renseignements de première valeur sur les royaumes barbares de l’Occident :

« Peu après, écrit Agathias, Clodomir marcha contre les Burgondes, nation de race gothique, entreprenante et belliqueuse. Il périt au milieu de la bataille, la poitrine traversée d’un dard. Lorsqu’il fut tombé, les Burgondes, voyant sa longue chevelure flottante qui lui descendait jusque sur le dos, reconnurent qu’ils avaient tué le chef des ennemis. Car c’est la coutume des rois francs de ne jamais se couper les cheveux : à partir de l’enfance, leur chevelure intacte flotte sur leurs épaules, et les cheveux de devant, bien partagés, retombent des deux côtés… Les Burgondes donc, ayant coupé la tête de Clodomir et l’ayant montrée à son armée, y jetèrent l’épouvante et le désespoir, et tel fut l’abattement des guerriers francs qu’ils ne voulurent plus combattre. Les vainqueurs terminèrent la guerre de la manière qui leur parut la plus avantageuse, et aux conditions qu’il leur plut de fixer. Quant aux débris de l’armée franque, ils furent heureux de pouvoir regagner leurs foyers[485]. »

Voilà qui est concluant. Le témoignage d’Agathias, qui est d’ailleurs un ami du peuple franc, s’ajoutant à celui de Marius d’Avenches, et opposé aux contradictions et aux invraisemblances du récit de Grégoire, montre que celui-ci n’est autre chose, encore une fois, qu’un récit populaire reproduit par notre chroniqueur à défaut de renseignement écrit.

Je ne puis m’empêcher de faire ici une remarque qui trouve son application dans d’autres épisodes encore de ce livre. C’est que l’imagination populaire, qui s’est complu à développer l’histoire tragique de Clodomir, semble s’être désintéressée de la guerre victorieuse qui devait, quelques années après, venger la mort de ce prince et mettre définitivement la Burgondie sous l’autorité des rois francs. Lorsqu’il s’agit de célébrer des faits si glorieux, si flatteurs pour l’amour-propre national, elle reste muette[486], elle qui s’est étendue sur les douloureux épisodes qui ont obscurci l’éclat des armes franques à Vézeronce. Pourquoi cela ? C’est parce que rien n’est plus naturel et plus ordinaire pour un peuple guerrier que le triomphe de ses chefs ; il semble qu’il n’en puisse pas être autrement, et la victoire de la veille sera vite oubliée pour la victoire du lendemain. Rien, au contraire, de plus stupéfiant, de plus inexplicable que sa défaite. C’est pour l’amour-propre une blessure cuisante qui ne se ferme pas et à laquelle il pense toujours. Coûte que coûte, il faut qu’il parvienne à expliquer par quelque circonstance spéciale la honte du désastre. Partie pour cette raison, partie aussi par suite de la sympathie spéciale des peuples pour les héros qui ont péri, c’est autour de ceux-ci que se concentre le travail poétique. On leur forme une légende qui rend compte de leur mort de la manière la plus glorieuse pour eux ; on s’arrange de telle sorte que la défaite et la mort soient pour eux un triomphe plus éclatant que la victoire elle-même. C’est cette persistante préoccupation nationale autour de leurs noms qui les élève à la hauteur de héros épiques. Achille, Sigfried, les Burgondes, Roland, doivent surtout leur gloire à leur mort. Clodomir eût pu aspirer à des destinées semblables, si l’imagination de son peuple n’avait pas été détournée de sa mémoire par des sujets nouveaux, et si, à un moment donné, l’apparition de la figure de Roland n’avait relégué dans l’ombre toutes les physionomies poétiques apparentées à la sienne.

CHAPITRE VII La guerre de Frise ou l’invasion danoise.

Le roi Théodoric d’Austrasie, fils aîné de Clovis, a été, comme son père, le héros de plus d’une chanson épique. C’est ce qu’affirme formellement l’anonyme du IXe siècle mentionnant le nom de Théodoric parmi ceux des ancêtres de Charles que la voix populaire est habituée à célébrer[487]. Et ce nom a acquis de bonne heure une telle célébrité poétique, que le Chant du voyageur, poème anglo-saxon du VIIe siècle, le mentionne, seul de tous les rois francs, au milieu des héros les plus fameux de la légende et de l’histoire[488]. D’autre part, il n’était pas moins répandu dans les souvenirs poétiques des Saxons du continent, et, au Xe siècle, Widukind, leur premier chroniqueur, le met en scène comme un personnage parfaitement connu de son peuple[489]. Seulement, il était exposé à être confondu plus d’une fois avec son illustre homonyme, le héros de l’épopée ostrogothique. Aussi se préoccupa-t-on de bonne heure de le désigner par une épithète qui permît de distinguer ces deux personnages. Comme Théodoric l’Ostrogoth restait naturellement le Théodoric par excellence, qui n’avait pas besoin d’épithète, il fut, lui, Théodoric le Franc, ou comme disaient les barbares, Théodoric le Hugue (Huga Theodoricus). Huga ou Hugo était en effet, dès le VIIe siècle, le nom sous lequel la poésie barbare se plaisait à désigner les Francs[490]. Sous ce nom de Hugo-Theodoricus, ou, selon la forme allemande, de Hug-Dietrich, Théodoric d’Austrasie est entré dans l’épopée germanique, et y a occupé une position pleine d’éclat et de gloire. Pendant que son souvenir se perdait parmi les populations de langue romane, qui n’avaient eu avec lui que des rapports lointains, il retentissait de proche en proche parmi toutes les tribus germaniques[491]. Si défigurée que puisse être son histoire dans le poème de Hug-Dietrich, dont nous avons conservé la rédaction du XIIIe siècle[492], elle y est toutefois comme le germe fécond duquel est sortie toute la riche efflorescence de l’imagination populaire.

Notes in this chapter

Note 1 · Sic fiatur ecclesia beatorum apostolorum, dum auxiliante Domino revertimur. Lib. Hist., l. l.Note 2 · Egressus autem a Turonus Parisius venit ibique cathedram regni constituit. Greg. Tur. II, 38.Note 3 · Greg. Tur. V, 14.Note 4 · Jordanes, c. 24.Note 5 · Fredeg. II, 60.Note 6 · Greg. Tur. IV, 44.Note 7 · Eugipp. Vita Severin. c. 29.Note 8 · Ci-dessus p. 168.Note 9 · Thietmar Merseburg. VII, 53.Note 10 · Gaston Paris, Hist. poét. de Charlemagne p. 261, d’après le Karlamagnus-Saga.Note 11 · Id. ibid. p. 250, d’après Ogier le Danois.Note 12 · Id. ibid. p. 339. d’après une légende latine du XIe siècle.Note 13 · Liber de virtute s. Hilarii VII, 20 (ed. Krusch).Note 14 · Fredeg. II, 60.Note 15 · Jordan. c. 42.Note 16 · Greg. Tur. II, 19. Cf. la note d’Arndt.Note 17 · Id. II, 34.Note 18 · Id. II, 20.Note 19 · Id. V, 17.Note 20 · Id. VI, 22.Note 21 · Id. VII, 11.Note 22 · Einhard. Annal. 815.Note 23 · Prud. Ann. 858 ; Rud. Fuld. Ann. 858. Sans doute, on peut s’étonner que, s’il en est ainsi, Grégoire de Tours ne l’ait pas dit ; mais c’est Note 24 · Rajna, p. 247. Voir le détail dans Gaston Paris, p. 254 et suiv.Note 25 · Voir par ex. Jonas, Miracula sancti Hucberti c. 14 (Mab. Act. Sanct. IV, 1 p. 284) où l’on voit également un cheval que son maître avait proNote 26 · Les sources de l’hist. de Clovis, etc., p. 415-422.Note 27 · Voir ci-dessus p. 68 et suiv.Note 28 · Greg. Tur. III, 2 ; Glor. Mart. 44 et 64 ; Vit. Pat. 1.Note 29 · Greg. Tur. III, 9, 12, 18.Note 30 · Junghans pèche ici en partie par le vague et en partie par l’inexactitude quand il écrit p. 86 : « Le souvenir de cette guerre de Clodovech Note 31 · Habebat autem in adjutorium suum filium Sigiberti Claudi nomine Chlodericum. Hic Sigibertus pugnans contra Alamannos apud Tulbiacensim oppidNote 32 · Nous savons par Grégoire, qui parle ici d’après le Vita Remigii, que Clovis a livré une bataille aux Alamans. D’autre part, le même GrégoireNote 33 · Cedere loco, dum modo rursus instes, consilii quam formidinis arbitrantur. Tacite, German. c. 6. Mais déjà le Liber Historiae, c. 17, a soinNote 34 · Fredeg. III, 24.Note 35 · Ut Alaricus barbam tangerit Chlodovei, effectus ille patrenus. Fredeg. II, 58. Ut in tondenda barba Clodovei patrinus ejus efficeretur AlariNote 36 · Ce passage est difficile. Frédégaire dit : Gothi frandulenter uxos pro baculis in manum ferentis. Ce mot uxus se retrouve encore, avec le seNote 37 · Fredeg. l. l. Cf. Roricon l. l. (Bouquet III, 14 et 15), Aimoin I, 20 (ibid. III, p. 41), Hincmar, Vita Remigii (ibid. III, 378). Ce dernierNote 38 · « Nous devons reconnaître sans hésitation qu’ici encore nous avons une relation dans laquelle la poésie s’est emparée de la tradition historNote 39 · V. ci-dessus p. 213, n. [314].Note 40 · Circa haec tempora Carolus princeps Francorum suum filium ad Luidprandum direxit, ut ejus juxta morem capillum susciperet. Qui ejus caesarieNote 41 · V. sur cet usage Ducange, Dissertations sur l’hist. de saint Louis XXII (dans son Glossaire éd. Didot, t, VII, p. 87), et J. Grimm, DeutscheNote 42 · J. Grimm, Deutsche Rechtsalterthümer 2e édit. Goettingue 1854, p. 680-674. Aux exemples cités par Grimm, on peut ajouter celui que cite LüniNote 43 · Geyder dans Haupt, Zeitschr. für deutsches Alterthum IX (1853), p. 157.Note 44 · Doch dich auf deinem Hochsitz mit Silber umhaüf ich ; Gehst du hinein umschütt ich dich so mit Schaetzen Goldes Dass um dich rothe Ringe Note 45 · Remarquez que ces compositions légendaires étaient impossibles à payer en or, et que nos sources le disent elles-mêmes, mais cela n’empêche Note 46 · (496) Alaricus ann. XII regni sui Santones obtinuit. Auct. Havn. dans Pertz Auctores Antiquissimi, t. IX, p. 331 (édit. Mommsen). (498) PaulNote 47 · C’est ainsi que Pétigny II, p. 546, croit pouvoir édifier toute une combinaison historique sur l’épisode du meurtre des rois ripuaires, qui Note 48 · Chlodericus, filius parentis mei. Greg. Tur. II, 40. Et un peu plus bas : Non enim possum sanguinem parentum meorum effundere, quod fleri neNote 49 · Greg. Tur. I. 1. Fredeg. III, 25. Il est à remarquer que l’épisode fait défaut dans le Liber Historiae, et, par suite, également dans ses teNote 50 · Greg. Tur. l. l.Note 51 · Id. II, 37.Note 52 · V. ci-dessus p. 282.Note 53 · Buchonia, la forêt des hêtres, occupait sur la rive droite du Rhin une vaste région correspondant à peu près à la Hesse actuelle.Note 54 · Cf. dans Greg. Tur. IX, 34, une situation analogue. « Frédégonde et sa fille Rigonthe se partagent le trésor de Chilpéric. Celle-ci se baissNote 55 · On voit particulièrement élever sur le pavois les souverains dont le pouvoir ne résulte pas immédiatement de l’hérédité, c’est le cas ici poNote 56 · Accidit itaque ut supradicti regis, cujus filiam suscitaverat, oculus vi nimii doloris ac cruciatu immenso in tantum corriperetur, ut nulla Note 57 · C’est ce qui explique l’interjection du fils de Chararic : In viridi lignum hae frondis succisae sunt, nec omnino ariscunt, sed velociter emNote 58 · Voir ci-dessus, p. 199.Note 59 · Je ne crois pas avoir besoin de réfuter autrement l’opinion de M. G. Paris (quandoque bonus dormitat Homerus). « Si les Francs, dit-il, avaiNote 60 · C’est ce qu’avait déjà entrevu Gorini, Défense de l’Église, etc., 3e édit., t. I, p. 421 : « Entre les tragiques événements racontés par l’éNote 61 · Greg. Tur. II, 41. Fredeg. III, 26, résume toute l’histoire en une ligne : Charirico rege parentem suum Chlodoveus interfecit et regnum suumNote 62 · C’est aussi l’opinion de M. P. Rajna o. c. p. 89 : « Richiamero particularmente l’attenzione sul capitolo riguardante Cararico, dove l’incomNote 63 · V. Eginhard Vita Karoli c. 1 : Neque regi aliud relinquebatur quam ut, regio tantum nomine contentus, crine profuso barbâ summissâ solio resNote 64 · Tite Live, Histor. I, 27 et 28. C’est ici l’occasion de rappeler que les anciens Romains avaient leurs chants épiques tout comme les barbareNote 65 · Greg. Tur. II, 42. Fredeg. III, 27. Lib. Hist. 18. Roricon IV (Bouq. III, 19). Aimoin I, 23 (id. III, 43).Note 66 · V. ci-dessus p. 38.Note 67 · Perferebant ibi regulas aeris incisas pro auro. Greg. Tur. IV, 42. Cf. Paul Diacre, III, 6.Note 68 · Dans Saxo Grammaticus VIII, p. 268 ed. Holder, le vieux Starkather, meurtrier de Ollo, porte au cou l’or qui lui a été donné pour commettre Note 69 · Continuo rex armillam brachio suo detractam decrete mercedis loco tradidit. Id. V, p. 137, 290 et 296.Note 70 · Goetzinger, Reallexikon der deutschen Alterthuemer, s. v. Ring. Cf. Allen, Histoire du Danemark, trad. Beauvois, t. I, p. 48 : « A cette époNote 71 · L’histoire de Tarpeja, que Tite Live I, 11, raconte sous une forme déjà altérée, semble reposer sur la même donnée épique : Trapeja demande Note 72 · V. ci-dessus, p. 294, n. [439].Note 73 · Je suis, comme on le voit, entièrement d’accord avec M. Rajna, p. 88 et suiv. que le récit de Grégoire est plutôt le résumé que la traductioNote 74 · Giesebrecht, Geschichte des deutschen Kaiserzeit I, p. 72-73. Junghans o. c. p. 119. Richter, Annalen des fraenkischen Reichs im Zeitalter dNote 75 · Dans Junghans o. c. p. 120, n.Note 76 · Bornhak, Geschichte der Franken unter den Merovingern, Greifswald 1863, p. 248, n. 3.Note 77 · Junghans p. 119.Note 78 · Où Depping a-t-il appris ce qui suit : « Clovis s’étant défait, par la trahison, de plusieurs chefs des Francs, entre autres de celui qui ocNote 79 · Les Épopées françaises, 2e édit., t. III, p. 785 et suiv. Ces considérations sont à lire. Cf. ce que M. Alf. Rambaud écrit au sujet du tsar Note 80 · Il y aurait lieu d’ajouter encore un chapitre à l’histoire poétique de Clovis, s’il était vrai, comme le croit M. P. Rajna, p. 272, n. 2, quNote 81 · Greg. Tur. III, 5 et 6.Note 82 · Cf. ci-dessus, p. 307.Note 83 · His consulibus Segericus filius Sigismundi regis jussu patris sui injuste occisus est. Marius a. 522.Note 84 · Publié par Jahn, Die Geschichte der Burgundionen und Burgundiens, Halle 1874, t. II, p. 504 et suiv. Le texte publié par les Bollandistes, tNote 85 · Hoc consule Sigismundus rex Burgundionum a Burgundionibus Francis traditus est, et in Francia in habitu monachali perductus, ibique cum uxorNote 86 · Godemarus frater Sigismundi rex Burgundionum ordinatus est. Eo anno contra Clodomerem regem Francorum Viseroncia proeliavit, ibique interfecNote 87 · Cf. R. Heinzel, Ueber die Ostgothische Heldensage dans Sitzungsber. der K. Akad. der Wissensch. Philos. histor. Classe. Wien 1889, t. 114, pNote 88 · Hic iniquos regnum tuum possedere desiderat, teque interfecto, eum usque Italiam dilatare disponit, scilicet ut regnum, quod avus ejus TheudNote 89 · La contradiction est signalée par A. Jahn, Die Geschichte der Burgundionen und Burgundiens, t. II, p. 48, n. 2.Note 90 · Cette absurdité a frappé quelques écrivains qui, n’osant d’ailleurs pas révoquer en doute le témoignage de Grégoire, ont essayé de l’atténueNote 91 · Ci-dessus p. 245 et suiv.Note 92 · On ne peut plus que sourire aujourd’hui en voyant de quelle manière les apologistes, embarrassés par cette légende dont le caractère leur écNote 93 · La loi salique prévoit et punit le cas où on aurait jeté sa victime dans un puits après l’avoir fait périr (XLI, 2 et 4) : il s’agit donc icNote 94 · Eo anno contra Chlodomerem regem Francorum Viseroncia praeliavit, ibique interfectus est Chlodomeres. Marius Avent. a. 524.Note 95 · Agathias, Histor. I, 3 (Bonn).Note 96 · Voici tout ce que Grégoire de Tours trouve à en dire : Chlothacharius vero et Childebertus in Burgundiam dirigunt, Agustidunumque obsedentesNote 97 · V. ci-dessus p. 53.Note 98 · Theodoric weold Froncum. Widsyth o. 24 (Grein-Wülcker, Bibliothek der angelsaechsischen Poesie. Kassel 1883, t. I, p. 2.)Note 99 · Widukind I, 9 (Pertz, Scriptor. III, 420).Note 100 · Hugo Theodoricus iste dicitur, id est Francus, quia olim omnes Franci Hugones vocabantur a suo quodam duce Hugone (Annal. Quedlinburg. dans Note 101 · K. Müllenhoff, Die Austrasiche Dietrichssage.Note 102 · Publié dans le t. III du Heldenbuch de K. Müllenhoff par Jannicke, où il constitue proprement l’introduction du Wolfdietrich B.
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