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Histoire poétique des Mérovingiens

LIVRE III Les derniers Mérovingiens (continued 2)

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D’autre part, aux yeux de Helgaire, la guerre de Saxe dont il est parlé dans la chanson est bien celle que raconte le Liber Historiae. En effet, Helgaire connaît parfaitement le Liber Historiae ; c’est à cet ouvrage qu’il emprunte ses renseignements généraux sur l’histoire des Francs, notamment dans son coup d’œil rétrospectif du chap. 25. Lorsqu’il le trouve en contradiction avec le Vita Columbani, auquel il emprunte également de nombreux extraits, il prend la peine de le noter[656] : preuve d’un sens critique qui s’éveille déjà. Si donc la chanson n’avait pas raconté les mêmes choses que le Liber Historiae au sujet de la guerre de Clotaire en Saxe, n’avons-nous pas le droit de croire que notre auteur noterait le désaccord ? Et si, au contraire, il parle avec un tel ton de certitude de Bertoald, de la victoire du roi franc, et de l’usage qu’il fit faire de son épée, n’est-ce pas parce que tout cela se trouvait dans la chanson aussi bien que dans le Liber Historiae ? Comment d’ailleurs en aurait-il été autrement, puisque le Liber, on l’a vu, n’a pu que reproduire la chanson, et que la chanson ne pouvait raconter autre chose que cela ? Nous devons conclure, par conséquent, que le récit de Helgaire et celui du Liber Historiae nous présentent deux paraphrases différentes de la même source poétique, le Liber racontant le tout, le Vita le rappelant sous forme de résumé.

Il faut cependant noter une différence entre les deux versions. Dans le Liber, les Saxons ont attaqué les Francs à l’improviste, et dans la persuasion que Clotaire était mort : aussi ils sont remplis d’épouvante quand ils apprennent qu’il est encore de ce monde, et qu’il vient d’arriver dans le camp de Dagobert. Dans le Vita, au contraire, ils ont provoqué Clotaire en lui faisant parvenir un message outrageant. De plus, dans le Liber, Bertoald n’est que le duc des Saxons, tandis que dans le Vita, il est leur roi. Le sujet a donc été altéré depuis le moment où il a été analysé dans le Liber, et des motifs nouveaux y ont été ajoutés, preuve que la chanson a joui d’une existence assez longue, et d’une véritable popularité.

Quelle est maintenant l’historicité de notre récit ? Nous l’avons déjà vu : les dangers courus par Dagobert et le duel entre Clotaire et Bertoald sont incontestablement du domaine de la fiction épique. Mais le cadre dans lequel sont placés ces intéressants récits, je veux dire l’histoire de la guerre de Clotaire II contre les Saxons, doit-elle aussi être regardée comme fictive et écartée de l’histoire ? Après de longues hésitations, et après avoir soumis cette question à un minutieux examen, j’ai brûlé les pages dans lesquelles je la résolvais d’une manière négative, et je me suis rallié à l’opinion de M. Rajna, qui admet ici un transfert épique causé, comme presque toujours, par l’identité des noms[657]. Le chant que nous venons d’analyser a raconté sous le nom de Clotaire II, en les embellissant, des événements qui se sont passés sous le règne de Clotaire I : telle est la conclusion à laquelle je suis arrivé sur les pas de mon savant collègue italien, et à laquelle j’espère rallier aussi mes lecteurs.

D’abord, en dehors du Liber Historiae et du Vita Chilleni, qui ont puisé l’un et l’autre à des sources épiques, et qui ont d’ailleurs écrit, l’un à cent, l’autre à deux cents ans de distance, aucun document ne mentionne une guerre de Clotaire II contre les Saxons. Frédégaire, qui est pour le règne de ce prince et de son successeur une source historique de premier ordre, ne se borne pas à ignorer totalement cette prétendue expédition ; il donne par anticipation un démenti à ceux qui la racontent, en affirmant que, devenu maître de l’Austrasie et de la Burgondie, Clotaire II les gouverna heureusement pendant seize années, et vécut en paix avec tous ses voisins[658]. Voilà un témoignage qui ne laisse aucune place pour une guerre de Saxe sous Clotaire II. Un événement de cette importance n’aurait certes pas échappé à Frédégaire, qui écrivait peu d’années après la mort de Clotaire II et qui raconte tout ce qu’il sait : et, à supposer qu’il l’eût omis, par quelle autre voie la connaissance en serait-elle arrivée à l’auteur du Liber Historiae et à celui du Vita Chilleni ? Encore une fois, par la tradition épique seule, c’est-à-dire précisément par un témoignage qui ne prouve rien en matière d’histoire, aussi longtemps qu’il n’est pas corroboré par un témoignage d’autre nature.

Mais il y a plus. Non seulement le récit du Liber et du Vita manque de preuve, mais il y a de fortes présomptions pour croire qu’il n’est qu’un remaniement de l’histoire d’une des deux guerres de Saxe de Clotaire I.

Nous avons vu plus haut que cette guerre a fait certainement le sujet de chants épiques, et que la couleur de ceux-ci s’est déjà répandue sur la narration, d’ailleurs exacte, que Grégoire de Tours nous en a laissée[659]. Nous y avons surtout constaté une tendance déjà accentuée à transformer en victoire la défaite subie par le roi franc. Et cette tendance, chose curieuse, se remarque également dans la chronique de Marius d’Avenches et dans l’appendice de celle de Marcellin. Je dirai plus : ces deux derniers auteurs, confondant les deux expéditions de Clotaire entre elles et négligeant les détails essentiels, arrivent à les présenter comme des campagnes victorieuses et ne semblent pas se douter que les Francs aient jamais subi un désastre en Saxe. Qu’est-ce à dire, sinon que l’élaboration épique de cette histoire a commencé de fort bonne heure, et que Marius ainsi que le continuateur anonyme de Marcellin en ont même accueilli une version plus stylisée déjà que celle de Grégoire ? Car de supposer que ce dernier, ou la source orale consultée par lui, auraient transformé en défaite le récit d’une victoire des armées franques, cela serait de toute invraisemblance, et je ne crois pas qu’une idée semblable vienne à aucun critique. Force nous est donc de conclure que, conformément aux lois de l’épopée, l’histoire de la guerre malheureuse de Clotaire I en Saxe a fait de bonne heure l’objet de chants populaires, qui l’ont insensiblement transformée en une éclatante victoire. Et si, comme cela me paraît indubitable, il a existé au VIIe siècle un chant de ce genre, il est certain qu’il a dû s’appliquer à Clotaire II en vertu de l’identité des noms, et de l’impossibilité pour le public de distinguer l’un des rois de l’autre par un signe mnémonique quelconque[660]. Donc, ou bien il n’y a pas eu de chant sur la guerre de Saxe de Clotaire I — et il paraît bien qu’il y en a eu — ou bien ce chant a été appliqué à Clotaire II. Une telle conclusion me semble s’imposer. Ajoutons qu’il n’est pas difficile de retrouver, dans l’histoire mise sous le nom de Clotaire II, un trait qui révèle celle de Clotaire I. D’après la version du Vita, c’est à Clotaire lui-même que les envoyés saxons apportent le message insolent de leur maître ; or, cela ne se pouvait, puisqu’ils n’avaient pour voisin que l’Austrasie, et que l’Austrasie était sous l’autorité de son fils Dagobert[661]. Ce trait, que la chanson du VIIe siècle a conservé par mégarde, est parfaitement vraisemblable tant qu’il s’agit de Clotaire I, mais il devient contradictoire si le récit s’applique à Clotaire II.

Le travail de contamination et de fusion paraît d’ailleurs avoir commencé assez tôt. Parlant de l’expédition de Clotaire I en Saxe, qu’il rapporte inexactement à l’année 553, le continuateur de Marcellin dit que les rebelles furent domptés sur les bords du Wéser[662]. Aucune de nos sources écrites ne nous a conservé ce détail. D’autre part, nous voyons par les versions poétiques sur la guerre de Clotaire II que l’engagement avec l’ennemi a eu lieu sur les bords du Wéser. Cette circonstance ne doit pas être fortuite : j’y vois, au contraire, une preuve de plus que ce que la bouche populaire racontait de Clotaire I a passé dans la légende de Clotaire II. Aller plus loin, et rechercher la raison de l’introduction de Dagobert dans le récit me semble un travail aussi téméraire que peu fructueux : nous connaissons trop peu l’histoire du temps pour pouvoir dire quelle circonstance aujourd’hui oubliée a dû motiver les changements subis par la légende. Peut-être les principaux traits de la chanson étaient-ils déjà constitués à l’époque où elle n’était appliquée qu’à Clotaire I, et Dagobert n’est-il que le prête-nom d’un des fils de ce roi, de Sigebert, par exemple, qui devait lui succéder en Austrasie. Dans tous les cas, nous avons ici un nouvel exemple, et des plus curieux, de la manière dont l’esprit épique élabore les matériaux qui lui sont fournis par l’histoire.

CHAPITRE IV Derniers accents épiques.

Après Clotaire II, il n’y a plus trace de chants épiques dans nos sources, ou du moins on n’en trouve plus qu’elles aient analysé. Sans doute, il continue de s’en produire, mais ou bien les chroniqueurs les ignorent, ou bien ils ne leur demandent pas de renseignements sur des personnages et sur des faits qu’ils connaissent sans leur secours. C’est la notoriété publique désormais qui leur fournit leurs données. Tout le monde est au courant des événements du jour et de la veille, et peut les raconter avant qu’il y ait des chansons pour les célébrer. Il y a une mémoire publique qui est le réservoir commun où viennent puiser le poète et le chroniqueur. Seulement, il faut remarquer que cette mémoire est épique elle-même, c’est-à-dire qu’elle garde moins les faits que les impressions, et qu’elle obéit aux lois de l’imagination et non aux exigences de la science historique. Elle ne retient que quelques traits saillants des événements, de préférence ceux qui ont un caractère dramatique et pittoresque, et laisse les autres dans l’ombre sans se préoccuper de leur degré d’importance. L’histoire telle qu’elle s’en souvient n’est nullement l’histoire telle qu’elle s’est passée. Un triage s’est fait, qui a éliminé toutes les données pour lesquelles l’âme populaire n’a pas d’intelligence. Il n’est resté que les éléments susceptibles de subir l’action transformante du génie poétique. Et l’ensemble de ces éléments constitue la source exclusive où les chroniqueurs vont puiser leurs renseignements oraux.

Si nous passons en revue les récits de nos chroniqueurs à partir du point où on n’y peut plus démêler l’influence des chants épiques, nous y constaterons sans peine la réalité du triage dont il vient d’être question. Chacun des faits racontés, pris isolément, a gardé son caractère historique ; mais l’ensemble, par là même qu’il constitue un choix fait par l’imagination, a une couleur plutôt poétique. Le dessin est encore celui de l’histoire ; la couleur est celle de la poésie.

Voici, par exemple, dans le Liber Historiae, le roi Dagobert qui s’offre à l’admiration du lecteur. C’est le roi vaillant par excellence, le vrai soutien des Francs, le sévère justicier, le grand bienfaiteur des églises. La paix règne dans tout son royaume, protégé par sa forte épée. Le bruit de sa gloire retentit parmi les nations, et il inspire la terreur à tous ses voisins. Néanmoins, il est pacifique et bienveillant, et il règne sur le peuple franc comme un nouveau Salomon. Lorsqu’il meurt, il est universellement pleuré de ses sujets, et la voix des regrets populaires se fait entendre autour de sa tombe[663].

Ce portrait ne contient, à proprement parler, aucun élément qu’il faille regarder nécessairement comme épique, et toutefois, qui ne voit à quel point il est idéalisé ? Aucun des traits qui caractérisent la physionomie individuelle n’y est conservé ; tous ceux, au contraire, avec lesquels on peut tracer la figure du roi juste et sage s’y retrouvent. Ce n’est pas le portrait d’un souverain des Francs du VIIe siècle qui est peint ici : c’est le type du roi. Son vrai nom n’est pas Dagobert, c’est Salomon.

Mais ce type du monarque, obtenu par l’élimination de tout ce qui est personnel ou individuel, n’est lui-même que l’élaboration d’un ensemble de matériaux recueillis par une plume contemporaine, et triés sous l’influence de l’imagination épique. Ces matériaux, nous les retrouvons dans les pages que Frédégaire a consacrées au règne de Dagobert I. Ce roi a produit sur le chroniqueur, ou du moins sur ses bailleurs de renseignements, une impression profondément épique. Il est pour eux, si l’on peut ainsi parler, le monarque par excellence. Lorsqu’il entre en Burgondie, il frappe de terreur les grands, tant ceux du clergé que les laïques ; par contre, son arrivée comble de joie les pauvres et les affamés de justice. A Langres, il fait éclater sa haute impartialité vis à vis des grands et des petits. Inaccessible à la corruption, le roi ne fait aucune acception de personnes ; la justice seule règne avec lui, et c’est ainsi qu’il se rend agréable au Très Haut. A Dijon, à Saint-Jean de Losne, à Châlons-sur-Saône, il déploie la même fermeté et la même grandeur d’âme. Le sommeil n’approche pas de ses paupières et la nourriture ne restaure pas ses membres, tant il est passionnément préoccupé de faire droit à tous, afin que personne ne sorte de sa présence sans avoir obtenu justice. Son règne est heureux et prospère : de sages conseillers, Arnulf et Pepin, en rehaussent l’éclat ; il est aimé de ses peuples, et sa gloire retentit sur toutes les lèvres[664]. Au dehors, il inspire une telle crainte que les peuples se soumettent spontanément à lui, ou l’appellent à leur secours quand ils sont attaqués. Pas un des rois francs ses prédécesseurs ne l’a égalé en gloire. Tel est ce souverain qui fait l’orgueil de l’Austrasie. Mais dès que, devenu par la mort de Clotaire II maître de tout l’empire franc, il met le pied sur le sol de la Neustrie corrompue, dont il s’éprend et où il veut fixer sa résidence, il tombe dans une irrémédiable et honteuse décadence. Il oublie cet amour de la justice qui l’animait autrefois, il se met à dépouiller l’Église et ses leudes pour remplir ses trésors, il se livre à la volupté, il a trois reines et une multitude de concubines. Son cœur reste bon, il est vrai, et sa main aime encore à s’ouvrir pour les malheureux, mais la cupidité maudite n’a-t-elle pas terni toutes ses qualités, et peut-on espérer pour lui le royaume éternel ?[665]

Ce portrait en partie double est stylisé, c’est incontestable, et bien que le nom de Salomon ne soit pas prononcé, il est manifeste que c’est le souvenir de ce roi qui a flotté devant l’esprit du chroniqueur au moment où il esquissait la figure de Dagobert. C’est donc sous la dictée de l’imagination qu’il a écrit ces lignes, dans lesquelles on pourra ne relever aucun détail qui ne soit historique, bien que, pris dans son ensemble, le tableau donne l’idée d’une figure obtenue grâce à un vrai travail de sélection épique.

Je crois devoir insister sur cette distinction entre l’impression que les faits historiques ont laissée, et l’élaboration dont ils ont été l’objet de la part du génie épique. Elle est particulièrement reconnaissable ici. Si le portrait de Dagobert qui vient de passer sous nos yeux atteste la vivacité de l’impression, la narration elle-même établit d’une manière non moins certaine la conformité stricte du récit à la réalité. Et cependant, il y a dans l’histoire de Dagobert I des épisodes qui semblaient appeler en quelque sorte l’imagination populaire. Tel est, par exemple, celui des Bulgares massacrés en Bavière par ordre du roi. Ces barbares s’étaient réfugiés, au nombre de neuf mille, sur le territoire de l’empire franc, pour échapper aux Avares qui leur avaient infligé une sanglante défaite. Dagobert ordonna d’abord aux Bavarois de leur accorder l’hospitalité, puis, sur le conseil des Francs, il commanda de les massacrer tous avec leurs femmes et leurs enfants, chose d’autant plus facile que ces malheureux étaient dispersés et sans défiance. Frédégaire, et à sa suite le Gesta Dagoberti[666], racontent avec une crudité naïve cette histoire flétrissante pour leur héros : ils ne blâment pas le vil expédient auquel il recourt pour se débarrasser d’hôtes encombrants, mais ils ne font rien non plus pour en diminuer l’odieux, preuve qu’ils se tiennent encore sur le terrain de l’histoire pure. Si la légende avait passé par là, elle nous aurait présenté les choses bien autrement : les Bulgares seraient devenus d’injustes envahisseurs, ou bien encore des hôtes perfides qui auraient récompensé par la plus noire trahison l’hospitalité du roi ; leur massacre aurait été célébré comme une mesure de légitime défense et comme un triomphe remporté sur d’injustes agresseurs. Le récit de Frédégaire, on le voit, est antérieur à toute germination poétique du sujet, et la figure la plus épique peut-être des Mérovingiens est aussi celle qui, dans sa chronique, porte le moins le reflet de l’épopée.

Qu’on ne s’étonne pas de cette qualification que je viens d’appliquer au personnage en question. Bien que tout témoignage positif me fasse défaut pour étayer mon affirmation, je n’hésite pas à répéter qu’à mon sens Dagobert I a été le centre de l’épopée mérovingienne. S’il n’a été donné à aucun roi de sa dynastie d’avoir aux yeux de ses sujets le prestige éclatant dont il est revêtu dans nos chroniqueurs, il en faut conclure qu’aucun d’eux n’a dû occuper une place aussi brillante que la sienne dans l’épopée nationale. Et plus d’un indice nous permet de croire qu’il en a été réellement ainsi. D’abord la mention qui est faite de lui dans le chant sur la guerre de Clotaire contre la Saxe. Nous avons vu que, selon toute apparence, il s’agit là d’une guerre de Clotaire I, attribuée à Clotaire II en vertu d’un simple transfert épique, et que, par conséquent, Dagobert I n’a pu y jouer aucun rôle. Si donc il y a été introduit en dépit de l’histoire, c’est évidemment à cause de sa haute signification de héros d’épopée. D’autre part, nous rencontrons dans l’épopée carolingienne certains traits dont l’histoire de Dagobert nous offre la forme la plus ancienne, preuve qu’ils ont dû être racontés de lui avant de se voir, par la suite des temps, attribués à d’autres héros. Il en est ainsi notamment pour le curieux épisode raconté dans le Floovant, chanson de geste du XIIe siècle. D’après ce poème, Floovant, fils de Clovis, par pure espièglerie d’adolescent, s’est avisé un jour, pendant que le duc Sénéchal, son gouverneur, était endormi, de lui couper la barbe. Or, on ne pouvait faire de plus mortelle injure à un Franc que de le défigurer ainsi et de le livrer à la risée publique. Le malheureux alla se plaindre amèrement à Clovis, et le roi irrité voulut mettre à mort le fils coupable : il ne céda qu’à grand’peine aux sollicitations de la reine sa femme, et consentit à commuer la peine en un exil de sept années.

Cet épisode, comme MM. Guessard et Michelant le montraient dès 1859[667], et comme, depuis lors, l’ont prouvé MM. Gaston Paris[668], A. Darmesteter[669] et Rajna[670], n’est autre chose qu’une version nouvelle et peu altérée d’un récit qui figure déjà dans le Gesta Dagoberti. Le voici dans le texte de ce document :

« Dagobert croissait en vertu comme en âge, et il donnait par ses actions l’espérance qu’on trouverait en lui un excellent roi. Son père Clotaire avait choisi, pour traiter les affaires sous ses ordres, un certain Sadrégisile, d’une fidélité éprouvée, à ce qu’il croyait, et lui avait confié notamment le duché d’Aquitaine. Celui-ci, enorgueilli d’une si grande dignité, et travaillé soit par cet orgueil, soit par quelque espoir de posséder lui-même le royaume, souffrait impatiemment les heureux progrès de Dagobert, fils du roi. Quoiqu’il fît semblant de lui porter beaucoup d’amour, il ne put cacher longtemps ce qu’il méditait. Mais comme, craignant le roi Clotaire, il n’osait laisser éclater tout haut ses sentiments, sa secrète inimitié ne parut d’abord que par ses mépris répétés envers le fils du roi. Il alléguait pour excuse la jeunesse de celui-ci, disant qu’il ne fallait pas qu’un esprit encore inexpérimenté pût devenir insolent par la soumission des grands du royaume, ni que l’exercice d’un pouvoir acquis de trop bonne heure détournât le jeune homme du travail et de l’étude. On rapporta à Dagobert ce que faisait et disait cet homme ; il s’était déjà aperçu lui-même de son inimitié, et par les paroles des autres il en fut tout à fait convaincu. Mais, ne pouvant le remettre aussitôt dans le devoir, il jugea qu’il fallait attendre une occasion pour examiner avec soin la chose, et faire subir à son rival le châtiment qu’il méritait. Un certain jour, Clotaire partit pour la chasse et s’en alla fort loin. Dagobert et le duc Sadrégisile restèrent à la maison. Alors Dagobert, ayant trouvé l’occasion qu’il désirait, manda le duc auprès de lui et l’invita à prendre son repas avec lui. Celui-ci, ne soupçonnant nullement ce qui devait arriver, commença à le traiter légèrement, et ne rendit point à son seigneur futur, que dis-je, à celui qui était déjà son seigneur, les honneurs qui lui étaient dus. Dagobert lui présenta la coupe trois fois, et cet homme, méritant de subir en ce jour la peine de ses précédentes insolences, la repoussa comme si elle lui eût été offerte, non par son seigneur, mais par un compagnon et à mauvais dessein. Alors Dagobert commença à l’accuser d’être infidèle envers son père, de le traiter lui-même en rival, de se montrer ennemi de ses compagnons, ajoutant qu’il ne fallait pas supporter longtemps les outrages d’un serviteur, ni tarder à venger ses injures, de peur que tant d’orgueil ne fût quelque jour poussé à l’excès ; il le fit aussitôt battre de verges et le déshonora en lui faisant couper la barbe, ce qui était alors le plus grand affront. Ainsi cet homme qui s’était imaginé que, par une longue suite de prospérités, il deviendrait roi, apprit tout à coup combien il était loin de ce haut rang.

« Au retour de Clotaire, Sadrégisile, déshonoré par ces affronts, se présente devant lui et lui raconte en pleurant ce qu’il a souffert, et de la part de qui. Le roi, touché des injures de son duc, et se répandant contre son fils en menaces furieuses, ordonne qu’on le fasse venir vers lui. A cette nouvelle, Dagobert, qui ne devait ni ne pouvait résister, jugea qu’il lui était au moins permis de fuir la colère de son père en se retirant dans l’église des saints martyrs dont j’ai parlé. Il prit donc la fuite vers cet asile, et, poursuivi par son père, se rendit en toute hâte là où s’était réfugié autrefois le cerf que lui-même poursuivait. Ce souvenir lui faisait croire que les saints qui avaient repoussé les chiens de leur sanctuaire le protégeraient aussi contre le courroux du roi, et l’événement ne trompa point son espérance[671]. »

La ressemblance, on le voit, est frappante. Dans les deux récits, il y a un fils de roi qui outrage mortellement le favori de son père ; dans chacun, le caractère spécial de l’outrage est le même ; et, enfin, de part et d’autre, le monarque irrité se propose de tirer un châtiment exemplaire du coupable, qui n’est sauvé que grâce à des circonstances spéciales. On ne pourra certes pas soutenir que l’épisode de Floovant soit tiré du Gesta Dagoberti : les divergences des deux récits sont trop nombreuses : le nom du jeune prince, de son père, de sa victime, la raison de l’insulte, la manière dont le coupable échappe au châtiment, tout diffère et atteste que le poète du Floovant s’est inspiré d’une autre source. Et cette source ne peut être que la tradition populaire, à laquelle avait déjà puisé l’auteur du Gesta Dagoberti lui-même.

Mais quelle est, dans ce cas, la plus ancienne des deux versions, et qui, du fils de Clovis ou du fils de Clotaire II, y a été célébré le premier ? On ne peut pas nier que la version qui met en scène Dagobert I ait pour elle le privilège d’une antériorité considérable, puisqu’elle n’a pas été rédigée plus tard que 835[672]. Si Dagobert n’était devenu le héros de l’aventure que par suite d’un transfert épique en vertu duquel il aurait été substitué à un prince de l’âge précédent, ce transfert épique aurait fait totalement disparaître le nom et la personnalité de ce dernier, et on ne peut pas admettre qu’ils se fussent conservés jusqu’au XIIe siècle à côté de la version qui faisait intervenir Dagobert. D’aucune manière donc, nous ne sommes autorisés à croire que l’auteur du Floovant aurait possédé, au XIIe siècle, la forme primitive d’une légende qui aurait été altérée dès le IXe : de pareils phénomènes de conservation ne se produisent jamais, et le transfert épique, une fois accompli, ne retourne pas sur ses pas. D’ailleurs, le Floovant de la Chanson de Geste peut fort bien se ramener à Dagobert, avec qui il a en commun non seulement l’exploit de la barbe coupée, mais encore les combats contre les barbares de l’autre côté du Rhin ; quant à son nom, ce n’est qu’un appellatif tellement vague qu’il peut être attribué à n’importe quel prince mérovingien. Floovant, en effet, comme l’a montré M. Gaston Paris, n’est autre chose que Chlodoving, forme patronymique signifiant descendant de Clovis[673]. Je crois donc que l’auteur du Floovant a puisé à une source contenant une version déjà altérée de l’épisode rapporté dans le Gesta Dagoberti[674].

Je crois aussi que la substitution de Clovis à Clotaire II comme père du héros est d’ordre purement littéraire, et que la tradition populaire en est bien innocente. Je m’abstiens d’ailleurs de tout jugement sur l’authenticité de l’épisode, qui est probablement inventé[675]. Si je devais dire toute ma pensée, j’avouerais que je le considère comme un motif poétique d’abord très indépendant de l’histoire de Dagobert, et qui, par la suite, n’y a été introduit qu’en vertu de la tendance constante des légendaires à mettre un nom connu sur les aventures qu’ils racontent.

Ce n’est pas tout. Il est un événement du règne de Dagobert I qui, tout en gardant une allure foncièrement historique dans Frédégaire, a certainement inspiré les chants nationaux, et a même fini par devenir le vrai noyau de l’épopée française : je veux parler de son expédition contre les Basques rebelles.

« La quatorzième année du règne de Dagobert, les Vascons se soulevaient violemment et faisaient de fréquents pillages dans le royaume franc qu’avait possédé Charibert. Le roi fit mettre en campagne toute l’armée du royaume des Burgondes, et en donna le commandement au référendaire Chadoindus, qui, du temps du roi Théodoric, avait fait preuve de sa valeur dans un grand nombre de combats. Celui-ci partit pour la Vasconie avec onze ducs[676] qui commandaient l’armée en sous-ordre, à savoir Arimbert, Amalgar, Leudebert, Wandalmar, Walderic, Ermeno, Barontus, Chairaard, tous de race franque, Chramnelen, de race romane, le patrice Willibald, de race burgonde, et Aigyna, de race saxonne, sans compter des comtes qui n’étaient pas sous l’autorité d’un duc. L’armée des Burgondes s’étant répandue par toute la Vasconie, les Vascons, descendant du haut de leurs rochers et de leurs montagnes, se hâtèrent à la guerre. La lutte ayant commencé, ils tournèrent le dos, selon leur usage, en voyant qu’ils allaient être vaincus, et se réfugièrent dans les gorges des Pyrénées où ils se tinrent cachés dans des endroits très sûrs au milieu des rochers. L’armée franque, les suivant à la trace sous le commandement de ses ducs, les vainquit, leur prit quantité de captifs, en tua un grand nombre, brûla leurs maisons, et s’empara de tous leurs biens. Enfin les Vascons, accablés et domptés, demandèrent leur pardon et la paix aux ducs ci-dessus nommés, promettant de se présenter par devant le glorieux roi Dagobert, de se livrer en son pouvoir et de faire tout ce qu’il leur ordonnerait. Cette armée serait retournée heureusement et sans dommage dans son pays, si le duc Arimbert n’eût été, par sa négligence, tué avec les seigneurs et les nobles de son armée par les Vascons dans la vallée de la Soule. L’armée des Francs, qui était allée de Burgondie en Vasconie, la victoire remportée, rentra chez elle[677]. »

Il n’est pas douteux, comme on l’a déjà fait observer à plusieurs reprises[678], que cet épisode dramatique, qui semble avoir très particulièrement intéressé Frédégaire, puisqu’il le raconte avec un détail inusité, n’ait été, peu de temps après lui, et peut-être de son vivant, le sujet d’un chant populaire. Et ce chant paraît avoir fourni un de ses éléments principaux au chant de Roncevaux, avec lequel il se sera fondu selon la loi du transfert épique dès que le désastre de 778 eut été connu. En effet, ni la Vie de Charlemagne par Eginhard, ni les Annales mises sous le nom du même auteur, ne nous parlent de douze chefs qui auraient commandé l’armée de Charlemagne[679], et pourtant, ces douze chefs font, si je puis ainsi parler, partie intégrante de la donnée traditionnelle qui sert de base au poème de Roland à Roncevaux. Pourquoi, si ce n’est pas parce qu’ils figuraient déjà dans une précédente histoire de désastre subi dans les Pyrénées, c’est-à-dire dans le chant qui célébrait la défaite glorieuse des douze pairs de l’armée mérovingienne ? La preuve qu’il en est ainsi, c’est que les douze pairs n’apparaissent primitivement que dans la seule Chanson de Roland, à l’exclusion de tous les autres poèmes consacrés au règne de Charlemagne. Bien plus, si nous en croyons la Karlamagnussaga, qui certainement est ici l’écho de quelque voix plus ancienne, les douze pairs ont été choisis par Charlemagne au début de l’expédition, d’où il résulterait à l’évidence qu’ils n’ont pu figurer dans aucun autre épisode de l’histoire traditionnelle de ce grand roi, attendu qu’ils doivent périr à la fin de cette même expédition. Il est donc établi que les douze pairs forment, dans le cycle carolingien, un élément adventice qui y a été introduit par la poésie, et nullement fourni par l’histoire. Si, par la suite, ils trouvèrent encore une certaine place dans d’autres chansons de geste, d’ailleurs peu nombreuses, c’est parce que les auteurs de ces poèmes les ont empruntés à la Chanson de Roland, la seule où ils soient chez eux, si je puis ainsi parler[680].

Tout donc nous montre que, malgré le silence de nos sources, Dagobert a dû occuper une grande place dans les souvenirs épiques de son peuple. Il a été, si je puis ainsi parler, le Charlemagne de l’épopée mérovingienne. Après l’apparition du grand empereur carolingien, la légende du fils de Clotaire II semble être venue, obéissant à la loi du transfert, se confondre avec la sienne. Néanmoins, le nom de Dagobert survécut longtemps encore, sinon dans les chants populaires, du moins dans les traditions ecclésiastiques. Un grand nombre de monastères lui attribuaient leur fondation[681], et, s’il faut en croire un chroniqueur normand du XIIe siècle, les Francs de cette époque connaissaient parfaitement l’histoire de sa vie[682].

Il est un autre épisode de la chronique de Frédégaire où, dans un exposé rigoureusement historique d’ailleurs, apparaît mieux encore l’impression épique qui devait déterminer, peu de temps après, l’éclosion de véritables chants. Les événements dont je veux parler se sont passés en 642 ; ils étaient donc récents pour l’interpolateur qui, vers le milieu du VIIe siècle, a ajouté à la chronique de Frédégaire le chapitre où ils sont racontés[683]. Aussi n’avons-nous aucune raison de suspecter la véracité de la page suivante :

« La huitième année du règne de Sigebert, Radulf, duc de Thuringe, s’étant révolté contre lui, Sigebert fit convoquer pour la guerre tous les leudes d’Austrasie. Ayant passé le Rhin avec une armée, il fut joint par tous les peuples de son royaume qui habitaient au-delà de ce fleuve. A la première rencontre, les troupes de Sigebert défirent et tuèrent un fils de Chrodoald nommé Faro, qui s’était uni avec Radulf ; on réduisit en captivité tous les soldats de Faro qui échappèrent à la mort. Tous les grands et les soldats se jurèrent réciproquement que personne n’accorderait la vie à Radulf ; mais cet engagement n’eut aucun effet. Sigebert, ayant passé avec son armée la forêt de Buchonie, s’avança promptement dans la Thuringe. De son côté, Radulf établit son camp sur une colline aux bords de l’Unstrut en Thuringe, et, ayant rassemblé de toutes parts autant de troupes qu’il put, il se retrancha dans ce camp pour s’y défendre avec les femmes et les enfants. Sigebert, arrivé avec son armée, fit entourer le camp de toutes parts. Radulf, en dedans, se prépara à résister avec vigueur, mais le combat s’engagea sans prudence. La jeunesse du roi Sigebert en fut la cause, les uns voulant combattre le même jour, les autres attendre le lendemain, et les avis demeurant ainsi fort divisés. Ce que voyant, les ducs Grimoald et Adalgise, qui pressentaient du danger pour Sigebert, le gardèrent avec grand soin. Bobon, duc d’Auvergne, avec une partie des troupes d’Adalgise, et Aenovale, comte du Sundgau, avec les gens de son pays, et beaucoup d’autres corps de l’armée, s’avancèrent aussitôt à la porte du camp pour attaquer Radulf. Mais Radulf, en intelligence avec quelques ducs de l’armée de Sigebert, sachant qu’ils ne voulaient pas se jeter sur lui avec leurs troupes, sortit par la porte du camp, et se précipitant avec ses guerriers sur l’armée de Sigebert, en fit un carnage extraordinaire. Les gens de Mayence trahirent dans ce combat : on rapporte qu’il périt un grand nombre de milliers d’hommes. Radulf, ayant remporté la victoire, rentra dans son camp. Sigebert, saisi, ainsi que ses fidèles, d’une douleur extrême, restait assis sur son cheval, pleurant abondamment et regrettant ceux qu’il avait perdus. Le duc Bobon, le comte Aenovale, d’autres nobles et braves guerriers, et la plus grande partie de l’armée qui les avait suivis à ce combat, avaient été tués à la vue de Sigebert. Frédulf, domestique qu’on disait ami de Radulf, périt également la nuit suivante. Sigebert demeura avec son armée sous ses tentes, non loin du camp ennemi. Le lendemain, voyant qu’il ne pouvait rien contre Radulf, il lui envoya des messagers, afin de pouvoir repasser le Rhin en paix. Sigebert, s’étant accordé avec Radulf, retourna dans son pays avec ses troupes[684]. »

Est-il besoin de démontrer l’impression profondément épique que les événements ici racontés ont dû faire sur l’esprit des contemporains ? Toutes les lignes de notre écrivain la trahissent : cette tristesse de l’accent, ces parenthèses toutes poétiques qui apprécient les faits et en prédisent les résultats (sed haec promissio non sortitur effectum — sed hoc prilio sine consilio initum est — haec adoliscencia Sigyberti regis patravit), ces images qui peignent la situation et qui semblent recueillies sur place : Bobon d’Auvergne combattant avec son peuple à la porte du camp ennemi, la plupart de ces braves périssant sous les yeux de Sigebert, ce jeune roi à cheval, pleurant sur la mort de ses fidèles, Adalgisile et Grimoald lui servant de gardes du corps pendant toute la bataille, voilà autant de traits pittoresques et frappants qui ont été vus par le peuple, et communiqués par lui au chroniqueur. Et surtout, le grand, l’éternel motif qui se rencontre dans l’histoire de toutes les défaites reparaît ici avec éclat : le jeune roi franc a été trahi ! L’ennemi avait des intelligences avec plusieurs ducs de l’armée franque, et, tout spécialement, les gens de Mayence ont manqué à leur devoir : Macancinsis hoc prilio non fuerunt fedelis ! Vraie ou fausse, cette accusation, qui a passé inaperçue des historiens, a ouvert aux poètes un domaine presque infini : c’est, en effet, la trahison des Mayençais qui, chantée et prodigieusement grossie par la voix populaire, est devenue le noyau de la geste de Mayence, c’est-à-dire de la geste des traîtres ! Si, pendant des siècles, l’épopée carolingienne a flétri avec une patriotique indignation le nom des Mayençais, n’en cherchez pas la raison ailleurs que dans le fait obscur dont une ligne de Frédégaire nous a seule gardé le souvenir historique. Là est le germe épique d’où est sorti, avec une frondaison opulente et touffue, le vaste arbre généalogique d’une lignée de perfides et de rebelles, parmi lesquels apparaît Ganelon, le traître par excellence, le vrai Judas de son peuple !

Ainsi, ce sont deux batailles malheureuses, à peu près oubliées par l’histoire, mais dont le cuisant souvenir n’a cessé d’obséder l’imagination populaire, qui ont donné à l’épopée française, l’une sa figure la plus aimée, l’autre son type le plus odieux. Et ce sont deux événements arrivés dans le siècle du Charlemagne mérovingien qui, en se combinant, sous l’action de l’imagination poétique, avec l’histoire plus récente du désastre de Roncevaux, ont formé le vivant et fécond noyau de l’épopée carolingienne. Toute la figure prise par l’histoire qui est le sujet de la Chanson de Roland s’explique, en effet, par la combinaison légendaire de trois thèmes : la défaite de l’Unstrut, celle de la Soule et celle de Roncevaux. Si la poésie a gardé cette dernière localité pour théâtre de l’événement, c’est non seulement parce qu’elle avait été celui du plus récent de ces épisodes, mais encore parce que l’imagination française était plus familiarisée avec les vallées du midi de la Gaule qu’avec les rives lointaines du fleuve au nom barbare. Dès lors, la trahison des Mayençais a dû également être transportée dans les gorges des Pyrénées, et c’est sur eux, ou, pour mieux dire, sur l’un d’eux (l’épopée ne connaissant que des individus déterminés) qu’est venue retomber la responsabilité de la mort de Roland, le héros carolingien. Enfin, pour augmenter l’infamie de la trahison et l’intérêt du public pour la victime, l’épopée a de plus établi entre Ganelon et Roland le lien de parenté que nous savons. Tel est l’ensemble des opérations auxquelles s’est livré le génie épique pour aboutir finalement à mettre sur pied les héroïques figures de la Chanson de Roland. Long et fructueux labeur, dont les points de départ et d’arrivée sont d’un côté deux sèches notices écrites en un latin barbare au VIIe siècle, et, de l’autre, le poème le plus admirable que nous ait légué le moyen âge.

En continuant cette revue, je remarque dans Frédégaire un autre passage encore où est relaté un événement bien fait pour inspirer la poésie épique : je veux parler de son récit du combat livré sous les murs d’Autun entre Flaochat, maire du palais de Burgondie, et Willehad, patrice du même pays. Cette lutte sanglante, dont la description remplit le dernier chapitre de sa chronique, et dont les deux acteurs principaux semblent lui avoir inspiré aussi peu de sympathie l’un que l’autre, Frédégaire nous la décrit dans une de ses pages les plus dramatiques, avec la netteté de dessin et la vivacité de couleur qui attestent un témoin placé à un bon poste d’observation. J’y relève surtout un épisode curieux et presque homérique. Au cours de la bataille, le Franc Berthar, qui combattait dans les rangs de Flaochat, apercevant parmi les ennemis le Burgonde Manaulf, qui avait été son ami, et qui était sur le point de succomber avec les siens, lui cria : « Viens sous mon bouclier, et je te délivrerai de ce péril. » Mais, comme il élevait son bouclier pour en couvrir son ami, celui-ci lui donna un coup de son glaive dans la poitrine, et tous les compagnons de Manaulf fondirent à la fois sur le téméraire et généreux Berthar, qui s’était trop avancé et qui fut blessé grièvement. Alors Chaubedo, son fils, le voyant en danger de mort, accourut, renversa d’un coup d’épée Manaulf et tua les autres agresseurs, et c’est ainsi qu’en fils fidèle, avec l’aide de Dieu, il arracha Berthar à la mort. Il y avait là un bien beau sujet pour la poésie épique, et je serais bien étonné qu’elle n’en eût tiré aucun parti.

Nous pouvons donc conclure que Frédégaire écrit et achève son œuvre dans un milieu profondément remué par l’imagination épique, et qui devait l’être encore plusieurs siècles après lui. Les événements dont le récit occupe ses dernières pages ont été chantés par la voix populaire en même temps que racontés par la plume du chroniqueur. Si celui-ci n’a pas recouru aux productions du génie populaire, c’est qu’il disposait de moyens d’informations plus immédiats, et aussi parce qu’il avait une médiocre entente de la poésie barbare.

Les impressions épiques n’ont pas manqué non plus à l’auteur du Liber Historiae. Sans doute, nous ne les trouvons pas dans les parties de sa chronique où il raconte un passé éloigné, et qui ne sont que le résumé sec et décharné de documents écrits. Il ne faut pas les voir non plus dans certaines traditions qui lui sont propres, et qui ont pour objet l’histoire de son monastère de Saint-Denis. Ce qu’il raconte, par exemple, du crime et de la folie de Clovis II[685] n’appartient en aucune manière à l’épopée : c’est une historiette pieuse qui ne doit avoir guère franchi l’enceinte du monastère, et qui, si elle était arrivée à la popularité, n’aurait jamais inspiré la poésie épique. Et toutefois, bien que vivant au fond du cloître, et à l’écart du milieu où retentit la voix de l’épopée, notre auteur n’a pu se dérober entièrement à cette espèce particulière d’impression que les grands événements de l’histoire font sur les masses populaires. C’est, si l’on me permet de parler ainsi, avec des yeux épiques qu’il a vu les deux grandes figures de son temps, je veux dire ses compatriotes Ebroïn et saint Audoën. Ces deux hommes, remarquables à des points de vue divers, dépassaient de toute la tête la multitude des personnages secondaires qui gravitaient autour d’eux. Audoën était le patriarche de la Neustrie, le plus vénéré de ses pontifes, le plus populaire de ses chefs, et tout nous fait croire qu’il a occupé une grande place dans les affaires publiques de son temps, où il semble être intervenu moins comme le maître auquel on obéit que comme l’oracle auquel on défère. La chronique, muette sur toute chose à cette époque, ne parle guère de lui, mais la multitude des écrits où il est mentionné, et l’accent respectueux avec lequel son nom y est prononcé permettent de suppléer au silence de la chronique et de deviner ce qu’elle ne dit pas[686]. Quant à Ebroïn, il est en quelque sorte la contre-partie du type de saint Audoën. Autant la figure lumineuse de l’évêque est entourée d’hommages, autant les malédictions s’amassent sur celle du maire du palais. C’est un tyran odieux, c’est un scélérat capable de toutes les perfidies, c’est le meurtrier des saints. Il faut voir sous quelles sombres couleurs il est dépeint notamment dans la Vie de saint Léodegar, qui a fixé pour la postérité les traits de ce personnage historique. Et la plupart des hagiographes le traitent avec tout aussi peu de ménagements[687]. Ebroïn était-il réellement, comme ils le soutiennent, le despote inhumain qui ne connaissait ni la justice ni la pitié, et dans la carrière duquel l’histoire ne peut relever que des crimes ? Ou bien cet homme énergique et résolu a-t-il été, comme Brunehaut, calomnié par une aristocratie qui ne pouvait supporter aucune autorité, et qui considérait à l’égal d’un crime toute tentative de mettre une borne à son ambition effrénée ? Il est difficile, en l’absence de données historiques explicites, de se prononcer d’une manière certaine, mais ce n’est pas trop s’aventurer que d’admettre, ici encore, qu’il y a eu de notables exagérations. S’expliquerait-on les relations d’amitié que cet homme chargé de tant d’anathèmes entretint avec saint Audoën, s’il n’avait été autre chose qu’un monstre altéré de sang ?

Il est vrai que ces relations mêmes sont devenues, pour l’imagination populaire, le point de départ d’une de ses plus sombres légendes. Il faut écouter ici le Liber Historiae, dont nous allons avoir à noter la dernière effusion épique.

Après l’assassinat de Childéric II, en 675, les Neustriens, de concert avec saint Léodegar, avaient choisi pour maire du palais Leudesius, fils d’Erchinoald. Ebroïn crut le moment venu de tenter de nouveau la fortune. Sortant du couvent de Luxeuil où les partisans de Childéric II l’avaient enfermé, il reprit le chemin de la Neustrie avec une armée. C’est alors que, selon le Liber Historiae, il aurait envoyé demander conseil à saint Audoën et que le saint lui aurait répondu : « Qu’il te souvienne de Frédégonde. » Ebroïn aurait compris : après avoir mis en fuite l’armée de Leudesius, il lui aurait donné la chasse, se serait emparé des trésors royaux et de la personne du roi lui-même, puis, par de faux serments, il aurait attiré auprès de lui Leudesius et l’aurait fait périr ; saint Léodegar et son frère Gérin auraient subi le même sort[688].

Dans cet exposé historique, le lecteur a déjà mis le doigt sur un épisode qui ne l’est pas : la consultation de saint Audoën. Écrivant à cinquante ans des faits, l’orateur du Liber Historiae ne les connaissait pas d’assez près pour être renseigné sur un détail en soi-même aussi imperceptible que cette consultation. Quel besoin, au surplus, Ebroïn avait-il d’un conseil de saint Audoën, et quelle apparence que, comme le prétend le Liber Historiae, il se fût préoccupé de la manière dont il devait user de sa victoire avant d’être sûr de celle-ci ? Puis, à qui fera-t-on croire que saint Audoën, le personnage le plus vénérable de son temps, eût donné pareil conseil formulé en pareils termes ? Mais qu’Ebroïn ait agi comme si le conseil lui avait été donné ; que l’imagination populaire, révoltée de sa cruauté, n’ait trouvé à lui comparer que l’exécrable Frédégonde, et qu’elle ait, dans une fiction au tour satirique, imaginé de lui faire proposer cette reine comme un modèle à suivre, voilà ce qui se comprend à merveille. Cela étant, et les besoins de la légende exigeant qu’elle nommât le conseiller, où pouvait-elle en trouver un qui fût plus écouté d’Ebroïn que l’archevêque de Rouen ? Il était donc naturel qu’elle amenât ici le nom de ce saint personnage. On ne s’étonnera pas qu’elle ait mis dans sa bouche un conseil aussi atroce : le niveau moral de l’imagination populaire, nous avons eu l’occasion de le constater plus d’une fois, est fort inférieur à celui des saints qui font alors l’éducation des masses, et souvent il est arrivé à l’épopée de leur faire du tort à son insu, en leur attribuant des actes dont l’immoralité lui échappait ou du moins ne la révoltait pas. A ceux qui se refuseraient à admettre cette explication, je suis tenté de dire en modifiant un peu le mot de saint Audoën : « Qu’il vous souvienne de Clotilde ! »[689]

Et si l’on m’accorde que le conseil de saint Audoën au maire du palais n’est autre chose qu’une légende, on ne sera pas embarrassé pour découvrir la catégorie de récits dans laquelle on peut faire rentrer l’épisode. L’histoire d’Ebroïn et d’Audoën, c’est celle de Denys de Syracuse, c’est celle de Tarquin le Superbe et de Sextus Tarquin au siège de Gabies, c’est encore, pour citer un exemple plus récent, celle de Charles d’Anjou et du pape Clément IV. Charles aurait fait demander au pape ce qu’il fallait faire de Conradin de Souabe, devenu son prisonnier, et le souverain pontife lui aurait répondu : Vita Conradini mors Caroli[690].

Je retranche donc tout simplement de l’histoire des Mérovingiens cette anecdote suspecte, qui est d’ailleurs la dernière trace de l’intervention du génie populaire dans ce sujet. A partir de ce moment, les annales du VIIe siècle vont expirer dans le Liber Historiae et dans la continuation de Frédégaire, sans qu’on y rencontre seulement une étincelle de poésie. Les rois mérovingiens ont cessé d’attirer l’attention de leurs peuples, ou, lorsqu’on leur accordera encore de temps en temps un regard, il sera chargé de raillerie et de mépris. La caricature des derniers descendants de Clovis, tracée par la plume d’Eginhard, tel sera l’épilogue de l’histoire poétique des Mérovingiens[691]. Ce n’est pas à dire que la faculté poétique du peuple franc se sera éteinte. Elle aura trouvé un sujet plus digne d’elle dans la dynastie qui grandit pleine de gloire et d’avenir, et qui refoulera les Mérovingiens non seulement du trône, mais encore de la place qu’ils avaient occupée dans l’épopée nationale.

CHAPITRE V Résumé et conclusions.

Notre dépouillement fait, nous pouvons conclure.

Il est établi que les sources que nous venons d’étudier nous ont conservé l’histoire des premiers siècles francs, non seulement d’après des documents écrits et d’après des souvenirs personnels, mais aussi, dans une certaine mesure, d’après des traditions populaires.

Nous avons déterminé la part qui revient à celles-ci dans l’historiographie mérovingienne, et nous avons montré que cette part est beaucoup plus considérable qu’on ne se le figure. Nous avons eu aussi l’occasion de démêler, dans ces traditions, plusieurs classes qui ne doivent pas être confondues entre elles, et qui représentent des phases distinctes de leur développement. Les unes reflètent simplement des impressions épiques, augmentant à la vérité la proportion des choses, mais conservant intacts leurs contours et aussi leurs rapports entre elles. Ce sont des données puisées à même la source populaire, au moment précis où l’image des faits vient s’y reproduire, et avant qu’elle ait pu être altérée. Les autres sont des récits populaires nés d’une impression épique, mais qui ont grandi et se sont développés au cours de leur voyage à travers les multitudes : on y trouve déjà tous les caractères de l’épopée, les confusions de personnages, les motivations arbitraires, les formes typiques des principales aventures, la tendance à expliquer tous les événements par l’intervention incessante d’une justice surnaturelle qui, dès ici-bas, récompense les bons et punit les méchants. Dans la dernière classe enfin de nos récits, nous rangeons tous ceux qui contiennent l’analyse ou, si l’on veut, le résumé de véritables chants épiques. On les reconnaît à ce qu’ils ont quelque chose de plus achevé et de plus complet, que l’action y naît, se noue et se dénoue selon des lois logiques, et que l’épisode s’enlève comme un tout indépendant sur la trame de la narration. Nous avons noté, au cours de nos recherches, plusieurs récits ayant ce caractère, tout en signalant la difficulté qu’il y a, plus d’une fois, de reconnaître les limites précises qui les séparent de ceux de la classe précédente.

Tels sont donc les divers matériaux dont se compose notre histoire légendaire des Mérovingiens. Il a fallu les recueillir tous, à quelque phase de la formation épique qu’ils correspondent, parce que c’est seulement en les étudiant dans leur ensemble qu’on arrive à une idée un peu claire du procédé épique, c’est-à-dire de l’évolution que l’imagination populaire fait subir, en partie à son insu, aux faits historiques qui l’ont frappée, et dont elle nous offre finalement le reflet idéalisé. Il l’a fallu encore pour dégager l’histoire proprement dite, et pour délimiter exactement son domaine du côté où il confine à celui de la légende. Ce travail, si je ne me trompe, est fait désormais. Réunies, toutes nos légendes constituent un tout poétique dont l’apport dans l’historiographie franque est maintenant visible. C’est quelque chose comme un nuage assez déchiré et à moitié transparent qui passerait devant un paysage, masquant telle partie ou ne laissant entrevoir telle autre qu’à travers le brouillard doré. Mais ce que nous avons conservé en fait de traditions épiques est loin de représenter tout ce qui en existait chez les Francs. Ce n’en est, au contraire, qu’un faible spécimen, servant à établir irréfragablement l’existence de l’épopée mérovingienne, nullement à en faire connaître l’étendue ou l’intensité. La prodigieuse popularité de certains types épiques remontant jusqu’à l’époque des premiers rois francs, la longue durée et la vaste diffusion de certains moules poétiques datant de cette même époque, et que l’on retrouve à tous les âges de l’épopée française, ne s’expliquent pas sinon par l’extraordinaire vitalité et la singulière puissance de propagation que doit avoir eues la poésie mérovingienne qui leur a donné naissance. Nombreux sont les motifs qui, depuis les premiers jours de cette poésie, se sont transmis de siècle en siècle à travers tout le moyen âge. Je cite au hasard l’étranger qui fait la conquête de son hôtesse, la princesse amoureuse qui offre crûment ses faveurs à celui dont elle est éprise, le jeune héros qui commet une desmesure et qui doit fuir sur la terre étrangère, l’ambassadeur qui s’acquitte de sa mission avec autant d’adresse que de courage, tantôt bravant en face l’ennemi qu’il intimide, tantôt le dupant avec un art consommé, la demande en mariage et les fiançailles ayant toujours lieu selon les mêmes circonstances typiques, sans compter des données poétiques comme la nappe coupée, le casque qui rend invisible, le bain qui rend invulnérable, l’épée prise pour mesure de la clémence, etc., etc.[692] Et que d’autres traits encore, propres à l’épopée française, et qui trouveraient leur origine incontestable dans les chants de l’époque mérovingienne, si nous connaissions mieux ceux-ci[693] !

Nous rencontrons, dans la poésie épique des Allemands, non seulement des traits, mais même des sujets entiers qui remontent à une origine mérovingienne. On a déjà vu que les poésies du moyen âge sur Hugdietrich et sur Wolfdietrich ne sont que la mise en œuvre de l’histoire légendaire des rois d’Austrasie Théodoric et Théodebert[694]. Quant au cycle des Nibelungen, ce sont également les Francs d’Austrasie qui lui ont fourni le plus sympathique et le plus brillant de ses héros, à savoir ce jeune Achille barbare, Sigfried, dont la tradition place la patrie à Xanten sur le Rhin, en plein pays ripuaire[695] ! Voilà donc deux épopées franques dont les éléments constitutifs au moins devaient avoir déjà une existence propre à l’époque des Clotaire et des Théodoric, et dont nos sources écrites ne nous ont rien dit ni rien fait connaître ! Et certes, les Saliens n’étaient pas moins riches que leurs frères orientaux en souvenirs poétiques. Nous ne pouvons douter que, comme les autres peuples barbares du VIe siècle dont les traditions nous sont mieux connues, ils n’aient possédé un florissant cycle de chansons tant nationales qu’étrangères. Comme les autres peuples, ils chantaient Théodoric, Attila et Sigfried ; comme eux aussi, ils redisaient la gloire de leurs héros indigènes, dans une série de chants dont le nombre et l’importance devaient être considérables, puisqu’ils ont abouti, d’un côté, au poème des Nibelungen, de l’autre, à la Chanson de Roland, c’est-à-dire aux deux chefs-d’œuvre poétiques du moyen âge.

Qui donc disait que les Francs n’ont pas eu le génie épique ? Et où des critiques distraits ont-ils trouvé le moyen d’affirmer que l’épopée franque est pauvre, et que le peuple des Saliens, moins que tout autre, a éprouvé le besoin d’idéaliser sa vie dans un monument poétique[696] ? Non, l’épopée franque, prise dans tout l’ensemble du majestueux développement qui la conduit depuis le mythe de Sigfried et l’histoire de Clovis jusqu’au-delà de la Chanson de Roland et du poème des Nibelungen, et malgré les parties d’ombre que le caractère spécial de nos sources laisse sur les premières pages de ses annales, se présente à nous comme le tout le plus vaste et le plus grandiose que nous offre l’histoire de la poésie humaine. Jamais une pensée poétique n’est restée vivante pendant tant de siècles, ne s’est répandue sur tant de peuples, et n’a produit une si riche floraison. La race franque a occupé, dans l’histoire littéraire, la même place que dans l’histoire politique : et cette place est, depuis Clovis, incontestablement la première.

Ces affirmations, que j’ai le droit de présenter comme des vérités, n’étonneront, j’espère, aucun de ceux qui ont lu ce livre. S’il a fallu les démontrer si longuement, cela tient à ce que les quelques débris des souvenirs épiques qui nous ont été conservés par nos chroniqueurs formaient un ensemble trop maigre pour attirer l’attention. Avant que la critique des sources se familiarisât avec les recherches embryologiques, et ne fît, si je puis ainsi parler, usage du microscope dans l’étude des origines, il n’était guère possible de deviner, aux pâles reflets qu’elle jette dans les historiographes, l’éblouissante poésie de l’épopée mérovingienne. Et la parcimonie avec laquelle ils nous l’ont fait entrevoir s’explique, ainsi que je l’ai déjà montré, par leur indifférence de Gallo-Romains pour les produits de la poésie barbare[697]. Si le patrimoine poétique des Ostrogoths et des Lombards nous apparaît si riche dans les pages d’un Jordanès ou d’un Paul Diacre, c’est que ces écrivains avaient abordé avec des dispositions bien plus sympathiques le domaine mystérieux de l’épopée nationale. Cassiodore, à la vérité, était Romain, mais c’était un Romain de génie qui avait conçu un rêve sublime : celui de donner à la civilisation une base plus large en y faisant entrer les barbares, non pour les y assimiler absolument, mais pour les mettre à son service en leur conservant les qualités natives de leur race. Pour cela, il n’a pas suffi de faire apprécier et aimer par les barbares la civilisation romaine, il fallait encore apprendre aux Romains à respecter et à admirer dans les barbares un peuple qui les valait bien par l’ancienneté et par la gloire de son passé. De là ce livre d’histoire, unique dans son genre, où toutes les traditions de la race gothique, recueillies pieusement par le vieux Romain, sont rattachées par un effort hardi aux plus antiques souvenirs de la tradition gréco-latine. Les Goths, identifiés avec les Gètes, apparaissent désormais aux Romains comme de vieilles connaissances, et non comme les parvenus de l’histoire : c’était ce que voulait le ministre de Théodoric. Quant à Paul Diacre, il appartenait lui-même à ce peuple lombard dont il racontait les destinées ; il connaissait à fond son passé légendaire, il avait, dans sa propre famille, des souvenirs qui s’y rattachaient d’une manière intime, et puis, fils d’une race vaincue, il devait trouver quelque douceur à se bercer du murmure de l’épopée nationale, au moment où le joug des Francs pesait si lourdement sur le pays ! Nos deux chroniqueurs obéissaient donc chacun à une grande inspiration : raviver les traditions nationales était pour celui-ci un devoir de patriotisme, pour celui-là, un calcul de la politique.

Rien de pareil chez les chroniqueurs francs. Ils sont tous étrangers, par leur origine et par leur éducation, au cercle d’idées dans lequel se meut l’épopée germanique. Ils n’ont pour les chants barbares ni intelligence, ni sympathie véritable. Ils ne les connaissent que d’une manière imparfaite, ne les comprennent pas toujours, n’y recourent qu’à défaut d’autres sources plus sûres, et, alors encore, n’en admettent que ce qui est conforme à leurs goûts et à leurs vues. Les traits les plus caractéristiques leur échappent, et jamais chez eux, comme chez d’autres, la bouche ne parle de l’abondance du cœur[698]. Ceci s’applique principalement, on le pense bien, à Grégoire de Tours, qui a dans l’historiographie mérovingienne une importance supérieure à celle de tous les autres chroniqueurs réunis. Je crois d’autant plus nécessaire d’insister sur son attitude spéciale vis à vis des traditions franques, qu’elle me semble avoir été, en général, peu comprise ou peu remarquée. Bien qu’il soit sur la lisière des deux mondes, et que par son rôle social il appartienne surtout au nouveau, il doit toute sa culture intellectuelle à l’ancien. Toutes ses attaches de famille, tous ses souvenirs d’enfance, toutes ses réminiscences littéraires plongent en pleine civilisation romaine. Fils de cette terre d’Auvergne qui a lutté la dernière, et non sans honneur, pour la défense de l’Empire, il a grandi dans l’espèce de rayonnement qui entourait la figure de son illustre compatriote Sidoine Apollinaire, la dernière gloire littéraire du vieux monde. Son front garde comme un reflet du soleil des lettres classiques, qui vient de disparaître à l’horizon, sans laisser à ceux qui se tournent vers lui l’espoir d’un lendemain. Il n’en apprécie qu’avec d’autant plus de ferveur l’éblouissante supériorité des écrivains d’autrefois, que personne ne parviendra plus à égaler.

D’autre part, il n’a été mis que relativement tard en contact avec la barbarie franque, et, tout en lui rendant cette justice de reconnaître qu’il a observé vis à vis des maîtres de la Gaule une attitude exempte de préjugés et même pleine de sympathie, il faut convenir qu’il n’a jamais cherché à pénétrer leur génie, et que leur poésie est restée pour lui un livre fermé. Non seulement il devait en goûter très peu le charme, Sidoine et Virgile étant pour lui les uniques modèles, mais il ne devait pas davantage en apprécier la valeur historique. L’histoire, pour ce civilisé qui avait encore pu lire du Salluste, c’était un art qu’on apprenait à l’école, et une science qui s’enseignait dans les livres : il ne fallait pas la chercher dans les grossières chansons des barbares. Si toutefois, dans le silence des sources écrites, il lui arrivait parfois de prêter l’oreille aux récits populaires, il le faisait avec une prudence et une circonspection extrêmes. La raison en est facile à saisir. Ce je ne sais quoi de naïf et d’enfantin, qui est la marque distinctive des traditions populaires, devait être quelque chose de nouveau, je dirai même d’inquiétant pour un esprit nourri dans l’atmosphère des lettres classiques. L’invraisemblance épique des traditions franques était bien faite pour mettre en défiance un homme qui, s’il était incapable d’écrire comme les historiens romains, avait cependant gardé l’idéal classique de l’histoire. Quand on lui présentait comme historiques des faits qui avaient un arôme légendaire si prononcé, il ne pouvait se défendre d’un certain malaise à se sentir transporté dans un monde si étrange ; instinctivement il évitait d’y mettre le pied, ou n’y pénétrait que dans le cas d’absolue nécessité. Et même là où il reproduit, faute de mieux, les accents de la tradition populaire, c’est toujours, nous l’avons vu à satiété, avec une invincible répugnance. Jamais il ne s’y réfère comme à une source digne d’être citée, toujours il accompagne de quelque formule dubitative ou vague l’emprunt qu’il y fait. On dirait qu’il se réserve tacitement le droit de mutiler les témoignages de cette catégorie, chaque fois que leur invraisemblance dépasse la somme de sa crédulité. Et de fait, nous avons vu qu’il fait de ce droit un large usage. Si, par ci par là, un rayon d’épopée brille sur les pages de son récit, ce n’est pas qu’il l’ait cherché, c’est parce qu’il ne pouvait pas l’éviter[699].

Ses successeurs n’ont plus vis à vis des légendes populaires la pointe de défiance qui se trahit parfois chez lui. Plongés dans le milieu le plus barbare, ils en participent intellectuellement et le reconnaissent eux-mêmes. Leur crédulité est extrême, et, sauf les cas très rares où leurs scrupules religieux de chrétiens leur interdisent de rapporter les énormités de la tradition païenne, ils croient tout ce qu’on leur raconte, ils le racontent à leur tour sans jamais rien contrôler. De pareilles dispositions seraient donc infiniment propices à l’épopée, si malheureusement ces auteurs n’étaient pour ainsi dire réduits aux seuls documents écrits, et si leur paresse d’esprit ne les avait empêchés de s’aviser d’une source aussi étrangère à leurs livres. Les rares légendes de Frédégaire sont plutôt des variantes de celles de Grégoire de Tours que des compléments de son répertoire. Et pour le Liber Historiae, il ne possède en propre que trois récits qui paraissent empruntés à la poésie populaire, la légende de Frédégonde, celle de Brunehaut, et celle de la guerre de Clotaire II en Saxe. Pourquoi celles-ci ? Apparemment parce qu’elles étaient conçues en langue romane, tandis que les autres, dans leur idiome germanique, lui étaient restés complètement inconnues. Voilà cependant les seuls intermédiaires par lesquels les débris de l’ancienne poésie nationale des Francs soient venus jusqu’à nous. Ne nous étonnons donc pas de connaître si peu de chose de l’épopée franque, mais félicitons-nous plutôt de ce que, malgré tant de causes qui ont agi pour en effacer totalement le souvenir, il en soit resté assez de traces pour nous permettre d’établir la vérité scientifique à laquelle est consacré ce livre.

Une autre fatalité a pesé sur l’épopée mérovingienne proprement dite, et a empêché qu’il en fût tenu compte, jusqu’ici, dans l’histoire du développement épique du peuple franc. Je veux parler des transformations organiques de ce genre de poésie pendant les premiers siècles du moyen âge. Celles-ci ont été déterminées elles-mêmes par les modifications profondes que la société franque a subies au cours de cette même époque. Du VIe au VIIIe siècle, le progrès social a été immense, et il s’est produit dans toutes les sphères, même dans celle de l’imagination. L’idéal poétique s’est épuré, le point de vue s’est élargi, le goût littéraire s’est porté sur des objets d’un ordre plus relevé. La naïve immoralité des héros de la chanson primitive a heurté plus d’une fois les consciences devenues chrétiennes ; tels exploits, fort admirés des Francs païens, n’ont plus inspiré que répugnance ou mépris aux générations nouvelles. On se détourna donc d’un Childéric adultère, d’un Clovis sanguinaire et perfide, d’une Clotilde atrocement vindicative, et les chants qui les célébraient cessèrent bientôt de retentir. En petit, il semble être arrivé, vers l’époque de la Renaissance carolingienne, un phénomène semblable à celui dont la Renaissance du XVIe siècle nous a donné le spectacle : les héros en qui s’incarnait l’idéal démodé des ancêtres barbares ne trouvèrent plus d’admirateurs, et on leur en substitua d’autres qui répondaient mieux à l’esprit nouveau.

Ces changements du goût public étaient profonds. Ajoutez-y ceux que le cours naturel de l’histoire amène dans les souvenirs des peuples. Ici intervient le phénomène que j’ai signalé à plusieurs reprises sous le nom de transfert épique. Il consiste en ce que les données une fois en possession de charmer la multitude ne disparaissent plus du répertoire de ses poètes, qui se bornent à en changer le personnel au fur et à mesure que les événements font apparaître sur la scène des hommes nouveaux. Les noms de ceux-ci, mieux connus, rafraîchissaient la popularité des vieux chants, et on pouvait d’autant plus facilement les substituer aux héros d’autrefois, que tous les personnages héroïques étaient conçus d’après le même type et avaient dans l’imagination populaire la même physionomie, la même histoire. C’est ainsi que Clovis fit place un jour, dans les récits poétiques du peuple franc, à Dagobert I, lui-même remplacé plus tard par Charles Martel, qui, à son tour, confondit sa personnalité poétique avec celle de son glorieux petit-fils. Seulement, arrivée à celui-ci, l’épopée s’est arrêtée, éblouie par le rayonnement prodigieux d’une physionomie plus auguste et plus majestueuse que toutes les précédentes, et l’impression qu’elle en a reçue a été tellement profonde, qu’elle n’a plus jamais pu s’en déprendre. Devenu le centre d’un cycle, Charlemagne vit converger vers lui l’intérêt épique universel. Non seulement on lui attribua tous les exploits et toutes les aventures de ses prédécesseurs, mais on fit remonter jusqu’à lui ceux de ses successeurs, par une espèce de transfert épique à rebours. En lui donc se concentre l’épopée de son peuple, et toute la somme de puissance épique qui réside dans le génie français vient resplendir dans les traits glorieux de l’empereor à la barbe florie.

Je dis français et non plus franc. En effet, c’est le peuple français qui a créé la geste de Charlemagne et tout le cycle carolingien. Les Francs restés purement germaniques, les Francs Ripuaires si l’on veut, n’ont pas eu de part dans ce travail créateur. Ils avaient depuis longtemps leurs héros austrasiens ; ils avaient leur Dietrich historique, ils avaient leur Sigfried légendaire, et ils leur gardèrent une fidélité exclusive. Dans les centres qui étaient comme les foyers de la poésie nationale, à Xanten et à Tolbiac, c’étaient ces héros-là qui absorbaient tout l’intérêt. L’épopée carolingienne n’y est arrivée que plus tard, et du dehors. Et cette épopée, je le répète, est essentiellement française. Elle est née sur le sol de la Neustrie et sur les lèvres de ses populations gallo-romaines. Comment ? C’est là certainement une des questions les plus intéressantes que puisse se poser l’histoire. Il s’agit de savoir sous l’action de quels agents le génie national de la Gaule neustrienne, étranger à la poésie épique, a senti soudain pousser les ailes de son imagination, et s’est enrichi de la précieuse faculté qui a créé les chefs-d’œuvre de l’épopée moderne. Tel est le problème dont nous essayons de trouver la solution.

Certes, nul ne soutiendra que le chant épique soit un produit spontané de l’esprit neustrien, une plante indigène du sol de la Gaule. Ce pays avait vécu cinq siècles sous le régime romain, et l’atmosphère surchauffée d’une culture excessive y avait été peu favorable aux progrès de la poésie populaire. La prépondérance des classes lettrées, qui étaient sceptiques et railleuses, le mépris de l’aristocratie pour les choses du peuple, des Gallo-Romains pour le génie barbare, c’en était plus qu’il ne fallait pour rendre impossible toute diffusion de la vie épique dans la Gaule du Ve siècle. Les vrais poètes de l’époque ne s’appelaient plus même Claudien. Ils avaient nom Ausone et Sidoine Apollinaire, et le dernier de leurs héritiers, c’est Fortunat : tous gens dont l’idéal poétique se trouve du côté du passé, dans les lettres classiques d’autrefois. Mais Fortunat, comme son ami Grégoire, représente la dernière génération qui ait connu l’éducation classique, et qui ait appris à penser dans les livres : celles qui grandissent restent à l’abri de toute influence lettrée. Elles ne savent plus même ce que c’est que la littérature, et elles ne connaissent d’autre poésie que celle qui est l’expression naïve et spontanée de leurs sentiments. Or, elles vont se trouver seules désormais à traduire l’idée nationale. Leurs chansons populaires, leurs récits poétiques vingt fois embellis et remaniés par les divers narrateurs, seront la seule histoire de la nation, de même que leur idiome vulgaire, qui s’écarte si fort du latin grammatical, sera la seule langue nationale. Les lettrés eux-mêmes se verront obligés de parler cette langue rustique s’ils veulent être compris de la foule[700] : preuve que c’est pour longtemps le public illettré qui imposera et fera prévaloir sa manière à lui de concevoir et de traduire le beau.

Or, quel était l’état intellectuel, quels étaient les aptitudes poétiques et le tour d’esprit de ces masses profondes, sur lesquelles les lettres classiques avaient à peine mordu, et qui maintenant se retrouvaient seules avec leurs facultés natives et incompressibles ? Nul historien ne nous l’a dit, ni ne l’a su, ni n’a cherché à le savoir. Nous avons le droit de croire qu’elles participaient de la situation de tous les milieux populaires qui n’ont pas été pénétrés par la culture des hautes classes. Elles devaient avoir gardé notamment une tendance très forte à idéaliser les faits du monde réel ; elles devaient avoir, comme les barbares eux-mêmes, l’habitude d’élaborer d’une manière progressive et continue les motifs historiques. Elles étaient un foyer d’impressions multiples, se traduisant à leur tour dans des récits populaires. Ces récits, il est vrai, n’avaient pas encore été coulés dans le moule du vers, et il leur manquait, à plus forte raison, l’accompagnement du chant. Les deux ailes qui soulèvent la poésie nationale et lui font prendre son large essor à travers toute la nation, le rythme et la mélodie, faisaient défaut encore aux traditions épiques des Gallo-Romains, mais le fond était déjà là. Lisez, si vous voulez, dans Grégoire de Tours, l’histoire de l’expédition d’Attila en Gaule, et en particulier l’épisode du siège d’Orléans[701] : il y a là des motifs aussi profondément épiques et des figures aussi richement idéalisées que partout ailleurs. Aétius est, à beaucoup d’égards, un vrai héros d’épopée, et sa figure, stylisée par le génie des seuls Gallo-Romains, atteste que l’esprit épique est vraiment l’apanage de tous les peuples ayant le même degré de culture[702]. Pénétrons dans les régions les plus inaccessibles de la Gaule, dans cette Auvergne celtique et romaine qui a vu à peine le visage des barbares, nous y trouverons un personnage qui a certainement mis en activité le génie épique de ses concitoyens : c’est le pieux Ecdicius, dans la physionomie duquel se marient les traits du héros et du saint, et dont l’histoire a sous la plume de Grégoire une remarquable saveur populaire[703]. Mais cette histoire est privée de l’expression rythmique et mélodique que les barbares donnent à leurs récits.

Ce n’est pas que le chant populaire fasse défaut chez les Gallo-Romains, mais il est consacré à d’autres sujets. Il est lyrique et non épique. Le christianisme, qui avait renouvelé toute la vie de l’âme, avait fait aussi refleurir la poésie dans les masses[704]. Il leur avait appris à redire auprès des autels des hymnes dans lesquelles elles s’entretenaient avec Dieu de tout ce qui leur était cher et sacré. A ces chants composés par les clercs s’en ajoutaient d’autres d’un cachet plus rustique. Ils consistaient surtout en chœurs, chantés de préférence par des femmes. Ils retentissaient surtout les jours de fête, ils pénétraient même dans les églises sous forme de joyeuses farandoles, au risque de compromettre la majesté du lieu saint[705] : preuve de leur réelle popularité. Il y avait donc là une vraie vie poétique, et un milieu bien apte à se faire l’écho des poètes. Quiconque avait trouvé quelque beau vers pouvait espérer qu’un jour il serait répété par la foule. C’était un honneur auquel on ne restait pas insensible, même derrière les murailles du cloître, même sous le voile de la vie religieuse. Le cœur battait plus vite quand on entendait retentir sur les lèvres de la multitude les stances qu’on avait trouvées dans la solitude silencieuse de la cellule. Il en arriva ainsi à une des religieuses qui vivaient avec sainte Radegonde dans le monastère de Sainte-Croix à Poitiers : « Madame, s’écria-t-elle toute joyeuse, je viens de reconnaître un de mes cantiques chantés par ces gens qui dansent. » Et si la sainte se borna à blâmer la sœur de s’intéresser encore au siècle, c’est, apparemment, parce que ses cantiques étaient religieux, et qu’elle n’avait pas à lui reprocher le choix de ses sujets[706].

Ainsi les Gallo-Romains du VIe siècle avaient déjà, à un degré remarquable, les deux éléments constitutifs de l’épopée, je veux dire l’imagination épique et le chant populaire, l’âme et le corps. Mais cette âme et ce corps étaient séparés l’un de l’autre, et il fallait les unir pour tirer de leur alliance cette création du génie national, le chant épique. Comment ce phénomène se passa-t-il ? En d’autres termes, comment les populations romaines prirent-elles l’habitude de verser leurs souvenirs nationaux dans le moule déjà existant de la chanson populaire ?

Ce sont les Francs qui ont appris cet art à leurs compatriotes nouveaux. Les Francs, comme tous les barbares, possédaient de temps immémorial ces antiquissima carmina qui résonnaient les jours de bataille sur le front de l’armée, et qui, pendant la paix, charmaient auprès du foyer la monotonie des longues heures d’oisiveté. Ils les entonnaient fréquemment, et ils les redisaient avec orgueil et amour, car ces chants, c’était toute leur histoire, c’étaient leurs irrécusables titres de supériorité sur l’ennemi vaincu.

Il ne faudrait pas croire que les Gallo-Romains, à qui il arrivait de les entendre, fussent insensibles à l’émotion qu’ils communiquaient à leur auditoire barbare. Le temps était bien passé où les derniers lettrés de la Gaule ne parlaient qu’en souriant de la langue des Germains. Eux, ils avaient adopté les barbares pour protecteurs et pour patrons, ils avaient déposé à leurs pieds l’orgueil de la civilisation romaine. Fiers de faire partie du royaume fondé par leurs invincibles souverains, ils attachaient plus de prix au titre de Franc qu’à celui de Romain, et ils mettaient leur gloire à mériter de tout point leur nouveau nom national. Le costume des barbares, leurs armes, leurs mœurs, leurs vices mêmes, ils leur empruntèrent tout, et se les assimilèrent avec une facilité que jamais plus la race française n’a montrée au même degré vis à vis de l’étranger[707]. Ils ne dérogeaient donc pas en leur empruntant également le chant épique.

Mais dans quelles circonstances les Romains du royaume franc ont-ils appris cet art par excellence ? Ce fut, à n’en pas douter, la cour des rois et des grands qui leur servit d’école. Là, comme au confluent de toutes les ressources des deux races, les chantres barbares se rencontraient avec les poètes lettrés. Se figure-t-on bien une salle de festin comme celle de Charibert, où, à tour de rôle, le chant barbare et l’ode latine faisaient retentir l’éloge du souverain ? Fortunat, qui était un familier du palais, nous dit que le monarque recevait dans les diverses langues les applaudissements de la poésie[708]. Les grands étaient l’objet des mêmes hommages. Nous voyons à la cour du duc Lupus la lyre romaine marier ses accents à ceux de la rote celtique et de la harpe des Germains[709]. « Nous autres poètes romains, disait au roi un des lettrés admis à ces joutes poétiques, nous t’offrons nos vers, les barbares entonnent leurs lieds, et c’est ainsi que l’éloge d’un seul héros retentit sur des rythmes variés[710]. »

L’émulation qu’entretenaient ces rencontres était, sans contredit, une des plus fécondes sources de l’inspiration poétique : de part et d’autre, on devait faire effort pour se surpasser[711]. Mais, dans des luttes de ce genre, la palme de la victoire ne pouvait rester longtemps indécise. Si les Romains avaient pour eux l’avantage d’une langue savante et cultivée, c’étaient là des qualités qui ne contrebalançaient pas, à l’heure où il s’agissait d’entraîner l’auditeur, les chaudes effusions du génie barbare. Le plus disert des lettrés, le plus ingénieux des versificateurs latins était bientôt réduit au silence, lorsque, sa harpe à la main, les yeux brillant du feu de la poésie, le chanteur germanique rappelait à un auditoire éperdu d’admiration la gloire des héros nationaux et les exploits des ancêtres. Il y avait alors des transports d’enthousiasme auxquels les Romains eux-mêmes ne pouvaient pas rester étrangers. Ils voyaient quelle supériorité donne au poète le contact avec l’âme de sa nation par le moyen de la langue populaire. Aussi, quoi d’étonnant si ceux d’entre eux qui se sentaient vraiment poètes s’efforçaient, en sortant de là, de redire au peuple de leur race des chants aussi puissants ? Et cela n’était pas difficile pour qui avait l’inspiration. La langue était à ses ordres avec son impressionnabilité populaire ; l’auditoire lui-même, naïf et facile à émouvoir, venait en quelque sorte au-devant du poète avec la complaisance de son imagination. De pédants lettrés dont le sourire moqueur eût pu glacer son inspiration, il n’y en avait plus ; les milieux réfractaires au goût nouveau qui se manifestait dans le peuple avaient disparu. A part le clergé, toutes les classes de la nation se trouvaient au même rang intellectuel. Le chant épique rencontrait donc en pays gallo-romain un accueil aussi sympathique que parmi les barbares eux-mêmes.

Il est probable que les poètes francs contribuèrent dans une large mesure, par leur initiative, à l’éclosion de l’épopée en langue romane. Leurs chantres ambulants ne devaient pas se contenter de se faire entendre dans les milieux de leur nation : tout porte à croire qu’ils recherchaient aussi les applaudissements de la foule gallo-romaine. Le poète ambulant a été, pendant tout notre moyen âge, le vrai intermédiaire des nations et des idiomes. C’est lui qui a porté à travers tous les peuples les souvenirs de chacun d’eux ; c’est grâce à lui que les Anglo-Saxons redisaient dans leur île les chants des barbares du continent, que les Francs étaient au courant de l’histoire de Théodoric de Vérone, et que les régions polaires se familiarisaient avec celle du jeune Ripuaire Sigfried. Maître de plusieurs langues, le poète ambulant, lorsqu’il arrivait dans un pays où on parlait un autre dialecte que le sien, se bornait à y transvaser sa poésie. Si le vase manquait d’élégance, si le langage péchait par incorrection ou par gaucherie, il ne s’en tourmentait pas outre mesure, certain que son public attachait trop d’importance au sujet pour regarder aux défectuosités de la forme. En un temps où nul n’avait de style personnel, et où l’intérêt s’attachait surtout à l’histoire et non à la manière de la raconter, de pareilles complaisances s’expliquent fort bien. Nous connaissons plusieurs de ces chantres polyglottes. Un poème anglo-saxon du VIIIe siècle, intitulé Vidsyth, met en scène un poète qui a voyagé chez tous les rois de l’histoire et de la légende, et qui a été partout bien reçu, parce qu’il répartit la gloire aux souverains. Évidemment, ce poète ne se bornait pas à chanter dans sa langue : il maniait aussi celle des peuples qu’il visitait, et il est probable qu’il s’est exercé dans toutes. Mais c’est le moyen âge français qui abonde en exemples de ce genre. Nous possédons des poèmes de chevalerie, tels que le Fierabras et le Betonnet, qui ont été écrits par des jongleurs français pour des auditeurs provençaux, en je ne sais quel provençal du vingtième ordre[712], comme dit M. Léon Gautier, mais qui, enfin, ont dû être appréciés, puisqu’on a pris la peine de les mettre par écrit[713]. Pareillement, il y a toute une collection de chansons de geste écrites en une langue franco-italienne qui n’est ni l’italien ni le français, et qui sont l’œuvre, tantôt de poètes français essayant de se faire comprendre d’un auditoire italien, tantôt de poètes italiens s’enhardissant à manier la langue française. Et il faut bien que ces poètes aient été écoutés malgré l’étrangeté de leur langage hybride, puisqu’ils ont laissé tant de traces. Nous en connaissons un au moins de ces chanteurs ambulants et internationaux : il s’appelait Jeandeus de Brie, et il était auteur de la chanson de geste connue sous le nom de La bataille Loquifer. Voyant qu’il y avait en France trop de poètes qui pouvaient lui faire concurrence, il partit pour la Sicile où il exploita sa chanson, qui, à ce qu’il paraît, lui rapporta de forts revenus[714]. Ce qui était possible au XIIe siècle l’était à bien plus forte raison au VIe. « A l’époque mérovingienne, dit un critique, la muse est polyglotte comme la Gaule elle-même[715]. » Faudrait-il donc tant s’étonner qu’à l’exemple du Vidsyth anglo-saxon, et, devançant les italianiseurs des âges suivants, des poètes francs aient parcouru, la vielle en main, les provinces de langue latine, et y aient éveillé aux accents de leur narration barbare le génie épique endormi dans la multitude ?[716]

Voilà les origines les plus lointaines de l’épopée française. Faut-il le dire ? Je ne sais s’il existe, dans toute l’histoire littéraire, un spectacle d’un plus puissant intérêt que celui de cette fécondation de l’esprit roman par l’imagination germanique. Ce n’est pas ici l’éducation d’une nation par l’enseignement toujours un peu pédantesque des lettrés étrangers, c’est moins encore l’imitation servile et voulue, produisant, sur les bancs de l’école, une littérature d’emprunt, toute en formules et en recettes. C’est l’âme d’un peuple entier que le contact d’une âme vigoureuse et ardente anime d’une vitalité nouvelle, et qui sent insensiblement germer en lui l’inspiration et la faculté créatrice. Il n’imite pas, il se transfigure, il passe lui-même à la barbarie, si je puis ainsi parler, pour créer à son tour des chants comme ceux des barbares, mais portant l’empreinte d’un esprit nouveau.

Le génie français n’a donc pas à rougir de son initiation poétique. Il a été le disciple des barbares, mais c’est un disciple qui bientôt égalera ses maîtres, que dis-je ? qui les dépassera. La Neustrie sera au moyen âge la terre épique par excellence, la vraie patrie des chansons de geste. Par un de ces phénomènes qui ne sont rares ni dans le monde végétal, ni dans celui des idées, l’épopée, transplantée sur une terre qui n’est pas la sienne, y fleurit avec plus de vigueur et d’éclat que dans son climat natif. Nulle part le développement de ce genre de poésie ne se présente avec le caractère organique et les proportions harmonieuses que nous lui trouvons sur ce sol prédestiné. Nulle part les chefs-d’œuvre de l’inspiration épique n’auront une action si profonde sur les esprits, et ne feront partie, au même degré, du patrimoine intellectuel. Nulle part ils n’auront un souffle plus élevé, une unité plus puissante, une forme plus parfaite. De toutes nos épopées, la Chanson de Roland est celle qui donne la mesure la plus juste du génie moderne. La vigueur du souffle épique de la Neustrie est telle qu’un jour viendra où le mouvement qu’il a créé se communiquera à l’Allemagne elle-même. Et ce jour, la France rendra à ses précepteurs barbares ce qu’elle a reçu d’eux. Au XIIe siècle, ce sont les chansons de geste françaises qui, traduites en allemand, réveilleront la vie littéraire d’Outre-Rhin, et détermineront la renaissance à laquelle nous devons l’épopée des Nibelungen. Les initiateurs redeviendront, à leur tour, les disciples de l’élève merveilleux qu’ils auront formé.

Qu’on juge, par la grandeur de ces résultats, de ce qu’il doit y avoir eu d’énergique et de puissant dans le mouvement poétique d’où est sortie l’épopée française ! J’ai essayé, dans ce livre, d’en faire reconnaître l’étendue, mais, pour en apprécier l’intensité, il faut descendre le cours de l’histoire littéraire du moyen âge, et suivre, dans les innombrables canaux par lesquels il s’épanche, ce large et fécond fleuve de l’inspiration épique, qui, de la France où il est né, se répand sur tous les peuples de l’Europe. On comprendra alors combien a dû être puissant le coup de verge qui l’a fait jaillir du rocher.

Notes in this chapter

Note 1 · Porro Theodoricus post internecionem sui fratris Theodeberti jam supra revelati penes Mettense morans opidum, divinitus percussus juxta GestNote 2 · Rajna p. 124-130.Note 3 · Firmatum est omnem regnum Francorum, sicut a priorem Chlotarium fuerat dominatum, cunctis thinsauris dicione Chlothariae junioris subjeciturNote 4 · V. ci-dessus p. 383.Note 5 · Les chiffres par lesquels l’érudition moderne distingue les divers rois qui ont porté le même nom n’existaient pas au moyen âge ; le peuple Note 6 · Cette objection a déjà été soulevée par A. de Valois Rer. Franc. III, 59.Note 7 · 553. Quo ipso anno Clotarius ipse Saxones rebellantes juxta Wiseram fluvium magna caede domuit, et Thoringiam pervasam devastavit. Bouquet INote 8 · Liber Historiae c. 43.Note 9 · Ut a cunctis gentibus immenso ordine laudem haberit.Note 10 · Fredeg. IV, 58-60.Note 11 · Fredeg. IV, 72. Gesta Dagob. 28.Note 12 · Floovant, chanson de geste, publiée par MM. Guessard et Michelant. Paris 1859, p. VI.Note 13 · Gaston Paris, Hist. poét. de Charlemagne, p. 444.Note 14 · A. Darmesteter, De Floovante vetustiore gallico poemate, p. 103 et suiv.Note 15 · Pio Rajna o. c. p. 146 et suiv.Note 16 · Gesta Dagoberti trad. Guizot (Collection de Mém. relatifs à l’histoire de France, t. II, p. 276 et suiv.).Note 17 · Krusch dans Script. Rerum Merov. II, p. 396.Note 18 · Mais cela même n’est qu’une ingénieuse conjecture, et j’avoue que je ne suis pas absolument persuadé de l’identité de Floovant et de ChlodovNote 19 · Bangert, Beitrag zur Geschichte der Flooventsage dit avec raison p. 21 : « Die Geschichte Floovents ist die sagenhafte Geschichte des KoenigNote 20 · « Sadregisile paraît bien être un personnage inventé. » J. Havet, Questions Mérovingiennes dans Bibl. de l’Éc. des Chartes LI, p. 10.Note 21 · Frédégaire ne parle que de dix ducs et il en nomme onze, preuve évidente que son texte a été altéré, et qu’il faut lire Quod cum undecem docNote 22 · Fredeg. IV, 78.Note 23 · Il est difficile, écrivait déjà en 1852 Paulin Paris, de ne pas reconnaître une grande analogie entre ce récit (l’histoire du désastre de l’Note 24 · V. Eginhard Vita Karoli c. 9 ; Annales Einhardi an. 778.Note 25 · V. G. Paris, Hist. poét. de Charlemagne, p. 417.Note 26 · V. Albers, Koenig Dagobert in Geschichte Legende und Sage, besonders des Elsasses und der Pfalz. 2e édit. Kaiserslautern 1884. Selon cet ouvNote 27 · Order. Vital, Hist. eccles. VI, 7. Sic nimirum, omnibus aemulis de medio ablatis, monarchiam Francorum solus obtinuit, moriensque Dagoberto Note 28 · V. Krusch, Script. Rer. Merov. II, p. 2 et Neues Archiv, VII, p. 432.Note 29 · Fredeg. IV, 87, trad. Guizot o. c. II, p. 225.Note 30 · Liber Historiae c. 44. Cf. Gesta Dagoberti c. 52.Note 31 · Saint Audoën est mentionné dans les écrits suivants : Fredeg. IV, 78 ; Liber Historiae c. 42, 45, 47 ; Fredeg. Contin. c. 4 (Krusch) ; GestaNote 32 · Cf. le Liber Historiae c. 45, 46, 47 ; le continuateur de Frédégaire c. 2, 3, 4 ; le Vita Filiberti (Mabill. II, p. 789) ; le Vita RagnebertNote 33 · Liber Historiae c. 45.Note 34 · V. ci-dessus p. 327.Note 35 · Sur ce conte, répété par Giannone et qui paraît peu croyable à Sismondi lui-même, v. César Cantu, Hist. univ. t. VI, p. 104 de la trad. ArouNote 36 · Eginhard, Vita Karoli c. 1. Tous les termes de ce tableau satirique sont à peser, et même, par ci par là, à contrôler.Note 37 · V. sur tout ceci le curieux chapitre de M. Rajna intitulé : Moduli comuni all’epopea carolingia e alla merovingia (p. 245 à 273).Note 38 · Il y a même dans nos chansons de geste des traits qui remontent bien plus haut que l’époque mérovingienne, et qui, par-delà le christianismeNote 39 · Voir ci-dessus p. 377.Note 40 · Je sais bien qu’il est convenu que Sigfried n’est qu’un mythe solaire ; mais, sans vouloir discuter cette hypothèse assez difficile à soutenNote 41 · Comme le soutient Giesebrecht, Geschichte des Kaiserzeit II, p. 265 : Obwohl die Salier sich weniger zu einer poetischen Auffassung ihrer LeNote 42 · V. ci-dessus p. 78 et suiv.Note 43 · I Franchi ebbero le loro prime storie redatte da scrittori accessibili molto alle leggende religiose, poco alle poetiche. Rajna, p. 50.Note 44 · Je ne suis pas le premier à faire cette constatation. Déjà Fauriel, parlant des traditions fabuleuses relatives à Childéric, a émis l’avis qNote 45 · Philosophantem rhetorem intellegunt pauci, loquentem rusticum multi. Greg. Tur. Hist. Franc. praef.Note 46 · Greg. Tur. II, 7.Note 47 · Greg. Tur. II, 5-7.Note 48 · Id. II, 24.Note 49 · Cf. G. Paris dans la Romania 1884, p. 614.Note 50 · Concile de Châlon-sur-Saône en 650 c. 19. Valde enim omnibus noscitur esse indecorum, quod per dedicationes basilicarum aut festivitates marNote 51 · Quadam vice, obumbrante noctis crepusculo, inter coraulas et citharas dum circa monasterium a saecularibus multo fremitu cantaretur, et sancNote 52 · G. Kurth, Les origines de la civil. moderne, 2e édition, II, p. 67.Note 53 · Hinc cui barbaries illinc Romania plaudit ; Diversis linguis laus sonat una viro. Fortunat, Carm. VI, 2, 7.Note 54 · Romanusque lyra plaudet tibi barbarus harpa Graecus Achilliaca, crotta britanna canat. . . . . . . . . . . . . . . . . . Nos tibi versicNote 55 · Est-ce d’un de ces poètes que nous parle le Vita Eligii (Ghesquière, Act. Sanct. Belgii III, p. 233) : Vir improbus vocabulo Maurinus ut vidNote 56 · Percy, dans l’Essay on the ancient minstrels in England qui figure en tête de ses Relics of ancient poetry, nous montre le même phénomène daNote 57 · L. Gautier, Les Épopées françaises, 2e édition, I, p. 268.Note 58 · « La France, la langue d’oui, fournissait alors des jongleurs au monde entier, comme nous fournissons aujourd’hui des acteurs à tout l’univeNote 59 · Léon Gautier I, p. 215.Note 60 · Aubertin, Hist. de la langue et de la litt. franç. au moyen âge I, p. 133.Note 61 · Quoi d’étonnant à ce que les poètes qui chantaient à la cour des princes et des seigneurs francs, s’adressant d’ailleurs à deux sortes de po
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