← Table of contents
Histoire poétique des Mérovingiens

LIVRE III Les derniers Mérovingiens

Reading edition

CHAPITRE I Frédégonde.

Après l’histoire de la guerre de Thuringe, il n’y a plus aucune trace de chant épique dans la chronique de Grégoire de Tours, et nous mettons désormais le pied sur le terrain de l’histoire pure. Les faits qu’il va raconter sont trop rapprochés de lui pour avoir pu s’altérer. Sans doute, il ne les connaît que par la tradition orale, et même son livre III est, sous ce rapport, le plus populaire de tous, car il ne repose ni sur des témoignages écrits ni sur l’observation personnelle, et il relève tout entier des rapports faits de vive voix au narrateur par ses contemporains. Néanmoins, il n’a rien d’épique. Les données que le chroniqueur y a recueillies ne sont ni défigurées ni idéalisées : elles se présentent à nous avec toute la couleur de la réalité et sans mélange de fiction. Le trait anecdotique, il est vrai, y tient une grande place, et, en général, l’importance accordée à l’élément dramatique et pittoresque est une preuve de leur origine populaire, mais c’est aussi la seule. Ces traditions sont restées au même degré de développement que les traditions gallo-romaines relatives à la guerre des Visigoths au moment où Grégoire les consigna par écrit : c’étaient des germes épiques pouvant s’ouvrir ou pouvant rester inféconds, selon les circonstances. Par endroits, vous voyez comme un commencement de germination, et l’œil exercé ne s’y trompe guère. C’est Clotilde qui, appelée à décider du sort de ses petits-enfants, s’écrie : « Je les aime mieux morts que tondus ! »[561] C’est Deutérie, figure éminemment poétique et annonçant de loin celle de Brunehaut, qui, ayant conquis le cœur de Théodebert et craignant de trouver une rivale dans sa fille, attache celle-ci à un char traîné par des bœufs indomptés qui, du haut du pont de Verdun, se précipitent avec elle dans la Meuse[562]. C’est Childebert qui après avoir si souvent exprimé le désir de voir la Limagne d’Auvergne qu’on dit si belle, s’en voit empêché, le jour qu’il l’envahit, par un brouillard intense que Dieu envoie pour le punir[563]. C’est un orage miraculeux qui empêche le même Childebert, uni à Théodebert d’Austrasie, de détruire son frère Clotaire, lequel était sur le point de succomber à leurs coups[564]. C’est la fuite si dramatique du jeune Attale, souvenir de famille raconté à Grégoire par ses parents du côté maternel[565]. C’est, la distance rétablissant les conditions nécessaires au développement épique, l’histoire d’Amalasonthe entièrement défigurée et devenue une sombre légende[566]. Mais, à part cet unique épisode qui n’appartient d’ailleurs pas aux annales franques, nous rencontrons l’histoire partout, l’épopée nulle part. Même une aventure comme celle de Mundéric[567], qui devait plus que toute autre intéresser le peuple, ne semble pas encore avoir été l’objet d’une véritable élaboration poétique. Il se peut qu’il ait existé une chanson sur ce sujet, au moment où Grégoire écrivait, mais ou bien le chroniqueur n’a pas cru devoir lui emprunter ce qui se rencontrait encore dans la mémoire de tout le monde, ou bien la chanson elle-même se sera tenue sur le terrain rigoureusement historique : en effet, l’épisode ne contient pas une ligne qui puisse faire reconnaître l’amplification poétique. Le seul passage où l’influence de l’esprit épique se trahisse encore, c’est l’histoire de la défaite de Clotaire I par les Saxons, en 556[568]. On n’en sera pas étonné : jamais une défaite n’a laissé l’imagination populaire passive ; toujours elle s’est évertuée à la pallier ou à l’expliquer. « La défaite, a dit excellemment M. de Monge, c’est la muse épique par excellence[569]. » Nous en avons un exemple bien frappant ici. La tradition est obligée de raconter le désastre subi par les Francs en Saxe : désastre incontestable, et trop récent encore pour qu’elle ait pu le nier ou le transformer en victoire. Que fera-t-elle ? Elle en enlèvera la responsabilité au roi, pour la reporter sur ce coupable collectif et peu intéressant qui s’appelle la multitude ; elle montrera le roi faisant à trois reprises des efforts pour détourner son armée d’une expédition funeste, et forcé par les clameurs de la foule d’y participer malgré lui ; d’autre part, elle ne nous laissera pas ignorer que les Saxons eux-mêmes ne s’attendaient pas à leur triomphe, et qu’ils avaient fait tout leur possible pour fléchir le roi Clotaire, tant il était redoutable. La défaite apparaîtra ainsi comme la juste punition de l’arrogance populaire ; elle mettra plutôt en relief la sagesse et la prudence du roi qui l’avait prévue. Et enfin, pour que, malgré son outrecuidance, le peuple franc ne sorte pas trop compromis de l’aventure, la légende qui racontera sa défaite saura aussi que du côté des ennemis le nombre des morts a été presque aussi considérable que du côté des Francs. Ainsi seront satisfaits à la fois, dans une certaine mesure, le sentiment dynastique et le sentiment national, et le roi franc pourra se consoler en se disant que tout est perdu fors l’honneur[570] !

Voilà toute la part de l’épopée dans la chronique de Grégoire à partir de la guerre de Thuringe : désormais, jusqu’à l’année 591, à laquelle il s’arrête, notre historien, à supposer même qu’il rencontre encore parfois la chanson épique sur son chemin, ne lui demande plus rien, ou ne trouve pas chez elle des souvenirs plus altérés que ceux que garde la mémoire publique. On pourrait croire que ses deux continuateurs, Frédégaire et le Liber Historiae, suppléent ici à son silence et nous apportent, encore une fois, l’écho de la poésie populaire sur ces sujets pour eux lointains. Mais non : ils se bornent à la résumer sèchement, ajoutant çà et là un détail assez suspect, mais n’enrichissant d’aucune légende le tissu de son récit. A part la tradition sur l’origine du nom des Lombards, qui appartient à un autre cycle, et une prétendue prophétie relative à Brunehaut, qui sera examinée plus loin, la légende épique est absente de toute la partie du résumé de Frédégaire relative à la période d’un demi-siècle qui s’écoule de 530 à 590. Et, bien qu’à partir de 584 Grégoire ait fait défaut au chroniqueur burgonde, et que ce fût une raison de plus pour qu’il demandât à la fiction populaire de suppléer à l’insuffisance de ses renseignements, il reste tout aussi sec pour les années 584-590 que pour les autres, et il en expédie l’histoire en quelques chapitres des plus sommaires.

Quant au Liber Historiae, pour cette même période de 530 à 590, il se borne également à marcher sur les pas de Grégoire. Sauf les légendes relatives à Frédégonde, qui vont être étudiées sans retard, il n’ajoute absolument rien à son auteur, sinon, çà et là, un détail que des circonstances tout à fait fortuites ou spéciales lui ont permis de connaître. Ainsi, il raconte d’une manière plus complète que Grégoire l’expédition de Childebert en Espagne, en ce sens qu’il nous apprend comment ce roi est entré en possession de l’étole de saint Vincent : mais qui ne voit qu’il se fait ici l’écho d’une tradition monastique conservée dans l’abbaye que Childebert, au retour d’Espagne, avait bâtie pour abriter la précieuse relique ? Saint-Vincent, devenu plus tard Saint-Germain des Prés, était voisin de Saint-Denis où paraît avoir vécu notre chroniqueur : on comprend donc qu’il connaisse assez bien les souvenirs de cette église[571]. D’autres additions peuvent sans doute s’expliquer par les mêmes raisons ; elles n’ont, dans tous les cas, rien d’épique, et n’autorisent aucunement à croire que pour cette période le Liber Historiae ait puisé à une source populaire. Il n’y a d’exception qu’en ce qui concerne l’histoire de Frédégonde, l’héroïne qui fait les frais de ce chapitre.

Il n’est pas étonnant que Frédégonde ait trouvé sa place dans la tradition populaire de la Neustrie. Peu de personnages devaient faire sur l’imagination de la foule une impression plus profonde que cette femme frénétique et endiablée, qui dépensait une somme prodigieuse d’énergie et d’intelligence à ourdir des intrigues et à préparer des crimes. Totalement dénuée de sens moral, mais animée des plus ardentes passions, toujours ivre d’ambition et altérée de vengeance, elle frappe sans pitié tout ce qui lui est obstacle, tout ce qui la menace, l’humilie ou la gêne. Souple et glacée comme la vipère, et possédant au plus haut degré cet art d’insinuation qui fut la cause de sa haute fortune et de son empire sur Chilpéric, elle a le talent de fixer le cœur de ce tyran luxurieux et mobile, bien plus, de le diriger à sa guise, et il n’est pas de crime qu’elle ne lui fasse commettre, puisqu’il va, sous son influence, jusqu’à sévir contre son propre sang et à exterminer sa race. Elle fera preuve des mêmes talents dans ses relations avec son beau-frère Gonthran de Bourgogne. Malgré les trop justes soupçons qu’elle inspirait à ce prince, et en dépit des charges accablantes qui pesaient sur elle, elle parvint, sinon à conquérir son entière confiance, du moins à lui inspirer une défiance incurable à l’endroit de son alliée naturelle, la reine d’Austrasie. Il n’était pas facile de prouver à Gonthran que Brunehaut, entourée d’ennemis et n’ayant d’autre espoir que dans le roi de Bourgogne, se fût avisée de comploter avec ses propres ennemis contre son unique allié. Eh bien, dès ses premières entrevues avec lui, Frédégonde avait obtenu ce grand résultat, et enfoncé dans l’esprit du roi le dard envenimé qui ne devait plus en sortir. En dépit de l’évidence, on le verra accueillir les calomnies les plus absurdes contre Brunehaut, lui prêter les projets les plus chimériques, et ne céder qu’à contre-cœur à l’évidence de son innocence, tant il y avait eu de force persuasive et insinuante dans les calomnies de Frédégonde ! Mais Frédégonde savait jouer du couteau aussi bien que de la langue : par trois reprises, elle essaya, en armant des sicaires, de se débarrasser d’une rivale détestée, et ni sa propre détresse, ni l’indignation publique dont elle se sentait menacée ne purent arrêter le cours de ses forfaits.

Cette misérable femme est toute dégouttante de sang : les fils de Chilpéric, leur mère, leur sœur, l’évêque Prétextat, le roi Sigebert, des hommes et des femmes de toute condition sont tombés sous ses coups ; néanmoins, elle meurt pleine de jours[572], et sans jamais avoir été inquiétée sérieusement par la vengeance de ses victimes. Telle est la Frédégonde que nous fait connaître l’histoire. On conviendra que la réalité pouvait fournir à l’imagination peu de types mieux faits pour la frapper fortement. Aussi la légende s’est-elle de bonne heure emparée de cette physionomie sinistre, pour la placer au centre de tableaux dignes d’elle. Car, chose curieuse ! alors que la plupart des héros que l’épopée a célébrés ont été défigurés par elle et desservis dans leur réputation, la couleur des récits dont Frédégonde est l’héroïne ne se distingue en rien de celles que revêtent ses aventures dans l’histoire avérée. La femme perverse est restée dans le monde de la fiction ce qu’elle était déjà dans celui de la réalité : elle est passée de plein pied, si je puis ainsi parler, de l’un dans l’autre, et même on peut se demander si sa légende ne reste pas en deçà de l’histoire. Voici, dans la série des monstrueux exploits de Frédégonde, la part de la fiction poétique.

« Nous allons raconter, écrit l’auteur du Liber Historiae, comment Frédégonde trompa sa maîtresse, la reine Audovère. Frédégonde appartenait à la domesticité inférieure du palais. Chilpéric étant allé avec son frère Sigebert à la guerre contre les Saxons, Audovère, qu’il avait laissée enceinte, mit au monde une fille. Frédégonde, par ruse, la conseilla de la sorte : « Madame, voici que mon seigneur le roi revient victorieux ; comment pourra-t-il accueillir avec joie sa petite fille non encore baptisée ? » La reine, là dessus, fit préparer le baptistère et appeler l’évêque qui devait ondoyer son enfant. L’évêque étant arrivé, il ne se trouva pas de femme qui pût tenir la petite sur les fonts. Alors Frédégonde dit à la mère : « Trouverons-nous jamais mieux que vous pour remplir ce service ? Tenez-la donc vous-même. » Audovère obéit. Quand revint le roi victorieux, Frédégonde alla à sa rencontre et lui dit : « Dieu soit loué, de ce que le roi notre seigneur revient vainqueur de ses ennemis et de ce qu’il lui est né une petite fille. Avec qui le roi mon seigneur couchera-t-il cette nuit, puisque la reine est maintenant sa commère à raison de sa fille Childesinde ? » Et le roi répondit : « Si je ne puis coucher avec elle, je coucherai avec toi. » Lorsque le roi fut entré dans le palais, la reine accourut à sa rencontre avec son enfant, et le roi dit : « Tu as fait, dans ta simplicité, une chose bien funeste ; maintenant, tu ne peux plus être ma femme. » Il lui fit prendre le voile avec sa fille, et il lui donna quantité de terres et de fermes ; il condamna à l’exil l’évêque qui avait fait le baptême ; quant à Frédégonde, il en fit sa reine. »[573]

Pour bien apprécier cette histoire, il faut d’abord se remémorer les prescriptions du droit canonique de cette époque en matière d’empêchements de mariage. A partir d’une certaine date, on vit prévaloir dans l’Église cette idée que la parenté spirituelle contractée dans le baptême était un empêchement au même degré que la parenté selon la chair, que dis-je, qu’elle avait même un caractère plus sacré. Or, il y avait du chef du baptême diverses catégories de parenté. D’abord venait la parenté spirituelle qui rattachait le parrain et la marraine d’une part à leur filleule de l’autre : cet empêchement était le plus ancien et le plus grand de tous, et, dès 530, Justinien l’inscrivait dans le code civil[574]. En second lieu, il y avait l’empêchement qui existait entre les parents selon la chair d’une part et les parents selon le baptême de l’autre : ainsi le parrain ne pouvait épouser la mère de son filleul, ni la marraine le père de celui-ci, en vertu du canon 53 du concile in Trullo, tenu en 692[575]. En troisième lieu, le parrain et la marraine, en leur qualité de père et mère spirituels du filleul, étaient conçus comme des époux selon le baptême, et ne pouvaient, par conséquent, devenir époux selon la chair. Ce dernier empêchement, promulgué pour la première fois dans un concile romain de 721[576], fut introduit peu de temps après, par le roi Liutprand, dans la loi civile des Lombards[577]. Néanmoins, bien que promulgué une seconde fois au concile romain de 743[578], et rappelé en termes énergiques par le pape Zacharie, dans sa lettre de 747 à Pepin le Bref[579], il ne semble pas s’être introduit sans résistance.

Comme on le voit, le cas d’Audovère appartient à la seconde catégorie d’empêchements de mariage : celui qui s’oppose à l’union de la marraine et du père de l’enfant. Mais, si l’interdiction a été formulée pour la première fois en 692, l’histoire, qui est censée se passer vers le milieu du VIe siècle, perd toute vraisemblance, et trahit par là même sa provenance récente. D’ailleurs, à supposer qu’un empêchement eût existé dès cette date, il est d’autres motifs pour faire rejeter l’anecdote. Audovère n’étant qu’une des nombreuses compagnes de Chilpéric, il est difficile de décider si elle était considérée comme sa femme légitime ou comme sa concubine. Dans le premier cas, une simple bévue commise par ignorance n’avait pas le pouvoir de dissoudre un mariage, qui était de sa nature indissoluble. Dans le second cas, au contraire, les rapports entre Chilpéric et Audovère n’étaient d’aucune manière détruits aux yeux du roi, puisqu’ils n’avaient pas le caractère d’une union conjugale. Puis, le moyen de nous faire croire que ce barbare luxurieux, qui était habitué à violer tous les commandements de l’Église, eût été homme à renoncer à l’objet de sa passion pour une raison d’ordre théologique !

L’épisode est, de plus, en contradiction formelle avec l’histoire. Il est faux que jamais Chilpéric ait fait une expédition en Saxe avec Sigebert. Sigebert a combattu seul contre ce peuple qui, de même que les Thuringiens, semble avoir troublé par ses révoltes la première année de son règne, et qu’il força de se soumettre[580]. Il paraît bien que cette révolte fut déterminée par une invasion des Avares, rapportée par Grégoire de Tours, et que les tribus germaniques soulevées firent cause commune avec les envahisseurs, dont elles partagèrent la défaite[581]. Dans tous les cas, loin d’assister son frère dans ces difficultés, Chilpéric en profita pour lui enlever Reims et quelques autres villes, si bien qu’après son retour, Sigebert dut tourner ses armes contre lui et le mettre à la raison[582]. Ceci se passait en 562. Une seconde fois les Avares reviennent, sans que l’on puisse savoir s’ils ont eu les Saxons et les Thuringiens pour alliés. Sigebert, cette fois, fut vaincu, et se vit obligé de traiter avec eux. Est-il besoin de dire que Chilpéric se garda bien de lui porter secours ?[583] Par la suite, Sigebert eut encore à s’occuper des Saxons revenus d’Italie, qu’il rétablit dans leur ancienne patrie : mais ce ne fut pas une expédition qu’il fit contre eux[584], et d’aucune manière Chilpéric ne l’assista : il ne cessa de se comporter comme son ennemi, et la guerre entre les deux frères fut presque permanente. Le cadre dans lequel le Liber Historiae place sa légende est donc entièrement faux. Je ne veux pas aller plus loin, et je crois en avoir assez dit pour faire écarter de l’histoire cet épisode qui appartient en réalité au domaine de la fiction.

C’est encore une aventure de sérail qui fait le fond de la seconde légende relative à Frédégonde, mais, cette fois, la couleur en est sombre et l’accent tragique.

« La reine Frédégonde était belle et avait un esprit fécond en ressources, mais elle trahissait son époux. Landéric était alors maire du palais : c’était un homme plein de talent ; la reine l’aimait beaucoup et entretenait des relations adultères avec lui. Un jour que le roi partait de bonne heure pour aller chasser à Chelles, dans les environs de Paris, comme il aimait beaucoup la reine, il revint de l’écurie au moment où elle se lavait la tête dans sa chambre à coucher, et il lui donna un léger coup sur le dos. Elle, se persuadant que c’était Landéric : « Que fais-tu là, Landéric ? » s’écria-t-elle. En même temps elle se retourna, et elle s’aperçut que c’était le roi, et elle fut saisie d’épouvante. Lui, en proie à la plus vive indignation, partit pour la chasse. Cependant Frédégonde fit venir Landéric et lui raconta tout ce qui venait de se passer : « Vois maintenant, dit-elle, ce qui te reste à faire, car les supplices nous attendent dès demain ». Landéric, désespéré, s’écria en versant des larmes : « C’est à la male heure que mes yeux t’ont vue ! Je ne sais que faire, et je me sens pris de tous côtés. — Ne crains rien, répondit-elle, écoute mon conseil, et nous ne périrons pas. Ce soir, quand le roi reviendra de la chasse, nous enverrons des assassins qui le tueront, et qui crieront que c’est un attentat de Childebert d’Austrasie ; et lorsqu’il sera mort, nous règnerons avec mon fils Clotaire. » Et en effet, la nuit venue, comme Chilpéric rentrait de la chasse, des assassins gorgés de vin par Frédégonde lui plongèrent leur scramasax dans le ventre pendant qu’il descendait de cheval, et au moment où ses gens regagnaient chacun sa demeure. Il poussa un cri et tomba mort. Alors, obéissant au mot d’ordre de la reine, les meurtriers crièrent : Voilà ce que le roi d’Austrasie Childebert a fait du roi notre seigneur. Alors l’armée se dispersa dans tous les sens à la recherche des coupables, mais les soldats ne trouvèrent personne et rentrèrent chez eux. »[585]

Cette histoire, à première vue, n’a rien d’invraisemblable. On connaît les mœurs de Frédégonde. Grégoire de Tours l’accuse formellement d’avoir offert ses faveurs à un certain Eberulf[586], et le roi Gonthran n’était pas fort certain de la légitimité de la naissance de Clotaire II[587]. Mais l’important rôle politique attribué à l’amant de la reine cadre mal avec l’histoire. Grégoire de Tours ne prononce pas même le nom de ce personnage, ce qui est tout au moins une présomption contre le récit du Liber. Dans Frédégaire, il est vrai, Landéric nous apparaît avec le titre de maire à la date de 603[588], et ce témoignage est confirmé par un autre document du VIIe siècle, qui nous le montre exerçant le même office auprès du roi Clotaire II à Chelles[589]. Mais cela ne prouve pas pour 584 ; tout au contraire, on pourrait se demander si l’histoire racontée par le Liber n’a pas été imaginée après coup pour expliquer l’élévation de Landéric.

L’histoire a d’ailleurs un autre défaut. Elle est trop intéressante, elle est trop dramatique, elle est, si je puis ainsi parler, trop flatteuse pour l’imagination et trop satisfaisante pour le sentiment moral du public : c’est ainsi qu’on doit souhaiter que les choses se soient passées, quand on veut que les fautes soient expiées ici-bas, et que la Providence intervienne par quelque coup de théâtre. On peut se demander comment Grégoire de Tours, si au courant des faits de son temps, aurait ignoré ce tragique épisode, ou pourquoi il n’aurait pas cru devoir le raconter. Ce n’était certes pas pour épargner Frédégonde, car il rapporte de cette reine des crimes si abominables que sa réputation n’avait plus rien à perdre. Lui-même d’ailleurs revient à plusieurs reprises sur le mystérieux assassinat de Chilpéric, nous communique toutes les versions qui ont circulé sur cet événement, nous montre les soupçons se portant tour à tour sur divers personnages, et formule sa propre opinion en des termes qui montrent qu’il ne sait trop que croire : « Ce qui a causé la mort de Chilpéric, dit-il, c’est sa propre méchanceté. »[590]

Il met, comme on voit, Frédégonde hors de cause, et il faut bien que l’innocence de cette reine ait été, ici, bien réelle pour qu’il la décharge d’emblée. D’ailleurs, nul ne devait perdre plus que Frédégonde à la mort de son mari : on le vit bien aussitôt après, car elle tomba dans une détresse cruelle, et, pendant plusieurs années, elle vécut dans la situation la plus menaçante. Il n’y a donc aucune apparence qu’elle eût, de gaieté de cœur, créé elle-même la situation dans laquelle allait sombrer toute sa fortune. La légende, il est vrai, écarte cette objection en la montrant acculée, en quelque sorte, à la nécessité du meurtre pour échapper à la vengeance de son mari : mais, je le répète, pour ingénieuse qu’elle soit, cette explication tombe devant le silence de Grégoire de Tours.

L’origine de la légende me semble claire. Il faut la chercher dans la série de raisonnements que l’imagination populaire a faits sur les événements pour les enchaîner d’une manière logique. Landéric était maire du palais sous la régence de Frédégonde pendant la minorité de Clotaire II : voilà le point de départ. Quelle explication plus inévitable y avait-il de sa fortune, sinon qu’il était l’amant de la reine ?[591] Du coup, on trouvait le moyen d’expliquer aussi l’obscure histoire de la mort de Chilpéric : il suffisait de supposer que les relations coupables des deux amants étaient antérieures à sa mort, et qu’elles en avaient été la cause. Il ne restait plus qu’à faire connaître l’occasion qui les força à se débarrasser du roi par un crime. Ici, une imagination un peu inventive avait libre jeu, et la scène du lavabo, si je puis l’appeler ainsi, fut créée.

Les deux légendes que je viens de raconter sont-elles d’origine populaire ? Je ne sais, et je suis assez tenté de croire que non. Les histoires d’alcôve et les complots d’antichambre ne figurent généralement pas dans le répertoire populaire, et un mot comme : Finis donc, Landéric ! semble trahir le lettré plutôt que le rapsode. Tout au moins dirai-je que si les deux épisodes ont été racontés dans le peuple, ils auront subi quelques remaniements en passant par les milieux savants et monastiques où les a trouvés l’auteur du Liber Historiae.

Par contre, la troisième légende a tout à fait l’accent d’un de ces récits étranges et extraordinaires dont le merveilleux ne heurte pas l’esprit des gens du peuple ; je ne doute nullement qu’elle ait été recueillie dans les chaumières des paysans neustriens.

« Childebert, roi d’Austrasie, apprenant que son oncle Chilpéric avait péri par les maléfices de Frédégonde, rassembla son armée, qui comprenait les Burgondes et les Austrasiens. Sous le commandement des patrices Gundoald et Wintrion, cette armée, traversant la Champagne, pénétra dans le pays de Soissons qu’elle livra au pillage. Frédégonde, en l’apprenant, réunit ses troupes sous les ordres de Landéric et des autres chefs des Francs, et arriva à Brennacum, faisant de grandes largesses à ses guerriers pour les exciter à combattre contre l’ennemi. Apprenant que l’armée des Austrasiens était considérable, elle convoqua les siens et leur dit : « Levons-nous la nuit et marchons contre eux des lanternes à la main ; les camarades qui seront en tête tiendront des branches d’arbre et attacheront des sonnettes au cou de leurs chevaux, pour que les sentinelles de l’ennemi ne puissent pas nous reconnaître. Puis, le jour venu, nous nous précipiterons sur eux, et nous pourrons remporter la victoire. » On se rallia à cet avis. Il avait été convenu entre les deux armées qu’on en viendrait aux mains à tel jour, à Trucciacum, dans le Soissonnais[592]. Frédégonde, conformément au plan qu’elle avait fait prévaloir, se mit en marche au milieu de la nuit, précédée d’hommes portant des branches d’arbre et avec tout l’attirail décrit ci-dessus ; elle-même, montée à cheval, portait le petit Clotaire dans ses bras. C’est ainsi qu’on arriva à Trucciacum. Cependant les sentinelles austrasiennes, apercevant sur les hauteurs les branches vertes que portaient les Francs, et entendant résonner les sonnettes de leurs chevaux, se dirent de proche en proche : « Est-ce que hier il n’y avait pas des champs découverts là où nous voyons maintenant des forêts ? » Et le camarade en riant répondait à son camarade : « Tu as bu à coup sûr, et tu déraisonnes. N’entends-tu pas les sonnettes de nos chevaux qui paissent auprès de la forêt ?[593] » Cependant le jour venait, et les Francs, se précipitant à grand son de trompettes sur les Austrasiens et les Burgondes endormis, en massacrèrent un grand nombre, tant grands que petits. Gundoald et Wintrion ne durent leur salut qu’à la rapidité de leurs chevaux. Quant à Frédégonde, elle arriva avec son armée jusqu’à Reims, pillant et saccageant, puis elle retourna chargée de butin à Soissons[594].

Tel est le récit du Liber Historiae. Remarquons d’abord que la guerre dont il y est question eut lieu réellement en 592, et qu’elle se termina, comme dans notre épisode, par la victoire de la Neustrie. Les témoignages de Frédégaire et de Paul Diacre corroborent ici celui du Liber Historiae[595]. Celui-ci, il est vrai, s’écarte déjà de la réalité en nous montrant Clotaire II porté à la bataille dans les bras de sa mère : en 592, Clotaire II avait huit ans, ce qui gâte un peu la vraisemblance de ce pittoresque épisode. Au surplus, ni Frédégaire ni Paul Diacre ne disent mot d’un détail aussi remarquable, et cela est significatif, au moins en ce qui concerne le premier de ces deux auteurs. Peut-être la légende n’existait-elle pas encore de son temps ; peut-être aussi ne s’était-elle pas encore répandue en dehors de son lieu d’origine. Localisée à Troussy, il paraît bien qu’elle a été trouvée sur place par le moine de Saint-Denis, qui avait, comme je l’ai montré ailleurs, une connaissance spéciale du Soissonnais, et qui était peut-être même un enfant de ce pays. La fraîcheur naïve et le parfum tout rustique qui règnent dans le récit attestent qu’il a été puisé à même la source populaire : dans toute l’histoire poétique des Mérovingiens, il n’y en a pas un, je crois, qui ait un caractère aussi accentué et un pareil goût de terroir. La vivacité dramatique y est extrême : il semble qu’on assiste à ces préparatifs nocturnes qui ont lieu dans le camp de Frédégonde, qu’on soit transporté ensuite dans celui des Austrasiens, qu’on entende le dialogue des soldats, qu’on perçoive dans le lointain le son des clochettes pendues au cou des chevaux pâturant dans la forêt, qu’on voie apparaître ces feuillages mouvants qui descendent du haut des coteaux, puis soudain voilà Frédégonde qui apparaît avec son armée, et le carnage qui commence !

Cette histoire de la forêt qui marche était d’ailleurs un mythe répandu chez tous les peuples du Nord, et nous en retrouvons, chez plusieurs, des versions étonnamment semblables à celle que nous venons d’exposer. La plus célèbre est celle du roi d’Écosse Macbeth, immortalisée par le génie de Shakespeare[596]. Un contemporain de Macbeth, l’évêque Conon de Trèves, imposé aux Tréviriens par son oncle Annon de Cologne, périt victime du même stratagème employé par ses sujets rebelles (1066), au dire du Gesta episcoporum Treverensium[597]. Enfin, le chroniqueur danois Saxo Grammaticus, qui écrivait à la fin du XIIe siècle, nous montre le roi Hacon surprenant et vainquant ses adversaires à la faveur d’une ruse semblable[598]. Voilà donc, à quatre reprises, le motif de la forêt qui marche reparaissant dans les annales des peuples, et sans que l’on puisse constater la parenté des diverses versions. Ce qui est certain, c’est que la légende du Liber Historiae est la plus ancienne de toutes. Je n’oserais dire que c’est elle qui a le mieux conservé les traits primitifs de la tradition, si toutefois, comme je le pense, nos quatre versions peuvent être ramenées à un type unique. A mon sens, dans l’esprit de ceux qui ont les premiers mis en circulation la légende, la forêt qui marche n’était autre chose qu’une illusion produite par la science magique du personnage principal, et avait pour effet de jeter l’épouvante dans l’âme de l’ennemi, qui reconnaissait à ce signe l’action d’une puissance surnaturelle et irrésistible. Il semble qu’il soit resté quelque chose de cette donnée très ancienne dans l’histoire de Macbeth, telle qu’elle est reproduite par Boethius et vivifiée par Shakespeare. Macbeth, sans doute, voit dans la marche de la forêt l’accomplissement d’une prophétie funeste, mais cette prophétie elle-même n’était si redoutable que parce qu’un signe surnaturel devait en précéder l’accomplissement. Du moment que ce signe se produit, Macbeth doit reconnaître qu’il est perdu : car à quoi bon lutter contre une puissance qui dispose d’une force merveilleuse, et qui fait marcher la forêt contre le vaincu du destin ?

Et ne serait-ce pas là aussi la forme première de la légende de Frédégonde ? Qu’est-ce qui nous interdit de penser que, dans l’idée poétique des contemporains, cette reine, riche en inventions et en ruses, avait employé un charme magique pour laisser croire aux Austrasiens terrifiés que toutes les forces de la nature marchaient contre eux sous les ordres de leurs ennemis ? L’histoire des Francs du VIe siècle nous montre Sigebert d’Austrasie vaincu par les artifices magiques des Huns, qui font apparaître aux yeux de son armée des visions fantastiques, grâce auxquelles ils lui infligent un sanglant désastre[599]. Et, dans d’autres traditions épiques, nous voyons également la victoire expliquée par des artifices du même genre. Dans la bataille de Moytura, lorsque Lug, le roi des Tuatha Dé Dannan, demande à ses deux sorcières ce qu’elles peuvent faire pour lui, elles répondent : « Nous ensorcellerons les arbres, les pierres et les mottes de terre qui, aux yeux des Fomoré, prendront l’apparence d’une troupe de soldats, et les Fomoré, tout effrayés, fuiront en tremblant[600]. »

D’autre part, on pourrait aussi trouver l’origine de la légende dans une intention satirique des vainqueurs. Les ennemis Austrasiens auraient été conçus comme des gens tellement bornés et stupides, qu’ils ne se seraient pas même aperçus du mouvement de la forêt, ou qu’ils ne l’auraient remarqué que lorsqu’il était trop tard pour se défendre ! Il y aurait là quelque énorme plaisanterie épique semblable à l’illusion de Ragnacaire dans la chanson sur les meurtres de Clovis, mieux encore, à celle des Hérules vaincus par les Lombards, lorsque, dans leur affolement, ils se jetèrent au milieu des champs de lin et s’y mirent à nager, croyant être en pleine mer[601]. Dans la forme qu’elle revêt sous la plume de l’auteur du Liber Historiae, la légende de Frédégonde s’harmonise plutôt avec cette dernière conjecture ; de fait, l’écrivain semble se plaire à bien accentuer la niaiserie de ces bonshommes austrasiens, qui sont témoins du stratagème, et qui, jusqu’au dernier moment, ne savent rien deviner. Mais on pourrait également voir, dans le dialogue imaginaire qu’il leur prête, la préoccupation qu’aurait eue l’auteur monastique d’enlever à son récit toute trace de paganisme : or, une Frédégonde disposant des forces de la nature, et demandant son triomphe aux ressources infernales de la magie, choquait probablement les idées religieuses du chroniqueur anonyme qui écrivait sous les voûtes de Saint-Denis. Quoi qu’il en soit, la multitude de traits pittoresques conservés dans le récit ne permet pas de croire à un remaniement bien profond du sujet. Ces clochettes suspendues au cou du bétail dans les forêts, et cette Frédégonde qui chevauche au milieu de son armée, ce sont là des coups de pinceaux vifs et rapides auxquels notre froid annaliste ne nous a pas habitués, et qui semblent bien plutôt tracés par la main de ce grand peintre qui est l’imagination populaire. Si notre narrateur les a reproduits plus fidèlement, cela tient sans doute, comme je l’ai supposé, à ce que la légende, recueillie par lui dans son pays natal et sur les lèvres des vieillards, avait pour le vieux moine tout le charme d’un souvenir d’enfance, et qu’elle s’est gravée dans sa mémoire avec une vivacité particulière.

Telle est la place de Frédégonde dans les souvenirs légendaires des Neustriens. Deux histoires d’alcôve dont on n’oserait pas garantir l’origine populaire, et une légende locale dont le parfum épique est des plus prononcés, nous attestent dans tous les cas que cette femme étonnante n’a pas manqué d’occuper l’imagination de ses contemporains.

CHAPITRE II La reine Brunehaut.

La reine Brunehaut, qui a tenu une si grande place dans l’histoire de son temps, n’en a pas occupé une moindre dans l’épopée. Il ne se pouvait pas que cette figure grandiose et tragique ne frappât fortement les imaginations, et ne s’y gravât avec ces traits terribles que lui a donnés, dès le VIIe siècle, la plume des chroniqueurs et des hagiographes. Néanmoins, lorsqu’il s’agit de démêler dans sa physionomie les traits qu’elle a eus réellement et ceux qu’elle tient de la légende, on se trouve devant une difficulté que nous n’avons pas encore rencontrée au cours de ces recherches. Jusqu’ici, en effet, notre analyse n’a dégagé que deux éléments constitutifs de l’histoire : d’un côté, des souvenirs exacts et précis, qui ont été fixés par écrit d’assez bonne heure pour ne pas subir d’altération notable ; de l’autre, des traditions poétiques qui, en passant par le prisme de l’esprit populaire, y ont été soumises à un remaniement profond et organique. Cette fois, nous aurons à tenir compte d’un troisième élément, celui qui, pour les historiens de la vieille école, était la seule source des inexactitudes de l’histoire, je veux dire la fable inventée de parti pris, l’erreur propagée par la malveillance, la légende défigurée par l’impopularité. En butte aux haines d’une classe nombreuse et puissante, qui constituait presque à elle seule toute la nation, Brunehaut a été atrocement calomniée par tous ceux que contrariait l’absolutisme de son gouvernement. Et les calomnies des grands, se répandant dans le peuple qui ne connaissait la souveraine que par ces rapports mensongers, y ont fait autour du nom de la malheureuse femme cette sinistre auréole d’infamie contre laquelle la critique a pour devoir de protester. Ces calomnies, tombées dans l’esprit populaire, y ont été comme les germes desquels est sortie toute la multitude des légendes épiques. Tous n’ont pas fructifié. Quand Frédégaire écrivit, c’est à peine si un ou deux s’ouvraient ; les autres étaient restés stériles. Par contre, l’auteur du Liber Historiae était justement placé à la distance nécessaire pour que le personnage lui apparût dans l’auréole épique : aussi trouvons-nous chez lui des traces manifestes d’épopée.

Ma tâche n’est pas de relever, dans le récit de Frédégaire, les innombrables erreurs qu’il commet au détriment de la réputation de Brunehaut : je l’ai fait ailleurs[602], et, considérant les résultats de cette étude comme désormais acquis, je me bornerai ici à rechercher le travail de l’esprit populaire sur les données historiques plus ou moins pures dont il disposait.

Dans la chronique de Frédégaire, il y a trois passages qui, à première vue, suggèrent l’idée d’une élaboration de l’histoire par l’imagination publique : nous allons les examiner successivement.

Le premier passage est relatif à une prophétie sibylline au sujet de Brunehaut. Parlant du maire du palais Gogon, qui aurait été assassiné, à ce qu’il prétend, par Brunehaut[603], Frédégaire écrit : « Ce Gogon eut une administration prospère jusqu’au jour où il amena Brunehaut d’Espagne. Bientôt elle l’eut rendu odieux à Sigebert, qui, instigué par elle, le mit à mort. L’influence de cette femme a causé tant de maux et fait verser tant de sang dans le pays des Francs qu’alors fut réalisée la prophétie de la Sibylle qui dit : « Bruna viendra du pays d’Espagne, et devant sa face périront quantité de gens. Mais elle-même sera mise en pièces sous les sabots des chevaux[604] ».

Il résulte de ce texte qu’au moment où écrivait Frédégaire, il existait chez les Francs une prophétie attribuée à la sibylle, et qui prédisait le règne et la mort de Brunehaut. Ce texte était, par conséquent, postérieur à 613. Il était, comme on le voit, en prose, et avait cet accent biblique propre à tous les oracles sibyllins ; il se tenait, au surplus, dans un certain vague fait pour en augmenter l’effet, évitait d’entrer dans le détail historique, ne désignait même Brunehaut que par la forme diminutive de son nom[605]. On reconnaît donc ici, sans contestation possible, une de ces prédictions après coup comme aimaient à les composer ces âges d’imaginations crédules, et qu’ils mettaient régulièrement sur le compte des sibylles païennes, auxquelles nul ne refusait alors le don de prophétie. L’auteur était probablement quelque clerc[606] ennemi de la reine d’Austrasie, peut-être le même qui écrivit les Annales dont s’est servi Frédégaire. Celui-ci, trouvant ce texte dans sa source, n’a pas un instant douté de son authenticité ; il l’a donc accueilli et reproduit avec la plus entière confiance. Il lui est même arrivé, à cette occasion, une petite mésaventure assez curieuse. Étranger, à ce qu’il paraît, à l’usage germanique d’abréger les noms, et voyant la reine d’Austrasie appelée Bruna, il s’est persuadé que ce devait être le nom primitif qu’elle avait porté en Espagne, et qu’on l’avait modifié en Austrasie pour lui faire honneur. Et c’est ce qui l’amène à écrire gravement, en parlant du mariage de cette princesse : Ad nomen ejus ornandum est auctum, ut vocaretur Brunechildis[607].

Cette naïve conjecture, qui ne pouvait entrer que dans la tête d’un Romain, a du moins l’avantage de nous montrer le travail d’exégèse et de divination que le bon chroniqueur faisait sur ses sources, et de nous faire retrouver un élément purement subjectif là où l’on croyait être en face d’un récit puisé dans la tradition écrite ou orale. Je n’ai d’ailleurs pas besoin d’insister davantage sur l’épisode, puisqu’après l’analyse qui vient d’être faite, il est évident qu’il n’a rien de populaire, et qu’il ne peut à aucun point de vue être rangé dans la catégorie des traditions épiques.

Le deuxième passage de Frédégaire où l’histoire de Brunehaut semble offrir quelque couleur épique est celui-ci : « En 599, Brunehaut fut chassée par les Austrasiens, et trouvée toute seule par un pauvre dans la campagne d’Arcis-sur-Aube. Sur sa demande, il la conduisit à Théodoric, qui reçut sa grand’mère avec plaisir et la combla d’honneurs. En récompense, ce pauvre reçut l’évêché d’Auxerre avec l’appui de Brunehaut[608]. »

J’ai déjà montré que ce récit est radicalement faux, et je ne crois pas avoir besoin de refaire ici ma démonstration. Brunehaut n’a pas été chassée d’Austrasie, et n’a pu être rencontrée dans un état de dénuement complet sur les frontières de la Burgondie. Saint Didier d’Auxerre n’était pas un pauvre avant de devenir évêque ; c’était un parent de Brunehaut, et l’un des hommes les plus riches de son temps[609]. La légende qui rassemble ces deux personnages dans la communauté de la misère ne paraît pas d’ailleurs avoir un caractère bien traditionnel. Je crois plutôt en saisir l’origine dans les rancunes des grands. « Saint Didier d’Auxerre, parent de Brunehaut, et, sans doute, parvenu à l’épiscopat grâce à elle (604), devait être le partisan et l’appui de cette reine ; il était mal vu, par conséquent, de l’aristocratie rebelle de cette époque. Quoi d’étonnant, dès lors, si, pour expliquer les bons rapports entre l’évêque et la reine, des ignorants ou des malveillants ont imaginé une historiette qui permettait de faire d’une pierre deux coups, en frappant à la fois la protectrice et le protégé ? Le prestige éclatant de ces deux personnages, alors au sommet de la fortune, ne pouvait qu’être diminué, si l’on parvenait à faire croire qu’il n’y avait pas longtemps qu’ils s’étaient trouvés l’un et l’autre dans l’abîme de la détresse, et qu’entre la reine et l’évêque le seul lien était le souvenir de leur commune misère[610]. »

Mais cette légende, forgée par l’ignorance ou par la haine, semble être tombée dans un milieu fertile et s’être développée dans les imaginations populaires. Si je ne me trompe, elle s’y est dépouillée du caractère satirique qu’elle avait à l’origine, et transformée en un de ces naïfs récits d’aventures comme le peuple en a toujours raconté. La rencontre entre le mendiant et la reine dans la campagne est peut-être la forme pittoresque dans laquelle l’imagination populaire a traduit la donnée qui lui était fournie par les grands au sujet des relations antérieures entre les deux personnages ; peut-être est-ce le peuple aussi qui a localisé l’épisode en lui donnant pour théâtre la ville d’Arcis-sur-Aube. Il est d’ailleurs à remarquer que parmi les légendes de Frédégaire, il en est plus d’une qui provient des confins de la Burgondie et de l’Austrasie : qu’on se souvienne de l’exemption de tributs accordée par Childéric aux habitants de Bar, et du ravage des terres burgondes par Clotilde dans les environs de Villery. Voilà, dans la chronique de notre auteur, le troisième border-tale que nous rencontrons : cela est assez remarquable, et jette peut-être un peu de lumière, sinon sur la patrie de l’auteur, du moins sur la provenance de ses renseignements.

Jusqu’ici, nous avons pu constater dans l’histoire de Brunehaut la trace probable de légendes populaires qui sont elles-mêmes l’écho des calomnies des grands, mais nous n’y avons pas remarqué le travail de la chanson épique. Il est peut-être permis de reconnaître l’action de celle-ci dans l’histoire des luttes fratricides de Théodebert et de Théodoric, fomentées, d’après la tradition, par leur grand’mère Brunehaut. Cette histoire, dont Jonas et Frédégaire nous ont encore conservé la physionomie réelle, s’est altérée d’assez bonne heure, et nous apparaît, dans le Liber Historiae, sous des traits incontestablement poétiques. Elle était d’ailleurs faite, par son caractère hautement tragique, pour frapper vivement l’esprit de la multitude, et pour s’y refléter en des images agrandies[611].

Voici d’abord la charpente des faits. Les deux frères, entre lesquels il existait depuis longtemps une animosité que leur grand’mère avait sans succès essayé d’apaiser[612], en vinrent finalement aux prises. Parti de Langres au mois de mai de l’année 612, Théodoric se dirigea par Andelot et par Nasium, dont il s’empara au passage, sur Toul, où il rencontra Théodebert qui avait pris l’offensive. Le sort des armes se prononça contre le roi d’Austrasie, qui, poursuivi par son frère, passa les Vosges, et, par Metz, se sauva jusqu’à Cologne. Là, il réunit à la hâte tout ce qu’il put trouver de soldats parmi les peuplades d’Outre-Rhin, puis il vint de nouveau se mesurer avec son frère à Tolbiac, où se livra une des plus sanglantes batailles dont les annales des Francs aient gardé le souvenir. Sur les pas du malheureux roi d’Austrasie fugitif de nouveau, Théodoric pénétra dans Cologne et envoya à la poursuite de son frère un détachement qui s’empara bientôt de sa personne. Il fut conduit enchaîné à Châlons-sur-Saône, pendant que son fils Mérovée, qui n’était qu’un petit enfant, avait la tête brisée contre une pierre. Une obscurité sinistre règne sur la fin du malheureux prisonnier ; ce qui est certain, c’est qu’il périt bientôt dans les fers, et que son frère Théodoric le suivit de près dans la tombe, emporté par une de ces maladies qui fauchaient dans la fleur de l’âge les voluptueux princes de la famille mérovingienne. Leur grand’mère Brunehaut ne perdit pas courage dans ces conjonctures critiques. Elle fit proclamer souverain des deux royaumes le fils aîné de Sigebert, et arma pour repousser Clotaire II, qui, appelé par les Austrasiens révoltés, avait pénétré dans les états de ses parents. Mais tout s’unissait pour trahir cette femme intrépide : elle-même fut livrée à ses ennemis, et, victime de haines implacables et sauvages, elle périt du supplice atroce qui vaudra toujours à sa mémoire la pitié, et l’infamie à celle de ses bourreaux.

Comme on le voit par ce rapide aperçu, il y a dans cette série d’événements une source d’émotions dramatiques comme on les rencontrerait difficilement ailleurs au même degré. Aussi l’imagination populaire en a-t-elle été profondément frappée. Frédégaire, qui écrit sous la dictée de la tradition orale, à un moment où elle n’a pas encore pu altérer les faits, nous permet cependant d’entrevoir les parties de cette histoire qui ont fait le plus d’impression sur le peuple. C’est d’abord la funeste bataille de Tolbiac, où deux peuples frères ont répandu le meilleur de leur sang pour assouvir des haines fratricides. « Jamais, dit Frédégaire, de toute antiquité, les Francs ni les autres peuples n’ont livré un combat si meurtrier. Les deux armées combattaient avec un tel acharnement et firent de part et d’autre un tel carnage, que les cadavres, ne trouvant pas de place pour tomber, restaient debout, serrés les uns contre les autres comme des vivants[613]. » Voilà bien comme raconte la mémoire populaire. Non que je veuille soutenir que le détail est nécessairement fictif, mais je dis qu’il est de ceux qui frappent la multitude et qu’elle aime à retenir. Celui-ci était fait pour germer et pour fructifier dans d’autres imaginations. Des morts qui restent debout dans une mêlée, s’est dit le bon Aimoin, cela se comprend ; mais lorsque cette mêlée se déplace, que deviennent ces morts ? Nécessairement ils subissent l’impulsion donnée à toute la masse, et ils s’avancent avec les vivants : Tanta utriusque partis animositate concursum est, ut cadavera interfectorum, prae multitudine comprimentium se populorum, non valentia ad terram ruere, quemadmodum equis insederant, una cum vivis circumferrentur[614]. On le voit, le thème est riche : les morts marchent, leurs chevaux, morts ou vifs (Aimoin ne nous tire pas d’angoisse), participent au mouvement ; nous aurons tout à l’heure une vraie bataille de spectres[615].

Rien ne produit plus d’effet sur les esprits peu cultivés que ces grandes scènes de carnage ; ils y reviennent incessamment avec une curiosité enfantine et malsaine, et ils en embellissent le récit chaque fois qu’ils le reproduisent. Il n’y a presque pas une grande bataille de l’époque barbare qui ne soit connue par quelqu’un de ces traits affreux[617].

Un autre épisode de la lutte fratricide a fait une vive impression sur l’imagination populaire : c’est l’intervention de l’archevêque de Mayence. Vaincu à la bataille de Toul, Théodebert fuyait devant les forces supérieures de son frère, qui le poursuivait l’épée dans les reins, lorsque, dit Frédégaire, le saint homme apostolique Lesio, évêque de la ville de Mayence, aimant la valeur de Théodoric et détestant la folie de Théodebert, vint trouver Théodoric et lui dit : « Achève ce que tu as commencé. Il faut que tu mènes cette affaire à terme d’une manière profitable. Une fable populaire dit que le loup étant monté sur une montagne, comme ses jeunes commençaient déjà à chasser, les appela à lui et leur dit : « Aussi loin que vos yeux peuvent voir dans tous les sens, vous n’avez pas d’amis, si ce n’est quelques-uns de votre race. Achevez ce que vous avez commencé. »

Voilà, évidemment, une tradition populaire. Cela ne veut pas encore dire, assurément, que ce soit une légende épique : il suffit pour le moment d’acter que Frédégaire n’a pas trouvé l’épisode dans quelque source écrite. Le développement considérable qu’il prend ici dans la narration assez sommaire du chroniqueur, et la complaisance avec laquelle y est raconté l’apologue de l’évêque, sont à ce point de vue des indices caractéristiques. Ce qui ne l’est pas moins, c’est l’altération déjà toute romane du nom du prélat. Si Frédégaire le connaissait autrement que par la tradition orale, il aurait exactement reproduit son nom, qui est Leudegarius, au lieu qu’il n’en connaît que la forme romane Lesio[618]. Mais je vais plus loin, et je crois reconnaître une trace d’altération épique dans la contexture de l’épisode lui-même. On ne comprend pas bien celui-ci sous sa forme actuelle. L’évêque de Mayence, nous est-il dit, appréciait la valeur de Théodoric et méprisait la sottise de son frère ; il vint donc trouver le roi de Burgondie et l’engagea à continuer son expédition contre Théodebert, jusqu’à ce qu’il eût raison de lui. Voilà qui se comprend. Ce qui ne se comprend plus, c’est que, pour l’encourager à persévérer dans ses desseins fratricides, l’évêque lui raconte une fable de laquelle il résulte qu’il devrait épargner son frère, vu qu’il n’a pas d’autre ami. Il y a là une contradiction interne qu’il est impossible de nier, et nul ne soutiendra qu’elle ait fait partie de la version primitive. De deux choses l’une : ou bien l’évêque a réellement exhorté Théodoric à détruire son frère, et alors il n’a pu lui raconter l’apologue du loup en chasse ; ou bien il le lui a en effet raconté, et alors il est manifeste qu’il l’a fait pour détourner le roi d’un projet criminel.

Mais quelle était la version primitive, et serait-il permis de la retrouver en l’absence de tout témoignage qui pourrait nous mettre sur la voie ? Je pense que oui, et je ne crois pas me tromper en admettant que le noyau du récit, ce qui en constitue la partie la plus originale comme aussi la plus frappante pour l’esprit populaire, c’est précisément l’apologue du loup en chasse. Le peuple est fidèle à ses fables ; il les redit de bouche en bouche avec une exactitude scrupuleuse. Telles Bidpaï et Lokman les ont racontées, telles le bon La Fontaine les a mises en vers, et telles on continue de les faire apprendre à nos enfants. Celle-ci est d’ailleurs vraiment puisée à même la source populaire. Ce loup qui mène ses fils sur la montagne et qui leur fait jeter un coup d’œil sur tout le paysage étendu à leurs pieds, ce n’est pas un personnage inventé par le chroniqueur, c’est le héros animal de la grande comédie aux cent actes divers. Le discours qu’il adresse à ses fils (Quam longe oculus vester in unamquemque parte videre prevalet, non habetis amicus, nisi paucus qui vestro genere sunt), c’est sans doute, comme il arrive d’ordinaire dans les versions orales, la partie la mieux conservée de la tradition, précisément parce qu’elle en est l’élément essentiel, que tout le reste ne sert qu’à préparer, qu’à introduire en quelque sorte[619]. Or, ce discours contient une double leçon adressée par le vieux loup aux louveteaux : il leur rappelle d’abord qu’ils sont sans amis sur la terre, ensuite, qu’ils peuvent compter sur ceux de leur race. Qu’est-ce à dire, sinon que, Théodebert étant le frère de Théodoric, celui-ci doit compter sur l’amitié de celui-là, puisque les loups ne se mangent pas entre eux ? Donc, si je ne fais erreur, la version primitive de notre récit présentait l’intervention de l’évêque de Mayence comme une tentative pour détourner Théodoric de son entreprise meurtrière, en lui rappelant qu’il avait peu d’amis, et qu’un frère est toujours le meilleur des soutiens.

Cette version, infiniment plus en harmonie avec le caractère sacré du prélat et avec sa mission de paix et de charité, l’est aussi avec tous les épisodes où nous voyons les évêques intervenir dans les luttes des rois pour les apaiser. Saint Avit de Micy n’a pas tenu un autre langage à Chlodomir partant pour la guerre de Burgondie[620], saint Germain de Paris a fait les mêmes exhortations à Sigebert lancé à la poursuite de son frère Chilpéric[621]. Partout, dans cette époque troublée, les évêques se sont interposés pour prévenir les violences ; nulle part on ne voit qu’ils les aient approuvées, conseillées, que dis-je, qu’ils aient poussé directement au fratricide. Il y a eu, sans doute, de mauvais évêques à l’époque mérovingienne, il y en a même eu beaucoup ; mais ceux qui auraient été capables de donner au roi des conseils si pervers se seraient souillés par d’autres crimes encore qui les auraient signalés à l’aversion de tous, et l’on ne voit pas qu’aucun de ces peu intéressants personnages ait été traité de beatos et apostolicos vir. L’épisode ne contient donc pas seulement une contradiction interne ; il est, de plus, contredit lui-même par tout le milieu dans lequel nous le trouvons. Frédégaire semble s’en être rendu compte ; aussi, tout en attribuant un rôle odieux à l’évêque, il fait effort pour en atténuer l’immoralité. Si Lesio intervient, c’est parce que Théodoric est un prince plein de valeur et son frère un insensé. Mais cela n’atténue rien et ne rend pas moins invraisemblable le rôle de Lesio. Il faut même ajouter qu’on ne voit pas bien pourquoi le prélat prend la peine d’adresser cette excitation à un prince en pleine chasse, et tout altéré du sang de sa victime ? Il était tout au moins inutile de l’exciter ; il était incontestablement nécessaire de l’adoucir. Concluons donc que le patriotisme burgonde, égaré par la haine que l’on vouait naturellement à l’ennemi austrasien, a inconsciemment altéré la physionomie de la tradition. Là où celle-ci nous montrait, comme dans toutes les aventures du même genre, un évêque rappelant à un roi sanguinaire les lois éternelles de l’humanité la légende nationale a voulu voir, tout au contraire, une approbation explicite donnée à la guerre impie par un saint personnage comme l’évêque de Mayence. Elle a, dans ce but, remanié la légende, mais elle ne l’a pas fait assez adroitement pour dissimuler la trace de son travail primitif, ou pour en effacer entièrement les traits originaux, et le discours du loup, auquel elle n’a pas osé toucher, rappelle et indique une contexture du récit toute différente de l’actuelle. Ainsi, dans les œuvres de la statuaire antique réparées par une main moderne, l’ensemble a pris plus d’une fois une attitude différente de celle que trahit la conformation des parties originales, et l’artiste, en étudiant celles-ci, peut restituer à l’ensemble son expression dramatique véritable.

A part les deux épisodes qui viennent d’être étudiés, le récit de Frédégaire ne contient rien qui puisse être considéré comme épique. Si l’histoire de la lettre de Brunehaut à Alboin, déchirée par celui-ci et retrouvée par un esclave de Warnachaire qui la porta à son maître[622], peut être regardée comme historique, ou si elle doit plutôt être reléguée dans le domaine des fables, c’est un point que je n’ai pas à examiner ici : de toute manière, cette aventure n’a pas la couleur de l’épopée, et rien n’interdit de la considérer, si l’on veut, comme une des nombreuses historiettes qui ont été forgées par les grands sur le compte de cette malheureuse reine. Pour le reste, le récit de Frédégaire garde d’un bout à l’autre la couleur et l’accent de l’histoire : nulle digression à tendances dramatiques, nul développement d’une situation particulièrement émouvante, nul élément personnel mêlé aux sanglantes réalités de la chose publique. Sobre et ferme, le récit se moule en quelque sorte sur les faits, dont il reproduit les contours et les proportions avec un air de vérité qu’il est impossible de méconnaître. Manifestement, la légende épique de Brunehaut ne faisait que balbutier au moment où Frédégaire écrivait. Ou, pour mieux dire, les souvenirs personnels de ce chroniqueur, combinés avec ceux de ses bailleurs de renseignements, le dispensaient d’y recourir.

Si maintenant nous ouvrons le Liber Historiae, nous serons frappés de voir jusqu’à quel point une histoire si nette et si sûre y est défigurée par les arabesques de l’imagination épique. Ce n’est plus la succession des faits, c’est un tout logique, un véritable poème dans lequel, du commencement à la fin, un seul caractère engendre toute la trame du récit, imprime sur tous les événements sa marque personnelle, et, en lutte avec toutes les forces morales et physiques, finit par succomber écrasé sous le poids des crimes qu’il a accumulés. Quelle intensité d’émotion, quelle puissance dramatique dans ces pages, si on les compare avec la sèche narration de Frédégaire ! Pour des esprits incapables d’apprécier la sereine beauté de l’histoire pure, combien la Brunehaut du Liber Historiae a dû paraître plus intéressante, plus poétique, plus vraie même que celle du chroniqueur burgonde ! Il faut entendre ici la voix populaire. Bien que traduite dès l’origine dans l’aride et monotone latin du moine de Saint-Denis, et de là dans notre français moderne, qui est bien, je pense, le langage le moins épique du monde, elle garde encore une partie de la stupeur naïve avec laquelle elle a redit à la postérité les tragiques aventures de la reine d’Austrasie.

« Brunehaut donnait tous les jours de pires conseils à Théodoric, disant : « Pourquoi négliges-tu de réclamer le trésor de ton père et son royaume des mains de Théodebert, puisque tu sais qu’il n’est pas ton frère, attendu qu’il a été créé de l’adultère de ton père avec une concubine ? » Entendant cela, Théodoric, qui était de naturel farouche, rassembla une nombreuse armée et se mit en marche contre son frère Théodebert. Ils se rencontrèrent pour la bataille auprès du château de Tolbiac. Là on combattit ferme, et Théodebert, voyant son armée taillée en pièces, prit la fuite et se réfugia dans la ville de Cologne. Théodoric brûla et ravagea le pays des Ripuaires, et le peuple de ce pays se rendit dans ses mains en disant : « Roi notre seigneur, épargne-nous ainsi que notre terre ; nous voici à toi : ne continue pas d’exterminer ce peuple. » Et il répondit : « Ou bien amenez-moi Théodebert vivant, ou bien coupez-lui la tête et me l’apportez, si vous voulez que je vous épargne. » Alors ils entrèrent dans la ville, et, inventant des mensonges, ils dirent à Théodebert : « Voici ce que décide ton frère. Rends le trésor de ton père que tu gardes par devers toi, et alors il retournera avec son peuple. » Lorsqu’ils lui eurent dit ce mensonge, il entra avec eux dans le palais de son trésor. Et comme, les coffres ayant été ouverts, il y cherchait les ornements, l’un d’eux, ayant tiré son glaive, le frappa par derrière sur le crâne, puis ils prirent la tête et ils l’exposèrent sur les murs de la ville de Cologne. Théodoric, voyant cela, prit la ville et s’y rendit maître de grands trésors. Comme les principaux des Francs lui prêtaient serment dans la basilique de Saint-Géréon martyr, il lui semblait qu’on le blessait traîtreusement au côté. Et il dit : « Gardez les portes ; quelqu’un de ces traîtres de Ripuaires vient de me frapper. » Mais lorsqu’on eut découvert ses vêtements, on ne trouva rien qu’un petit signe couleur de pourpre. Il revint de là avec quantité de butin, ainsi que les fils et la fille de Théodebert, laquelle était belle, et il rentra dans la ville de Metz, où était arrivée la reine Brunehaut. Il prit les enfants de Théodebert et il les tua ; le plus jeune, qui portait encore la robe blanche du baptême, il lui brisa la tête contre une pierre et en fit jaillir la cervelle.

« Théodoric alors, voyant la beauté de la fille de Théodebert, sa nièce, voulut se l’unir par mariage. Brunehaut lui dit : « Comment peux-tu prendre pour femme la fille de ton frère ? » Et il répondit : « Ne m’as-tu pas dit qu’il n’était pas mon frère ? Pourquoi, mauvaise ennemie, m’as-tu fait commettre ce péché de devenir le meurtrier de mon frère ? » Et, tirant son épée, il voulut la tuer. Elle, arrachée à ses coups par les nobles qui l’entouraient, se sauva à grand’peine dans la chambre du palais. Puis, remplie de haine, elle lui fit présenter un breuvage empoisonné par la main de ses domestiques. Le roi Théodoric le but sans se douter du poison, et, commençant à languir, il mourut et rendit son esprit pervers au milieu des péchés. Brunehaut fit périr ses fils, qui étaient encore enfants.

« Ces princes étant morts, les Burgondes et les Austrasiens, ayant fait la paix avec les autres Francs, élevèrent le roi Clotaire à la souveraineté unique des trois royaumes. Le roi Clotaire, ayant mis son armée en mouvement, se dirigea sur la Burgondie, et fit dire à Brunehaut de venir le trouver en paix, feignant de vouloir l’épouser. Elle, parée d’ornements royaux, alla le trouver au château de Tiroa, sur la rivière du même nom. En l’apercevant, il lui dit : « Ennemie du Seigneur, pourquoi as-tu perpétré tant de crimes et as-tu osé faire périr une telle lignée royale ? » Alors, l’armée des Francs et des Burgondes ayant été réunie, tous crièrent d’une seule voix que Brunehaut était digne de la mort la plus honteuse. Alors, sur l’ordre du roi Clotaire, elle fut hissée sur un chameau et promenée à travers toute l’armée, puis, attachée aux pieds de chevaux sauvages, elle fut mise en pièces et périt. Pour finir, son tombeau fut le feu, et ses ossements furent brûlés[623]. »

Voilà bien, ou je me trompe fort, le ton et les motifs de la poésie épique. Cette histoire, fréquemment démentie par le silence de Frédégaire ou contredite par son témoignage formel, est en grande partie apocryphe ; elle a, d’autre part, une vérité poétique remarquable. Le type de Brunehaut est conçu ici, d’un bout à l’autre, selon les lois de l’esprit poétique, qui exige un caractère fidèle à lui-même, qui attribue à un seul personnage la responsabilité de tous les événements, et qui proportionne d’une manière très consciencieuse l’expiation subie à la grandeur des forfaits commis. Il ne semble pas douteux qu’à la base d’une légende aussi organique se trouve un chant populaire.

Je partagerai l’examen de l’histoire poétique de Brunehaut en trois parties. La première contient le récit de la guerre entre les deux frères ; la deuxième, l’épisode des amours de Théodoric et de la vengeance de sa grand’mère ; la troisième, celui de la mort tragique de Brunehaut elle-même.

La première partie, comparée au récit de Frédégaire, laisse deviner tout de suite sa provenance populaire. La précision du détail historique y est entièrement sacrifiée. Les itinéraires suivis, les villes prises en route, la double bataille livrée, tout a disparu. Par contre, les motifs des événements sont indiqués : les excitations de Brunehaut apparaissent comme la cause directe de la guerre, et nous savons même la raison pour laquelle Théodoric devrait, d’après elle, s’armer contre le roi d’Austrasie. Il est inutile d’insister ici sur l’historicité de ce qui a été omis, sur la non historicité de ce qui a été ajouté. Le récit de la capture et de la mort tragique de Théodebert d’après le Liber Historiae est en contradiction formelle avec celui des mêmes événements par Frédégaire, qui en a été presque le contemporain : c’est assez dire qu’il doit être écarté d’emblée par la critique[624].

Le récit du Liber Historiae ne porte pas seulement le caractère d’une véritable amplification poétique ; il se trahit encore comme le développement nouveau d’un motif épique déjà ancien. Ce roi de Cologne qui périt assassiné par les ambassadeurs de son parent, pendant qu’il se baisse sur son coffre pour y chercher des trésors, nous l’avons déjà rencontré précédemment : il s’appelait Chlodéric, fils de Sigebert le Boiteux, et c’est un vrai transfert épique qui a fait attribuer ses aventures au roi Théodebert[625]. L’histoire de ce dernier aura été coulée, selon toute vraisemblance, dans un moule déjà existant et par là même elle aura fait oublier la précédente. L’épisode de la blessure de Théodoric à Saint-Géréon est beaucoup plus obscur. Il repose manifestement sur une donnée populaire : le cadre du moins ne peut avoir été inventé par le moine neustrien, et la couleur n’a absolument rien de monastique, mais est foncièrement barbare. Quant au fait en lui-même, je ne sais qu’en penser. Aimoin déjà n’y comprenait plus rien, puisque, reproduisant cette partie du récit du Liber Historiae, il écrit : Solummodo signum quoddam apparuit purpureum, quod ego reor citae mortis fuisse indicium. Il n’y a là qu’une ingénieuse conjecture personnelle, et à coup sûr les premiers narrateurs populaires de notre épisode ne lui ont pas attribué de caractère prophétique. J’incline à croire qu’il y a sous ce récit un fait historique défiguré, dont il serait oiseux de chercher à retrouver l’aspect primitif[626].

La deuxième partie de notre récit a un caractère plus émouvant encore que la première. Elle relève de la même inspiration qui a déjà dicté l’étrange histoire de Frédégonde et de Landéric. Quelle ironie tragique dans la manière dont éclate la brouille entre le roi des Burgondes et sa grand’mère ! C’est elle qui, par ses mensonges, l’a poussé à commettre un premier crime, et qui se révolte maintenant de lui voir commettre le second : mais quelle foudroyante repartie elle s’attire de la part de ce prince ! Corneille n’a pas trouvé dans sa Rodogune de scène plus terrible que celle de cette mère poursuivie l’épée à la main par son petit-fils, et qui, arrachée à sa fureur par les gens de son entourage, se venge de lui en lui envoyant la mort dans un breuvage empoisonné. Emporté par son sujet, le poète va jusqu’à raconter le meurtre des enfants de Théodoric par Brunehaut : crime inventé contre lequel protestent à la fois l’histoire et la raison, mais qui était trop dans la tonalité du sujet pour pouvoir être épargné à la mémoire de cette malheureuse femme[627].

Maintenant vient l’expiation. Le châtiment de Brunehaut sera exemplaire : elle sera traitée comme Jézabel, dont elle est d’ailleurs, aux yeux de nos écrivains, la vivante image. Comme la perfide reine d’Israël, tombée dans sa vieillesse au pouvoir de Jéhu, avait essayé de le séduire en appelant à son secours tous les artifices de la toilette, ainsi Brunehaut, frappée d’aveuglement, se persuade que son neveu victorieux se laissera séduire par ses charmes flétris. Mais, de même que Jézabel a été, par ordre du vainqueur, précipitée du haut de sa fenêtre et foulée aux pieds des chevaux, ainsi la vieille furie sera traitée par le roi des Neustriens avec des outrages non moins raffinés. Le parallèle est frappant ; il semble s’être présenté à la pensée des premiers narrateurs, même de ceux qui n’ont pas prononcé ici le nom de Jézabel[628]. Veux-je dire par là qu’il faille regarder comme inventée l’histoire du dernier supplice de Brunehaut ? Nullement. J’ai établi ailleurs qu’elle est, au contraire, parfaitement historique, et je crois même que c’est son horrible supplice qui a le plus contribué à suggérer l’idée d’une comparaison entre ses destinées et celles de l’antique Jézabel. Mais c’est le propre de la chanson épique de mêler à doses égales, dans ses récits émus, le vrai et le faux, pene historico ritu, comme dit Jordanès[629]. Il ne faut d’ailleurs pas s’étonner que la poésie ait respecté l’histoire de la fin de Brunehaut. Quelle fiction aurait pu rivaliser ici avec la tragique horreur de la réalité ?

Plus qu’aucune autre, la mémoire de Brunehaut a vécu longtemps dans les imaginations populaires. Les terribles vicissitudes de sa vie et surtout sa fin épouvantable avaient fait sur les esprits une impression profonde : elle devint, pour la multitude, une espèce de magicienne douée d’un pouvoir presque surnaturel, et elle fut mise au rang de ces génies tour à tour bons ou mauvais qui, d’après les traditions rustiques, auraient présidé à la confection des principales œuvres de l’esprit humain. On sait que, dans les premiers siècles du moyen âge, les populations barbares qui remplacèrent l’Empire dans nos provinces ne purent se persuader que l’homme aurait été capable à lui seul de produire les gigantesques monuments dont les Romains avaient orné notre sol. Ces remparts inexpugnables, ces palais superbes, ces châteaux-forts sourcilleux, ces magnifiques routes militaires, en un mot, toutes les œuvres qui exigeaient quelque talent d’ingénieur et d’architecte, quelque grand déploiement de forces collectives, furent considérées comme dues à l’initiative, tout au moins à la collaboration de quelque puissance surnaturelle. Le diable est de toutes ces puissances celle qui, nous dit-on, est intervenue le plus souvent. On n’en finirait pas si l’on comptait les chaussées ou les édifices d’origine romaine qui sont mis sous le nom de ce maître ouvrier. Mais ce nom lui-même, dans son uniformité, paraît couvrir une multitude de désignations spéciales se rapportant à autant de divinités différentes, plus tard identifiées avec le diable en vertu de l’enseignement des docteurs, qui voyaient dans chaque faux dieu un démon. Plusieurs de ces noms ont survécu jusqu’aujourd’hui, et Wodan ainsi que Irmin occupent encore leur place dans le nom de plus d’une route en Angleterre et en Allemagne. Les géants et les fées ont partagé avec les dieux le privilège d’être regardés comme constructeurs de routes, et les personnages célèbres de l’histoire ou de la légende, principalement les femmes, ont été par la suite associés, sous ce rapport, aux fées et aux géants. C’est ainsi qu’en France, à côté du chemin Henri IV (Béarn), du chemin Charles (Bretagne) et du chemin César (Béarn), on connaît le chemin de la reine Marguerite (Auvergne), le chemin de la reine Achilette (Languedoc), le chemin de la reine Jeanne (Provence), le chemin de la reine Blanche (Franche Comté), le chemin de la reine de Hongrie (Ardennes), le chemin de la Pucelle (Champagne), le chemin de la reine Haudiatte (Lorraine), le chemin de la reine Anne (Bretagne), etc., etc., etc.[630]

En Angleterre, une légende consignée par écrit dès avant le XIIe siècle interprète également par l’initiative d’une reine l’origine des voies romaines dans cette île. Ce serait l’impératrice Hélène, qui, au dire d’un des Mabinogion, aurait eu « l’idée de faire faire de grandes routes de chaque ville forte à l’autre à travers l’île de Bretagne. » Les routes furent faites, et on les appelle les chemins d’Elen Lluydawc (la conductrice d’armées)[631].

Rien donc ne doit moins nous étonner que le nom de Brunehaut attribué en pays roman à un grand nombre de voies de communication et de ruines d’édifices anciens. J’en ai fait un relevé qui est sans contredit fort incomplet, mais qui permettra néanmoins de se faire une idée de la diffusion considérable de ce nom dans la toponymie.

Tour Brunehaut à Izel (Luxembourg).

Pierre Brunehaut à Hollain (Hainaut)[632].

Brunehaut, hameau de Liberchies (Hainaut).

Chaussée Brunehaut. Nom que la route romaine de Bavai à Cologne porte en Hesbaye. Appelée Via Strata Brunichildis dès le XIVe siècle par le Chronicon Gemblacense, manuscr. 3803 de la bibliothèque royale de Bruxelles.

Chemin Brunehaut, venant de Milmort (Hesbaye) vers la vallée de la Meuse, au nord de Liège.

Fontaine Brunehaut (1391-1762) à Laon (Aisne) avec une ferme du même nom.

Chaussée Brunehaut, venant de Scarponne à Nonsard (Meuse).

Chemin de Brunehaut, dit aussi le Haut Chemin, sur le territoire d’Amblaincourt (Meuse).

Brunehaut, bois communal de Pillon (Meuse).

Brunechildis castrum, sur l’Aveyron, aujourd’hui Bruniquel (Tarn et Garonne).

Chaussée Brunehaut ou Levée de la reine de Sicile à Saint-Baussant (Meurthe).

Chaussée Brunehaut ou Chemin Saunaire à Ville-au-Val (Meurthe).

Brunehaut, nom d’une tour du château de Vaudemont (Meurthe).

Tour Brunehaut, près de l’église de Saint-Julien au pays d’Étampes. (Lecointe, Annales Francorum a. 613 no 16. Ad. de Valois, Rer. Francicar. l. XVII.)

Butte Brunehaut ou Tombe Brunehaut, tumulus près de Laniscourt (Aisne), 1178. Sicut extendit a via que ducit ad tumulum Brunehaudis ultra Lanisicurtem. (Matton, Dict. topogr. de l’Aisne.)

Turris Brunichildis à Auxerre (Yonne). Le Gesta Epp. antissiod. de Heiric, qui est du IXe siècle, rapporte que l’évêque Maurinus, contemporain de Charlemagne, trouva un trésor in turre Brunichildis (Pertz Scriptor. XIII, p. 395).

Château Brunehaut, dans le pays de Cahors (Lot).

Chaussée Brunehaut, nom de la voie romaine de Cambrai à Arras et à la mer.

Brunhild (1404, 1543), ancien canton du territoire de Volgelsheim (Haut-Rhin).

Lectulus Brunihildis (1043, 1221), dans le Feldberg, près de Francfort-sur-Mein. Grimm, Deutsche Heldensage, p. 169, n.

Domus Brunichildis. Est in eâ (Aquitaniâ) et silva vocabulo Leccena, non contemnendae magnitudinis, Biturigibus atque Arvernis confinis, in quâ usque hodie ostenditur lapidea domus Brunichildis reginae quondam Francorum, amoeno, (ut nos quoque aspeximus), sita loco, Aimoin, Gesta Francor. praefat. IV (Bouquet III, p. 26).

Ce rapide aperçu, qui nous montre le nom de Brunehaut donné à des châteaux, à des tours, à des routes, à des fermes, à des hameaux, à des tombeaux, à des fontaines, à des bois, atteste combien se sont trompés ceux qui, se fondant sur des données incomplètes, ont cru que les chaussées baptisées du nom de Brunehaut le devaient à cette circonstance que cette reine les avait ou construites, ou réparées. Un phénomène général s’explique par une loi générale, et il faut bien abandonner l’hypothèse vulgaire d’une Brunehaut constructrice de routes, bien que, comme on l’a vu, elle ait déjà été formulée au Xe siècle par Aimoin[633]. Non, c’est l’idée presque surnaturelle qu’on se faisait de Brunehaut qui a fait mettre sous son nom une si grande multitude de choses. Elle a construit et bâti tout cela, mais dans l’imagination populaire seulement, et en sa qualité d’être doué d’un pouvoir surnaturel comme les démons ou les fées, dont elle est la proche parente. Je suis heureusement en état de fournir, à l’appui de mes interprétations, un texte du XIVe siècle attestant bien que tel était, alors et auparavant, la tradition populaire relative à Brunehaut. Écoutons Jean d’Outremeuse :

« Item l’an Ve et XXVI commenchat à faire la royne Brucilde mult de mervelhe par nygromanche, et fist une cachie tout pavée de pires de la royalme d’Austrie jusques en la royalme de Franche, et de Neustrie jusques en Acquitaine et en Borgungne. Et d’aultre costeit elle les faisoit venir parmy la terre que ons nommoit Brabant, et d’aultre part vers le paiis où la grant Tongre avoit esteit destruit. Et tant de voies et de cachies elle fist que chu estoit grand mervelhe et briefement par tout l’isle de Europe estoient lesdits cachies, et estoient faites par teile maneire qu’elle ne jondoient mie tout ensemble, mais duroit cascon cachie II liwes, ou III, ou IV, ou V, ou VI, et alcunne fois plus ou moins en une piche, et puis faloit chis pavement, jusques a tant qu’il retrovoit une altre pieche del cachie. Et fut tout chu faite en une seule nuit, et les fit faire par les males espirs, enssi comme Virgile faisoit à son temps. Et chu faisoit-elle por accomplir sa male pensee que ele avoit del faire male : si voloit allier plus legierement del unc paiis a l’autre, pour nuit et pour jour. Cest cachie est encor et serat à tousjours, et le nommons no la cachie Brunehote, car Brucildis en latin, c’est Brunehote en franchois. »[634]

Ainsi transformée en une puissance surnaturelle et malfaisante, la reine Brunehaut se voyait singulièrement rapprochée de la célèbre walkyrie qui portait le même nom, et dont le caractère de divinité, effacé par ses amours mortelles avec Sigfried, reparaît à plusieurs reprises dans les légendes qui ont parlé d’elle. Ne peut-on pas croire qu’elles ont été confondues entre elles, et que plus d’une fois nous devons interpréter par le souvenir de la walkyrie certains noms de lieu dans lesquels nous sommes habitués à retrouver celui de la reine ? Ainsi nous savons par un écrivain du XIIIe siècle qu’au moyen âge, dans les Pays-Bas, la voie lactée s’appelait Brunelstraet[635], de même qu’au Xe siècle en Saxe on l’appelait le chemin d’Iring, et qu’à la même époque on la connaissait en France sous le nom de chemin Saint-Jacques. Qui nous interdit de voir ici une réminiscence de la mythologie, d’après laquelle la voie lactée aurait été le chemin par lequel la walkyrie menait au Walhalla les âmes des morts tués dans les combats ? Cela n’est pas impossible. Et toutefois, je ne me sens pas pressé d’interpréter de la même manière les autres noms repris ci-dessus.

Sans doute, on trouve en pays germanique quelques noms de lieux qui se rapportent plus vraisemblablement à l’amante de Sigfried qu’à l’épouse de Sigebert, mais ils sont en petit nombre, et ils se rencontrent exclusivement en dehors de la Gaule romane. J’accorde fort volontiers, par conséquent, qu’un nom de lieu comme lectulus Brunnihilde sur le Feldberg, près de Francfort-sur-Mein, renferme une allusion à la légende de la vierge endormie au milieu de la forêt enchantée[636]. Mais des exemples de ce genre ne prouvent rien pour la toponymie des régions gauloises, où une tradition attestée dès le Xe siècle rapporte manifestement son origine à la reine Brunehaut[637], et où il serait d’ailleurs fort difficile de prouver que la légende de Brunehild et de Sigfried ait jamais été répandue dans les milieux populaires qui ont créé les noms.

La conclusion de cette enquête, c’est que le nom de la reine Brunehaut a retenti longtemps sur les lèvres du peuple, associé à des souvenirs de grands crimes et de grandes actions, et mêlé par l’imagination de la multitude à bien des événements auxquels elle était restée étrangère. L’épopée, après avoir fait d’elle une grande criminelle, l’a finalement transformée en une espèce de magicienne, pouvant être comparée à ce grand enchanteur du nom de Virgile qui a tant occupé, lui aussi, les esprits du moyen âge.

CHAPITRE III Clotaire II.

L’histoire du roi Clotaire II, telle qu’elle nous est racontée par Frédégaire, se tient sur un terrain rigoureusement historique. Notre chroniqueur a été le contemporain de ce prince, dont il a parfaitement connu les annales, et dont les traits se sont reflétés avec une vérité entière dans le miroir de sa chronique. Aucun élément légendaire ne diminue la netteté de sa physionomie, aucun rayon de poésie n’en relève le caractère un peu terne. Cependant nous savons que Clotaire II a inspiré la muse populaire dès son vivant : c’est à lui que se rapporte le témoignage le plus ancien et le plus explicite que nous possédions sur l’existence de l’épopée franque. Et, de fait, dans le Liber Historiae, nous retrouvons l’écho de la chanson épique relative à ce prince, et dont il est parlé dans la Vie de saint Faron. Voici le récit du Liber :

« Le roi Clotaire avait un fils nommé Dagobert, jeune prince vaillant et énergique, et plein de ressources. Lorsqu’il fut grand, son père l’envoya gouverner l’Austrasie sous la direction de Pepin. Les Francs Austrasiens s’assemblèrent et le proclamèrent leur roi. En ces jours, les Saxons se révoltèrent, et ils réunirent une armée composée de plusieurs peuples contre Dagobert et Clotaire. Dagobert, ayant rassemblé ses troupes, passa le Rhin et marcha hardiment contre les Saxons. Le combat s’étant engagé vigoureusement, Dagobert fut frappé sur son casque, et une partie de ses cheveux, tranchée par le coup, tomba à terre. Son écuyer, placé derrière lui, la ramassa. Dagobert, voyant son peuple sur le point de succomber, lui dit : « Cours vite avec cette poignée de mes cheveux trouver mon père, afin qu’il vienne à notre secours, avant que toute l’armée ne périsse. » L’écuyer prit sa course en hâte, traversa la forêt d’Ardenne et parvint jusqu’au fleuve. Là était arrivé le roi Clotaire avec une nombreuse armée. En voyant accourir le messager qui apportait la boucle de cheveux de son fils, il fut saisi de douleur, et, levant le camp au milieu de la nuit à grand son de trompettes, il passa le Rhin avec ses troupes et courut au secours de Dagobert. Lorsqu’ils eurent fait leur jonction, le cœur plein de joie et en battant des mains, ils gagnèrent ensemble le Wéser et y plantèrent leurs tentes. Berthoald, duc des Saxons, se tenait sur l’autre rive, tout prêt à l’entrevue qui déciderait du combat. Entendant le tumulte des Francs, il s’informa de ce qui se passait. « C’est, lui répondit-on, le seigneur Clotaire qui est arrivé, et de cela se réjouissent les Francs. » — « Vous en avez menti, répondit Bertoald en éclatant de rire, ou bien vous rêvez quand vous dites que Clotaire est parmi nous, alors que nous avons appris qu’il est mort. » Cependant le roi lui-même était debout sur la rive, revêtu de sa cuirasse et coiffé de son casque, qui cachait sa chevelure striée de poils blancs. Lorsqu’il se fut découvert, Bertoald le reconnut et lui cria : « Tu étais donc là, animal bigarré ? » En entendant cet outrage, le roi indigné se jeta à cheval dans le Wéser, que sa monture rapide lui fit franchir à la nage. Toute l’armée franque entra dans le fleuve à la suite du roi, et le franchit à grand’peine avec Dagobert à cause de ses gouffres profonds. A peine sur l’autre rive, Clotaire, enflammé d’une ardeur farouche, engagea un combat acharné contre Bertoald. « Retire-toi de moi, ô roi, dit Bertoald, de peur que je ne te tue ; si tu l’emportes, tout le monde dira que tu as tué ton serviteur Bertoald ; si c’est moi qui l’emporte, alors il y aura grande rumeur parmi tous les peuples, et l’on dira que le roi des Francs a été tué par son esclave. » Mais le roi ne voulut pas l’écouter, et il persista à l’accabler. Un cavalier du roi, qui l’avait suivi de loin, s’écriait : « Courage, seigneur roi ! Sus à votre ennemi ! » Les mains du roi étaient lourdes ; il était d’ailleurs protégé par sa cuirasse. Enfin le roi vint à bout de Bertoald ; il lui coupa la tête et l’éleva au bout de son épée, puis il revint parmi les Francs. Ceux-ci, qui étaient plongés dans le deuil, ne sachant ce qu’il était devenu, furent alors remplis de joie. Le roi dévasta tout le pays des Saxons et y fit de grands massacres, n’épargnant que ceux des habitants dont la taille ne dépassait pas la longueur de son épée, appelée spata. Tel fut le signe qu’il établit dans ce pays. Après quoi il rentra victorieusement chez lui. »

« Celui qui refuserait de reconnaître ici le squelette d’un poème, dit excellemment M. Rajna, devrait renoncer aussi à le reconnaître dans un résumé de l’Iliade ou de la chanson de Roland. L’évidence est telle, qu’elle ne frappe pas seulement le regard exercé de modernes comme Gaston Paris, Monod et Darmesteter, mais qu’elle a été entrevue même par des écrivains qui vivaient à une époque peu au courant des choses de la légende. Il y a plus de deux siècles qu’Adrien de Valois a déclaré que ce récit est une pure fiction, non seulement parce que les meilleures sources ne disent rien de l’expédition qui y est racontée, mais aussi à cause des absurdités et des invraisemblances de tout genre qui y sont accumulées. »[638]

Le récit du Liber a été reproduit en entier, au IXe siècle, par le Vita Dagoberti[639], mais avec quelques variantes qui offrent un certain intérêt. Selon la première, ce ne sont pas seulement quelques cheveux, mais une partie de la tête du jeune prince (particula de capite ejus) qui est coupée par le fer de l’ennemi et portée à Clotaire II. La seconde nous donne le nom de l’écuyer de Dagobert, qu’elle appelle Adthyra. La troisième corrige la bévue qu’il y a à faire traverser l’Ardenne avant le Rhin par un messager qui vient des bords du Wéser : ici, en effet, le dit messager, en homme qui connaît sa géographie, passe d’abord le Rhin, et arrive ensuite en Ardenne, où il va trouver Clotaire II séjournant alors à Longolarium. La quatrième veut expliquer pourquoi les mains de ce roi sont appesanties dans son combat avec Bertoald : c’est que non seulement il porte sa cuirasse, comme dit la version du Liber Historiae, mais qu’ayant passé le fleuve à la nage, il a les vêtements remplis d’eau que sa cuirasse empêche de s’écouler.

Ces variantes pourraient donner à croire, à première vue, que l’auteur du Vita Dagoberti, qui a copié textuellement le récit du Liber Historiae, l’a retrempé à la source populaire et y a repris quelques détails omis par le précédent chroniqueur. Je me hâte de dire qu’il n’en est rien, et que tout s’explique d’une manière beaucoup plus simple. La première variante n’est qu’un malentendu suggéré par la ressemblance des mots. Particula de capillis ejus (Liber Historiae, c. 41) est devenu particula de capite ejus cum capillis. La deuxième a le même caractère : Adthyra est une transcription vicieuse pour ad terram qui se trouve dans le Liber[640]. L’addition du nom de Longolarium peut être considérée comme une conjecture de l’auteur du Vita Dagoberti, qui, voyant Clotaire II résider en Ardenne, tombe naturellement sur le nom d’une des rares villas royales qu’il y avait dans ce pays[641] : on sait d’ailleurs combien il aime ce genre de gloses géographiques[642]. Mais il n’est pas même nécessaire de faire cette supposition, vu que le nom se trouve déjà dans un des manuscrits du Liber Historiae que le Vita Dagoberti peut avoir eu sous les yeux. La dernière variante, enfin, n’est qu’une amplification servant de commentaire à ces mots en effet assez obscurs : Erat enim rex luricatus. Nous restons donc en présence d’une seule version de notre récit.

Tout y a le ton et la couleur épiques. D’abord les cheveux coupés par le glaive, que Dagobert envoie à son père en signe de sa détresse. Cet usage germanique reparaît au XIIe siècle encore, et dans une circonstance historique : Boémond de Tarente, tombé en 1100 au pouvoir des Turcs, envoya une touffe de ses cheveux à Baudouin d’Edesse, en signe de captivité et de deuil[643]. Le détail n’est donc pas de ceux qu’on rencontre seulement dans le monde de la fiction ; il est légendaire, à la vérité, mais il reste conforme à la coutume, comme les choses épiques le sont toujours. Quant à la géographie bizarre en vertu de laquelle, venant du pays des Saxons, on traverse l’Ardenne pour arriver au Rhin, elle n’aurait rien qui dût surprendre un lecteur un peu au courant des choses épiques, s’il était certain que nous possédons ici le texte pur du Liber Historiae. Je suis porté à me demander si le Vita Dagoberti ne nous a pas conservé une rédaction plus authentique de ce passage, et si l’on peut croire que l’auteur du Liber Historiae, si scrupuleux et d’ordinaire si bien informé en matière de géographie, aurait reproduit dans son récit des données aussi fantaisistes, lui qui, nous l’avons vu, ne se fait pas faute de corriger les traditions pour les mettre d’accord avec ses notions géographiques. Le nom du Rhin ne figure d’ailleurs que dans un seul manuscrit du Liber, les autres se bornent à dire : le fleuve[644], et qu’est-ce qui nous empêche d’entendre par là la Meuse plutôt que le Rhin ? De la sorte, on mettrait d’accord la géographie et les textes, sans être obligé d’y faire aucune correction arbitraire.

Clotaire va au secours de Dagobert. Il décampe la nuit à grand son de trompettes ; il est accueilli dans le camp de son fils par des applaudissements. Ces détails dramatiques sont bien de provenance populaire. Le dialogue échangé de rive en rive entre Bertoald et les Francs ne l’est pas moins, et la scène où Clotaire se fait reconnaître en ôtant son casque porte en quelque sorte le cachet de l’épopée. C’est en effet lorsque, le casque enlevé, les flots de la longue chevelure royale du Mérovingien roulent sur ses épaules que, de loin, on reconnaît un prince de la famille de Clovis[645], et c’est à leur couleur grisonnante (crines cum canicie variatas) qu’on s’aperçoit que c’est Clotaire lui-même et non son fils. L’invraisemblance de la situation est foncièrement épique : mais, on le sait, jamais l’imagination populaire ne se laisse arrêter par des difficultés de temps et de lieu, et le caractère dramatique des scènes la préoccupe exclusivement.

L’interpellation lancée au roi par Bertoald, de l’autre bord du fleuve, a évidemment le caractère de ces injures homériques familières aux héros d’épopée ; elle est d’ailleurs assez difficile à comprendre, le mot bale faisant défaut dans nos glossaires ou n’y ayant aucune interprétation satisfaisante[646]. Il est probable qu’elle contient une allusion à la couleur bigarrée des cheveux du roi franc ; cela est dans le goût barbare, et un des épisodes les plus hautement épiques de Paul Diacre nous offre un exemple du même genre de plaisanterie. Les Lombards reçus au festin du roi des Gépides Turisind sont raillés par le fils de ce prince, parce qu’ils portent autour de la jambe des bandelettes blanches qui les font assez ressembler à des chevaux balzans. Mais cette imprudente plaisanterie lui vaut une foudroyante réplique : « Va voir le champ de bataille d’Asfeld, et tu verras quels coups de sabots peuvent donner ces cavales ; là les ossements de ton frère gisent épars comme ceux d’une bête de somme[647]. »

Tout le reste de l’épisode respire un souffle vraiment épique. Comme Clotaire y apparaît redoutable à ses ennemis ! Lui absent, tout va mal ; il arrive, et aussitôt l’allégresse reparaît dans l’armée des Francs en même temps que la terreur dans celle des Saxons. L’insulte qui lui est adressée ne reste pas un moment sans vengeance, et son adversaire se rend si bien compte de la supériorité du roi franc qu’il fuit aussitôt, et qu’il le supplie de renoncer à la lutte. Il ne semble pas que le narrateur ait entièrement compris sa source, car la raison pour laquelle les mains du roi sont appesanties n’est pas sérieuse, et l’explication du Vita Dagoberti n’est autre chose, on l’a vu, qu’une conjecture. Mais cela même est une preuve de sa fidélité relative à la reproduire : il ne l’a pas traitée comme certaines autres qui, en passant par ses mains, ont pris une couleur monastique : il l’a laissée telle qu’il l’a trouvée.

Il me reste à dire un mot de l’épée de Clotaire employée comme mesure. Ce trait encore est bien populaire, ce qui, comme le fait observer M. Rajna, ne veut pas dire qu’il ne pourrait pas être historique[648]. Il signifie que Clotaire ordonne de massacrer tout ce qui est au-dessus d’une certaine taille, et d’épargner les enfants. La même chose est racontée de Charlemagne par le moine de Saint-Gall[649]. La mémoire du peuple aime à retenir des traits de ce genre, de préférence à des choses plus importantes.

Par une bonne fortune bien rare, nous possédons un document ancien qui atteste l’existence, chez les Francs du VIIe siècle, d’une chanson populaire sur la victoire de Clotaire en Saxe : c’est, comme tout le monde le sait, la Vie de saint Faron de Meaux, écrite au IXe siècle par son successeur Helgaire, qui nous a même conservé deux strophes de la chanson. Nul doute qu’il n’ait reproduit d’après elle l’épisode qu’il raconte dans les termes suivants :

« Sous le règne de Clotaire II, les Saxons, dont la fidélité était toujours branlante, se révoltèrent, et leur roi Berthold envoya au souverain des Francs un message conçu en termes d’une rare insolence. « Je sais, lui faisait-il dire, que tu n’es pas capable de me résister, et que tu n’as pas non plus cette prétention. Aussi je veux user de douceur envers ton pays, qui n’est pas à toi, mais à moi, et où je me propose de m’établir. Tu auras à venir à ma rencontre, et à me servir de guide dans cette région que je ne connais pas encore. Quand je serai là, je délibérerai avec les miens sur les guerres à entreprendre, car nous ne voulons pas la faire à toi et à tes lâches guerriers. » Lorsque le roi Clotaire II apprit de quel message étaient chargés pour lui les envoyés saxons, il fut saisi de fureur et il ordonna de les mettre à mort. En vain on lui démontra qu’il se déshonorerait en violant dans leur personne le droit des gens : il ne voulut rien entendre, et tout ce que put obtenir saint Faron, qui était dans son entourage, ce fut que le supplice des Saxons serait remis au lendemain. Mais ce délai devait lui suffire pour les sauver. Pénétrant la nuit dans la prison de ces malheureux, il les exhorta avec tant d’éloquence qu’il les persuada de se laisser baptiser et de devenir chrétiens. Le lendemain, le conseil du roi étant réuni pour délibérer de nouveau sur l’affaire, le saint homme déclara que les prisonniers n’étaient plus des Saxons, mais des chrétiens, et qu’il venait de les voir revêtus encore de la robe blanche des catéchumènes. Cette nouvelle frappa d’admiration tout le monde : naturellement il ne fut plus question de sentence capitale ; au contraire, le roi combla de présents les nouveaux chrétiens et les renvoya libres dans leur patrie. Plus tard cependant, Clotaire ravagea la terre des Saxons, et n’y laissa la vie qu’à ceux des habitants dont la taille n’excédait pas la mesure de son épée. A la suite de cette victoire fut composé un chant populaire qui circula dans toutes les bouches, et que les femmes chantaient en chœur et en battant des mains. Voici le début de ce chant :

Il faut chanter Clotaire, roi des Francs, Qui alla combattre au pays des Saxons. Mal en eût pris aux envoyés Saxons Sans l’illustre Faron, Burgonde de nation

Et la fin :

Quand les envoyés Saxons vinrent en pays franc Où était Faron, le prince, Poussés par Dieu, ils passèrent par la ville de Meaux Et ainsi ils ne furent pas tués par le roi des Francs

Ce chant populaire, dit en terminant le biographe, montre quelle était l’universelle célébrité du saint[650].

Il faut remarquer que l’hagiographe ne cite de cette chanson que ce qui est nécessaire à la glorification de son héros, et celui-ci semble y avoir été mentionné seulement en passant, puisque l’auteur de sa vie ne trouve que deux strophes où il soit parlé de lui. Le reste de l’épisode, c’est-à-dire la manière dont Faron sauva de la mort les envoyés saxons, n’était donc pas célébré dans le chant populaire, qui était consacré à Clotaire (de Clotario est canere) et non à l’évêque de Meaux, et qui roulait sur les victoires de Saxe (ex qua victoria carmen publicum juxta rusticitatem per omnium pene volitabat ora). Cela étant, où Helgaire a-t-il trouvé le récit de l’intervention de saint Faron ? Il l’a trouvé dans le même document qui lui a fourni le début et la fin de la chanson de Clotaire II, à savoir, dans un Vita Chilleni qu’il cite à plusieurs reprises, et auquel il fait de larges emprunts[651]. Saint Quellien ou Kilien était un moine irlandais qui, venu en Gaule avec saint Colomban[652], avait fait un pèlerinage à Rome, et s’était ensuite établi auprès de son parent saint Fiacre[653] dans la Brie, d’où l’évêque de Meaux, saint Faron, l’avait envoyé évangéliser l’Artois[654]. Saint Faron avait en grande estime le missionnaire irlandais, et entretenait avec lui les relations les plus affectueuses, si bien que la biographie de saint Quellien est devenue, pour Helgaire, une source qui lui a fourni de précieux renseignements sur saint Faron. Cette biographie paraît avoir été écrite au cours du VIIe siècle : plus tard, elle n’aurait pas eu sur le saint des renseignements si nombreux et si précis. Helgaire, il est vrai, ne dit pas qu’il lui emprunte les deux strophes du chant de Clotaire, mais il n’a pas même besoin de prendre cette peine, tant la chose est manifeste. De supposer qu’au moment où il écrivait, c’est-à-dire à la fin du IXe siècle, il aurait encore circulé un chant sur Clotaire II, et qu’il aurait pu le recueillir à la source populaire, cela ne viendra à l’idée de personne : au temps d’Helgaire, Clotaire II était bien oublié, et s’il était encore resté quelque chose du chant en question, les noms, dans tous les cas, auraient fait place à celui de quelque autre héros, de Charlemagne probablement. D’ailleurs, Helgaire lui-même a soin de marquer, par la manière dont il parle de ce document, qu’il ne s’agit pas d’un poème encore vivant qu’il aurait entendu chanter lui-même, mais d’un souvenir du passé : la chanson, dit-il, circulait sur les lèvres de tout le monde, les femmes la chantaient en chœur en battant des mains. Voilà des imparfaits assez significatifs, et tout le monde conviendra que, après cela, on ne peut pas croire que Helgaire ait trouvé le passage ailleurs que dans une source écrite, je veux dire dans le Vita Chilleni[655].

Notes in this chapter

Note 1 · Greg. Tur. III, 18.Note 2 · Id. III, 22-26.Note 3 · Id. III, 9.Note 4 · Id. III, 28.Note 5 · Id. III, 15. Cf. ci-dessus p. 171 et suiv.Note 6 · Id. III, 31.Note 7 · Greg. Tur. III, 14.Note 8 · Id. IV, 14.Note 9 · L. de Monge, Études morales et littéraires t. II, p. 67.Note 10 · Rajna o. c. p. 125 a fort bien reconnu, d’un côté, que ce récit est historique, d’autre part, qu’il revêt déjà un coloris poétique. « In essNote 11 · V. G. Kurth, Étude critique sur le Gesta Regum Francorum.Note 12 · Eo enim tempore mortua est Fredegundis regina senex et plena dierum. Lib. Hist. c. 37.Note 13 · Liber Historiae c. 31.Note 14 · Ea videlicet persona omnimodo ad nuptias venire prohibenda quam aliquis… a sacrosancto suscepit baptismate, quum nihil aliud sic inducere poNote 15 · Hefelé, Conciliengeschichte t. III, p. 337. Il renvoie au commentaire d’Assemani dans sa Bibliotheca juris orientalis t. V. p. 166 et suiv. Note 16 · Id. o. c. III, p. 362.Note 17 · Leg. Liutprandi, c. 34 (Pertz Legg. IV, p. 124).Note 18 · Hefelé, o. c. III, p. 516.Note 19 · Codex Carolinus ep. 3 dans Jaffé, Bibl. Rer. German. IV.Note 20 · Fortunat. Carm. VI, 1, 73 : Hic nomen avorum Extendit bellante manu, cui de patre virtus Quam Nablis ecce probat, Thoringia victa fatetur.Note 21 · Id. VII, 16, 47. Quae fuerit virtus, tristis Saxonia cantat.Note 22 · Greg. Tur. IV, 23.Note 23 · Id. IV, 29.Note 24 · Id. IV, 42.Note 25 · Liber Historiae c. 35. Cf. Aimoin III, 56 (Bouquet III, p. 92). Hildegaire Vita Faronis, c. 25 (Mab. saec. II, p. 586).Note 26 · Id. VII, 21 : Rogatus enim fuerat ab ea, ut post mortem regis cum ipsa resederet, sed optenere non potuit.Note 27 · Id. VIII, 9.Note 28 · Fredeg. IV, 25 et 26.Note 29 · Vita Gaugerici dans Bouquet III, p. 488 : Anal. Boll. VII, p. 393 : Viro illustri Landerico, tunc tempore majorem domus praefati principis.Note 30 · Greg. Tur. VIII, 5. Cf. mon étude sur la Reine Brunehaut, p. 26, n.Note 31 · On verra expliquer de la même manière, en Austrasie, l’arrivée au pouvoir de Protadius. Cf. mon étude sur la Reine Brunehaut, p. 48.Note 32 · Le point d’honneur germanique défendait d’attaquer un adversaire sans l’avoir défié, c’est-à-dire sans l’avoir prévenu de son attaque et luiNote 33 · Sur les clochettes au cou du bétail v. Fortunatus, Carmina II, 16, 49.Note 34 · Liber Historiae c. 36.Note 35 · Fredeg. IV, 14 : Eodem anno Quintrio dux Campanensim cum exercito in regno Clothariae ingreditur. Clotharius cum suis obviam pergens, hostilNote 36 · Hector Boethius, Scotorum Historiae libri XIX, Paris 1754, f. 254 v.Note 37 · Continuat. c. 8 dans Pertz, Scriptor. VIII, p. 182. Il faut remarquer que la vie de Conon, écrite par Thierry à la fin du XIe siècle, racontNote 38 · Saxo Grammaticus V, p. 150 (Holder).Note 39 · Chuni vero iterum in Gallias venire conabantur. Adversum quos Sigibertus cum exercitu dirigit, habens secum magnam multitudinem virorum fortNote 40 · Dans d’Arbois de Jubainville, La Littérature épique de l’Irlande, p. 431.Note 41 · V. ci-dessus p. 38 et 39. Les Mabinogion du pays de Galles nous offrent un curieux épisode où la comparaison d’une flotte avec une forêt devNote 42 · G. Kurth, La Reine Brunehaut (Rev. des Quest. histor. juillet 1891).Note 43 · J’ai montré o. c. p. 14 que c’est une erreur manifeste de Frédégaire. Gogon survécut de quinze ans au mariage de Brunehaut et mourut dans soNote 44 · Fredeg. III, 59 : Prosperum haec Gogonem ad gubernandum fuit, quoadusque Brunechildem de Spania adduxit. Quem Brunechildis continuo apud SigNote 45 · L’immense majorité des noms propres germaniques se compose de deux radicaux dont le premier est toujours le déterminatif du second. Ex. : BrNote 46 · Ante conspectum, pour dire à cause de, est un hébraïsme de la Vulgate.Note 47 · Fredeg. III, 57. Je vois ici une nouvelle preuve que Frédégaire est Romain d’origine. Cf. ci-dessus p. 79 et suiv.Note 48 · Fredeg. IV, 19.Note 49 · G. Kurth, art. cit. p. 42-46.Note 50 · Id. ib. p. 43.Note 51 · Fredeg. IV, 38 ; Jonas, Vit. Columb. c. 57 ; Liber Historiae, 38.Note 52 · Aucune partie de l’histoire de Brunehaut n’a été plus méchamment défigurée que celle-là. Alors que les sources la montrent qui travaille à pNote 53 · Fertur a Francorum ceterasque gentes ab antiquito sic forte nec aliquando fuisse prilium conceptum. Ibique tantae est rages ab uterque exercNote 54 · Aimoin III, 97 (Bouquet III, p. 115).Note 55 · C’est M. Lucien Double qui nous ménage ce régal : « La mêlée était si épaisse, écrit-il, que des rangs entiers de morts, poussés par les vivNote 56 · La parenthèse est de M. Double.Note 57 · V. ci-dessus p. 366 et suiv.Note 58 · Cf. le nom de l’évêque d’Autun saint Leudegarius, devenu Léger en français.Note 59 · Comme dans l’histoire de Childéric et de Basine, les paroles de celle-ci (si in transmarinis partibus aliquem cognovissem utiliorem tibi, exNote 60 · Greg. Tur. III, 6. Cf. ci-dessus, p. 321.Note 61 · Id. IV, 51.Note 62 · Fredeg. IV, 40.Note 63 · Liber Historiae c. 38-40.Note 64 · Il va sans dire qu’étant plus dramatique, la version du Liber avait toute chance d’être préférée par les écrivains postérieurs ; aussi AimoiNote 65 · L’auteur du Liber Historiae n’a d’ailleurs pas reproduit l’épisode de Chlodéric et de Sigebert dans son histoire de Clovis : pourquoi, alorsNote 66 · Faudrait-il mettre en rapport ce signum purpureum trouvé sur le corps de Théodoric avec le niello qui est, dans l’épopée française, la marquNote 67 · G. Kurth o. c. p. 72.Note 68 · V. Jonas, Vita Columbani c. 31 ; Passio sancti Desiderii c. 2 (Anal. Bolland. IV, p. 253) ; Walafrid Strabo, Vita S. Galli (Bouquet III, p. Note 69 · La mention du chameau dans l’épisode du supplice de Brunehaut pourrait être regardée comme un détail apocryphe ou poétique : il n’en est rieNote 70 · Paul Sébillot, Traditions et superstitions des ponts et chaussées (Revue des tradit. popul. t. VI, p. 2 et suiv.).Note 71 · Les Mabinogion, trad. de J. Loth dans d’Arbois de Jubainville. Cours de littérature celtique t. III, p. 168. Une note l. l. nous apprend queNote 72 · Nélis, Réflexions sur un ancien monument du Tournaisis appelé vulgairement la pierre Brunehaut (Mémoires de l’Acad. impér. et roy. de BruxelNote 73 · Aedificia sane ab ipsâ constructa usque in hoc tempus durantia ostenduntur tam innumera, ut incredibile videatur ab unâ muliere, et in AustrNote 74 · Jean de Preis dit d’Outremeuse, Ly Myreur des Histors, ed. Borgnet-Bormans, Bruxelles 1869, t. II, p. 225. Cf. la Geste de Liége, même volumNote 75 · « Aristoteles saghet van galaxa, dat heyt men ghemynliken in duutsche die Brunelstraet ende is een puur vuer ende wart meer ontsteken ende vNote 76 · V. W. Grimm, Die deutsche Heldensage, p. 199, n.Note 77 · Je ne crois pas nécessaire de discuter ici une autre tradition d’après laquelle les grandes voies romaines qui rayonnent autour de Bavai serNote 78 · Rajna o. c. p. 114. Il faut d’ailleurs lire le passage d’Adrien de Valois, Rer. Franc. III, p. 59, qui est une des meilleures pages de la crNote 79 · Vita Dagoberti c. 14 dans Script. Rer. Meroving. t. II, p. 404 ; Aimoin.Note 80 · C’est du moins la conjecture assez probable de M. Krusch, dans une note aux deux passages en question. (Script. Rer. Meroving. II, p. 311 etNote 81 · Il n’y avait, outre Longlier, que Belsonancum, où Childebert II tint un plaid en 585 (Greg. Tur. VIII, 21). Longolarium c’est Longlier (provNote 82 · Cf. G. Kurth, Étude critique sur le Gesta Regum Francorum.Note 83 · Albertus Aquensis VII, 29.Note 84 · V. l’édition de M. Krusch, p. 312. L’éditeur n’admet pas Reno dans le texte et écrit en note : « Nomen fluvii in B perperam suppletum est, cNote 85 · Il paraîtrait, d’après ce passage, que les rois mérovingiens ramassaient leur chevelure sous le casque ; c’est ce qu’insinuent également cesNote 86 · L’adjectif bale ne se rencontre nulle part qu’ici. Il y a dans les manuscrits des variantes, bile et blare, qui ne sont guère plus instructiNote 87 · Paul Diacre, Hist. Lang. I, 24.Note 88 · Cet auteur rappelle, p. 117, n., qu’à la prise de Negrepont, Mahomet II ordonna de mettre à mort tout ce qui portait barbe, ce qui équivalaiNote 89 · Monach. S. Gall. II, 12.Note 90 · Hildegarii Vita Faronis dans Mabillon, Acta Sanct. sax. II, p. 590. Ex qua victoria carmen publicum juxta rusticitatem per omnium pene volitNote 91 · Vita Faronis c. 70, 79 et 103 (Mabillon o. c. p. 589 et 592).Note 92 · V. sur lui le chant de Ratpert en l’honneur de saint Gall dans Müllenhoff et Scherer, Denkmaeler Deutscher Poesie und Prosa, 2e édition, p. Note 93 · Vita S. Fiacrii c. 4 (Mab. o. c. II, p. 573).Note 94 · C’est ce saint Quillien, d’ailleurs peu connu, qui est vénéré à Aubigny en Artois.Note 95 · Cf. Rajna, p. 120 et suiv. qui a le premier restitué au Vita Chilleni la paternité du précieux renseignement sur le chant de Clotaire.
Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings