CHAPITRE X. POLOGNE. (Suite.)
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Élection de Sigismond III. — Son caractère. — Sa soumission complète aux Jésuites; efforts de ces derniers pour détruire le Protestantisme en Pologne. — Exposé des manœuvres des Jésuites et leur succès. — Histoire de l'Église d'Orient en Pologne. — Histoire de la Lithuanie. — Rôle de l'Église d'Orient dans ce pays; dualisme religieux des princes lithuaniens. — Union avec la Pologne. — Les Jésuites entreprennent de soumettre l'Église de Pologne à la suprématie de Rome. — Instructions données par eux à l'archevêque de Kioff, pour préparer en secret l'union de son Église avec Rome tout en paraissant s'y opposer. — L'Union est conclue à Brestz; ses déplorables, effets pour la Pologne. — Lettre du prince Sapiéha.
Étienne Batory mourut en 1586, et fut remplacé sur le trône de Pologne par Sigismond III, fils de Jean, roi de Suède, et de Catherine Jagellon, sœur de Sigismond-Auguste. Le nouveau roi dut en grande partie son élection à sa qualité d'unique représentant, par sa mère, de la dynastie, pour laquelle la nation avait conservé un vif attachement, et dont la descendance mâle s'était éteinte avec Sigismond-Auguste. La mère de Sigismond III professait avec ardeur la foi romaine, et s'était mise entièrement à la merci des Jésuites. Son royal époux, fils du grand Gustave Wasa, se disait Luthérien; mais il variait parfois dans ses opinions religieuses et inclinait vers Rome. Il permit que son fils et successeur Sigismond fût élevé dans la religion romaine, pensant lui faciliter ainsi son avènement au trône de Pologne: ce fut pour la même raison que le jeune prince apprit la langue polonaise. Le roi Jean entama à diverses reprises des négociations avec le Jésuite Possevinus et d'autres envoyés du pape, en vue d'une réconciliation avec le siége de Rome; il demanda que la communion sous les deux espèces, le mariage des prêtres et la célébration de la messe dans la langue nationale, fussent autorisés en Suède. Le pape rejeta ces conditions; et on peut douter que le roi ait eu l'intention sincère de mener à bonne fin cette réconciliation avec Rome, car il aurait vraisemblablement provoqué une révolte de ses sujets et compromis sa couronne. Il regretta même d'avoir élevé son fils dans les principes catholiques; mais le jeune prince était profondément dévoué à sa foi, et son père ne put jamais le décider à assister à une cérémonie luthérienne.
Ses dispositions étaient si bien connues à Rome, que Sixte V écrivit à l'ambassadeur de France que Sigismond abolirait le Protestantisme, non-seulement en Pologne, mais encore en Suède. Cette élection menaçait donc en Pologne la cause protestante, déjà mise en péril par la déplorable partialité qu'Étienne Batory avait montrée en faveur des Jésuites, et par les nombreuses écoles que cet ordre avait fondées. Si la réaction romaine avait pu faire de si grands progrès sous le règne d'un prince qui désirait défendre la liberté religieuse de ses sujets, que ne devait-on pas attendre de la bigoterie excessive de Sigismond III? Et, en effet, toute la politique de ce prince pendant son long règne (de 1587 à 1632) eut exclusivement pour but d'assurer la suprématie de Rome dans les affaires intérieures et dans les relations extérieures de la Pologne, au prix même de l'intérêt national sacrifié sans scrupule. Ce déplorable système compromit la prospérité de la Pologne et prépara la décadence et la ruine de ce malheureux pays. Le parti anti-romain était encore assez fort pour empêcher toute persécution ouverte; la persécution, d'ailleurs, était interdite par la loi. Mais Sigismond, docile aux conseils des Jésuites, essaya avec succès de la corruption, et il adopta un plan analogue à celui que Gratiani avait proposé à Henri de Valois.
Après avoir rappelé la fondation des colléges livrés par Batory à cette corporation, cet auteur ajoute:—«L'exemple du roi fut suivi par quelques magnats lithuaniens, notamment par Christophe Radziwill, qui établit un collége de Jésuites à Nieswiez en 1584; il avait été rattaché à l'Église catholique par les conseils du célèbre Jésuite Skarga, et il avait déterminé ses jeunes frères, Georges (devenu plus tard cardinal et archevêque de Vilna et de Cracovie), Albert et Stanislas, à abandonner la Confession de Genève.
Ce retour des fils de Radziwill le Noir à la foi de leurs pères, porta une rude atteinte aux progrès de la Confession de Genève en Lithuanie; car les nouveaux convertis chassèrent immédiatement, de leurs vastes domaines, tous les ministres protestants, et donnèrent les Églises aux Catholiques. Dès ce moment, cette branche de la famille des Radziwill fit une opposition vigoureuse au Protestantisme, qui était soutenu par Radziwill Rufus, et son exemple engagea un grand nombre de nobles à rentrer dans le sein de l'Église romaine. Les Jésuites, favorisés par le roi, invitèrent les membres les plus distingués de leur société à venir enseigner dans leurs écoles et prêcher dans leurs chaires. Ils attaquèrent les Protestants par des écrits de polémique; sur ce terrain, les Protestants pouvaient leur répondre, avec des hommes tels que Volanus, Lasiçki, Sudrovius, etc.; mais les Jésuites, là comme ailleurs, ne tardèrent pas à faire usage d'autres armes. Du haut de la chaire, ils déclamèrent contre Zwingle, Luther, Calvin et leurs adhérents; ils provoquèrent les Protestants à des disputes publiques, s'adressèrent à la multitude dans les marchés et dans tous les lieux de réunion, recherchèrent la faveur des nobles afin de les gagner à leur cause; bref, ils ne négligèrent aucun moyen pour affaiblir ou calomnier leurs adversaires, ils poussèrent la foule à détruire les temples protestants, bien que, d'après les lois de la Lithuanie, ce fût un crime capital. En 1581, ils persuadèrent à l'évêque de Vilna d'interdire aux Protestants qui portaient leurs morts au cimetière, la rue dans laquelle leur église était située; et comme les Protestants ne tenaient pas compte de cette défense, leurs élèves, aidés de la populace, attaquèrent les ministres qui revenaient d'un enterrement, et les laissèrent pour morts. Ces mêmes élèves avaient formé le projet de détruire les temples de Vilna, en profitant de l'absence de Radziwill Rufus, palatin de la ville et commandant en chef les forces de la Lithuanie, parti alors pour faire campagne contre la Moscovie. Toutefois, ces excès furent prévenus par un ordre rigoureux du roi, qui céda aux instances du plus illustre et du plus dévoué de ses généraux.
Radziwill Rufus jouissait, en effet, de la faveur de son souverain et d'une grande influence dans son pays; il les employait au service de ses coreligionnaires, qu'il défendait par tous les moyens dont il disposait. Il donna asile aux ministres qui avaient été chassés par Radziwill le Noir; il attacha à sa cour les Protestants les plus instruits, encouragea leurs travaux, et ouvrit aux plus méritants l'accès des dignités et des honneurs. S'appuyant sur les troupes nombreuses placées sous son commandement, il tint les Jésuites en respect dans toutes les parties de la Lithuanie, et les empêcha de persécuter ouvertement les Réformistes. Mais il mourut en 1584, accablé par l'âge et épuisé de fatigue; sa mort affligea vivement les Protestants, qu'elle priva d'un puissant appui, et elle répandit la joie dans le camp des Jésuites, qui voyaient tomber le plus ferme soutien de la Confession de Genève.
Je ne puis passer sous silence le fait suivant, qui caractérise parfaitement la politique des Jésuites. Dans une émeute, à Vilna, le fils d'un noble protestant nommé Lenczyçki, enfant de quinze ans, se précipita au milieu de la populace furieuse, qui criait: «Mort aux hérétiques!» et se déclara hardiment Protestant et prêt à mourir pour sa foi. Les Jésuites furent frappés d'admiration. Non-seulement ils protégèrent le jeune homme, mais encore ils l'accablèrent de caresses et le rendirent sain et sauf à ses parents. Ils réussirent ensuite à le convertir et à en faire l'un des membres les plus distingués de leur ordre.
Comme le but des Jésuites était surtout de combattre les Anti-papistes, le principal objet de leur enseignement se rattachait à la polémique religieuse; en sorte que leurs élèves les plus distingués, au lieu d'acquérir de solides connaissances qui les eussent rendus utiles au pays, perdaient leur temps à étudier les vaines subtilités de la dialectique. Les disciples de Loyola savaient bien que, de toutes les faiblesses humaines, la vanité est celle qui offre le plus de prise, et ils étaient aussi prodigues de louanges pour leurs partisans que prodigues d'injures pour leurs adversaires. Ils accablèrent de flatteries les bienfaiteurs de leur ordre, et le style de leurs panégyriques enthousiastes atteste la décadence complète du goût et du sentiment littéraire chez un peuple qui pouvait applaudir à de tels écrits. Les œuvres classiques du XVIe siècle ne furent point réimprimées, tant que domina l'influence des Jésuites. Les hommes distingués du règne de Sigismond III, les Zamoyski, les Sapiéha, les Zolkiewski, ainsi que les principaux écrivains de cette époque, furent élevés à d'autres écoles; car les Jésuites resserraient l'horizon des intelligences, et les hommes exceptionnels qui s'élevèrent au-dessus du niveau commun épuisèrent vainement leurs efforts à lutter contre l'ignorance et les préjugés populaires. Il n'y avait plus ni notions de droit, ni sentiment d'égalité civile, le temps des castes et des priviléges était revenu, les paysans étaient partout soumis à la plus dégradante servitude.
Les Jésuites ont été souvent accusés de favoriser le relâchement des mœurs, et, en effet, un grand nombre de leurs écrits tendent à affaiblir les principes de la morale. Cependant, je le déclare sincèrement, cette accusation ne doit pas atteindre les Jésuites polonais. Cet ordre fit reculer l'intelligence de la nation; il n'enseigna qu'un mauvais latin, il se montra plein de préjugés, il fut violent et querelleur; mais il faut reconnaître que ses mœurs étaient pures et que, sous son influence, le foyer domestique présenta l'image des vertus patriarcales. S'il y a eu des Jésuites qui ont défendu certains principes d'une moralité plus que douteuse, il ne faut point les chercher parmi les Jésuites polonais.
Les archevêques de Kioff, métropolitains des églises russes, transportèrent leur résidence à Vladimir sur la Kliazma, vers le milieu du XIIIe siècle; ils se rendirent ensuite à Moscou, d'où leur juridiction spirituelle s'étendait sur toutes les églises des États lithuaniens; mais, en 1415, le grand-duc Vitold fit nommer un archevêque de Kioff, qu'il rendit indépendant de celui de Moscou. Malgré les efforts de plusieurs prélats, les Églises de la Lithuanie n'accédèrent point à l'Union conclue en 1438, à Florence, entre les Églises d'Orient et d'Occident. Les églises de Halitch, principauté réunie à la Pologne en 1340, reconnurent pour leur métropolitain l'archevêque de Kioff, qui, lui-même, avait reçu son investiture du patriarche de Constantinople. L'Église grecque de Pologne possédait aussi une hiérarchie complète et un grand nombre de couvents richement dotés. Les évêques étaient nommés par les nobles, confirmés par le roi et sacrés par l'archevêque. Les dignitaires appartenaient, en général, à la noblesse, et comptaient dans leurs rangs un grand nombre d'hommes de mérite qui avaient fait leurs études dans les Universités étrangères ou à Cracovie. J'ai déjà dit que la plupart des grandes familles de la Lithuanie appartenaient à l'Église grecque; je citerai, entre autres, les princes Czartoryski, Sanguszko, Wiszniowiecki, Ostrogski, etc. Les membres de l'Église grecque, en Pologne, servirent leur pays avec une loyauté égale à celle des Catholiques romains. Ils remplirent les emplois les plus élevés. La plus grande victoire que les Polonais eussent jamais remportée sur les Moscovites (celle d'Orscha, en 1515), fut gagnée par le prince Constantin Ostrogski, sectateur de la foi grecque et très hostile à toute union avec Rome.
Parmi les résultats politiques de l'Union, le plus déplorable fut, sans contredit, le mécontentement des Cosaques de l'Ukraine, qui étaient très sincèrement dévoués aux doctrines de l'Église d'Orient. Ces Cosaques formaient une nombreuse armée, fortement aguerrie par ses luttes constantes avec les Turcs et les Tartares. Organisés en troupes régulières par Étienne Batory, ils servaient loyalement la Pologne, qu'ils défendaient, non-seulement contre les Mahométans, mais encore contre les Moscovites, leurs propres coreligionnaires. Il était donc aussi impolitique qu'injuste de diriger contre l'Église d'Orient une persécution qui devait la rendre hostile. On voulut les entraîner dans l'Union, et il y eut parmi eux quelques révoltes partielles qui furent aisément apaisées, grâce à la popularité dont jouissaient le prince Vladislav, fils aîné du roi, et le commandant en chef Pierre Konaszewicz. Ce dernier rendit à son pays d'immenses services pendant les guerres de Turquie et de Russie; mais il était aussi fidèlement attaché à l'Église d'Orient qu'à la Pologne. Ce fut sous sa protection que le parti hostile à l'Union s'assembla à Kioff dans un synode où furent élus un archevêque et plusieurs évêques pour remplacer ceux qui avaient accepté cet acte; ces nouveaux prélats furent sacrés par Théophile, patriarche de Jérusalem, qui s'était arrêté à Kioff à son retour de Moscou.
L'Union divisa ainsi l'Église de Pologne en deux camps hostiles, et l'anarchie religieuse engendra bientôt l'anarchie politique. Mais je dois maintenant revenir à l'histoire du Protestantisme.