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Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves

CHAPITRE IX. POLOGNE. (Suite).

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Situation de la Pologne à la mort de Sigismond-Auguste. — Les intrigues du cardinal Commendoni et l'hostilité des Luthériens contre la Confession de Genève, empêchent la nomination d'un candidat protestant au trône de Pologne. — Projet, suggéré par Coligny, de donner la couronne à un prince français. — Parfaite égalité de droits accordée par la confédération de 1573 à toutes les sectes chrétiennes. — Patriotisme déployé à cette occasion par François Krasinski, évêque de Cracovie. — Effet produit en Pologne par le massacre de la Saint-Barthélemy. — Aspect de la diète électorale, décrit par un Français. — Élection de Henri de Valois et concessions obtenues par les Protestants polonais en faveur de leurs coreligionnaires de France. — Arrivée à Paris de l'ambassade polonaise, et son influence sur le sort des Protestants français. — Tentatives faites dans le but d'empêcher le nouveau roi de confirmer, dans son serment, les droits des Protestants. — Henri est forcé, par ces derniers, de confirmer leurs droits lors de son couronnement. — Fuite de Henri et élection de Étienne Batory. — Conversion soudaine de ce prince à l'Église de Rome, sous l'influence de l'évêque Solikowski. — Les Jésuites se concilient ses faveurs en affectant de protéger les lettres et les sciences.

Sigismond-Auguste, dont les tendances inspiraient aux Protestants l'espoir d'une Réforme prochaine, mourut en 1571 sans laisser de postérité, et, avec lui, s'éteignit la dynastie jagellonne, qui avait occupé le trône pendant deux siècles (1386-1572). La Pologne se trouva alors dans une situation très critique; car il fallait procéder à une élection, formalité qui n'avait existé qu'en théorie, tant que la dynastie des Jagellons avait pu fournir des souverains. La division des partis religieux augmentait les difficultés, les Protestants et les Catholiques s'attachant, avec une ardeur égale, à donner la couronne à un candidat qui partageât leur croyance. Les Catholiques avaient commencé leurs intrigues avant la mort de Sigismond-Auguste, et ils avaient trouvé un chef habile dans le cardinal Commendoni, qui connaissait déjà la Pologne et qui était revenu dans ce pays afin de pousser à la guerre contre les Turcs. Commendoni voulait élever au trône l'archiduc Ernest, fils de l'empereur Maximilien II, et, dans ce but, il proposa à plusieurs nobles catholiques le plan suivant: on devait d'abord élire grand-duc de Lithuanie l'archiduc Ernest, qui aurait ensuite levé une armée de 24,000 hommes, pour contraindre, en cas de besoin, la Pologne à suivre l'exemple du grand-duché.

L'influence acquise à la cour de France par Coligny et le parti protestant, à la suite de la paix de Saint-Germain, en 1570, exerça une grande influence dans les relations de la France avec les puissances étrangères et particulièrement avec la Pologne. Coligny avait conçu le projet d'abaisser le Papisme en s'attaquant surtout à l'Espagne, et il voulait réunir les Protestants, jusqu'alors si divisés, pour ne former qu'un centre d'action et assurer le succès de sa cause dans toute l'Europe. Coligny comprit que l'alliance politique et religieuse de la France et de la Pologne servirait merveilleusement ses combinaisons et pourrait porter le coup de mort à la domination de Rome et de la maison d'Autriche. Il conseilla donc à la cour de France de faire tous ses efforts pour placer Henri de Valois, duc d'Anjou, sur le trône de Pologne, et Catherine de Médicis saisit avidement une occasion si favorable à l'ambition de son fils. Ce plan avait été préparé du vivant de Sigismond-Auguste, et un ambassadeur, nommé Balagny, fut envoyé en Pologne, sous le prétexte de demander pour le duc d'Anjou la main de la princesse Anne, sœur de Sigismond, mais en réalité pour étudier de près la situation du pays.

On présentait plusieurs candidats; mais deux seulement étaient sérieux: l'archiduc Ernest d'Autriche, et Henri de Valois, duc d'Anjou. Le parti de l'archiduc, dirigé par Commendoni, était le plus fort; mais il ne tarda pas à perdre du terrain, par suite des fautes que commirent les gens de l'empereur, et surtout à cause du ressentiment qu'excitait, contre les Hapsbourg, l'atteinte portée, par cette maison, aux libertés de la Bohême. Ce ressentiment devint si vif, que Commendoni, voyant la cause perdue, transporta son influence du côté du prince français.

La France déploya, à cette occasion, une adresse extraordinaire. Comme l'avènement d'un prince français au trône de Pologne avait principalement pour but de renverser la suprématie de l'Autriche et de l'Espagne en agrandissant l'influence du Protestantisme en Europe, la cour de France envoya en Allemagne, avant la mort de Sigismond-Auguste, un agent nommé Schomberg, avec mission de préparer une alliance avec les princes protestants. Dès que la mort de Sigismond fut connue, Montluc, évêque de Valence, fut chargé de se rendre en Pologne, muni des instructions de Coligny; mais il n'avait pas encore passé la frontière, au moment où s'accomplit le massacre de la Saint-Barthélemy. On sait que Coligny fut l'une des victimes de cette abominable journée. Montluc crut devoir suspendre son voyage; mais Catherine de Médicis lui ordonna de poursuivre sa route, sans changer un mot à ses instructions; ce qui prouve avec quelle justesse et avec quel patriotisme Coligny avait apprécié les intérêts français en Allemagne.

Les détails relatifs à l'élection de Henri de Valois appartiennent à l'histoire politique de la Pologne; il nous suffira donc de rappeler que Montluc réussit à surmonter les obstacles que le massacre de la Saint-Barthélemy venait d'opposer au succès de sa mission. Il repoussa toutes les objections élevées contre son candidat, promit tout ce qui était demandé, souscrivit à toutes les garanties que l'on réclamait en matière politique et religieuse. Les Protestants, qui n'avaient point de prince étranger à présenter comme candidat, désiraient l'élection d'un Polonais; mais l'antagonisme des Luthériens rendait ce résultat impossible. Voyant alors que leur opposition pourrait entraîner une guerre civile, les Protestants résolurent d'accepter la candidature du duc d'Anjou, en stipulant, pour leur religion, de solides garanties. Firley, leur principal chef, rédigea des conditions qui devaient protéger, non-seulement les Protestants de Pologne, mais encore ceux de France, et Montluc fut obligé de les accepter sous peine de voir échouer l'élection.

Ce fut le 10 septembre 1573, en l'église Notre-Dame de Paris, que fut solennellement présenté, à Henri, le diplôme de son élection. L'évêque Karnkowski, membre de l'ambassade polonaise, protesta, au commencement de la cérémonie, contre l'article du serment qui garantissait la liberté religieuse. Cette démarche produisit une certaine confusion, et le Protestant Zborowski s'adressa ainsi à Montluc: «Si vous n'aviez pas accepté, au nom du duc, les conditions relatives à la liberté des cultes, nous aurions pu empêcher l'élection.» Henri feignit de ne pas comprendre, mais Zborowski, se tournant vers lui, ajouta: «Je répète, Sire, que si votre ambassadeur n'avait pas accepté la condition qui garantit la liberté des cultes en Pologne, nous aurions empêché votre élection, et que si, en ce moment, vous ne confirmez pas les promesses qui ont été faites, vous ne serez pas notre roi.» À la suite de cet incident, les membres de l'ambassade entourèrent leur nouveau souverain, et l'un d'eux, appartenant à la religion catholique, lut la formule du serment que Henri répéta sans hésitation. L'évêque Karnkowski s'approcha du roi après la prestation du serment, et déclara que l'octroi de la liberté religieuse ne devait point porter atteinte à l'autorité de Rome; le roi souscrivit par écrit à cette déclaration.

Henri quitta Paris au mois de septembre; il voyagea à petites journées, et n'arriva en Pologne qu'au mois de janvier 1574. Malgré les termes de son serment, les Protestants n'étaient pas complètement rassurés, et ils résolurent d'observer attentivement la conduite de leurs adversaires lors de la diète du couronnement. Leurs craintes n'étaient que trop fondées. Gratiani, secrétaire de Commendoni, partit de Cracovie, muni des instructions du parti papiste; il joignit Henri en Saxe, lui fit observer qu'il avait le droit de gouverner la Pologne à titre de souverain absolu, et lui traça le plan à suivre pour détruire les libertés que le roi avait juré de maintenir. On connut bientôt les doctrines soutenues par Hosius sur la valeur du serment, les lettres qu'il avait écrites au clergé polonais pour l'engager à violer la loi du 6 janvier 1573, et pour assurer que le serment prêté à Paris n'était qu'une feinte, le roi devant, après son couronnement, proscrire toutes les Églises contraires à celles de Rome. Les évêques manifestèrent ouvertement l'intention de modifier la formule du serment de Paris. Le légat du pape prêcha dans le même sens. Ces intrigues excitèrent naturellement les soupçons du parti protestant, qui paraissait même disposé à empêcher le couronnement de Henri et à déclarer l'élection nulle et non avenue. Le pays était à la veille d'une guerre religieuse.

Le roi gardait en apparence une attitude de neutralité entre les deux partis; toutefois, il fit savoir qu'il était disposé à prêter un serment qui serait conforme au vote unanime du sénat et de la Chambre des nonces; c'était, en réalité, mettre en doute la légalité du serment qu'il avait prêté à Paris et qui avait été prescrit, non point par l'unanimité, mais seulement par la majorité des représentants de la nation. L'influence du parti de Rome devenait de plus en plus sensible, et, bien que l'époque du couronnement fût proche, il n'y avait encore rien de décidé sur la formule du serment. Avant le commencement de la cérémonie, Firley, grand-maréchal, Zborowski, palatin de Sandomir, Radziwill, palatin de Vilna, et quelques autres chefs protestants, se rendirent au cabinet du roi et lui proposèrent, soit d'omettre entièrement la partie du serment relative aux affaires religieuses (c'est-à-dire de ne garantir ni les droits des Protestants ni ceux de la hiérarchie romaine), soit de répéter la formule de Paris. Le roi, n'osant manquer ouvertement à une promesse solennelle, essaya d'une réponse évasive en assurant qu'il défendrait l'honneur et les biens des Protestants; mais Firley insista pour que le serment de Paris fût répété sans restriction d'aucune sorte. Pendant le cours de la cérémonie, et au moment où la couronne allait être placée sur la tête du roi, Firley déclara que si le serment en question n'était pas prêté, il ne permettait pas que le couronnement eût lieu, et en même temps, assisté de Dembinski, chancelier de Pologne, Protestant comme lui, il présenta à Henri, qui était agenouillé au pied de l'autel, un parchemin contenant la formule arrêtée à Paris. Cette hardiesse effraya le roi qui se leva immédiatement; les dignitaires placés auprès de lui demeurèrent muets de surprise; mais Firley s'empara de la couronne et dit à Henri à haute voix: «Si vous ne jurez pas, vous ne régnerez pas.» De là, grande confusion! les Catholiques furent frappés d'épouvante, quelques Protestants même, entre autres Zborowski et Radziwill, hésitèrent déjà. Firley ne s'émut pas, il obligea le roi à répéter le serment de Paris; il sauva ainsi par son courage la liberté religieuse de son pays.

Le serment que Henri avait prêté à contre-cœur, n'était point de nature à dissiper les craintes et les soupçons des Protestants. Chaque jour les évêques, encouragés par la faveur du roi, devenaient plus audacieux et parlaient hautement de leurs projets; il y avait dans tout le pays un mécontentement général produit par l'influence croissante du clergé. Les Zborowski, famille protestante bien accueillie à la cour par suite de l'appui qu'elle avait donné à l'élection de Henri, vit peu à peu son crédit s'évanouir. Firley mourut, et on soupçonna le poison. Enfin, par ses mœurs dissolues, le roi blessait ouvertement le sentiment public. Le dégoût était universel et la guerre civile était imminente, lorsque, fort heureusement, Henri quitta secrètement la Pologne en apprenant la mort de son frère Charles IX, auquel il succéda comme roi de France, sous le nom de Henri III.

Après avoir attendu pendant près d'un an le retour de Henri, les Polonais déclarèrent le trône vacant, et élurent pour roi Étienne Batory, prince de Transylvanie. Sorti des rangs du peuple, Batory ne devait son élévation qu'à son propre mérite, et il était si populaire, que les évêques n'osèrent pas s'opposer à son élection, bien qu'il fût Protestant. Ils envoyèrent cependant auprès de lui leur collègue Solikowski, dont j'ai déjà eu occasion de parler plus haut. Celui-ci se trouvait dans une situation très difficile; car, parmi les treize délégués chargés d'annoncer à Batory son élection au trône de Pologne, il y avait douze Protestants. Solikowski parvint à obtenir une entrevue avec Batory, et il réussit à lui persuader qu'il n'avait aucune chance de se maintenir sur le trône s'il ne professait publiquement le Catholicisme; il lui démontra que la princesse Anne, sœur de Sigismond-Auguste, catholique zélée, ne consentirait jamais à prendre pour époux un Protestant; or, cette alliance était au nombre des conditions imposées au nouvel élu. Batory céda, et les délégués protestants furent très désappointés lorsque, le lendemain, ils virent le roi assister dévotement à la messe. Cet acte ranima les espérances des Catholiques, dont la cause était si compromise.

Batory garantit sans hésitation les droits des Protestants. Il s'opposa à toute persécution religieuse, et récompensa le mérite sans distinction de culte. Ce grand prince, dont le règne dura dix ans et doit être rangé au milieu des règnes les plus glorieux de la Pologne, causa cependant un grand préjudice à son pays en protégeant les Jésuites. J'ai déjà raconté comment, par l'influence de Hosius, cette corporation s'était introduite en Pologne, et comment elle s'était placée sous le patronage de la princesse Anne, devenue l'épouse d'Étienne Batory. Ils ne firent qu'augmenter leur influence en laissant croire au roi qu'ils pouvaient développer les arts et les sciences en Pologne. Batory fonda, pour leur ordre, l'Université de Vilna, le collége de Polotzk et quelques autres établissements auxquels il accorda de riches dotations, malgré l'opposition des Protestants.

L'influence des Jésuites nuisit à la politique extérieure de Batory, qui, après avoir fait essuyer plusieurs défaites aux armées moscovites, était déjà entré en Russie. Il s'arrêta dans sa marche victorieuse en signant le traité de paix de 1582, d'après les conseils du célèbre Jésuite Possevinus, qui, trompé par les promesses du czar Ivan Vassilévitch, engagea Batory à abandonner tous les avantages de la campagne.

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