CHAPITRE XII. POLOGNE. (Suite.)
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Règne de Jean-Casimir. — Révolte des Cosaques. — Le bigotisme des évêques catholiques s'oppose à toute réconciliation avec eux. — Invasion et expulsion des Sociniens. — Règne de Jean Sobieski. — Pillage et destruction du temple protestant de Vilna, à l'instigation des Jésuites. — Meurtre juridique de Lyszczynski. — Élection et règne d'Auguste II. — Première disposition légale contre la liberté religieuse des Protestants, obtenue par surprise sous l'influence de la Russie. — Protestation des patriotes catholiques contre cette mesure. — Nobles efforts de Leduchowski pour défendre les droits de ses concitoyens protestants, menacés par les intrigues de l'évêque Szaniawski. — Meurtre juridique de Thorn. — Réflexions sur cet évènement. — Lettre pastorale de l'évêque Szaniawski aux Protestants. — Les représentations des puissances étrangères, en faveur des Protestants polonais, ne servent qu'à rendre la persécution plus violente contre eux. — Ils sont privés des droits politiques. — Situation malheureuse des Protestants polonais sous le règne d'Auguste III. — Généreuse conduite du cardinal Lipski.
Jean-Casimir, qui s'était enfui en Silésie lors de l'invasion suédoise, fut rappelé par la nation, et fit vœu à son retour, sous l'invocation de la Vierge dont il implora la protection pour lui et pour son royaume, de s'appliquer à réprimer les abus qui pesaient sur les classes inférieures, et à convertir, ce qui voulait dire à persécuter, les hérétiques. La première parti de ce vœu, tout digne qu'elle fût des préoccupations d'un Chrétien, resta dans l'oubli. Jean-Casimir crut s'acquitter envers le ciel en réduisant l'hérésie. Le Protestantisme comptait encore un grand nombre d'adhérents, et parmi eux plusieurs familles influentes. Les religionnaires avaient en outre pour eux l'appui intéressé des princes étrangers de leur Église, alliés en ce moment de la Pologne. Le vœu royal ne trouvant dès lors à s'appesantir que sur les Sociniens, un Jésuite, du nom de Karwat, pressa la diète de 1658 de témoigner sa reconnaissance à Dieu par des actes. Cette diète fit une loi qui défendit, sous la sanction la plus sévère, de professer ou de propager le Socinianisme dans les États polonais; la peine de mort menaçait ceux qui passeraient outre ou favoriseraient cette secte en quelque manière que ce fût. On laissait cependant à ceux qui persévéreraient dans leur croyance, un délai de trois ans pour vendre leurs propriétés et réaliser leur avoir. Une entière sûreté leur était promise pendant ce temps, mais on leur interdisait les pratiques de leur culte et toute intervention dans les affaires publiques. Ce décret n'était motivé par aucune considération politique, aussi n'imputait-il pas de trahison aux Sociniens; mais on l'avait entièrement fondé sur des motifs théologiques, et principalement sur ce qu'ils n'admettaient pas la Divinité de Jésus-Christ,—raison assez bizarre chez un peuple qui tolérait les Juifs et admettait les Mahométans à la jouissance des droits civils. Le délai triennal accordé par la diète de 1658, fut réduit à deux ans par celle de 1659, qui décréta que tous les Sociniens qui n'auraient pas embrassé le Catholicisme le 10 juillet 1660, eussent à quitter le pays sous les peines édictées par la diète de 1658. Aux termes du même décret, ces Sociniens, qui pouvaient abjurer leur croyance, n'eurent plus d'autre choix que la Confession romaine, beaucoup d'entre eux s'étant faits Protestants pour se soustraire aux rigueurs de la première loi.
La rapidité du temps, l'état du pays ruiné par la guerre, et l'avidité des acquéreurs qui mirent leur accablement à profit, obligèrent les Sociniens à vendre leurs propriétés à vil prix. Sur ces entrefaites, la persécution s'amoncelait autour d'eux sous toutes les formes. La proscription semblait les mettre hors la loi, et comme tous exercices religieux leur étaient interdits, rien n'était plus facile que de trouver à les persécuter sur ce terrain. Pour échapper à cette destinée, les Sociniens tentèrent un effort suprême, d'une nature si extraordinaire, que l'on chercherait en vain à expliquer comment ils auraient pu s'illusionner un seul instant sur un succès impossible. Ils présentèrent une requête au roi contre le décret de 1658, s'offrant à prouver qu'il n'existait pas de différence fondamentale entre leurs dogmes et les doctrines de l'Église catholique. Cette proposition fut rejetée. Ils implorèrent la protection, ou, tout au moins, l'intercession des puissances étrangères; mais, bien que le traité d'Oliva, conclu en 1660, garantît à toutes les Confessions religieuses de Pologne les droits dont elles avaient joui avant la guerre, et que la Suède s'efforçât de sauver le Socinianisme du naufrage, leur sort n'en resta pas moins fixé, sans que les représentations faites en leur faveur par l'électeur de Brandebourg obtinssent un meilleur résultat. Le désespoir conduisit les Sociniens à proposer un rapprochement avec Rome, au moyen d'une conférence tenue à l'amiable. L'autorisation en fut donnée par l'évêque de Cracovie, qui pouvait raisonnablement voir, dans cette démarche de leur part, l'intention secrète d'entrer au giron de son Église avec quelque semblant de conviction, et non par contrainte. Et, en effet, quel homme de bon sens eût supposé que des controversistes aussi habiles que les membres de cette secte, pussent se bercer de l'espoir d'obtenir des concessions d'une Église dont les doctrines étaient diamétralement opposées à leurs dogmes... Quoi qu'il en soit, les Sociniens maintinrent très sérieusement leurs arguments au colloque de Roznow (10 mars 1660), et il est presque inutile d'ajouter qu'autant en emporta le vent. Il ne leur resta plus que le parti de l'exil, avant l'expiration du délai prescrit. Cette émigration forcée fut accompagnée de beaucoup de cruautés, malgré la généreuse intervention de plusieurs membres éminents de la noblesse, qui, tout en faisant profession de Catholicisme, restaient attachés à un grand nombre de Sociniens par les liens du sang et de l'amitié. Ils se dispersèrent en Europe; la Transylvanie, qui comptait beaucoup de coreligionnaires, et la Hongrie, offrirent un refuge à une grande partie d'entre eux. La reine de Pologne permit à beaucoup de ces infortunés de s'établir dans les principautés silésiennes d'Oppeln et de Ratibor, qui lui appartenaient, et quelques princes de la Silésie suivirent son exemple. Disséminés sur plusieurs points de cette contrée, ils n'y formèrent aucune Congrégation, et ils l'abandonnèrent peu à peu ou se convertirent au Protestantisme. Un nombre considérable d'entre eux fondèrent une association religieuse à Manheim, sous la protection du palatin du Rhin; mais ils se rendirent bientôt suspects de propager leurs doctrines, ce qui n'a rien que de probable, eu égard à la ferveur bien connue de leur zèle, et ils furent obligés de se disperser. Ils demandèrent, pour la plupart, un asile à la Hollande, où la liberté des cultes régnait sans entrave, et qui comptait quelques Sociniens, dont la fraternité, jointe à celle des sectaires de l'Angleterre et de l'Allemagne, vint largement en aide aux bannis de la Pologne. Les renseignements nous font défaut sur leur sort dans cette contrée hospitalière; mais tout porte à croire qu'ils y avaient une Congrégation florissante, puisqu'ils purent éditer à Amsterdam, en 1680, un Nouveau-Testament en langue polonaise. Quelques Sociniens se retirèrent en Prusse, où les attendait l'accueil hospitalier de leur compatriote le prince Boguslav Radziwill, dernier Protestant de sa famille, qui gouvernait cette province pour l'électeur de Brandebourg. Ils formèrent deux établissements limitrophes de la Pologne, appelés Rutow et Andréaswalde. En 1779, les habitants de ces endroits reçurent du gouvernement l'autorisation de bâtir un temple; mais leur Congrégation, qui n'avait jamais été bien considérable, alla en déclinant; et, d'après les renseignements authentiques que nous avons obtenus sur ce point en 1838, grâce à la bienveillance du feu baron Bulow, ministre de Prusse à la cour d'Angleterre, l'association d'Andréaswalde subsista jusqu'en 1803, époque à laquelle elle fut dissoute; et, en 1838, il ne restait plus en Prusse que deux gentilshommes, derniers membres survivants de la secte jadis célèbre des Sociniens, un Morsztyn et un Schlichtyng, tous les deux vieillards très avancés en âge et représentants de noms distingués dans les annales politiques et religieuses de la Pologne. Les familles de ces personnages s'étaient réunies au Protestantisme, comme l'avaient fait le reste des sectaires. En Pologne même, depuis l'expulsion des Sociniens en 1660, on ne retrouve aucun vestige de la secte qui s'était glorifiée de compter au nombre de ses adhérents quelques-unes des grandes familles du pays, et sur laquelle les lumières de ses membres avaient jeté le plus vif éclat dans toute l'Europe. Les rangs des Protestants étaient alors entièrement rompus. Ils perdirent leur principal appui dans les familles toutes-puissantes des Radziwill et des Leszczynski; la branche protestante de la première étant venue à s'éteindre en 1669, et la dernière ayant passé à l'Église de Rome vers cette époque. Les Leszczynski, devenus Catholiques, ne se firent pas pour cela les persécuteurs de leurs anciens coreligionnaires; ils continuèrent, au contraire, à protéger de leur influent patronage les habitants protestants de Lissa, ville qui leur appartenait.
Le roi Jean Sobieski, admirablement doté par la main de la Providence, avait une aversion profonde pour la persécution religieuse; mais l'autorité royale, étranglée dans d'étroites limites, était impuissante à faire respecter les lois qui reconnaissaient encore la parfaite égalité des Confessions religieuses, et, sous son règne, deux évènements flétrissants signalèrent le pouvoir que le clergé catholique s'était acquis en Pologne, et la manière dont il entendait en user.
L'Église protestante de Vilna, avons-nous dit, avait été abolie en 1640, en vertu du décret d'une diète qui défendait aux Protestants d'avoir un lieu consacré au culte dans l'enceinte de la ville. Ils avaient, en conséquence, élevé dans un faubourg un temple, un hospice et un asile pour leurs ministres.
L'électeur de Saxe, choisi pour succéder à Jean Sobieski, en 1696, sous le nom d'Auguste II, confirma, suivant l'usage, les droits et les libertés des Dissidents; mais une nouvelle condition fut introduite dans les Pacta conventa, ou garanties constitutionnelles stipulées des rois à leur avènement, sous le sceau du serment, à savoir, qu'il ne leur serait conféré par lui aucune dignité de marque, sénatoriale ou autre, ni aucun emploi important de la couronne. Bien que ce prince, Luthérien d'origine, eût plutôt fait profession d'indifférence religieuse, en payant d'une messe le trône de Pologne, il livra les hérétiques à la funeste piété des évêques, afin de convertir ces derniers à ses vues politiques. L'avènement de Stanislas Leszczynski, qui y fut élu en 1704, après l'expulsion d'Auguste par Charles XII, ranima dans le cœur des Protestants l'espoir de jouir encore en paix des droits que la Constitution leur garantissait comme à tous les autres citoyens. L'esprit éclairé du nouveau monarque et l'influence de Charles XII, qui lui avait mis le sceptre entre les mains, répondaient que cette attente ne serait pas trompée. Le traité d'alliance conclu entre le roi Stanislas et le héros suédois, assurait aux Dissidents de Pologne la pleine jouissance des droits et des libertés consacrés en leur faveur par les lois du pays; abrogation, expressément prononcée, des restrictions introduites dans les derniers temps. Les espérances des Protestants, qui se virent persécutés par les troupes de Pierre le Grand, comme partisans de Stanislas Leszczynski, s'écroulèrent, avec la fortune de Charles XII, à la bataille de Pultawa. Soutenu par les armes russes, Auguste II reprit possession du trône de Pologne, que Stanislas fut obligé d'abandonner, et, pour raffermir son autorité contestée par les partisans de son adversaire, il s'entoura d'un corps nombreux de troupes saxonnes qui se rendirent odieuses par leurs excès. Les habitants se confédérèrent, sous la présidence de Leduchowski, et engagèrent une lutte à outrance avec les satellites royaux. Pierre le Grand finit par offrir sa médiation entre le roi et la nation, et son ambassadeur insinua, à cet effet, un traité qui fut conclu à Varsovie, le 3 novembre 1716. La cheville ouvrière de cette négociation fut Szaniawski, évêque de Cujavie, qui, devant son élévation à l'influence de Pierre le Grand, lui était entièrement dévoué. Ce prélat réussit, par ses intrigues, à rendre de grands services à la Russie et à Rome, en leur sacrifiant les intérêts de son pays. Sous prétexte d'économie, d'une organisation plus efficace, etc., etc., l'effectif de l'armée polonaise fut réduit, en vertu d'une clause de ce traité, à un chiffre tout-à-fait disproportionné à la défense d'un vaste territoire. L'article 4 du même acte, sous prétexte de réformer les abus qui s'étaient glissés dans le pays durant l'invasion suédoise, et par une interprétation perfide de quelques lois, prescrivait la démolition de tous les temples protestants élevés depuis 1632, et défendait aux Religionnaires, excepté dans les villes où ils avaient des églises avant cette époque, de se réunir en public ou dans l'intimité, pour prêcher ou pour chanter. Une première infraction à ces dispositions était punie d'une amende, la récidive de l'emprisonnement, et enfin du bannissement. Les ministres étrangers pouvaient célébrer le service divin dans leur demeure; mais les natifs, en y assistant, tombaient sous l'application de cette pénalité.
La politique oppressive de la Russie atteignait ainsi deux buts considérables: elle désarmait la Pologne et se ménageait un prétexte à future intervention dans les affaires de ce pays, en créant un parti mécontent, opprimé dans ses foyers et d'autant plus ardent à chercher un protecteur au dehors. Le roi Auguste II trahit alors, d'une manière que l'on ne saurait trop flétrir, les intérêts du pays qui lui avait confié ses destinées; et tout prouve aujourd'hui qu'il nourrissait le projet de démembrer la Pologne au profit de Pierre le Grand.
Le clergé n'attendit pas la conclusion du traité pour promulguer l'article en question, qu'il fit afficher aux portes des églises en le déclarant loi de l'État. Cette mesure excita non-seulement de vives alarmes parmi les Protestants, mais une indignation générale dans la partie saine du Catholicisme. Des protestations s'élevèrent de toutes parts; elles étaient adressées au maréchal de la Confédération, Leduchowski, par les notabilités du pays, le prince Casimir Sapiéha, palatin de Vilna, le prince Vladislav Sapiéha, palatin de Brestz, le prince Radziwill, chancelier de Lithuanie, le prince Czartoryski, vice-chancelier de la même province, Stanislas Potoçki, grand-général de l'armée lithuanienne, Skorzewski, maréchal de la Confédération de Posnanie, etc., tous témoins irrécusables du patriotisme des Protestants et des services rendus par eux à la nation. Mais la plus remarquable de ces déclarations spontanées est celle assurément qui émane d'Ançuta, évêque de Missionopolis, coadjuteur de Vilna et référendaire de Lithuanie. Dans une lettre adressée à Szaniawski lui-même, ce prélat rend le plus éclatant hommage aux vertus patriotiques des Religionnaires, et demande instamment qu'aucune disposition restrictive contre leurs priviléges ne soit étendue aux habitants lithuaniens. Nous sommes fiers de constater qu'il se trouva, dans notre patrie, un dignitaire catholique assez courageux pour revendiquer les droits de la justice et de l'humanité, quand l'influence jésuitique y dominait en souveraine.
Le pays, miné par les guerres, dévoré par l'anarchie, aspirait à tout prix à la paix. Aussi la diète convoquée pour la confirmation du traité projeté entre Auguste II et la nation, dura-t-elle à peine sept heures, consacrées tout entières à la lecture et à la signature des conventions: ce qui la fit surnommer la Diète muette. Le roi donna aux Protestants, qui lui avaient adressé une pétition à ce sujet, une déclaration portant que leurs droits n'étaient pas invalidés par le traité en question. Mais cette déclaration, comme les explications fournies à Leduchowski, étaient à peu près illusoires, en ce que le mot abus laissait la plus grande latitude à la persécution catholique, dont les apôtres voyaient autant d'abus à détruire dans tous les faits religieux qui ne ressortaient pas de leur Église.
Cette première disposition légale, obtenue par la ruse contre la liberté religieuse des Protestants, ne touchait pas à leurs droits politiques; et cependant, à la diète de 1718, la faction cléricale osa s'opposer à ce que Piotrowski, membre dissident, prît possession de son siége, quelles que fussent les représentations de la partie éclairée de cette assemblée et bien qu'il n'existât aucune loi qui exclût les Protestants de la législature du pays. Mais rien n'égale, en fait d'acte d'audacieuse persécution, le spectacle que la ville de Thorn offrit à l'Europe indignée, sous le règne de ce même Auguste II.
La ville de Thorn, située dans la Prusse polonaise et habitée en partie par une population d'origine allemande, se fit Protestante au XVIe siècle. Les citoyens, distingués de tout temps par leur loyauté envers les rois de Pologne, avaient vaillamment défendu leurs remparts contre Charles XII, inébranlables dans leur serment de fidélité à Auguste II. La politique des Jésuites les poussait invariablement à implanter leur bannière au sein des populations anti-papistes, afin d'y recruter des prosélytes pour le Saint-Siége. C'est ainsi qu'après une longue résistance de la part des habitants de Thorn, ils réussirent à établir leur collége dans cette ville, dont la partie protestante se vit dès lors en butte, comme partout ailleurs, à la haine fanatique de leurs élèves. Les ministres avaient aussi à lutter contre une hostilité de tous les instants.
Il était naturel que de tels procédés, source d'une irritation continuelle, amenassent des collisions; et, en effet, le 16 juillet 1724, une lutte s'engagea pendant une procession des Jésuites, entre leurs élèves et un certain nombre d'écoliers protestants. Les autorités de la ville ayant fait arrêter l'un des premiers à cause de sa turbulence; ses camarades se saisirent d'un jeune Protestant, le maltraitèrent et l'emmenèrent prisonnier dans leur collége, dont le recteur ferma sur lui les portes, malgré les réclamations des magistrats. Cette résistance illégale excita la colère des habitants; une foule considérable s'assembla devant le collége et délivra le captif sans commettre cependant aucun excès. Au moment où elle s'écoulait, des coups d'armes à feu partent de l'établissement; ivre de fureur, elle se retourne contre le collége, en arrache les ornements et brûle tout sur place. L'ordre ne tarda pas néanmoins à se rétablir, sans qu'il en eût coûté la vie à personne.
Les écrivains catholiques prétendent que le peuple, ayant pris possession du collége, foula aux pieds l'hostie consacrée, détruisit plusieurs images du Sauveur, de la Vierge et des Saints, et profana leur culte de diverses manières; mais cette allégation est repoussée par les Protestants. On s'étonnerait peu toutefois que la populace s'en fût prise à quelques images.
Jamais occasion ne fut plus favorable, pour les Jésuites, de porter un nouveau coup aux Protestants de Pologne. Ils se mirent immédiatement à l'œuvre, et répandirent, dans tout le pays, un récit imprimé des faits qu'ils dénonçaient à la nation comme un sacrilége, invoquant la Majesté divine outragée, pour appeler un châtiment exemplaire sur la tête des habitants de Thorn, et demandant solennellement que leurs temples et leurs écoles leur fussent enlevés, pour être remis avec l'administration de la ville entre les mains des Catholiques. Cette peinture assombrie impressionna vivement l'esprit public, et les passions populaires se réveillèrent si impatientes, qu'aux élections, auxquelles on procédait en ce moment, les commettants enjoignirent à leurs mandataires de n'entrer en fonction qu'après avoir vengé la Majesté de Dieu offensée. Tout fut mis en œuvre pour exalter la rage du fanatisme contre les Protestants de Thorn. Des agents, mis en campagne sur tous les points du royaume, distribuaient des imprimés chargés des plus sombres couleurs; des jeûnes et des prières publics furent ordonnés par le clergé, et la chaire et le confessionnal se transformèrent en deux puissants foyers d'agitation. Les miracles, comme le sang jaillissant des images profanées, etc., ne faillirent pas davantage à la sainte propagande.
Une commission, composée d'ecclésiastiques et de laïques, tous Catholiques, fut chargée par le roi de l'instruction de l'affaire. L'enquête, dirigée par les Jésuites, n'admit que les dépositions des témoins produits par eux, ceux des Protestants étant récusés sous prétexte de complicité dans le crime. Plus de soixante personnes furent jetées en prison, et l'affaire fut portée devant le tribunal appelé la Cour assessoriale, qui représentait le degré suprême de juridiction pour les villes. Ce tribunal, composé des premiers magistrats du royaume, eût certainement couvert de son intégrité le droit sacré de la défense; mais cette garantie s'évanouit par l'adjonction de quarante membres nouveaux, choisis pour les débats, sous l'influence des Jésuites.
L'avocat de Thorn plaida l'illégalité de la commission, exclusivement formée de Catholiques, la confrontation des témoins et la défense paralysés. Vains efforts! la cour n'accueillit aucune exception, et prononça son arrêt sur le témoignage unique de la commission. Cet arrêt, en tête duquel figurait la déclaration impie: «Que le châtiment resterait encore au-dessous de la vengeance divine,» condamnait le président du conseil municipal, Roesner, à avoir la tête tranchée, et prononçait la confiscation de ses biens. L'accusation avait eu seulement à lui imputer de n'avoir pas fait son devoir à l'explosion du tumulte, et ce délit, en le supposant prouvé, n'entraînait que la destitution. Le vice-président de la ville et douze bourgeois, accusés d'avoir excité la foule, s'entendirent frapper de la même peine; enfin, plusieurs individus furent condamnés à l'amende, à la prison et à d'autres peines afflictives. Aux termes du même arrêt, la moitié du Conseil de Thorn et de la milice bourgeoise devait se composer à l'avenir de Catholiques. Le collége protestant leur était livré avec l'église de Sainte-Marie. Les Religionnaires ne pouvaient plus avoir d'écoles qu'à l'extérieur de la ville, et il leur était interdit d'imprimer quoi que ce fût sans l'autorisation de l'évêque catholique.
La diète confirma ce décret, et le président et le vice-président de la ville, qui étaient restés libres jusque-là, furent arrêtés en même temps. De nombreuses protestations s'élevèrent jusqu'au trône en faveur des condamnés; le conseil municipal de Thorn pétitionna pour qu'un sursis leur fût au moins accordé; mais tout cela en vain. Les Jésuites, au contraire, réussirent à avancer d'une semaine le jour de l'exécution.
L'exécution eut lieu le 7 décembre. Le vieux Roesner, homme universellement respecté, qui avait fait ses preuves de patriotisme en défendant Thorn contre les Suédois, eut la tête tranchée au point du jour, dans la cour de l'hôtel-de-ville. Il s'était refusé à racheter sa vie au prix d'une abjuration, et il mourut avec la constance et la résignation d'un martyr chrétien. Libre pendant tout le cours des débats, il n'eût tenu qu'à lui de se soustraire à la mort par la fuite; mais il était fort de son innocence, et il craignait, en outre, d'appeler des rigueurs sur la ville qu'il administrait. Il annonça lui-même sa condamnation en disant: «Dieu veuille que ma mort assure la paix de l'Église et de la ville!» Les restes de cet homme de bien reçurent tous les honneurs dus à son élévation. Le vice-président, Zernike, qui, aux termes de la sentence, était beaucoup plus coupable que Roesner, obtint un sursis d'exécution, et finit par être gracié. Les autres condamnés furent exécutés, à l'exception d'un seul, qui embrassa le Catholicisme. L'église enlevée aux Luthériens fut consacrée le jour suivant, et le Jésuite Nieruszowski prononça, à cette occasion, un sermon sur les premiers Machabées, IV, 36, 48, 57, où les membres de la commission d'exécution apparaissaient plus semblables aux anges qu'à de simples mortels: «Ecce viri potiùs angelis quàm hominibus simillimi!»
Les meurtres juridiques de Thorn sont d'autant plus douloureux à contempler, que la Pologne s'était vue exempte de ces cruautés à une époque où le sang des querelles religieuses rougissait presque toutes les contrées de l'Europe. Un frisson d'indignation avait couru jusqu'aux extrémités du pays, quand, en 1556, l'influence de Lippomani fit dresser l'échafaud de quelques malheureux Juifs et d'une pauvre fille chrétienne; et cependant, en 1724, le cri de vengeance et de mort du parti jésuitique contre d'imaginaires blasphémateurs, trouvait un écho universel sur tous les points du territoire. Loin de nous la pensée d'excuser la Pologne sur ce qu'il n'existe pas de nation qui ne se soit déshonorée par de bien plus grandes énormités encore. Ce qui est mal en soi ne saurait se justifier par l'exemple d'autrui. Nous pensons, cependant, qu'un examen sérieux et impartial de cette tragique affaire, déchargerait les cœurs polonais d'une responsabilité qui incombe tout entière à la faction anti-nationale, dont la politique avait fait de la nation l'instrument de ses vues. Il est très facile à un corps fortement organisé, obéissant à une seule volonté, étendant ses ramifications sur tout un pays et son influence sur toutes les classes de la société, de produire une agitation universelle sur le premier sujet venu; mais principalement s'il s'agit de religion, et bien plus encore s'il possède à son service deux moyens d'action aussi puissants sur l'esprit du peuple que la chaire et le confessionnal. Comment s'étonnerait-on que ces leviers, aux mains des Jésuites de Pologne, aient produit leur effet naturel sur la masse de la nation, et que le bruit de la multitude soulevée ait étouffé la voix de quelques patriotes éclairés? Que tout lecteur impartial et réfléchi veuille nous dire s'il n'arrive pas, dans tout pays libre, que l'opinion de la grande majorité, généralement appelée opinion publique, se laisse fourvoyer à ce point par l'esprit d'agitation, que les hommes doués de sagesse, malgré leur supériorité intellectuelle sur les masses, n'ont d'autre alternative que de se soumettre ou de faire place à ceux qui partagent l'erreur ou qui en profitent. Telle était la situation de la Pologne, quand la toute-puissante société de Jésus, secouant le drapeau de l'agitation contre la ville de Thorn, dirigea l'élection des membres de la Diète, et choisit la commission préposée à l'instruction de cette affaire.
Les puissances protestantes, la Russie, la Suède, le Danemarck et la Hollande, continuaient à intervenir, par voie diplomatique, en faveur des Protestants polonais, et le ministre anglais à la cour de Pologne, M. Woodward, en 1731, remit au roi un mémoire dans lequel il énumérait les diverses souffrances des Protestants, demandait avec instance la répression de ces abus, et finissait par une menace de représailles envers les Catholiques établis au sein des nations protestantes. C'était jeter autant d'huile sur la flamme, et la menace de M. Woodward, de faire payer les maux des Protestants à des Catholiques entièrement innocents de ces torts, constituait, non-seulement une injustice, mais une inconséquence frappante dans la bouche du représentant d'un pays où la loi pénale sévissait contre les Catholiques. La faction cléricale, se faisant une arme de ces démonstrations maladroites contre les Protestants de Pologne, les proclama livrés à l'influence étrangère, et obtint ainsi, en 1732, une loi qui les excluait de tous les emplois publics. À l'honneur de la nation, la persécution légale dut s'arrêter là; et la même loi, déclarant avec la paix l'inviolabilité des personnes et des propriétés des Anti-Papistes, les autorisa à prendre rang dans l'armée jusqu'au grade d'officier-général inclusivement, et à posséder des starosties ou fiefs de la couronne.
Le règne d'Auguste III, de 1733 à 1764, laissa les Protestants gémir sous l'oppression religieuse, comme l'atteste le mémoire qu'ils adressèrent à son successeur, le roi Stanislas Poniatowski, et à la diète de 1766: «Nos temples, y disaient-ils entre autres plaintes, nous ont été enlevés en partie sous différents prétextes; ceux qui nous restent tombent partout en ruines, et il nous est interdit de les restaurer, ou, si nous en obtenons la permission, ce n'est qu'au prix de beaucoup de peine et d'argent. Notre jeunesse, privée d'écoles en beaucoup d'endroits, croît dans l'ignorance, sans pouvoir s'élever à la connaissance de Dieu. La vocation des ministres de notre culte rencontre de nombreux obstacles, et leurs visites au lit des malades et des mourants les exposent à de grands dangers. Il nous faut non-seulement acheter la permission d'accomplir les rites sacrés du baptême, du mariage et des funérailles, mais ce prix, laissé à l'arbitraire de ceux qui la donnent, est toujours excessif. Nos morts n'arrivent à leur dernière demeure, même à la nuit, qu'à travers mille entraves sacriléges; et pour baptiser nos enfants, nous sommes condamnés à les mener hors du pays, n'ayant encore qu'un souffle de vie. Le jus patronatus dans nos terres nous est disputé; nos églises ont à subir l'inspection des évêques catholiques, et notre discipline ecclésiastique, maintenue suivant l'ancienne règle, est entravée de toutes manières. Dans beaucoup de villes, nos coreligionnaires sont contraints à suivre les processions catholiques. Les lois ecclésiastiques, ou jura canonica, nous sont imposées. Non-seulement force-t-on à élever dans la foi catholique les enfants issus de mariages mixtes, mais ceux d'une veuve protestante qui épouse un catholique, sont obligés de suivre la religion de leur beau-père. On nous appelle hérétiques, bien que les lois du pays nous accordent le nom de dissidents. Notre situation est d'autant plus désespérée, que le sénat, les diètes et les tribunaux, à quelque juridiction qu'ils appartiennent, sont veufs de tout patronage en notre faveur. Nous n'oserions paraître, même aux élections, sans nous exposer à un danger certain, et l'ancien droit national a cessé de nous couvrir de son égide tutélaire.»
Ce sombre tableau de l'oppression universelle qui s'appesantit sur les Protestants de Pologne pendant le règne de la dynastie saxonne, est adouci par un seul trait de lumière tout-à-fait inespéré. La Providence leur suscita un bon génie et un protecteur influent dans la personne du cardinal Lipski, évêque de Cracovie. Ce noble prélat portait sous la pourpre romaine le cœur d'un patriote et d'un vrai chrétien; il ne se borna pas à protéger les Protestants de son diocèse contre son clergé, et à leur permettre de réparer leurs temples, il exhorta les tribunaux à leur être favorables, et intercéda pour eux auprès du roi. C'est à la tolérance éclairée de ce dignitaire catholique, que les Religionnaires furent redevables, sans doute, de leurs dernières églises dans la Petite-Pologne, qui était sous sa juridiction spirituelle; tandis que, sous la même dynastie, ils perdirent la moitié environ de celles qu'ils possédaient dans la Grande-Pologne et dans la Lithuanie.